Compacts de Jazz Belge :
Les Nouveautés

Flat Earth Society : Untitled #0 (Igloo IGL299), 16 octobre 2018
Untitled #0
1.1. Trip It (4:22) - 1.2. No One Left (4:17) - 1.3. Apes, Spies & Apps (8:03) - 1.4. Miss Man's Mist (10:20) - 1.5. Mr. Cooper At The Dentist (5:29) - 1.6. Hall Of Foam (5:54) - 1.7. Rich Man's Blues (5:03) - 1.8. Summer Wall Walks (4:39) - 1.9. Untitled #0 (7:25) - 2.1. Drstkova Polevka (7:35) - 2.2. Monkey Wrench (6:55) - 2.3. La Malle-Valise De L'Heimatlos Du Sleeping (5:02) - 2.4. Summertime (6:38) - 2.5. Riscada Hoola-Baloo (4:10) - 2.6. Graveyard Scuba (5:07) - 2.7. Chrimatistikology (8:43) - 2.8. Swatter Perspective (7:18) - 2.9. A. Maximus (4:24)

Peter Vermeersch (clarinette, compositions); Marti Melia (clarinette); Michel Mast (saxophone ténor); Benjamin Boutreur (saxophone alto); Bruno Vansina (saxophone baryton, flûte); Pauline Leblond & Bart Maris (trompette); Peter Delannoye & Marc Meeuwissen (trombone); Berlinde Deman (tuba); Frederik Leroux (guitare); Peter Vandenberghe (piano, claviers, compostions); Wim Segers (vibraphone); Kristof Roseeuw (basse); Teun Verbruggen (drums, percussions). Enregistré en 2017 au VRT Toots studio, Bruxelles.

Cela fait près de 20 années que le collectif Flat Earth Society joue et produit des albums hors-normes mixant toutes sortes de musiques dans la bonne humeur. Et ce n'est certainement pas pour rien qu'on trouve sur la pochette une photo de Tommy Cooper, un des artistes parmi les plus respectés d'Angleterre, à la fois humoriste et magicien et qui s'amusait beaucoup à faire des tours sur scène qui ne marchaient pas. Cela dit, si Flat Earth Society peut emmener sa musique n'importe où, y compris dans les cirques ou les fanfares, il la maîtrise aussi dans les moindres détails comme en témoignent les emprunts faits à quelques génies comme Duke Ellington, Charles Mingus ou Frank Zappa (auquel un de leurs précédents disques, Terms Of Embarrassment, a été dédié) ainsi que les nombreux passages de jazz classique arrangés avec un soin maniaque.

No One Left par exemple ou La Malle-Valise De l'Heimatlos Du Sleeping sont des compositions écrites orchestrales presque mainstream d'où émergent de splendides solos joués entre autres par le guitariste Frederik Leroux, le clarinettiste Peter Vermeersch et l'un ou l'autre des six cuivres présents. On notera en passant l'envol époustouflant de Bruno Vansina au sax baryton sur Swatter Perspective, cellui du tromboniste (Peter Delannoye ou Marc Meeuwissen ?) sur Miss Man's Mist et cellui brillant de Bart Maris à la trompette sur Trip It. Bien entendu, les surprises sont nombreuses : on a rarement entendu une version du Summertime de George Gershwin interprétée comme ça sur un fond de bruits et de cris d'oiseaux tandis que Chrimatistikology rappelle les pièces expérimentales et totalement imprévisibles dont le grand Frank Zappa avait le secret de fabrication. D'ailleurs, les titres des plages parlent d'eux-mêmes : Perspective De Tapette, Clef Anglaise, Mr. Cooper Chez Le Dentiste, Salle Des Mousses (bières), Drstkova Polevka (une soupe aux tripes polonaise)..., etc.

On trouvera aussi dans ce pot-pourri de 17 plages quelques pièces aux accents cinématographiques. Ainsi Miss Man's Mist aurait-il pu servir à Bernard Herrmann pour un film d'horreur; et Apes, Spies & Apps à John Barry pour un film d'espionnage … à moins qu'il ne soit plutôt destiné à illustrer Groucho Marx tentant de stopper James Bond lancé à la poursuite de Dany Kaye sur la Planète Interdite. Bref, on l'aura compris : écouter ce double album de Flat Earth Society, c'est passer 1h45' dans un univers déjanté, festif, tonitruant, parodique, coloré, incongru, fantaisiste, iconoclaste, provocateur, humoristique, surréaliste, excentrique et guignolesque … mais aussi sincère, puissamment créatif et, en tout cas, 100% anti-dépresseur.

[ Untitled #0 (CD & MP3) ]
[ A écouter : Trip It - Apes, Spies & Apps - Miss Man's Mist - La Malle Valise De L'heimatlos Du Sleeping ]

Esinam (EP Sdban Records), 21 septembre 2018
Esinam
1. Birds Fly Under This Heavy Sky (4:27) - 2. Do Not Go Into That Black Night (4:27) - 3. Gavoé (3:55) - 4. Electric Lady (3:47)

Esinam Dogbaste (composition, flûte, chant, percussions, autres instruments) + Invité : Ibaaku (DJ sur 4)

Pour son premier EP, Esinam propose un voyage inédit.

Le moyen de locomotion utilisé par l'artiste est la voie des airs. En effet, le premier morceau Birds Fly Under This Heavy Sky invite à l'envol avec une flûte traversière rappelant des chants d'oiseaux, accompagnée de sons égrenés par une kalimba scandant les battements d'ailes. Les sons dévoilés rappellent les magnifiques images de Jacques Perrin dans le film « Le peuple migrateur » sorti en 2001, où les caméramen volent durant tout le film en compagnie d'oiseaux migrateurs. Comme le début de ce film appelle le spectateur à la migration, cette première piste invite l'auditeur à l'envol, les chœurs l'accueillant en milieu de morceau par la répétition de « Fly ». Cependant, la tonalité mineure utilisée dans ce titre installe rapidement un climat légèrement inquiétant. Ensuite, les recommandations d'Esinam de « ne pas aller dans cette nuit noire » proposent, grâce à la flûte, une déambulation au clair-obscur dans un style soul avec Do Not Go Into That Black Night. Les chants en ewé, enregistrés par l'artiste belge dans un village au Ghana, renseignent sur le lieu géographique où Esinam puisse ses racines. Le résultat, Gavoé, est une danse de transe où la rythmique mélange électronique et instruments traditionnels comme le tama.

Le point d'orgue, le clou du voyage est le dernier morceau Electric Lady sur lequel, accompagnée de l'éclectique artiste Sénégalais Ibaaku, Esinam présente un univers fait de sons d'autrefois, d'aujourd'hui et de demain. Par moment, on se demande si ces sons sont issus de la tradition ou de l'électronique.

Le but d'une chronique n'est pas de disséquer un album mais plutôt de rapporter le voyage parcouru à son écoute : celui qu'Esinam propose est en terre inconnue et personnelle. Ce premier Ep pourrait ainsi se résumer à une invitation simple : « Bienvenue en terre d'Esinam ».

[ Chronique de Jean-Constantin Colletto ]

[ Esinam sur Bandcamp ]
[ A écouter : Electric Lady ]

Walter Hus : Supersonic Flora (Igloo Records), 12 octobre 2018
Supersonic Flora
1. To The Horizon (5:09) - 2. Took My Bath Like Marat (for Francis) (5:14) - 3. Supersonic flora (5:03) - 4. Sweet Bambi Eurydice (7:23) - 5. Swing Out To The Border (6:39) - 6. Anartartic tic (3:15) - 7. More Dinosaur (2:12) - 8. The Frequency Of Balancing (3:47) - 9. Touch (4:09) - 10. Crystal Time (1:46) - 11. Infra Heat (1:45) - 12. The Theory Of Love (3:24) - 13. Sweet Boiling Underwater Machine (2:31) - 14. You (2:26)

Walter Hus (compositions & piano)

Cet album réunit des pièces enregistrées au piano en solo par Walter Hus, un compositeur flamand de musique avant-gardiste avec l'ensemble Maximalist mais aussi d'œuvres plus classiques pour des quatuors à cordes, des concertos, des opéras et des symphonies. Il a encore étendu son approche déjà très éclectique par des expériences diverses avec des orchestres de rock ou de jazz et a même exploré les possibilités de l'Orchestrion Decap, une installation automatisée d'orgues et d'instruments de percussion contrôlée par ordinateur. Avec toutes ces expériences derrière lui, il propose aujourd'hui un album d'une apparente simplicité puisqu'il offre de nouvelles versions pour piano d'œuvres autrefois écrites pour diverses formations. On y trouve ainsi des réinterprétations de trois pièces issues de son album Muurwerk paru en 1991 plus celles de sept séquences écrites pour son quatuor à cordes "Théorie" en 1988. Si les premières ont des mélodies plus directement accessibles tout en restant malgré tout expérimentales dans leur conception, les sept dernières se rattachent à un minimalisme caractérisé par des répétitions de séries de notes (sur Sweet Boiling Underwater Machine par exemple) qui créent d'étranges atmosphères sur lesquelles chacun fera tourner sa propre imagination.

Restent les quatre premiers titres que je trouve très réussis. To The Horizon en particulier a une progression très singulière qui rend cette pièce fort attachante tandis que le côté rêveur et épuré de Sweet Bambi Eurydice renvoie à des paysages glacés et aux ambiances de contes pour enfants. Quant à Took My Bath Like Marat, il semble s'ouvrir sur des passages improvisés qui le rapprochent davantage d'une certaine forme de jazz.

J'avoue en toute candeur n'avoir jamais rien écouté auparavant de Walter Hus dont la musique hors-normes qui ne s'inscrit dans aucune mode ni catégorie (à part l'avant-garde qui, en soi, ne veut pas dire grand-chose sinon qu'elle expérimente) est forcément initiatique. Pourtant, elle n'en est pas moins abordable et parvient à capter facilement l'intérêt par ses mélodies cachées ou inédites, la pureté des interprétations, son extraordinaire dynamique et par les différentes nuances sonores explorées. En tout cas, je peux certifier que les réécoutes successives de ces 14 miniatures n'en épuisent pas les potentialités et vous invitent au contraire à les approfondir davantage. Les curieux ne devraient pas s'abstenir d'y laisser traîner une oreille.

[ Supersonic Flora (CD) ]
[ A écouter : Supersonic Flora ]

Mathieu Robert - Mario Ganau : Prima Scena (Hypnote Records), 5 octobre 2018
Prima Scena
1. Dani (M. Ganau) (7:04) - 2. New Peace (M. Robert) (8:17) - 3. The Real Life (M. Robert) (5:06) - 4. La Via Del Mare (M. Ganau) (5:48) - 5. Prima Scena (M. Ganau) (9:13) - 6. Do Not Tease the Yeti (M. Robert) (4:41) - 7. Prelude in F# Minor (M. Ganau) (6:04) - 8. Magic Order (M. Robert) (7:20) - 9. Bill, Paul & Jacob (M. Robert) (5:01) - 10. Brick Lane Market (M. Ganau) (6:14) - 11. Anonymous Letter N°9 (M. Robert) (7:55)

Mathieu Robert (saxophone soprano); Mario Ganau (piano). Enregistré à Liège à Pianos Wielick. Produit par Mario Ganau & Mathieu Robert

Prima ScenaPremier titre du disque, Dani en donne le ton général : une musique intimiste, débordante de lyrisme, aux nuance subtiles qui renvoient à un jazz de chambre épuré, tendance européenne. Rencontré au sein du Harvest Group de Guillaume Vierset, le Belge Mathieu Robert joue exclusivement du saxophone soprano avec une approche "classique" pleine de sensibilité. Son complice Mario Ganau, originaire de Sardaigne, est son pendant parfait pour la création de ces espaces délicats qui évoquent des sous-bois ombragés. Les tonalités douces et harmonieuses de son piano sont essentielles aux atmosphères poétiques du projet. Les deux musiciens se sont réparti la composition des onze nouveaux morceaux de Prima Scena mais il a dû s'établir une véritable communion d'esprit entre eux car il est bien difficile à leur écoute de les départager : elles se fondent toutes dans un répertoire homogène sans rompre à aucun moment le charme unique de cette longue ballade bucolique. Il ne serait pas du tout surprenant qu'au-delà de leur partenariat, ces deux-là soient de vrais complices, voire des amis partageant des goûts et des valeurs communes en même temps que le mérite de leur création.

Le duo joue en parfaite symbiose : mélodies en solo ou accompagnées, contrepoints et improvisations se succèdent dans une grande pureté de style et d'interprétation. En fait, cette musique calme qui suscite le rêve conviendrait aussi très bien à une promenade dans un musée ou dans une galerie d'art où elle élèverait l'esprit des visiteurs et favoriserait la réflexion pendant leur marche entre deux tableaux. Difficile d'épingler un morceau plutôt qu'un autre dans un répertoire aussi cohérent mais j'ai quand même un faible pour le titre éponyme et pour Magic Order dont l'atmosphère légèrement mystérieuse interpelle.

Cet album, dont la maturité et la fluidité donnent l'impression qu'il a été enregistré sans effort, ravira les amateurs de musique douce et apaisante à qui il offrira de multiples occasions de s'évader du quotidien.

[ Prima Scena (MP3) ]
[ A écouter : Prelude In F# Minor - Anonymous Letter N°9 (Live) ]

Cécile Broché, Jacques Pirotton, Antoine Cirri - Kartinka : Tableaux d'Une Exposition (Indépendant), 5 octobre 2018
Kartinka : Tableaux d'une Exposition
1. Prelude (1:10) - 2. Promenade 1 (2:04) - 3. Gnomus (3:29) - 4. Promenade 2 (1:01) - 5. Il Vecchio Castello (5:44) - 6. Promenade 3 (0:54) - 7. Tuileries (3:20) - 8. Bydlo (4:40) - 9. Promenade 4 (1:45) - 10. Ballet Des Poussins (Chick's dance) (1:01) - 11. 2 jews, The Rich And The Poor (8:07) - 12. Promenade 5 (1:01) - 13. Marché De Limoges (3:23) - 14. Catacombae I Con Mortuis (2:28) - 15. Baba Yaga (3:05) - 16. La Grande Porte De Kiev (5:11)

Cécile Broché (violon électrique, effets, voix); Jacques Pirotton (guitare); Antoine Cirri (batterie, électronique)

KartinkaLe trio Kartinka se compose de trois musiciens individuellement bien connus de la scène jazz en Belgique mais dont cet album est la première réalisation commune. Cette dernière présente leur version des Tableaux d'une Exposition de Moussorgski. Auteur de deux disques sous son nom dont le splendide Soundscapes déjà présenté dans ce magazine, la violoniste Cécile Broché qui peut se prévaloir de solides connaissances en musique classique, contemporaine et jazz est parfaitement à l'aise dans ces interprétations qui font appel à ces différents styles. Le guitariste vétéran Jacques Pirotton est également un musicien imprévisible rencontré dans de multiples projets à géométrie variable (Octurn, Al Orkesta ou son trio avec Steve Houben et Stephan Pougin) et l'entendre jouer dans ce contexte n'est au fond pas si surprenant. Quant à Antoine Cirri, ses études polyvalentes et expériences percussives, notamment avec Barre Philips et Garrett List, le prédisposaient sans doute à s'associer à cette entreprise.

