10 Compacts de Jazz Belge



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10 compacts essentiels de jazz belge (sans René Thomas dont le Guitar Groove est déjà repris dans la liste des 10 CDs essentiels de jazz européen) et, puisque la production belge ne s'est jamais mieux portée qu'aujourd'hui, des nouveautés en plus à découvrir de toute urgence.

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"Espérons que le jazz se développe et devienne
de jour en jour une musique plus vivante et évoluée, une musique qui soit le résultat
de la fusion de plusieurs civilisations, qui combine la vitalité des
races jeunes et la culture musicale la plus profonde."

Bobby Jaspar in Jazz Hot N°96, cité dans J@zz@round N°12 (1997)



  1. Bobby Jaspar : Phenil Isopropil Amine (Emarcy), 1958.
    Un Bobby Jaspar flûtiste pour ce jazz de chambre, enregistré à Paris avec Kenny Clarke à la batterie et Michel Hausser ou Sadi Lallemand au vibraphone, et que l'on pourrait qualifier par deux mots : élégance et perfection. Ce disque a été réédité dans la collection Jazz In Paris (Emarcy, 2002) sous le nom de Jeux De Quartes.
    [ Discographie ]


  2. Toots Thielemans, Joe Pass, N-H.O. Pedersen : Live in the Netherlands (Pablo - OJCCD), 1980.
    Un album en public enregistré le 13 juillet 1980 au Northsea Jazz Festival (Hollande) où Toots, le guitariste Joe Pass et le grand contrebassiste danois Niels-Henning Orsted Pedersen font étalage de leur talent immense en matière d'improvisation. Les trois hommes venaient juste de terminer un set avec Oscar Peterson (également sorti sur Pablo sous le nom Oscar Peterson Live At The Northsea Jazz Festival, The Hague, Holland 1980) et Joe Pass devait ensuite se produire en solo. Mais, subjugué par l'entente entre les trois musiciens, le producteur Norman Granz suggèra au guitariste de garder la formule du trio. La réponse du public fut à la hauteur de la prestation et Joe Pass en fut tellement stimulé qu'on peut l'entendre donner accidentellement quelques coups de pied dans son amplificateur pendant ses solos, ce qui ne contribue certes pas à la qualité sonore de l'enregistrement mais n'a aucune incidence sur le plaisir d'écoute tant est grande l'excitation que procure cette formidable musique.
    [ Discographie ]


  3. Philip Catherine : Moods Vol. 1 & Vol. 2 (Criss Cross 1060 & 1061), 1992.
    Une oeuvre fragile sur laquelle Catherine partage ses sentiments avec un invité prestigieux : le bugliste et trompettiste Tom Harrell manifestement heureux de collaborer à la création de ces exquises et mélodiques miniatures. Le jeu intuitif du bassiste Hein Van De Geyn souligne à merveille les interventions des solistes tandis que le claviériste Michel Herr enrichit les textures