Ceux qui ont écouté la version rock de cette œuvre classique par le trio Emerson, Lake et Palmer n'y retrouveront pas la même vision. Cette version-ci sans clavier ni synthétiseur est plus jazz, encore qu'elle combine des sonorités franchement rock et électriques (sur Baba Yaga par exemple) ainsi que d'autres parfois dissonantes qui font penser très brièvement à de la musique contemporaine (Promenade, pt. 4). L'ensemble est toutefois bien loin d'être hermétique et s'écoute même d'une traite avec grand plaisir tant chaque tableau parvient à installer des ambiances différentes. Il arrive même que tous ces styles se croisent dans un seul titre comme sur La Grande Porte De Kiev qui offre successivement une introduction parlée en russe, un thème joué à la façon d'Emerson, Lake & Palmer justement, un passage lyrique qui se fond inopinément dans un pur blues-rock électrique à la manière d'Eric Clapton au temps de Cream, pour finalement revenir au thème du début qui atteint son apothéose dans une grandiose version symphonique à la Maurice Ravel. C'est certes étonnant mais ça fonctionne.

Tuileries est le titre le plus jazz, marqué par de belles interactions entre guitare et violon tandis que 2 Jews, The Rich And The Poor est le plus long titre, également jazzy avec de chouettes improvisations de violon et de guitare électrique sur fond de percussions. L'évolution de l'œuvre originale, qui décrit la visite imaginaire d'une collection d'art, est respectée incluant diverses promenades suggérant la marche du visiteur et peut-être ses réflexions entre deux tableaux. Enfin, Il Vecchio Castello est également très réussi en ce qu'il évoque parfaitement l'ambiance de l'aquarelle d'origine de Viktor Hartmann décrite comme représentant un troubadour jouant du luth devant un château médiéval.

De Maurice Ravel à Vladimir Ashkenazy en passant par Tomita et Jean Guillou, la liste des interprétations de l'œuvre de Moussorgski est déjà bien longue. Mais nul doute que celle-ci saura s'y faire remarquer par son originalité teintée d'humour et sa grande expressivité.

[ A écouter : Kartinka Teaser ]

Stéphane Mercier : Trip (Igloo Records), 5 octobre 2018
Trip
1. Route 166 (6:09) - 2. Artichoke Facial (5:22) - 3. Noah's Ark (4:52) - 4. Samsara (4:18) - 5. Noé (6:23) - 6. Je me suis fait tout petit (4:16) - 7. For Emilie (4:39) - 8. Eternally Yours (6:37) - 9. Trois (4:36) - 10. Remember (5:02)

Stéphane Mercier (Saxophone alto); Peter Hertmans (Guitare); Nicola Andrioli (Piano); Cédric Raymond (Contrebasse); Matthias De Waele (Batterie)

Stéphane Mercier & Peter Hertmans (Brussels Jazz Weekend, 27 mai 1998)Le saxophoniste Stéphane Mercier a joué dans diverses configurations allant du duo au big band mais ce septième disque en leader le place à la tête d'un quintet qu'il présenta en mai 2018 sur la Grand-Place durant le Brussels Jazz Weekend. Intitulé Trip, cet album peut se définir comme un voyage au cœur du jazz vu sous différents angles même si, globalement, l'ambiance est paisible, propice à un farniente estival dans une chaise longue aux couleurs pastel. L'alliance entre le saxophone alto et la guitare parfois indolente de Peter Hertmans est parfaite. Les deux musiciens conversent en parfaite entente, avec justesse et juste ce qu'il faut d'énergie, sur une rythmique sans faille délivrée par le contrebassiste Cédric Raymond et le batteur Matthias De Waele. Dans ce contexte, le choix du pianiste italien Nicola Andrioli est judicieux : sa sensibilité naturelle servie par une technique sans faille se déploie à l'aise dans cette musique mélodique à laquelle il ajoute bon nombre de nuances inédites.

Samara et For Emilie sont ainsi deux petites merveilles aux allures de musique de chambre qui vous invitent à une douce nonchalance. Et entre les deux, il y a même un reggae sur la mélodie du Je Me Suis Fait Tout Petit de Georges Brassens. Pas un cocktail bass & drums taillé pour la danse mais une musique du soleil qui évoque davantage les rivages lumineux de la Jamaïque plutôt que les clubs nocturnes de Kingston. Cela dit, Trip offre aussi quelques morceaux qui swinguent mais en douceur, sans agitation. C'est le cas avec Eternally Yours et aussi Road 166 qui est une musique parfaite pour écouter en conduisant. Sur la rythmique lancinante d'un road movie qu'on dirait scandée par le mouvement des essuie-glaces, le saxophoniste trace sa route avant que chaque soliste ne prenne à son tour le volant pour vous ramener jusqu'au thème évocateur. On ne manquera pas de visualiser sur YouTube une clip amusant et très réussi de ce dernier morceau qui évoque le générique d'un film policier des années 60.

Ce disque a beau être sans prétention, il n'en met pas moins en relief deux faits évidents qui expliquent sa réussite : d'abord, l'osmose entre les cinq musiciens qui déploient des trésors de finesse pour faire vivre les compositions; ensuite, la sensation d'apaisement qui se dégage de ce jazz mélodique porté par une grande musicalité. Ce disque, qui sort en automne, conviendra parfaitement pour accompagner une promenade en sous-bois dans le camaïeu des couleurs automnales.

[ Trip (CD) ]
[ A écouter : Route 166 ]

Nasser Houari / Jean-Philippe Collard-Neven : Yalla (Igloo Records / Label Igloo Mondo), 21 septembre 2018
Yalla
1. Son Bati (Nasser Houari) (7:11) - 2. Piet-Achmed (Jean-Philppe Collard-Neven) (6 :54) - 3. Souk al Abid (Farid el Atrache) (11:06) - 4. Limada (Nasser Houari) (9:03) - 5. Mamouche (Jean-Philippe Collard-Neven) (7:04) - 6. Raqsat al Jamal (Farid el Atrache) (6:08) - 7. Jedba (Nasser Houari) (9:15)- 8. Gulnara (Jean-Philippe Collard-Neven) (8:30) - 9. Longa Farahfaza (Riad al Sumbati) (3:50)

Jean-Philippe Collard-Neven (piano); Nasser Haouri (oud)

Avec leur album Yalla, Jean-Philippe Collard-Neven et Nasser Houari invitent l'auditeur à un voyage que même les avions les plus performants ne permettent pas.

Le duo Jean-Philippe Collard-Neven / Nasser Houari est composé de deux artistes dont les parcours ne sont plus à présenter, tant au niveau de leur formation (conservatoire, prix de luth et de virtuosité pour le Marocain Nasser Houari ; nombreuses productions en musique classique, jazz et contemporaine pour le Belge Jean-Philippe Collard-Neven) qu'au niveau de leurs créations et participations, dont le festival "Takassim wa Mawawil" pour l'oudiste et l'ensemble "La Fête Etrange" pour le pianiste. Les voici aujourd'hui réunis dans un album plus original, difficile à classer. Le réflexe initial serait de le référencer dans les "musiques du monde". Mais la première écoute ne le permet pas : nos oreilles entendent du classique, du contemporain, un répertoire arabe traditionnel. Dans le premier morceau Son Bati, l'oud invite à voyager dans le désert, avec la même intensité que le célèbre trio Joubran. Puis le piano arrive avec des gammes arabo-andalouses ; la main droite de Jean-Philippe Collard-Neven décrit alors des arabesques, tandis que sa main gauche joue rapidement des dissonances, proches des musiques contemporaines. Et le voyage proposé ne s'arrête pas là : l'oudiste répond à la sombre mélodie du piano, dans une gamme blues pentatonique, qui emmène l'auditeur un court instant dans le Tennessee, pour enfin revenir dans des tonalités orientales. Même les avions les plus performants ne permettent pas un changement aussi rapide de destination.

L'album est constitué de nouvelles compositions et d'improvisations sur des classiques de la musique arabe, comme Longa Farahfaza écrit par Riad Mohammed Al Sumbati, compositeur d'Oum Kalthoum. Le duo Jean-Philippe Collard-Neven / Nasser Houari propose également une très belle et singulière reprise du morceau Raqsat al Jamal écrit par le musicien égyptien Farid el Atrache. Dans cette pièce, le piano et l'oud engagent un dialogue où leur symbiose est telle qu'il est difficile de les distinguer ; la traduction française du titre de cette piste "la danse de la beauté" reflète leur performance.

L'audition de cette musique ne permet pas de répondre à la question du choix de sa classification. Pour autant, est-ce essentiel ? L'essence même de l'album est dans son titre, Yalla. Au Moyen-Orient, ce terme est une injonction qui signifie "allons-y vite". Donc, ne perdez plus de temps à vous poser des questions, "yalla, dépêchez-vous" plutôt d'écouter ce disque …

[ Chronique de Jean-Constantin Colletto ]

[ Yalla (MP3) ]
[ A écouter : Son Bati (live) - Souk al Abid (live) - Raqsat al Jamal (live) ]

Michel Mainil – Vincent Romain Quintet : Soul Voyage (Igloo Records), 24 août 2018
Soul Voyage
1. Summer Is Coming Soon (4:43) - 2. First Light (6:35) - 3. Lime And Chili (6:08) - 4. From Self To Self (5:08) - 5. Povo (10:07) - 6. Sunshine alley (9:26) - 7. Loran's Dance (5:21) - 8. No blues No More (5:48) - 9. Sweet Jail (5:21)

Vincent Romain (Guitare), Michel Mainil (Sax), Maxime Moyaerts (Orgue), Olivier Poumay (Harmonica), Antoine Cirri (Drums). Enregistré du 17 au 20 juillet 2017 au Centre Culturel de Beauraing (Belgique)

Nouveau disque de Michel Mainil égal nouveau projet. Comme à son habitude, le saxophoniste natif de La Louvière s'est approprié, pour le restituer à sa façon, un style particulier, en l'occurrence le hard bop imprégné de soul qui fit les beaux jours du label Blue Note dans les années 60. Qui dit hard bop, dit aussi orgue Hammond et guitare électrique : on se souvient de ces thèmes jadis portés à incandescence par des organistes comme Jimmy Smith, Big John Patton ou Richard "Groove" Holmes associés à des guitaristes comme Grant Green, Boogaloo Joe Jones ou autres Kenny Burrell. Ici, l'orgue est joué par Maxime Moyaerts, originaire de Dinant, rencontré sur scène au sein du quartet Four Of A Kind en compagnie Guillaume Gillain tandis que la guitare est dans les mains de Vincent Romain.

La formule est simple et le quintet a un son fluide qui glisse tout seul dans les oreilles. Michel Mainil a un phrasé de soulman avec un gros son qui rappelle parfois Grover Washington Jr. (dont le morceau Loran's Dance figure par ailleurs au répertoire) tandis qu'en arrière-plan, la guitare tricote des cocottes funky. Marqué par le blues et la soul, l'orgue Hammond groove tout du long que ce soit en solo ou en accompagnement. Le disque comprend deux reprises du trompettiste Freddie Hubbard dont le mythique First Light autrefois sorti sur CTI et une autre de Butch Cornell, Sunshine Alley, qui me rappelle la version de Stanley Turrentine sur l'album Sugar. Les nouvelles compositions écrites par les membres du quintet s'inscrivent sans hiatus dans le répertoire en respectant les codes du genre. Cette musique inclut toutefois un élément distinct par rapport aux groupes de hard-bop précités : l'inclusion d'un harmoniciste qui intervient ici en solo au même titre que le saxophoniste. Olivier Poumay distille de belles phrases mélodiques sur son orgue à bouche comme on s'en convaincra à l'écoute de sa propre composition, la ballade Sweet Jail dont le thème est aussi nostalgique que celui de la bande sonore d'un film romantique qui finit mal. Enfin, on ajoutera encore quelques mots pour souligner le travail efficace du batteur Antoine Cirri, complice de longue date de Michel Mainil puisqu'il participait déjà à son premier disque en leader, Water And Other Games, sorti il y a 15 années.

Les fans d'un jazz proche de ses racines soul, blues et funky apprécieront cette musique chaleureuse qui, pour être sans prétention, n'en est pas moins entêtante et "pleine d'âme". Moi, ça me sied !

[ Soul Voyage (MP3) ]
[ Michel Mainil sur Igloo Records ]
[ A écouter : Sunshine Alley (live) ]

Vincent Thekal Trio : Origami (Hypnote Records), 14 septembre 2018
Origami
1. Origami (4:05) - 2. Saint Josse (3:44) - 3. After The Storm (5:31) - 4. Misterioso (3:44) - 5. Today's Opinion (4:04) - 6. Juju (3:37) - 7. For All We Know (4:30) - 8. Windows (4:59)

Vincent Thekal (saxophone ténor); Alex Gilson (basse); Franck Agulhon (drums). Enregistré les 27 et 28 novembre 2017 au Wallstudio (Belgique)

Originaire du Nord-Est de la France, Vincent Thekal s'est fait un nom sur la scène belge après une formation avec Steve Houben au conservatoire de Bruxelles. Quatre années après Climax (Ragtime), il sort aujourd'hui un second album en trio. Cette fois épaulé par une rythmique incluant le jeune contrebassiste Alex Gilson, également basé à Bruxelles, et le batteur Franck Agulhon, partenaire au long cours de nombreux solistes dont Eric Legnini, le saxophoniste ténor délivre un répertoire 100% jazz mêlant à parts égales compositions personnelles et standards du jazz.

Les quatre reprises sélectionnées témoignent déjà d'un bel éclectisme. Car si For All We Know, une chanson autrefois popularisée par Shirley Bassey, est la ballade américaine classique extraite d'un film de 1970, les trois autres stimulent davantage la curiosité. Juju de Wayne Shorter reçoit une relecture tranchante qui renvoie au label Blue Note dans les années 60. La reprise de Misterioso semble incontournable tant elle montre l'influence qu'à pu avoir Thelonious Monk sur le leader : la phrase répétitive du thème, son développement vertigineux en spirale et l'improvisation bop du leader portée par la frappe dynamique d'Agulhon sont l'expression d'un incontestable savoir-faire. Mais le plus surprenant est cette très belle version de Windows, une pièce que Chick Corea composa en 1967 pour l'album Sweet Rain de Stan Getz. Grâce à son thème élégant et au son ample du ténor qui l'explore, la séduction est immédiate et c'est le sourire aux lèvres qu'on quitte cet album sur ce titre judicieusement placé à la fin du disque.

Ce sont toutefois les compositions originales qui attisent la curiosité. En guise d'ouverture, Origami est pétri dans un bop ardent qui révèlent de la part du leader à la fois une grande aisance instrumentale, une fougue naturelle et une fraîcheur de jeu des plus réjouissantes. Saint Josse, dédié à une commune de Bruxelles, poursuit dans la même veine du bop énergique. After The Storm comporte un thème attractif où l'influence de Thelonious Monk reste perceptible ainsi qu'une improvisation fluide des plus remarquables. Enfin, Today's Opinion emporte l'adhésion par son solo bien fringant.

Vincent Thekal a su profiter de l'expérience acquise lors de ses multiples prestations scéniques : le son, l'assurance, la richesse mélodique sautent aux oreilles, d'autant plus qu'il est ici accompagné par un tandem attentif et terriblement efficace. Si vous aimez le jazz Blue Note des années de feu ou le bop puissant et habité (ce qui, j'en conviens, est un peu la même chose), n'hésitez-pas car ce disque à une pêche d'enfer !

[ Origami (CD / MP3) ]
[ Vincent Thekal sur Hypnote Records ]
[ A écouter : Origami ]

Delvita : Abyss (Outhere Music), 18 mai 2018
Abyss
1. S.O.I. (5:22) - 2. Abyss (6:33) - 3. Hill Peak (5:08) - 4. BlockBorth (4:32) - 5. Principal Skinner (4:31) - 6. Prinicipal Skinner (Remix) [feat. DJ Grazzhoppa] (4:30)

Peter Delannoye (trombone, conques); Steven Delannoye (saxophone ténor, clarinette basse); David Thomaere (piano, claviers); Janos Bruneel (guitare basse); Toni Vitacolonna (batterie). Enregistré en septembre 2016 au studio Caporal, Anvers, et en septembre 2017 au Records Office, Sint Niklaas.

Delvita (Brussels Jazz Weekend, 27 mai 1998)Delvita ! Ce patronyme qui claque comme un étendard résulte de la contraction des noms des deux frères Delannoye et de Vitacolonna, respectivement souffleurs et batteur de ce nouveau projet à tendance fusionnelle. L'idée directrice était de brasser le beat et l'énergie de certaines musiques actuelles avec une approche jazz acoustique plus classique. Un objectif finalement assez commun de nos jours. Pourtant, Il en est cette fois résulté un univers différent de ce qu'on pouvait imaginer avant d'écouter ce disque en forme de EP qui ne dure guère plus de 30 minutes.

Une des raisons de cette singularité réside dans les instruments des solistes : un saxophone ténor joué par Steven Delannoye dialoguant en parfaite interaction avec le trombone de son frère Peter. Qu'ils jouent à l'unisson ou en contrechant, les Delannoye sont à l'eau et au moulin, définissant le son de l'ensemble, délivrant des riffs cuivrés qui font monter la tension ou s'envolant occasionnellement dans des improvisations habitées qui, on l'a constaté lors de leur concert en mai dernier sur la grand-Place de Bruxelles, ne laissent personne de marbre. Ensuite, le groove, s'il est bien réel, est aussi parfois subtil, moelleux, voire mélancolique avec un côté cinématographique un peu sombre comme dans une série noire. Soutenus par une rythmique efficace dont les colorations rock sont pleinement assumées, les deux solistes définissent ainsi des climats qui prennent lentement possession de l'auditeur et ne le lâchent plus avant la dernière note. On soulignera quand même l'apport essentiel de David Thomaere dont les claviers enrichissent les textures d'une myriade d'idées harmoniques qui contribuent dans l'ombre à la définition du son collectif. Enfin, composante importante de ce style hybride, l'électronique approfondit le côté urbain de cette musique, parfois en soulignant un balancement sensuel apte à faire bouger les corps comme sur le titre éponyme, ou en renforçant la vibration incantatoire d'un Hill Peak plus atmosphérique.

L'album se clôture sur une seconde version de Principal Skinner trafiquée par DJ Grazzhoppa qui accentue le côté bass & drums et ajoute les bruitages typiques de ce genre de remix. En fonction de ses propres inclinations, on préfèrera l'interprétation clean de ce morceau ou celle remixée. Qu'importe, la musique stimulante de Delvita est taillée pour emporter et exalter et, à ce titre, sa mise à l'affiche des festivals de jazz de la saison est vivement recommandée aux programmateurs.

[ Abyss (MP3) ]
[ Delvita sur Soundcloud ]
[ A écouter : Abyss ]

Phil Abraham : 4 for Brothers +1 (Hypnote Records), 11 mai 2018
4 for Brothers +1
1. Never Regret the Things That Made You Smile (5:44) - 2. Dab-Die-Dabedodab-Die (5:14) - 3. Mister Jones (6:22) - 4. Lush Life (4:20) - 5. For Four Brothers (6:42) - 6. Dancing on a Cloud (7:10) - 7. Igor (5:19) - 8. Oui Mais Bon ! (6:03)

Phil Abraham (trombone); Bas Bulteel (piano : 1,5), Johan Clement (piano : 2, 8), Ivan Paduart (piano : 3, 7), Christoph Mudrich (piano : 4, 6), Luc Vanden Bosh (percussions). Enregistré au studio Pyramide les 1 et 2 juin 2017, Beersel.

Clark Terry & Phil Abraham (Brosella Jazz Festival, 12 juillet 1998)Il y a 20 ans exactement, je me trouvais au Théâtre de Verdure du Parc d'Osseghem à Bruxelles pour y entendre l'une des légendes du jazz : le trompettiste Clark Terry. Sur scène, un tromboniste de 28 ans prenait quelques chorus à côté du grand maître assis au soleil dont le visage souriant, masqué en partie par des lunettes noires, reflétait sa satisfaction. Depuis, Phil Abraham a fait beaucoup de chemin. Non seulement, après le lointain et remarquable Stapler de 1991, a-t-il remporté quelques palmes et enregistré sous son nom une dizaine d'albums mais il a aussi côtoyé quelques-uns de grands noms du jazz européen comme Didier Lockwood, Dee Dee Bridgewater, Henri Texier, Michel Petrucciani ou Toots Thielemans et joué pour Charles Aznavour et Claude Nougaro sans parler de sa participation à l'Orchestre National de Jazz de Laurent Cugny d'abord (1994 à 1997) et de Didier Levallet ensuite (1997 à 2000).

Le revoici aujourd'hui sur cet album sobrement intitulé, à l'ancienne, 4 Brothers +1. Les frères en question, ce sont quatre pianistes conviés à jouer chacun sur deux morceaux : un choisi par Phil Abraham et l'autre par le pianiste invité. Quant au "+1", il s'agit du batteur percussionniste Luc Vanden Bosh, membre du Phil Abraham Quartet depuis plusieurs années. Déjà, la sonorité de cet ensemble sans contrebassiste est distincte, les harmonies étant uniquement le fait des pianistes mais le répertoire est aussi varié, chaque invité perfusant les compositions dans lesquelles il est impliqué par sa propre sensibilité et son style personnel. Igor composé et interprété par Ivan Paduart est ainsi conforme au romantisme de ce musicien célébré pour avoir écrit quelques une des plus belles mélodies du jazz belge. Surtout connu en Flandres où il a enregistré en trio un excellent album pour De Werf (Coming Home), Bas Bulteel a amené Never Regret the Things That Made You Smile, tellement mélodique qu'on souhaiterait qu'un auteur lui écrive un jour des paroles. L'Allemand Christoph Mudrich, que le tromboniste a rencontré jadis au sein du Europool Jazz Orchestra, a composé Dancing On A Cloud qui installe l'atmosphère en apesanteur promise par le titre. Quant au Hollandais Johan Clement, qui fit partie du New Look Trio de Roger Vanhaverbeke, il fait honneur à sa réputation de pianiste swinguant à la Oscar Peterson en choisissant Dab-Die-Dabedodab-Die, un titre plein d'allant qui met tout le monde de bonne humeur. Le reste, composé ou sélectionné par le tromboniste, s'inscrit harmonieusement dans la même ligne très jazz et très cool où sensibilité et musicalité sont reines.

Globalement, ce disque échappe à toute mode et s'inscrit dans la tradition du jazz classique. Le swing, la mélodie, les improvisations sont au cœur de cette musique tranquille, généreuse et ensoleillée qui coule comme la crème glacée vendue sur le Théâtre de Verdure en été. Nul doute que Clark Terry aurait adoré cet album qui permettra déjà de se détendre un peu en avance en attendant d'aborder la période (f)estivale...

[ For 4 Brothers +1 (CD) ]
[ Hypnote Records ]
[ A écouter : For 4 Brothers +1 (Album Teaser) ]

Thibault Dille & Charles Loos : Noctis (Quetzal Records), 20 avril 2018
Noctis
1. Chanson Triste (Thibault Dille) (5:13) - 2. Belge Gigue (Charles Loos) (4:12) - 3. Noctis (Thibault Dille) (3:23) - 4. Tango ?(Charles Loos) (5:17) - 5. Musette (Thibault Dille) (3:54) - 6. BAH! (Charles Loos) (5:52) - 7. As I Said (Thibault Dille) (4:15) - 8. Dense Danse (Charles Loos) (5:52) - 9. Orange Juice (Thibault Dille) (4:04) - 10. White (Thibault Dille) (5:05) - 11. What a Mellow Man (Charles Loos) (4:27) - 12. Pour Félicien (Charles Loos) (6:56)

Thibault Dille (accordéon); Charles Loos (piano). Enregistré à la Salle Columban, Louvrange, du 5 au 6 septembre 2017, sauf 1, 8 & 12 enregistrés au Heptone, Ittre, le 18 septembre, 2016.

Pour un titre nommé Chanson Triste, c'est vraiment une chanson triste. A son écoute, on voit les gouttes de pluie filer sur la fenêtre à travers le jour gris. L'accordéon de Thibault Dille remplit l'espace de lignes chantantes qui reflètent une étrange nostalgie. L'esprit se perd au fil du temps, au fil de l'eau, et chaque note qui s'enfuit est comme un pas vers l'oubli. Après une minute, le piano de Charles Loos fait son apparition, un peu timide d'abord, attentif à ne pas rompre le charme, mais progressivement, il s'affranchit et se mêle à la conversation avant de s'envoler lui aussi vers d'autres rives. Au fur et à mesure que la chanson coule, on est de plus en plus ébaubi devant la maîtrise de ces deux musiciens et leur exceptionnelle connivence. Loin du folklore et en pleine entente avec l'idée de création contemporaine, leur musique est un appel à s'évader sur une planète onirique submergée par une vague émotionnelle.

Ce qui vient ensuite est un festival de cet instrument à soufflet qui fait parler le vent. Comme les intitulés des morceaux le racontent, les deux hommes vont s'approprier le florilège de l'accordéon : du tango au musette en passant par des danses diverses, rien ne leur échappera au long des douze titres composant leur répertoire. Les notes enchevêtrées, et - cela mérite d'être souligné - magnifiquement enregistrées, étincellent de mille sensations, passant, comme dans la vraie vie, de moments de nostalgie (Noctis) à d'autres radieux (Belge Gigue, amusant calembour indiquant comme une signature qu'il s'agit d'une composition de Charles Loos), romantiques (White), voire même exaltés (What A Mellow Man).

Combiner les richesses polyphoniques de l'accordéon et du piano n'était pas, au départ, un objectif si facile à réaliser. Mais les deux chants qu'ils soient ardents ou paisibles ont su s'accorder avec fluidité et délicatesse, sans esbrouffe mais avec une musicalité jamais prise en défaut. Toutes ces qualités autant humaines que musicales font de Noctis un disque aux intonations uniques, particulièrement agréable à écouter dans sa diversité, et capable par sa grande sensibilité de toucher en plein cœur.

[ Quetzal Records ]

L'Orchestre Du Lion : Connexions Urbaines (Igloo), 9 mars 2018
Connexions Urbaines
1. Mon Eléphant (7:06) - 2. Anus Mundi (3:47) - 3. A La Campagne (4:53) - 4. Here I Am (4:54) - 5. Trafic En Galaxie (3:07) - 6. Can Your Bird Sing ? (4:10) - 7. Kakouline (5:52) - 8. Reprend (3:55) - 9. Mmm (7:03)

Pierre Bernard (arrangements, flûtes); Michel Debrulle (batterie, percussions); Clément Dechambre (arrangements, saxophones); Nicolas Dechêne (guitares, basse), Laurent Dehors (arrangements, saxophones, clarinettes, cornemuse); Véronique Delmelle (saxophone, violon); Thierry Devillers (chant); Jean-Paul Estiévenart (trompette); David Hernandez (chant); Adrien Lambinet (trombone, tuba); François Laurent (texte); Véronique Laurent (euphonium); Michel Massot (arrangements, sousaphone, euphonium, trombone); Etienne Plumer (batterie, percussions); Stephan Pougin (batterie, percussions); Adrien Sezuba (chant).

Les racines historiques de cette formation remontent jusqu'à la création dans les années 80 d'un premier ensemble dirigé par par Garrett List et composé de musiciens ayant suivi sa classe d'improvisation. Ce collectif basé à Liège a toujours fait la part belle aux expérimentations les plus diverses, mêlant musique, chansons, danse, théâtre et même littérature dans un ballet fantaisiste ouvert à toutes les possibilités où se côtoient humour et amour de l'art. On ne s'étonnera donc guère de retrouver parmi les 16 musiciens et chanteurs de cet orchestre le flûtiste Pierre Bernard, le percussionniste Michel Debrulle, le tubiste et tromboniste Michel Massot, et le souffleur Laurent Dehors, tous artisans de musiques insoumises dans des projets qui questionnent la perception de l'auditeur comme Trio Bravo et Rêve d'Éléphant Orchestra entre autres.

Forcément, le répertoire est des plus éclectiques d'autant plus qu'il est conçu comme une sorte de "best of" incluant, dans de nouveaux arrangements, des compositions autrefois jouées dans des configurations différentes. Même au sein d'un unique morceau, les juxtapositions sont osées comme, par exemple, A La Campagne dans lequel les cornemuses côtoient fièrement une guitare électrique psychédélique ou Here I Am, un morceau du SilverRat Band qui passe en un clin d'œil d'une introduction néo-classique solennelle à une section débridée et chantée en rap. Culture jazz, sonorités rock, arrangements de big band, instruments multiples et chant alternent ou s'unissent avec aisance et enthousiasme sur des rythmiques modernes et solides, toujours accessibles et même parfois dansantes. Car la musique est d'abord festive et on imagine facilement, à l'écoute de ce disque, la ferveur et l'éclat que peuvent dégager leurs prestations live.

Au cœur de ce syncrétisme se traduisant par un entrelac de styles, on sent une réelle volonté de surprendre, d'animer, de combattre l'austérité et d'amuser dans la bonne humeur. Et le fait est qu'avec cette musique directe et vibrante, il n'est pas nécessaire de subir des dizaines d'écoutes attentives avant d'être conquis.

[ Connexions urbaines (CD / MP3) ]
[ Le Collectif Du Lion Website ]
[ A écouter : Le Best Of du Lion, Festival Connexions Urbaines 2016 ]

Arthur Possing Quartet : Four Years (Hypnote Records), 23 mars 2018
Four Years
1. Startin' (6:22) - 2. B16 (6:28) - 3. 4 To 7 (7:32) - 4. Brahms On A Journey (8:03) - 5. African Dream (6:42) - 6. Four Years (9:56) - 7. Picturesque (3:55) - 8. Impression (2:44)- 9. XL (6:58)

Arthur Possing (piano, compositions); Pierre Cocq-Amann (saxophones); Sebastian 'Schlapbe' Flach (contrebasse); Pit Huberty (batterie). Enregistré et mixé du 25 au 28 octobre 2017 au Kleine Audiowelt, Sandhausen, Allemagne.

Originaire de la belle ville de Luxembourg, Arthur Possing a suivi une formation classique avant d'embrasser le jazz sous la direction musicale de Marc Mangen pour le piano et ensuite de Guy Cabay pour le vibraphone. Four Years est le premier disque sorti par son quartet et comme ce dernier existe depuis 2013, son titre pourrait se référer au temps mis pour le concevoir. La première plage qui s'intitule prosaïquement Startin' laisse entendre un groove terrien ancré dans la grande tradition hard-bop des disques Blue-Note. La sonorité est chaleureuse et le piano danse avec un bel enthousiasme tandis que le jeu du saxophoniste français Pierre Cocq-Amann se montre direct, incisif et précis avec une sonorité légèrement aigre, voire trafiquée, quelque part entre celles de Lou Donaldson et d'Eddie Harris. Mais, dès la seconde plage, B16, l'ambiance change pour une musique plus lyrique où la mélodie est reine. Brahms On A Journey, comme son intitulé le laisse deviner, renvoie à la tradition de la musique classique européenne encore que, dans son développement, ce long morceau réserve quelques surprises comme le solo aérien de saxophone à la sonorité encore une fois légèrement trafiquée via un effet d'écho.

On l'aura compris, cet album ne se laisse pas enfermer dans un style unique mais explore plutôt, morceau après morceau, différents horizons. Quel gouffre sépare ainsi l'hypnotique Impression, petite miniature interprétée avec beaucoup de sensibilité au piano en solo un peu à la manière d'Abdullah Ibrahim, la ballade Picturesque en forme de rêverie bucolique dans une nature vierge, et African Dream et son solo de saxophone honorant l'esprit des grandes figures du jazz libertaire dont John Coltrane et Pharoah Sanders. Heureusement que la section rythmique, qui affiche une belle aisance, fait corps avec les différents styles abordés. En fin de compte, c'est cet éclectisme qui rend ce disque passionnant. D'aucuns pourront toujours évoquer un manque de cohérence mais qu'importe ! Arthur Possing parvient à nous divertir avec ce programme aux multiples facettes qui s'écoute comme on regarde un film des frères Coen où tout peut arriver à tout moment.

[ Four Years (CD) ]
[ Arthur Possing Website ]
[ A écouter : Four Years - Four Years (présentation de l'album) ]

Loris Tils : Presents One Take - Live at Trente Trois Tours (Indépendant), 1er février 2018
One Take
1. Here We Go (12:26) - 2. Classy part 1&2 (11.22) - 3. Hotter Than Hell (5:29) - 4. Pink Candy (10:14) - 5. Sunset Road (11:28)

Loris Tills (basse électrique); Hervé Letor (sax); Igor Gehenot (claviers); Xavier Bouillon (synthés); Patrick Dorcéan (drums). Enregistré le 1er juin 2017 live au Trente-Trois-Tours, La Louvière.

Basé à La Louvière, le bassiste électrique Loris Tils a joué dans le groupe jazz funky & soul de Dominic Ntoumos ainsi qu'avec le guitariste Jean-Michel Veneziano au sein de Six Ways to Funk. Il s'est ici investi dans un projet personnel construit autour d'une idée simple mais efficace : enregistrer en une seule prise, sans artifice ni préparation d'aucune sorte, une jam session organisée au bar Trente Trois Tours à La Louvière. Histoire de retrouver dans cette approche le côté tribal propre à certaines musiques noires telles que les pratiquaient jadis les J.B.'s, Bootsy Collins, Maceo Parker ou, plus récemment, Soulive.

Evidemment, le résultat d'une telle démarche dépend énormément des musiciens invités à participer mais, dans ce cas, Loris Tils a visé juste. D'abord, son partenaire de rythmique est Patrick Dorcéan, batteur polymorphe aussi à l'aise dans la pop (Soulsister, Zap Mama, Khadja Nin), que dans le funk (Ida Nielsen), le rap (Guru/Jazzmatazz) ou la fusion (avec Sam Vloemans et Reggie Washington). Avec Tils, l'entente est parfaite : sur le groovissime Here We Go qui démarre le répertoire sur les chapeaux de roue, ça sent déjà la fumée qui monte en volutes derrière le tandem rythmique en combustion spontanée.

Aux claviers, on trouve Igor Géhénot, ici bien loin de son trio acoustique de jazz moderne où il excelle habituellement. Mais Igor, quand il n'introduit pas un peu de mélancolie comme sur le moelleux Sunset Road, sait aussi jouer funky sur son piano électrique comme on s'en convaincra en écoutant l'excellent Pink Candy. Il est en quelque sorte épaulé par Xavier Bouillon aux synthés qui assure à l'ensemble un côté urbain, électronique et actuel. Quant au saxophoniste, le choix s'est porté sur Hervé Letor qui s'octroie quelques improvisations décapantes notamment sur Hotter Than Hell où il s'impose en héro souffleur du jazz funk. Grâce à ces musiciens qui parviennent à donner du relief et de l'amplitude à leurs interventions ainsi qu'aux tempos variés des différentes plages, la lassitude n'a pas le temps de s'installer. Mieux, l'écoute s'avère jouissive de la première à la dernière mesure.

L'album n'existe pas (encore) sous la forme d'un CD physique ou d'un vinyle mais il est disponible sur plusieurs plateformes digitales dont l'incontournable Bandcamp qui permet de l'écouter en intégralité avant d'éventuellement acheter. Ne résistez-pas à cette invitation à la danse et, surtout, poussez le volume à fond pour que les vibrations actionnent ces mécanismes physiologiques qui vous feront inconsciemment taper du pied, tortiller les fesses et remuer la tête. Résultat 100% garanti !

[ One Take sur Bandcamp ]
[ A écouter : Classy Part 1 & 2 ]

Fabien Degryse & Joël Rabesolo : Softly (Midnight Muse Records), 16 Novembre 2017
Softly
1. Softly As In A Morning Sunrise (4:36) - 2. Voninavoko (5:20) - 3. Inty Hira Inty Mampanontany (4:46) - 4. Stompin' At The Savoy (8:02) - 5. {Six-(E[ight} Bar] Blues) (5:20) - 6. Naufrage En Drôme (5:26) - 7. Pangalana (4:24) - 8. Bye Bye Blackbird (5:01) - 9. Muir Woods (5:39) - 10. 017 (3:55)

Fabien Degryse (guitare acoustique); Joël Rabesolo (guitare acoustique)

Guitariste éclectique aux multiples projets, y compris didactiques, l'image de Fabien Degryse est devenue au fil du temps celle d'un homme associé à une guitare acoustique Martin dont il tire le meilleur sans aucun effet ni artifice. De Tunis à Kinshasa et de Bruxelles à Hanoi, beaucoup l'ont vu se produire sur scène avec Pierre Vaiana et Jean-Louis Rassinfosse, au sein du trio à succès L'âme des Poètes, sans savoir qu'il est aussi l'auteur, en trio ou en solo, de disques splendides mettant en relief sa sensibilité mélodique, sa connaissance des standards du jazz, et sa science de la six-cordes acoustique synthétisant des techniques diverses : The Heart Of The Acoustic Guitar - Chapters 1 & 2 en 2007 et 2009, Finger Swingin' en 2011 et Summertime en 2016.

Aujourd'hui, Degryse partage l'affiche avec un musicien malgache venu perfectionner son art au Conservatoire Royal de Bruxelles : Joël Rabesolo, autodidacte et gaucher - il explique sur son site qu'à la manière de Jimi Hendrix, il joue sur une guitare retournée dont l'accordage a été inversé, donc avec la corde E la plus grave en haut. Cette spécificité ajoutée à une approche imprégnée du style traditionnel de son pays donne à son jeu un caractère unique.

Le répertoire est un savant mélange de standards et de morceaux malgaches. Sur Softly As In A Morning Sunrise comme sur Stompin' At The Savoy, le tandem improvise avec légèreté tandis que naît un swing subtil de l'interaction délicate entre les deux musiciens. Bye Bye Blackbird séduit en revanche par sa douceur et son phrasé aussi fluide que lyrique tandis que le son moelleux et aérien des guitares contribuent à une impression d'apesanteur. Les titres portant la marque malgache comme le traditionnel Pangalana ou la chanson populaire Voninavoko de Gabriel Rakotomavo dit « Dadagaby » ont cette pulsion rythmique qui font tout le sel de la riche tradition musicale de l'île. Le phrasé plus jazz de Degryse s'incruste, sans raideur ni précipitation, dans ces belles ritournelles, entamant avec son complice un dialogue parfaitement équilibré. Mais on trouve aussi sur Softly des compositions personnelles. Fabien Degryse a écrit trois morceaux dont un blues magique qui fait toujours son effet et le très enlevé Naufrage en Drôme dans un style "chanson manouche" qui renvoie à Biréli Lagrène mais aussi au style romantique de L'âme des Poètes (à noter une chouette partie de percussions sur le bois des guitares). Quant à Joël Rabesolo, il complète le répertoire par deux compositions, Inty Hira Inty Mampanontany et 017, qui sonnent plus pop mais avec une ambiance intimiste évoquant une promenade en dilettante (la partie sifflée sur 017).

Softly est un disque accessible qui respire l'amitié et le plaisir de jouer ensemble. Pour sophistiqués qu'ils soient, les échanges n'ont ici rien d'ostentatoire mais il n'empêche qu'ils font honneur à la guitare et restent dans les mémoires comme autant d'envolées poétiques et expressives qu'on peut réécouter en boucle pendant des heures.

[ Softly (CD / MP3) ]
[ Fabien Degryse website ]
[ A écouter : Softly As In A Morning Sunrise ]

Sophie Tassignon : Licht-Raum-Erkundungen (Indépendant), septembre 2017
Licht-Raum-Erkundungen
Sophie Tassignon (chant, électronique, compositions); Margareta Hesse (installation lumineuse). Enregistré live le 15 septembre 2017 à la Galerie Historischer Keller.

1. Incandescence (8:27) - 2. Obscurité (7:34) - 3. L'impalpable (7:18)

Margareta Hesse est une artiste berlinoise dont les expositions, difficiles à catégoriser, reposent sur des contrastes entre des espaces sombres et des rayons laser rouges intenses qui sont autant de fils d'Ariane pour les visiteurs. L'atmosphère étrange qui s'en dégage, dont on peut se faire une idée en regardant une vidéo de l'un de ses évènements, est amplifiée à l'occasion d'une nouvelle exposition par la musique tout aussi abstraite de Sophie Tassignon. Grande prêtresse d'anciennes incantations qui vont si bien à la pénombre des temples érodés, la chanteuse a marié son art à cet univers visuel futuriste. On ne doute pas un seul instant que la convergence entre lumière et musique sera profitable puisque, comme l'affirmait jadis Baudelaire dans son poème Correspondances, « les couleurs, les parfums et les sons se répondent ». Mais le fait est que cette bande sonore peut aussi bien s'affranchir de son support visuel et, par la seule force de ses vibrations sonores, suggérer une infinité de mondes sensoriels avec une puissance effarante.

D'une durée de 24 minutes, l'œuvre intitulée Licht-Raum-Erkundungen, que l'on traduira en inversant les mots par "Exploration de l'espace de lumière", est découpée en trois phases. La première, Incandescence, s'inscrit dans un champ de référence qui s'étend de la musique classique à celle d'avant-garde. Sans être opératiques, les onomatopées vocales se superposent en draperies grandioses d'où s'échappent des gouttes sonores qui éclatent dans un fracas scintillant sur les vieilles pierres mangées de mousse. Sophie Tassignon accomplit ainsi le sacre de la lumière qui par une explosion primordiale au cœur des ténèbres, libéra l'énergie incandescente dont nous sommes les enfants. L'obscurité, sans qui la lumière n'existerait pas, est le pôle opposé du morceau précédent. Ce titre est moins abstrait en ce qu'il est le seul à se définir explicitement par des paroles chantées en français : la nuit a envahi les lieux. Elle a gagné la bataille contre la lumière …. Dans sa seconde partie, l'atmosphère se fait plus ésotérique, entraînant l'auditeur dans les arcanes d'un labyrinthe occulte conçu comme un rite d'initiation. Quant à L'impalpable, c'est une qualité que la lumière partage avec les rêves. Normal dès lors que l'ambiance y soit onirique et les sons en apesanteur.

Quelque part entre Meredith Monk et György Ligeti mais sans reposer sur un quelconque appui instrumental autre que des effets électroniques, Sophie Tassignon utilise des techniques de jeu étendues pour la voix, inventant des fresques sonores inédites qui laissent l'auditeur ébloui tant par leur splendeur que par leur hardiesse inouïe. Et insidieusement, cet album rappellera à ceux qui cherchent à apprivoiser la musique qu'elle est d'abord, au-delà de toute théorie savante, l'art des sons arrangés selon un mystère désincarné.

[ Sophie Tassignon website ]

Mazzle : Genetic Modified Art (Monks and Thieves / MAT), 10 septembre 2017
Mazzle : Genetic Modified Art
Koen Nys (saxophone ténor); Bram Weijters (piano Wurlitzer, Moog); Lionel Beuvens (drums). Enregistré en janvier 2015 au studio Kip Kaas, Mortsel, Belgique.

1. White sugar (6:10) - 2. Solid (8:00) - 3. Eraser (6:22) - 4. Alone Together (4:32) - 5. Hikari Park (4:32) - 6. Infant Eyes (7:09) - 7. Silk And Satin (4:07)

Baptisé Mazzle, ce nouveau trio résulte de la rencontre entre trois musiciens expérimentés qui ont par ailleurs leurs propres groupes : le saxophoniste Koen Nijs, le batteur Lionel Beuvens et le pianiste Bram Weijters dont on a plusieurs fois vanté les mérites à l'occasion de la sortie de ses albums avec le trompettiste américain Chad McCullough. Avec un nom de groupe bizarre, un intitulé d'album qui ne l'est pas moins et une pochette en forme de graffiti peint à l'aérosol, l'auditeur n'a guère de repères avant d'aborder l'écoute de ce disque.

Premier titre du répertoire présenté comme une version contemporaine de Brown Sugar, White Sugar n'a rien à voir avec le riff incandescent du succès des Rolling Stones. A la place, on a une musique aux accents lyriques mais pourvue d'un beat lancinant, propice aux improvisations, qui évoque l'ambiance nocturne d'une cité calme. Bram Weijters joue sur un piano électrique Wurlitzer dont on goûte le timbre caractéristique à consonnance légèrement métallique. Ce dernier confère un côté urbain à la musique un peu dans l'esprit de l'Elastic Band de Joshua Redman et Sam Yahel dont se réclame d'ailleurs Mazzle dans son dossier de presse. Le groove s'accentue sur Solid qui reste dans la même veine, le saxophoniste tournant autour de la mélodie et injectant un funk léger dans son jeu qui rend ce morceau à la fois accessible et plaisant. Composé par Thom Yorke (Radiohead) dont les productions sont toujours appréciées des jazzmen, Eraser met en exergue le jeu dynamique de Lionel Beuvens associé à une pulsation primale de basse synthétique accentuée par le saxophone. Après Alone Together en forme de voyage onirique, Hikari Park renoue avec cette approche gentiment funky qui, globalement, définit la ligne artistique du projet. On épinglera encore la superbe ballade Infant Eyes de Wayne Shorter, un thème aux accents nostalgiques ici rendu et exploré avec une profonde sensibilité. Le compact se referme sur le vivace Silk And Satin qui semble flotter dans l'air emporté par une brise tourbillonnante.

Genetic Modified Art est un album facile à écouter. Sans se rattacher aucunement au jazz smooth, les trois complices ont défini un style moderne et lisible à la croisée des chemins entre un jazz dont la sonorité chaleureuse doit beaucoup à la combinaison sax / piano électrique, un groove souple et décontracté, et des compositions attrayantes dont le côté relax influence l'humeur de celui qui les écoute. Personnellement, voici une musique que j'adorerais écouter seul en voiture sur une autoroute filant droit dans la nuit.

[ Mazzle sur Bandcamp ]
[ A écouter : Eraser (live au Muze Cafe, Heusden-Zolder, 7/5/2017) - Hikari Park (live au Muze Cafe, Heusden-Zolder, 7/5/2017) ]

Lisa Rosillo & Michel Mainil Quartet : The Christmas Songbook (Travers Emotion), novembre 2017
The Christmas Songbook
Lisa Rosillo (Chant), Michel Mainil (Sax), Alain Rochette (Piano), Nicholas Yates (Contrebasse), Christian Verlent (Drums). Enregistré en février 2017 aux studiox Aram à La Louvière (Belgique).

1. Have Yourself a Merry Little Christmas (3:36) - 2. Santa Baby (5:05) - 3. God Bless the Child (6:48) - 4. Here Comes Santa Claus (3:14) - 5. Christmas Song (4:53) - 6. Let it Snow ! Let it Snow ! Let it Snow ! (3:27) - 7. White Christmas (3:32) - 8. Jingle Bell Rock (2:52) - 9. Nature Boy (4:49) - 10. Silent Night (4:02) - 11. Santa Claus is Coming to Town (5:46) - Durée Toale : 48'31"

Voici déjà que nous arrive, bien en avance, un disque de Noël. Doté d'une pochette vintage digne de celles des disques Decca, RCA Victor ou Capitol dans les années 50, cet album offre quelques incontournables comme White Christmas, Silent Night ou Santa Claus Is Coming To Town autrefois chantés et popularisés par Bing Crosby mais aussi quelques titres moins connus ou oubliés. Parmi ces derniers, l'amusant Santa Baby de Javits et Springer jadis chanté par Eartha Kitt qui déroule malicieusement, à l'intention du père Noël, une interminable liste de cadeaux saugrenus comme une zibeline, une Chevy 54 convertible bleu clair, un yacht et une bague (Santa Baby I do believe in you) ou encore le nostalgique Nature Boy de Nat King Cole et son message d'amour éternel (The greatest thing you'll ever learn is just to love and be loved in return).

Lisa Rosillo a une diction élégante et une voix chantante bien adaptée à l'interprétation de ces rengaines désuètes qui, en dépit de leur longue existence, font toujours rêver. Elle prend un accent insouciant à la Marilyn Monroe sur Santa Baby tandis que sur God Bless The Child, sa voix se laisse aller à des intonations à la Billie Holiday, retrouvant ainsi cette sorte de tristesse et de solitude qui était l'apanage de la plus grande chanteuse de jazz de tous les temps. Alain Rochette, compagnon de longue date de Michel Mainil, est au piano acoustique ou électrique pour une prestation imprégnée de jazz classique qui n'exclut pas de subtiles nuances. Par contre, la rythmique a été confiée à un nouveau tandem comprenant le contrebassiste Nicholas Yates (membre des Sidewinders avec Thomas Champagne) et le batteur Christian Verlent qui s'en tirent fort bien en délivrant un soutien frais et dynamique, quand il n'est pas carrément propulsif comme sur le joyeux Here Comes Santa Claus. Quant au leader du quartet, son jeu de saxophone est comme d'habitude d'une grande maturité même s'il est ici plus cool et velouté que d'habitude, beaucoup plus proche par l'esprit d'un Lester Young que d'un Sonny Rollins. On peut aussi l'entendre virevolter à la clarinette sur Silent Night, un autre morceau au tempo enlevé des plus agréables.

Cet album, qui fait honneur à l'ambiance sereine des jours de Noël, suscite un bonheur semblable à celui ressenti quand, une fois par an autour du sapin illuminé, on ouvre un bon champagne entouré d'amis. Pour l'originalité du projet, ça se discute mais quant au plaisir qu'on en retire, il est irrécusable.

[ A écouter : White Christmas ]

Giuseppe Millaci & Vogue Trio : Songbook (Hypnote Records), 29 septembre 2017
Songbook
Giuseppe Millaci (contrebasse); Amaury Faye (piano); Lionel Beuvens (drums). Toutes les compositions sont de Giuseppe Millaci excepté Skylark de Hoagy Carmichael. Enregistré en juillet 2016 au WallStudio Music par Jonas Verrijdt, mixé par Jonas Verrijdt, masterisé par Dré Pallemaerts.

1. Nostalgia Op.1 (5:32) - 2. Imagining The Fourth Dimension (5:42) - 3. Travel To (6:31) - 4. Unknown Land (6:30) - 5. Song for Clarice (5:54) - 6. Crazy Night, Lazy Day (4:22) - 7. Room 317 (4:58) - 8. Lollipop (4:31) - 9. Skylark (6:08)

Le "Vogue Trio" est un projet du jeune contrebassiste d'origine italienne Giuseppe Millaci dont Songbook est le premier enregistrement. Il en a composé tous les titres excepté le standard Skylark de Hoagy Carmichael (ici prolongé par une surprise cachée) qui ne dépare d'ailleurs en rien un répertoire sonnant instantanément comme une enfilade de classiques à la séduction immédiate. Au piano, le Toulousain Amaury Faye, un des fers de lance de la génération montante du jazz français, joue comme il le fait au sein de propre trio, avec décontraction et spontanéité. Quant au Belge Lionel Beuvens, il apporte au triangle son expérience et son efficacité coutumière, ajustant sa frappe imaginative à la contrebasse volubile du leader.

La diversité est de mise et au fil des plages, on se laisse séduire par la profusion des idées et des climats qui composent cet album. Du lyrique Nostalgia Op.1, dont l'intitulé est un bon résumé, au groove bluesy de Crazy Night, Lazy Day en passant par le swing intense de Room 317, les tempos sont variés tandis que thèmes plaisants se prêtent à merveille au jeu de l'improvisation. Giuseppe Millaci, en plus de servir un accompagnement fluide et protéiforme, se fend à l'occasion de quelques envolées qui illuminent les compositions (Nostalgia Op.1). Sur le très réussi Unknown Land, le contrebassiste laisse courir plus loin son imagination, délivrant à l'archet des phrases abstraites et aventureuses qui justifient amplement le titre du morceau. Amaury Faye lui-même, emporté par le côté singulier de cette fantaisie rythmique, se laisse aller à un jeu plus percussif et avant-gardiste, lâchant des chapelets de notes en cascade tel un esprit tourmenté par les spectres de Cecil Taylor et de Herbie Nichols. Quant à Lollipop qui clôture le répertoire original en offrant quelques connotations pop à la manière de The Bad Plus, il permet à Amaury de tourner longuement autour de la mélodie angulaire avant de se lancer dans un solo sophistiqué qui dévoile son sens aigu du rythme.

Ainsi, entre tradition et modernité, le songbook de Giuseppe Millaci trouve-t-il un parfait véhicule dans ce trio qui réunit tous les paramètres nécessaires à sa mise en valeur. Mélodies originales, harmonies subtiles, rythmes complexes, improvisations innovantes, plus quelques dissonances bien dosées constituent le fond de cette musique bien équilibrée qui surprendra autant par sa multiplicité que par sa maturité : pour un premier essai, avouez qu'on a franchement de quoi se réjouir.

[ Songbook (CD & MP3) ] [ Cover Art & Infos ]
[ A écouter : Songbook (teaser) - Nostalgia Op.1 ]

Jelle Van Giel Group : The Journey (Hevhetia), June 2017
The Journey
Carlo Nardozza (tp); Bart Borremans (ts); Tom Bourgeois (as); Tim Finoulst (gt); Bram Weijters (piano); Janos Bruneel (contrebasse); Jelle Van Giel (drums, compositions). Enregistré en décembre 2016 au Fattoria Music Studio, Osnabrück. Mixé au Studio Avatar à New York.

1. The Journey (7:33) - 2. Fuzz (9:12) - 3. Just A Little Waltz (5:36) - 4. Lullabye For Nelle (8:02) - 5. Bonito (8:18) - 6. Colorious (6:47) - 7. The Hidden City (7:18) - 8. Heading Home (4:23)

Jelle Van Giel est d'abord un batteur. Formé dans les conservatoires d'Anvers et de La Haye où il a notamment suivi les leçons d'Ari Hoenig et de Jim Black, il a rapidement trouvé son style personnel à la fois souple et énergique (écoutez son solo plein de verve sur Bonito), tout entier mis au service de d'un septet qui sonne comme un mini big band. Mais Van Giel est aussi un compositeur efficace, un art qu'il a perfectionné en compagnie de Kris Defoort et de Bert Joris. Ses thèmes sont simples, attachants et inspirées par des évènements personnels reflétant des voyages (Bonito dont le rythme enlevé renvoie au Brésil) ou des situations intimistes comme l'émouvant Lullabye For Nelle en forme de comptine dédiée à sa fille. Les arrangements sont feutrés et louchent vers le passé en ravivant les vertus d'un jazz swinguant qui avait droit de cité avant le bop de Charlie Parker. Bien entendu, la réussite d'une telle entreprise est fortement dépendante des solistes qu'on peut avoir à sa disposition mais, heureusement, en réunissant autour de lui des musiciens aussi talentueux que le trompettiste Carlo Nardozza, le saxophoniste alto Tom Bourgeois ou le pianiste Bram Weijters, Van Giel a mis toutes les bonnes cartes dans sa manche : les improvisations sont fluides et l'homogénéité de la formation impressionnante tandis que le côté chaleureux et relax imposé par le leader est préservé tout au long du répertoire. On accordera une mention particulière au guitariste Tim Finoulst dont le timbre clair et le phrasé sans effets, à la fois nuancé et mesuré, s'intègre très bien à ce genre de jazz mainstream : sa splendide introduction en solo d'une remarquable fluidité sur Colorious est un modèle du genre. Le compact est emballé dans un beau digipack dont la pochette en trois volets, réalisée par Sébastien Gairaud, donne une vision abstraite, voire mathématique, de l'univers musical pourtant populaire de Van Giel. Séduisant, reposant, chantant et toujours élégant, The Journey dégage un charme qui, pour être un peu désuet (mais pas démodé), n'en est pas moins bien réel.

[ Songs For Everyone (1er album du Jelle Van Giel Group, 2015) ] [ Jelle Van Giel homepage ]
[ A écouter : The Journey (album teaser) ]

Greg Lamy Quartet : Press Enter (Igloo), avril 2017
Press Enter
Greg Lamy (guitare); Johannes Mueller (sax); Gautier Laurent (basse); Jean-Marc Robin (drums). Toutes les compositions sont de Greg Lamy. Enregistré en octobre 2016 au Studio des Bruères à Poitiers.

1. Control Swift (6:05) - 2. There Will Be (5:01) - 3. Le Sujet (1:42) - 4. A.-C. (8:33) - 5. Exit (7:04) - 6. Erase (8:04) - 7. Press Enter (4:41) - 8. Le chien (5:11) - 9. Blues For Jean (7:37) - 10. Bonus Track : D Blues (3:06) - Durée totale 57'04"

Dès la première mesure, Control Swift groove sur une rythmique revigorante portée par la frappe tranchante du batteur Jean-Marc Robin tandis que le saxophone s'enroule autour des riffs d'une guitare électrique dont le son organique et légèrement acide invoque quelques fantômes dont le regretté Larry Coryell. Une fois mis en orbite, la détente est permise avec un There Will Be félin auquel le leader, par ses cordes tirées, donne des reflets bleutés. Ce style expressif perfusé de soul refera surface à plusieurs reprises. D'abord sur Le Chien, un morceau qui balance comme une panthère rose en maraude grâce au solo jubilatoire du saxophoniste Johannes Mueller suivi du thème joué à l'unisson. Et ensuite sur Blues For Jean dont l'intitulé étale au grand jour l'énorme emprise du blues sur cette musique, même si ce qui est ici restitué est un blues à la John Scofield, c'est-à-dire torturé par un phrasé aux contours originaux qui, combiné à une palette d'effets maîtrisés, produit un son saturé et des inflexions viscérales. Grand amoureux de belles mélodies, Lamy a aussi composé quelques pièces idéales pour faire chanter les instruments comme cet A.-C. aux accents mélancoliques, délicatement coloré par des accords flottants et de beaux chapelets de notes qui n'en finissent pas de virevolter avec grâce avant de se dissoudre dans un final onirique. Quant à Erase, c'est une sortie en apesanteur où l'on épinglera le solo de basse de Gautier Laurent décliné sur des nappes mouvantes de guitare juste avant que cette dernière ne déploie ses ailes pour s'envoler à son tour.

Ce répertoire éclectique s'achève sur une friandise offerte en bonus : un D Blues en forme de hard-bop swinguant et débridé, comme une concession à un jazz classique dans lequel guitariste et saxophoniste mordent avec gourmandise, moulinant le thème et faisant tourner les solos dans un flux torrentiel.

Sur le clip de présentation de l'album, on voit Greg Lamy appliqué sur sa belle guitare jaune flambant neuve, une Benedetto modèle Benny, délivrant des lignes mélodiques fluides qui n'excluent pas une vraie intensité. Il a l'air heureux et, en l'entendant jouer, nous le sommes aussi !

[ Press Enter sur le site du label Igloo ]
[ A écouter : Press Enter (teaser) - Control Swift (Colombe Sessions) ]

Azolia : Everybody Knows (AJazz Records), 14 avril 2017
Everybody Knows
Sophie Tassignon (vocals, composition); Susanne Folk (saxophone, clarinet, vocals, composition); Lothar Ohlmeier (bass clarinet); Andreas Waelti (double bass). Toutes les compositions sont de Sophie Tassignon et Suzanne Folk. Enregistré les 14 et 15 juillet 2015 au studio Greve à Berlin.

1. She Will (5:31) - 2. January (3:54) - 3. Everybody Knows (8:14) - 4. Don't Be So Shy With Me (2:26) - 5. False Prophecy (4:44) - 6. He Is Waiting For Me (5:06) - 7. Your Love (6:34) - 8. Attitude Song (5:08) - 9. Card Game (5:35) - 10. Good Things (5:30) - Durée totale 52'36"

Tout aussi poétique que son projet House Of Mirrors quoique bien moins abstrait, Everybody Knows ramène la chanteuse belge basée à Berlin Sophie Tassignon dans le giron d'une musique plus légère et plus accessible. Elle tisse ici des liens forts avec ses deux partenaires allemands, Suzanne Folk au saxophone alto et à la clarinette et Lothar Ohlmeier à la clarinette basse et au saxophone soprano, le trio étant complété par le contrebassiste Andreas Waelti. Dans ce contexte permettant diverses configurations sonores et qu'on peut raisonnablement étiqueter comme une musique de chambre moderne, Sophie Tassignon déploie son chant clair, bien articulé dont le phrasé virevoltant, les nuances multiples et la vibrante interaction avec ses deux complices souffleurs évoquent parfois un troisième instrument soliste. C'est particulièrement vrai quand la voix part en ballade comme sur Your Love ou sur She Will, inventant des onomatopées (on appelle ça du scat) qui s'arrachent à la pesanteur comme les oiseaux sur la pochette de l'album.

Pas de convulsion ni d'abstraction inutile ici, ces pièces à la fois écrites et improvisées sont ravissantes tout du long, composant sur la durée un récital d'une fraîcheur inouïe. Sur January, un groove léger s'invite tandis que les voix des dames s'harmonisent avant que saxophone et clarinette ne se mettent à dialoguer dans une intervention aussi pertinente que concise. Troublant aussi est la façon dont musiques et textes sont parfaitement en phase, comme par exemple sur Everybody Knows quand la clarinette basse, dans sa grave plénitude, ajoute une emphase dramatique à cette phrase terrible : "Everybody knows that life is a joke, but everybody plays the game." Et qui d'autre que Sophie pourrait chanter aussi bien sur les contorsions de He Is Waiting For Me, étrange mélopée saturnienne aux accents hivernaux ? L'art du quartet Azolia est lyrique, enchanteur et raffiné : trois qualités majeures à l'opposé des musiques superficielles qui, dans un monde idéal, devraient lui ouvrir les sentiers, sinon de la gloire, du moins de la diffusion radiophonique et de la reconnaissance internationale.

[ Everybody Knows (CD) ]
[ A écouter : False Prophecy (live) ]

Music 4 a While : Ay Linda Amiga (Igloo IGL 279), mars 2017
Ay Linda Amiga
Muriel Bruno (chant); Johan Dupont (piano, trompette, arrangements); André Klenes (contrebasse); Jean-François Foliez (clarinette); Martin Lauwers (violon) + Invités.

1. The Lowest Trees Have Tops (6:50) - 2. Je Vivroie Liement (5:10) - 3. Les Tendres Souhaits (5:14) – 4. La Carpinese (4:12) - 5. Chiome D'Oro (5:58) - 6. The Mock Marriage (3:35) - 7. Shall I Sue (5:01) - 8. D'Où Vient Cela (4:46) - 9. Ay Linda Amiga (7:16) - 10. Dido's Lament (6:37) - Durée totale 54'39"

Dès les premières mesures de The Lowest Trees Have Tops, un titre repris au compositeur luthiste britannique John Dowland, les bases du projet sont posées : investir avec un enthousiasme indéfectible et une bonne dose d'originalité l'univers musical très particulier des cantates de la Renaissance. Puisant dans le vaste répertoire de différents pays européens qui va de Monterverdi à Henry Purcell en passant par une chanson traditionnelle espagnole du 16ème siècle, la musique traduit avant tout un grand respect pour ces ritournelles du temps jadis dont la poésie est intacte.

Toutefois, le groupe les restitue dans un contexte actuel en les interprétant sur des instruments modernes et en adaptant leurs arrangements, tous écrits par le pianiste Johan Dupont, co-fondateur du quintet avec la chanteuse lyrique Muriel Bruno. Des orchestrations parfois osées puisqu'elles n'hésitent pas à inclure des instruments extérieurs au contexte comme le piano bien sûr, mais aussi, via la présence d'invités, un trombone (Adrien Lambinet sur deux titres de Purcell), des percussions diverses (Stephan Pougin) ou, plus inattendu, un charango, soit une petite guitare péruvienne joliment intégrée par César Guzman sur l'émouvante chanson Ay Linda Amiga (Ah belle amie) qui prend du coup une légère couleur andine. Mais surtout, et c'est sans doute là sa principale singularité, le groupe complète les partitions écrites par une part subtile et maîtrisée d'improvisation. Contrairement à d'autres ensembles ayant, avec des réussites diverses, tenté le mariage du classique et du swing, Music 4 a While (dont le nom est dérivé d'une pièce célèbre de Purcell) ne joue pas du baroque en jazz. Les thèmes anciens sont en effet restitués avec une grande rigueur avant d'être ensuite prolongés par des improvisations fluides sans qu'aucune fracture entre les deux approches ne soit perceptible. Tout cela est réalisé avec nuance et goût par des musiciens possédant une solide formation classique mais qui affichent aussi une appétence pour des musiques plus libres. Music 4 a While, c'est un peu comme des voyageurs temporels qui revisiteraient leur lointain passé en emportant avec eux quelques objets et techniques du monde d'aujourd'hui. Et tant pis pour les paradoxes puisque Ay Linda Amiga, transcendant toutes les époques, est ressenti comme une musique sans âge, autrement dit, intemporelle. Brillant !

[ Ay Linda Amiga sur le site du label Igloo ] [ Cover Art & Infos ]
[ A écouter : Ay Linda Amiga (extrait) ]

Raphaelle Brochet / Philippe Aerts : Kamalamba (Igloo IGL 282), Février 2017
Kamalamba
Philippe Aerts (contrebasse); Raphaëlle Brochet (voix)

1. Kedaram (5:05) - 2. O Bebado E A Equilibrista (3:13) - 3. Crystal Silence (7:51) - 4. Santhanam (6:42) - 5. Folhas Secas (5:21) - 6. Kamalamba (6:45) - 7. Spring can really hang you up the most (6:43) - 8. Sah'ra (6:07) - 9. Estar a ti (3:23) - 10. Sah'ra Epilogue (1:22) - Durée Totale : 56'32"

Vocaliste au parcours atypique, Raphaëlle Brochet ne s'est pas contentée d'étudier la musique et le jazz dans les conservatoires mais elle s'est aussi rapidement intéressée à d'autres cultures incluant des musiques indiennes, perses, balinaises et brésiliennes. Toutes ces influences cosmopolites sont bien audibles sur cet album qui porte le nom d'une des nombreuses divinités du panthéon indien. Que ce soit sur Kedaram dont le cadre mélodique est inspiré par les ragas, ou sur O Bebado a Equilibrista, une chanson hautement politique jadis popularisée par Elis Regina qui en dépit de ses graves paroles groove avec une belle musicalité, ou encore sur les deux titres intitulés Sah'ra dont les effluves orientaux se mêlent à un folklore imaginaire issu des Balkans, on se promène à l'aise sur des sentiers ethniques colorés tout en se tenant à l'écart des grandes routes encombrées de la musique world.

La configuration aussi est originale puisque c'est en duo avec le contrebassiste Philippe Aerts que la chanteuse a choisi d'enregistrer sa musique. A l'instar d'un Avishai Cohen, la basse sinueuse enveloppe les paroles sans effet superflu mais avec beaucoup d'émotion, s'appropriant les rêves baladeurs de la chanteuse et les nourrissant musicalement dans une interaction à la fois simple et sophistiquée d'une inouïe justesse. De quoi briser les murs artificiels des étiquettes et faire chavirer les cœurs même de ceux qui n'aiment pas forcément le jazz. Pourtant, les risques et les improvisations sont bien présents tandis que le dialogue entre l'instrument et la voix aérienne, qui s'envole parfois en scat (Folhas Secas) ou se dédouble par la magie du réenregistrement (Santhanam), témoigne d'une vraie rencontre fraîche, spontanée et stimulante même si on sent que la session a été soigneusement préparée et longuement murie. Le duo donne également sa version de Crystal Silence, une magnifique composition du pianiste Chick Corea qu'il interpréta lui-aussi en duo avec le vibraphoniste Gary Burton, et qui bénéficie ici d'un solo fluide et chantant de contrebasse. Aux confins des musiques improvisées et de folklores multiples où se mêlent des teintes et des rythmes glanés dans bien des traditions, Kamalamba a le goût des épices rares et procure le frisson de la découverte. Mariage inattendu, voici un duo frais et plein de charme qui sans jamais verser dans l'exotisme vous fera pourtant traverser des paysages sonores aussi mystérieux qu'inédits. Une belle réussite !

[ Kamalamba (CD & MP3) ] [ Cover Art & Infos ]
[ A écouter : Kamalamba (teaser) - Kedaram ]

De Groote - Faes Duo : Symphony For 2 Little Boys (Vlaamsekunst Records), 2017
Symphony For 2 Little Boys
Bruno De Groote (guitare électrique); Ben Faes (contrebasse); Dave Douglas (trompette : 3,5,9). Enregistré en juin 2016 à Madam Fortuna, Borgerhout sauf 3, 5 et 9 enregistrés en novembre 2016 au studio Number Nine, Gand (Belgique).

1. Le métropolitain (05:11) - 2. Bastien (04:40) - 3. Fermeture (06:00) - 4. La valse du coeur brisé (06:40) - 5. Manifesto (06:06) - 6. La bataille (06:58) - 7. De eenzame treurwilg (06:00) - 8. Les lunes (05:09) - 9. Endormi (05:24) - 10. Cascamorras blues (05:44) - 11. Help (I need it) (02:48) - 12. Ballade mignonne (02:52) – Durée Totale : 63'51"

Voici un duo très singulier déjà en ce qui concerne sa configuration. D'un côté, une contrebasse acoustique jouée par Ben Faes, dont la formation au Conservatoire Royal d'Anvers lui permet de s'intégrer dans des contextes divers allant d'un groupe de folk à un orchestre philarmonique ; et de l'autre, une guitare électrique Gibson Les Paul jouée par Bruno De Groote dont le panel des styles est tout aussi varié que celui de son complice. Auteur en 2014 d'En Route, un premier disque plus jazz mais déjà très éclectique, le tandem propose un second opus toujours ouvert aux innombrables possibilités, aussi bien soniques que rythmiques ou mélodiques, que permet la musique moderne improvisée.

C'est ainsi qu'au fil des plages, on écoutera un hommage à Jean-Sébastien Bach (Bastien), une valse bluesy propice à de belles improvisations et interactions entre les deux instruments (La Valse Du Cœur Brisé), une interprétation personnelle et un peu sombre des mystères de l'Orient sans doute revus à la lumière de l'histoire récente de ce coin du monde (La Bataille), une bande sonore étrange et romantique pour un film ésotérique imaginaire qui n'est pas sans évoquer Univers Zero (De Eenzame Treurwilg ou, en français, le Saule Pleureur Solitaire), quelques espagnolades discrètes enfouies sous d'autres genres de musique (Cascamorras blues), une chanson mélancolique avec des harmonies vocales surprenantes (Help), et finalement, stratégiquement placée en fin de répertoire, une gentille et tendre ballade pour s'endormir avec le sourire (Ballade Mignonne).

La guitare chante parfois avec une réverbération spatiale comme celle de Bill Frisell mais elle peut aussi devenir agressive et saturée, plongeant à l'occasion dans une rage urbaine incontrôlée. Alliée au son plus classique de la contrebasse, elle invite à un voyage aussi merveilleux qu'imprévisible dans un monde multi-facettes et surréaliste dont le collage de la pochette se fait l'écho. Le légendaire trompettiste Dave Douglas apparaît en invité sur trois titres, reliant quelque part l'univers du De Groote - Faes Trio à celui de John Zorn, créateur avant-gardiste dont l'œuvre dense et variée défie toute classification académique. C'est particulièrement évident sur Fermeture avec sa fusion de jazz et de thèmes orientaux que l'on nomme en Israël "jazz falafel" en référence à une recette culinaire locale ainsi que sur le thème klezmer de Manifesto. Mais c'est aussi vrai sur Endormi ou l'association trompette / guitare électrique / contrebasse renvoie à certaines expériences soniques dont le label Tzadik a toujours été coutumier.

Ni jazz, ni rock, ni folk, ni classique, Symphony For 2 Little Boys est tout cela à la fois. Voici en tout cas une production aussi déroutante qu'aboutie qui devrait ravir toutes les oreilles avides de musiques plurielles et originales.

[ Symphony For 2 Little Boys (CD & MP3) ] [ Symphony For 2 Little Boys sur Bandcamp ] [ Cover Art & Infos ]
[ A écouter : Le Métropolitain - Les Lunes ]

Igor Gehenot, Alex Tassel, Viktor Nyberg, Jerome Klein : Delta (Igloo IGL 280), 3 mars 2017
Delta
Igor Gehenot (piano); Alex Tassel (bugle); Viktor Nyberg (contrebasse); Jerome Klein (drums). Toutes les compositions sont de Igor Gehenot sauf 7 par Alex Tassel et 8 par Jerome Klein. Enregistré en octobre 2016.

1. Intro (1:47) - 2. December 15 (2:43) – 3. Moni (5:46) - 4. Sleepless Night (4:56) – >5. Step 2 (6:06) – 6. Abysses (8:15) - 7. Starter Pack (5:37) – 8. Johanna (6:16) – 9. Drop By (4:58)

Sorti en 2011, Road story révélait un jeune pianiste lyrique dont la retenue naturelle allait de pair avec la poésie de ses compositions. Son talent fut confirmé deux années plus tard avec Motion, un album qui mettait aussi en relief sa maîtrise des morceaux plus rapides. Soutenu par un public littéralement sous le charme de son toucher et de son sens harmonique et adoubé par les chroniqueurs de revues importantes comme Jazzhot ou Jazzwise, Igor Gehenot est resté sur le label Igloo pour son troisième disque qui présente quelques innovations. D'abord la pochette neutre, d'un blanc aveuglant, avec seulement le nom du projet (Delta) et ceux des musiciens, contraste avec les photos artistiques des précédents opus en laissant une impression de néo-classicisme. Ensuite, la formule du trio est abandonnée au profit d'un quartet, ce qui entraîne en principe un nouveau partage des responsabilités mais permet aussi de nouveaux échanges et interactions. Enfin, l'adoption d'une formation internationale avec un bugliste français (Alex Tassel), un contrebassiste suédois (Viktor Nyberg) et un batteur luxembourgeois (Jerome Klein), devrait permettre au leader d'élargir son champ d'action et de jouer sa musique dans de nouveaux contextes.

La brève introduction (Intro) suivie de December 15 rassurent d'emblée sur les intentions du pianiste : sa musique reste d'abord empreinte d'une profonde nostalgie, évoquant même ces teintes nordiques dont le label munichois ECM est l'incarnation. Récompensé d'un Choc Jazz Magazine pour sa production Serenity dans un style hard-bop, Alex Tasssel joue ici la carte de la sérénité, déposant avec grâce et légèreté des notes veloutées sur les tempos lents qui sont majoritaires. La sonorité d'ensemble est émouvante, particulièrement sur le magnifique Sleepless Night propice à une méditation nocturne. Moni, Abysses et Johanna prolongent ce climat onirique où la rythmique semble jouer derrière un voile tandis que le pianiste esquisse quelques accords saturniens et que le bugliste courtise à la fois le silence et l'apesanteur. Ces moments fugaces de pure beauté automnale sont complétés par des compositions plus nerveuses : Step 2 permet aux musiciens de se divertir dans une longue envolée post-bop euphorique tandis que Starter Pack, le seul titre écrit par Tassel, séduit par son groove subtil avant de s'imposer, après trois écoutes seulement, comme un vrai standard avec lequel on aurait déjà vécu une éternité.

En bonne compagnie, Igor Gehenot passe avec brio le cap du troisième album et poursuit son évolution personnelle en jouant sur les formes. Son imagination, son sens mélodique et sa profonde sensibilité restant par contre intactes, cette nouvelle production n'a aucun mal à se hisser au même niveau de réussite que les deux premières.

[ Delta (CD & MP3) ] [ Delta sur le site du label Igloo ]
[ A écouter : Sleepless Night ]

Blueline : Jazz Quartet and More (Indépendant), 2017
Blueline
Alain Cupper (sax, flute); Xavier-Edouard Horeman (claviers); Marc Lognard (basse); Jacques Le Texier (drums, percussions)

1. Tears In Heaven (3:46) - 2. The Bright Star In The Sky (5:29) - 3. The Gift / Recado Bossa Nova (4:12) - 4. Ballad For G Angel (4:36) - 5. Work Song / Sing Sing Song (3:08) - 6. Symphony N°3 Opus 90 (3:32) - 7. Blue Line (4:05) - 8. Over The Rainbow (5:41) - 9. Ain't No Sunshine (8:42) - 10. Sunny (5:49) - 11. Just The Two Of Us (4:30) - 12. The Show Must Go On (7:13)

Si sur ses disques précédents, Alain Cupper se consacrait exclusivement au saxophone baryton en faisant allégeance aux grands maîtres des fréquences basses comme Pepper Adams ou Gerry Mulligan, il n'en joue ici que sur deux titres sur douze, optant sur les autres morceaux pour le ténor, le soprano, la flûte et surtout l'alto. Il faut dire que Blueline est un projet bien différent créé par Cupper en collaboration avec le pianiste Xavier-Edouard Horemans et dont l'objectif est de jouer une musique éclectique, douce et jazzy (qu'on peut qualifier de smooth) s'abreuvant à différents genres comme la pop (Tears In Heaven d'Eric Clapton, The Show Must Go On de Queen, Sunny de Bobby Hebb), la musique latine (Recado Bossa Nova), les standards américains (Over The Rainbow interprété par une chanteuse), la soul (Ain't No Sunshine de Bill Withers), la musique classique (le troisième mouvement de la symphonie N°3 de Brahms) et, pour faire bonne mesure, un classique du hard-bop (Work Song de Nat Adderley) sur lequel Cupper revient à son baryton fétiche. Le répertoire ne comprend que trois compositions originales : Ballad For G Angel d'Alain Cupper, également interprété au baryton, qui est exactement ce que son titre indique, soit une ballade tranquille habillée d'une belle mélodie, le bucolique The Bright Star In The Sky écrit par le pianiste, ainsi que Blue Line doté d'un groove léger assuré par Horemans à l'orgue Hammond. S'il est clair que ce groupe peut jouer toutes sortes de musiques différentes, l'ambiance générale, quel que soit le style abordé, reste feutrée, sage, passée à la moulinette pour plaire à un public le plus large possible. Cette suite de vignettes sonores constitue un large éventail et une belle carte de visite de ce que ce quartet peut offrir : le versant tamisé le plus immédiatement accessible du jazz, un "easy listening" de luxe assuré par des musiciens professionnels et qui plaira à ceux qui ne jurent que par Kenny G, Bob James, Chris Botti et Fourplay (ce qui, avouons-le, fait déjà pas mal de monde).

[ Cover Art & Infos ]
[ Blueline website ]

Orchestra Nazionale Della Luna (Eclipse Music / Jazz Avatars), 2016
Orchestra Nazionale Della Luna
Manuel Hermia (sax, flute & bansuri); Kari Ikonen (piano & Moog); Sébastien Boisseau (contrebasse); Teun Verbruggen (drums)

1. Itamerengue (1:27) - 2. Karibou (6:07) - 3. The Truth (6:21) - 4. Luna 17 B (8:51) - 5. Anastasia Anastaa Sian (6:06) - 6. First Visions (8:27) - 7. Nostalgie d'un Absolu (5:32) - 8. Begemot (10:30) - 9. Ankkuri (5:34)

Fondé en 2015 par le saxophoniste et flûtiste belge Manuel Hermia et par le pianiste finlandais Kari Ikonen, ce quartet est étrangement affublé d'un patronyme fellinien - Orchestra Nazionale della Luna - qui pourrait suggérer que leur musique décalée vient d'ailleurs, à moins que ce ne soit plutôt une forme d'humour au second degré comme le laisse supposer la superbe couverture du digipack en quatre volets (conçue par Maël G. Lagadec qui a aussi travaillé récemment pour Igor Géhenot et Jean-Paul Estievenart). Si le préambule au premier titre, Itamerengue, sonne bizarrement, les choses se mettent en place rapidement avec quelques mesures d'un un jazz moderne et enlevé qui rassure sur ce qui va venir. Après cette courte introduction, le programme commence vraiment par le morceau suivant, Karibou, doté d'un thème attachant et marqué par un groove subtil sur lequel s'épanouissent la flûte de Manuel Hermia et ensuite le piano de Kari Ikonen. On ne manquera pas de noter le jeu à l'archet très original du lillois Sébastien Boisseau, un contrebassiste particulièrement versatile et inventif déjà rencontré dans une multitude de projets à géométrie variable comme Maak's Spirit et Wood ou avec Daniel Humair, Joachim Kühn et Louis Sclavis. Sur certains titres comme The Truth et Ankkuri, Kari Ikonen joue également du Moog, un synthé dont les sonorités typées renvoient à certaines œuvres de fusion progressive des années 70. Au fur et à mesure que défilent les compositions, toutes écrites soit par Hermia soit par Ikonen, il se passe des choses inattendues. Que ce soit la mystérieuse déambulation nocturne dans les sables de Luna 17 B, les borborygmes extraterrestres du futuriste First Visions, le climat onirique de Nostalgie D'un Absolu, la batterie crépitante de The Truth animée au cœur de la tourmente par un Teun Verbruggen impétueux, ou le post-bop endiablé de Begemot, la musique de cet orchestre captive par son constant dynamisme et son imprévisibilité. Voici une musique qui bouillonne de vitalité tout en s'exprimant de façon fluide et cohérente, les quatre musiciens venus d'horizons différents ayant réussi à amalgamer leur sève et leur talent en un collectif aussi singulier que visionnaire.

[ Cover Art & Infos ]
[ Orchestra Nazionale della Luna sur Bandcamp ]
[ A écouter : Orchestra Nazionale della Luna ]

Jean-Paul Estiévenart : Behind The Darkness (Igloo Records), Novembre 2016
Behind The Darkness

Digipack
Jean-Paul Estiévenart (trompette); Sam Gerstmans (contrebasse); Antoine Pierre (batterie). Enregistré au Studio Jet en février 2016 (Belgique).

1. Blade Runner (5:07) - 2. Mixed Feelings (6:55) - 3. Simple Mind (5:14) - 4. Equilibre (2:10) - 5. Quadruplets (0:25) - 6. Lost End (5:27) - 7. MOA (8:05) - 8. Fenêtre (0:26) - 9. Asphalt (5:33) - 10. Deep Heart (5:36) - 11. Behind The Darkness (2:45) - 12. Cafe Yuka (0:33) - 13. Miyako (3:39)

Behind the Darkness aurait pu être l'intitulé d'un album de Miles Davis cédant aux forces de ces ténèbres dont on disait qu'il était le prince. Mais pour Jean-Paul Estiévenart, cette noirceur est d'abord celle des terrils du borinage dont les formes sombres et aujourd'hui verdoyantes, témoins d'une époque révolue, recelaient assez de mystère pour attirer les enfants en mal d'aventure. Aurait-on dès lors entre les mains un autre de ces albums nostalgiques où une trompette impalpable ressasserait sans fin les chimères de l'âge tendre. La réponse est non car si quelques morceaux aux contours sinueux comme le court Equilibre, Miyako emprunté à Wayne Shorter, ou le long MOA distillent un lyrisme contemplatif dont l'expressivité est encore rehaussée, sur ce dernier titre, par l'utilisation avisée d'une trompette avec sourdine, le répertoire est dans sa globalité un vrai florilège de styles constituant un univers musical des plus variés. Aussi, du cinglant Blade Runner au sinueux Deep Heart en passant par les mille détours d'un Asphalt post-moderne, on peine à refléter la diversité de ces miniatures dont on se contentera de louer la finesse des nuances. Après avoir brillamment contribué au succès de formations plus étoffées comme le projet Urbex d'Antoine Pierre, le LG Jazz Collective ou le Black Rainbow de Lorenzo Di Maio, c'est avec son trio habituel (celui de Wanted sorti en 2013) que le trompettiste a enregistré ce nouvel album. Un cadre épuré qui permet à l'interprète Estiévenart de s'épanouir à l'aise, de peaufiner ses attaques fulgurantes, d'exposer son sens des contrastes alliant force et fragilité, et de séduire par la précision d'une sonorité maîtrisée qui, telle celle d'un Wynton Marsalis, possède une fantastique plasticité.

Allié précieux, le contrebassiste Sam Gertsmans profite ici de l'absence d'instrument harmonique, accompagnant avec autorité et prenant quelques beaux solos qui ont du caractère (Mixed Feelings). Quant au phénoménal Antoine Pierre, il fait crépiter sa batterie avec une intensité superlative, épousant les idées du leader tout en dynamisant la musique par des rebondissements inattendus. Sur Asphalt, le trompettiste ouvre son trio au saxophoniste ténor Steven Delannoye. Après un thème sophistiqué joué à l'unisson, la rentrée du saxophoniste accentue le côté post-bop de la musique et l'on se rend alors compte, lors des échanges qui suivent, combien sa sonorité se marie à merveille avec celle du trompettiste.

Bien emballé dans un somptueux digipack trois volets avec livret en forme de poster, ce nouvel album confirme Jean-Paul Estiévenart comme étant non seulement un compositeur inspiré mais aussi et surtout un musicien raffiné, curieux et polyvalent, capable dans la seconde d'enfiler une cascade de notes saccadées juste après un phrasé legato et de faire passer le tout dans un frisson de plaisir. Bel album qu'on aimerait un jour voir édité en vinyle ! Grande musique qui laisse l'oreille aux aguets !

[ Cover Art & Infos ] [ Chronique de Wanted ]
[ J-P Estiévenart website ] [ Behind Darkness sur Igloo Records ]
[ A écouter : Behind the Darkness - Teaser ]

TAB (Alex Beaurain - Tom Bourgeois - Frédéric Malempré) : Seahorse (Homerecords.be), 21 septembre 2016
Seahorse
Alex Beaurain (guitare acoustique); Tom Bourgeois (saxophones soprano & tenor, clarinette basse); Frédéric Malempré (percussions) + Frédéric Becker (bansuri) sur 8. Enregistré à Homerecords.be (Belgique).

1. Mystic wood (4:45) - 2. Snapshot #1 (5:08) - 3. Au large (6:24) - 4. Seahorse I (4:24) - 5. Seahorse II (6:58) - 6. Interlude (7:07) - 7. Snapshot #2 (0:34) - 8. Halotouktouk (4:51) - 9. Ahouféoudéboyz (6:37) - 10. Tragodia (5:27) - 11. Snapshot #3 (0:50) - 12. Le gang des fées (6:44)

Il y a deux ans, l'album Himeros avait posé les bases d'un nouveau trio voyageur nommé TAB. Pour ceux qui ne le savent pas encore, TAB est l'acronyme de "Trio d'Alex Beaurain", histoire de préciser que ce triangle n'est pas tout à fait équilatéral, le guitariste français étant le leader et celui qui écrit toutes les compositions. Toutefois, la musique de TAB ne serait pas ce qu'elle est sans la contribution de ses deux complices qui apportent des couleurs vives et originales à ce jazz de chambre dont les racines sont plantées dans le sol de la vieille Europe mais dont les fleurs s'épanouissent aux quatre vents du monde. Après tout, ce n'est pas si souvent qu'on peut entendre une clarinette basse converser avec une guitare acoustique sur fond de percussions. Loin de n'être que de simples esquisses livrées à l'improvisation collective (qui n'est cependant pas pour autant négligée), les compositions apparaissent fort structurées et les moments de liberté sont cadrés avec soin pour préserver l'empreinte de celui qui les a écrites. Mystic Wood qui ouvre l'album porte bien son nom tant la mélodie austère évoque un endroit à la fois sombre et mystérieux. Plus loin, la première partie de Seahorse, qui donne son nom à l'album, renvoie à un univers liquide où les notes sont effleurées avec délicatesse, presque murmurées alors que les percussions donnent l'impression d'un environnement mouvant où l'hippocampe du titre, animé par les deux solistes, peut se contorsionner à l'aise. Tout cela sonne comme de la poésie qui danse, comme un tableau animé, ou comme une sculpture dont les formes voluptueuses se mettraient soudain à vibrer. Avec Halotouktouk, la palette sonore devient plus luxuriante et les rythmes plus exotiques : Frédéric Becker est ici invité à jouer de cette grande flûte traversière indienne appelée bansuri, apportant d'autres sons qui invitent l'auditeur à prendre la route. Retour au jazz de chambre sur Tragodia et sur Le Gang Des Fées, un thème onirique où le trio frôle la grâce tandis que Frédéric Malempré fait danser les elfes sur ses drôles d'instruments percussifs. Le répertoire inclut aussi trois courts interludes, intitulés Snapshots, qui paraissent des essais inachevés au milieu du reste. De sa guitare acoustique qui sonne parfois de manière étrange sans doute à cause d'accordages non conventionnels, Alex Beaurain laisse échapper des accords inusités qui contribuent à donner à sa musique un cachet très particulier. Aussi limpide et épuré que sa pochette, Seahorse est un beau disque à conseiller d'abord aux grands rêveurs impénitents mais aussi à tous ceux qui recherchent avidement un peu de douceur dans un monde furieux.

[ Seahorse (CD & MP3) ] [ Alex Beaurain website ] [ Chronique de Himeros ]
[ A écouter : Au Large - Ahouféoudéboyz ]

Jean-Philippe Collard-Neven, Michel Donato, Pierre Tanguay : Mardi 16 Juin (Igloo), 9 septembre 2016
Mardi 16 Juin
Jean-Philippe Collard-Neven (piano); Michel Donato (contrebasse); Pierre Tanguay (batterie). Enregistré le 21 mai 2014 et le 25 juin 2015 au Studio 270, Montreal.

1. Djuni (5:57) - 2. Petite Brise (7:11) - 3. La balance (6:38) - 4. Moon smile (6:21) - 5. Mardi 16 juin (9:28) - 6. Pour Clara (6:15) - 7. Gros câlin (6:17) – 8. Passeur d'étoile (6:36) - 9. Toronto (3:46)

Le pianiste et compositeur Jean-Philippe Collard-Neven est un musicien hors normes dont le jeu s'abreuve à différents courants allant du jazz au classique en passant par d'autres musiques moins catégorisables (il a notamment joué avec le groupe d'avant-garde Art Zoyd). Sa discographie rattachée au jazz, aussi bien en solo (Out Of Focus, 2015) qu'en duo avec Jean-Louis Rassinfosse (Regency's Nights, 2006), en quartet avec Fabrice Alleman (Braining Storm, 2010 ) ou en compagnie du Quatuor Debussy (Filigrane, 2016), reflète cette diversité d'intérêts tout en s'inscrivant dans un jazz de chambre en clair-obscur où tendresse et mélancolie sont deux constantes universelles. Il joue sur cet album avec un nouveau trio incluant deux célèbres musiciens montréalais : le contrebassiste Michel Donato, qui accompagna jadis Oscar Peterson, et le batteur Pierre Tanguay, véritable cheville ouvrière de la scène québécoise. Ces trois-là étaient à priori faits pour s'entendre car le répertoire, dont tous les titres sauf un sont composés par l'un des trois complices, est d'une cohérence absolue. Favorisant les climats aériens, supporté par une rythmique en suspension, le pianiste ornemente le silence de sons perlés qui tombent comme des gouttes de pluie (écoutez par exemple l'introduction de Pour Clara ou celle de Passeur d'Etoile). Certains titres comme Toronto ont un fort parfum classique inscrit dans leurs mélodies et évoquent le style également singulier et éclectique d'un autre pianiste atypique nommé Charles Loos. Ecrit par Pierre Tanguay, La Balance met en évidence la souplesse et l'inventivité de son jeu de baguettes, le batteur allant jusqu'à mener avec le pianiste une surprenante conversation improvisée. La seule composition étrangère au groupe est celle qui donne son nom à l'album : empruntée à la canadienne Diane Labrosse, Mardi 16 Juin est une pièce évanescente dont les sonorités éparses s'effilochent dans l'éther et qui ne rompt pas l'équilibre du disque. Un disque tout en nuances, produit parfait d'une nouvelle manière d'aborder l'art du trio dont les contours sont revisités sous un angle européen. Si l'on en juge par l'impact émotionnel de la musique offerte, c'est définitivement une approche féconde qui ne manque ni d'attrait ni de fraîcheur.

[ Mardi 16 Juin (CD) ]

Yves Peeters Gumbo : The Big Easy Revisited (WERF 136), février 2016
The Big Easy Revisited
François Vaiana (chant); Bruce James (p, chant); Nicolas Kummert (ts); Dree Peremans (tb); Nicolas Thys (b); Yves Peeters (dr). Enregistré en juin 2015 au Sunny Side Inc, Brussels.

1. My Gumbo's Free (5:19) - 2. This Time (6:04) - 3. New Orleans by Dawn (4:55) - 4. Force of Nature, part 1 (4:15) - 5. Force of Nature, part 2 (3:59) - 6. Light house (7:20) - 7. 24 Hours Later (5:29) - 8. Masquerade (4:04) - 9. No Hero (5:20) - 10. True Love Pie (4:36) - 11. Street Parade (6:33)

The Big Easy, c'est l'un des surnoms donnés à La Nouvelle Orléans qui se réfère à l'attitude libre et décontractée affichée par les résidents, et les musiciens de jazz en particulier, face à la vie. Quant au gumbo, c'est un ragoût local composé d'ingrédients multiples issus de différents pays et cultures dont entre autres la France, l'Espagne, les Choctaws et l'Afrique de l'Ouest. Soit deux dénominations qui décrivent à merveille le style et les objectifs de cette formation : faire revivre avec enthousiasme, sinon exaltation, le riche et pluriel héritage musical d'une ville qui fut le berceau du jazz et des métissages en tous genres (blues, boogie-woogie, soul, funk, R'N'B, rythmes caraïbes, fanfares…) et dont le groove continue à imprégner beaucoup de musiques actuelles. Alors oui, on retrouve tout ça dans ce disque d'Yves Peeters. Le son est moderne, chaleureux et le jazz joué d'une façon collective s'y mâtine de blues et de soul. La ligne de cuivres, composée de Nicolas Kummert au sax ténor et de Dree Peremans au trombone, s'approprie des grooves hypnotiques tandis que la basse ronde de Nicolas Thys (qui se fend de beaux solos sur No Hero et sur My Gumbo's Free), associée à la batterie du leader, assure un ancrage sans faille et sert de fil conducteur. Bien sûr, un projet pareil ne pouvait se concevoir sans chanteur et, ici, on en a deux, chacun avec une forte personnalité et une voix caractéristique. D'un côté, François Vaiana, fils du saxophoniste Pierre Vaiana, a une voix claire et bien articulée tandis que son complice, le pianiste américain Bruce James, a une voix rocailleuse et expressive. Chacun imprime donc sa marque aux morceaux qu'il chante, ce qui accentue agréablement la diversité de l'album. Sur les onze titres, on ne compte qu'un seul instrumental (Force of Nature, part 1) ce qui indique bien que l'accent est mis avant tout sur l'aspect chanson, qu'elle soit dans un style funky (This Time), soul (New Orleans By Dawn), un peu cajun (True Love Pie) ou bien rythmée par les tambours à la manière de Iko Iko (Force of Nature, part 2). Enfin, on notera que toutes les compositions ont été écrites par les membres du groupe car, si l'inspiration du projet reste avant tout la musique de la Nouvelle Orleans, sa réalisation est entièrement originale, ce qui donne à cette célébration un indéniable côté créatif d'autant plus que les arrangements efficaces et nuancés ont une élégance naturelle d'une grande fraîcheur.

[ The Big Easy Revisited (MP3 & CD) ]
[ A écouter : The Big Easy Revisited (Recorded at Café Bravo, Brussels, 2014)]

Big Noise : Live (Igloo Records), Juillet 2016
Big Noise : Live
Raphaël D'Agostino (chant, cornet, trompette); Johan Dupont (piano); Max Malkomes (contrebasse); Laurent Vigneron (batterie)

1. What-'Cha-Call-'Em Blues (3:53) - 2. Down by The Riverside (4:55) - 3. Make Me A Pallet On The Floor (6:07) - 4. Carry Me Back To Old Virginny (4:40) - 5. Big Chief (6:49) - 6. Old Stack O'Lee Blues (5:29 ) - 7. Jesus On The Mainline (5:06) - 8. Oh, Didn't He Ramble (4:19) - 9. Cornet Chop Suey (2:54) - 10. Savoy Blues (4:50) - 11. Forty Second Street (3:07) - 12. Mardi Gras Mambo (6:54) - 13. My Indian Red (7:27) - 14. (I'll Be Glad When You're Dead) You Rascal You (4:12) - 15. Black And Blue (8:01)

Big Noise, ce sont quatre musiciens belges tombés dans la marmite du Jazz New Orleans. Le vrai, l'authentique, celui qu'on peut entendre dans le Vieux Carré ou le Faubourg Marigny à la Nouvelle Orléans. Et s'ils portent des noms bien européens comme Vigneron, D'Agostino ou Dupont, leur musique sonne comme si elle était jouée par des formations vintage telles le Preservation Hall Jazz Band, Rene Netto and the Sounds of New Orleans ou Kermit Ruffins and the Barbecue Swingers. D'ailleurs, inutile de s'encombrer de nouvelles compositions, il suffit de reprendre et d'arranger avec goût les classiques du genre dont certains comme Savoy Blues de Kid Ory, Cornet Shop Suey de Louis Armstrong ou Oh, Didn't He Ramble de W.C. Handy font danser les riverains du Mississippi et du Lac Pontchartrain depuis plus d'un siècle. Au total, on a droit à quinze reprises dont la moitié environ sont chantées et parfois sifflées. Certaines sont des spiritual (Down By The Riverside), d'autres des blues (Stack O'Lee), d'autres remontent au berceau de la musique syncopée (Cornet Chop Suey) ou sont issus de la tradition orchestrale (What-'Cha-Call-'Em Blues qui fit les beaux jours de Fletcher Henderson) sans oublier les incontournables références aux grooves boogaloos, aux parades, à la Seconde Ligne et au Mardi Gras (Mardi Gras Mambo). Et puis il y a ce fantastique Indian Red joué autrefois en ouverture des rassemblements du Mardi Gras Indien et, surtout, une version déjantée du Big Chief d'Earl King et de Professor Longhair incluant une partie de piano à tomber à la renverse. Big Noise a déjà à son actif deux albums enregistrés en studio, Power Jazz New Orleans de 2011 et New Orleans Function sorti en 2013, mais on conviendra que cette musique prend tout son sens quand elle est interprétée live. Elle procure alors une joie de vivre immédiate à ceux qui l'écoutent tout en les incitant, dans ce qui reste un mystère impondérable, à se lever et à onduler en mesure dans des postures désinhibées en oubliant tous leurs soucis. Retrouvant quelques fondamentaux, elle devient synonyme de petits bonheurs et de rires, de cortèges et de fanfares, de liberté et de légèreté, et quand elle est jouée le samedi, elle peut éventuellement engendrer de l'amitié, voire même de l'amour. Si vous n'avez pas de quoi vous payer un orchestre pour animer vos soirées d'été au milieu des pins et des sycomores, ce disque-ci fera l'affaire et si, par malheur, il n'y a pas de fête au programme, écoutez-le au casque et régalez-vous dans la tête en rêvant des grands bateaux à aubes qui glissent devant la lune rousse. La Belgique avait déjà la Zinneke Parade, elle a maintenant la musique qui va avec !

[ Power Jazz New Orleans (CD & MP3) ] [ New Orleans Function (CD & MP3) ] [ Big Noise Live sur le site du label Igloo]
[ A écouter : 42nd Street / Mardi Gras Mambo (vidéo) - Big Chief (vidéo) ]

Charles Loos / Serge Lazarevitch Quintet : Sava (Lundis d'Hortense / LDH 1001), 1981 - Réédition remastérisée CD (Igloo IGL 275), 2016
Sava
Charles Loos (piano); Serge Lazarevic (guitare); Greg Badelato (saxophone soprano, saxophone tenor); Jean-Louis Rassinfosse (contrebasse); Félix Simtaine (batterie). Toutes compositions sont de Charles Loos excepté "Sava" de Serge Lazarevitch. Enregistré au Studio LDH en 1981 par Daniel Léon. Remastérisé en février 2016.

1. Growlin'face (6:16) - 2. Tubdelete (10:08) - 3. Sava (5:37) - 4. Hematome (5:02 ) - 5. Some waltz (7:54) - 6. Clementine (6:41)

En même temps que Free Three, le tout nouvel album du trio de Serge Lazarévitch, Igloo réédite une version remastérisée d'une rareté: Sava, un premier vinyle oublié du quintet de Charles Loos et Serge Lazarevitch sorti en 1981 sur le label des Lundis d'Hortense. A l'aube des années 80, le pianiste Charles Loos s'était déjà fait connaître localement par quelques disques réalisés en solo, dont le double LP Egotriste datant de 1978 devenu aujourd'hui introuvable, mais avec ce quintet qui, en plus du guitariste français, comprend aussi le saxophoniste américain Greg Badolato, sa musique acquiert une dimension plus internationale. Sur les cinq compositions de sa plume, on entend un jazz à l'esthétique très européenne basé sur des mélodies, souvent jouées à l'unisson par les trois solistes, marquées par ce style primesautier imbibé de classique qui fera de Loos l'un des musiciens parmi les plus originaux de la scène belge … et celui qu'il faut absolument inviter pour réussir un déjeuner sur l'herbe dans une ambiance jazz. Mais tout n'est pas que romantisme et préciosité sur ce disque et si le nonchalant Tubdelete affiche une humeur lascive, ça boppe aussi de belle manière sur Hématome et plus encore sur Growlin' Face. La guitare fluide de Lazarevitch n'a aucun mal à s'intégrer à l'univers charmant mis en place par son co-leader. Lazarevitch est par ailleurs l'auteur d'un unique morceau (Sava) qui donne son nom à l'album et qui ne rompt en rien la cohésion du répertoire. Pour un américain en provenance de l'Ecole de Musique de Berklee (où il retournera plus tard comme enseignant et membre actif), Badolato joue comme un Européen, sa partie épurée de soprano sur Some Waltz évoquant la ligne claire des saxophonistes scandinaves qui squattent les productions ECM. A la batterie, le grand Felix Simtaine assure un soutien efficace tandis qu'une autre surprise de taille réside dans le jeu et la sonorité de Jean-Louis Rassinfosse. Mixée bien en avant, sa contrebasse est omniprésente et interagit en permanence avec le groupe, n'hésitant pas à monter dans les aigus pour participer sur un plan d'égalité à la conversation des solistes. A certains moments, quand le groove se fait plus présent comme à la fin de Hematome, on croirait presque entendre une basse électrique. En conclusion, Sava est une réédition plus que bienvenue qui comble un vide dans la disponibilité sur le marché des disques ayant marqué l'histoire du jazz en Belgique. A redécouvrir!

[ Sava sur le site du label Igloo]

Serge Lazarevitch, Nicolas Thys, Teun Verbruggen : Free Three (Igloo), avril 2016
Serge Lazarevitch (guitare); Nic Thys (contrebasse); Teun Verbruggen (batterie, effets électroniques)

1. One More Time (1:16) - 2. Mid Life Crisis (2:01) - 3. Cats In The Garden (4:31) - 4. One For Snowden (2:36) - 5. Keep Dancing In D (2:54) - 6. Through The Red Sands (2:45) - 7. Long Island City (3:51) 8. Drifting & Diving (2:12) - 9. Until Then (4:48) - 10. Rush Hour (1:36) - 11. Carla, Bill & Charlie (5:22) - 12. Strumming In C (3:28) - 13. Factory Dreams (2:06) - 14. Time To Wake Up (2:20) - 15. It Should Have Been A Normal Day (1:48) - 16. See You Later (6:27) - 17. Conversation With Rosetta (4:36)

Depuis l'excellent A Few Years Later sorti en 1997 sur Igloo Records, le guitariste français Serge Lazarevitch a évolué hors des radars belges, ses activités plurielles s'étant principalement concentrées dans son pays d'origine où son nom est apparu bien souvent lié à des organismes prestigieux comme, entre autres, l'Orchestre National de Jazz, le Festival de Marciac, Radio France ou des conservatoires divers. Mais voilà qu'en 2015, il refait surface dans le plat pays pour donner quelques concerts, notamment avec Toine Thys et Ben Sluijs, alors qu'aujourd'hui sort ce nouvel album en trio avec le bassiste Nicolas Thys et le batteur Teun Verbruggen. Un disque judicieusement intitulé Free Three qui comprend dix-sept pièces courtes à géométrie variable tournant pour la plupart autour des trois minutes. Ce sont autant d'études où le guitariste aborde une grande variété de styles, se jouant des frontières musicales et créant, avec le soutien infaillible de ses deux complices, des mini-espaces colorés qui, mis bout à bout, finissent pas constituer une fougueuse épopée. Ainsi, d'un One More Time ou d'un Cats In The Garden très épurés et intimistes dans l'esprit d'un Bill Frisell à un Conversation With Rosetta où les boucles ne sont pas sans rappeler le style "ambient" expérimental de Robert Fripp, en passant par Rush Hour et ses giclées de guitare acide évoquant cette fois la fusion agressive d'un John Scofield, Lazarevitch fait le tour des possibilités de la guitare contemporaine sans pour autant transformer son disque en catalogue disparate. Car ce puzzle sonore dégage tout du long une sorte de limpidité, la musique coulant sans bavardage d'un titre à l'autre, faisant naître des souvenirs enfouis ainsi que des émotions aussi diverses que fugaces. Comme sur Drifting & Diving qui plonge l'auditeur en apnée dans une univers liquide ou sur It Should Have Been A Normal Day dont le thème terriblement nostalgique rend hommage aux victimes des récents attentats de Paris. Verbruggen fait crépiter sa batterie (littéralement sur One For Snowden et sur Factory Dreams) tandis que la contrebasse de Thys, d'une redoutable efficacité, suit le leader telle une ombre facétieuse (écoutez son solo sur Long Island City pour en savoir plus). Quant à Lazarevitch, sa guitare (une Telecaster?) a un son clair qui enchante et son travail sur les timbres rend la musique particulièrement expressive tout en tirant les différentes plages dans des directions imprévisibles. Certes, Free Three célèbre à sa manière la guitare et les guitaristes, mais c'est aussi avant tout un champ de découvertes dont les innombrables facettes mettent en relief l'immense potentiel créatif des musiques libres, improvisées et interactives.

[ Free Three (MP3) ] [ A Few Years Later (CD & MP3) ] [ Cover Art & Infos ]
[ A écouter : Serge Lazarevitch sur Soundcloud - One More Time (Free Three + One live in Narbonne, 23/7/2014) ]



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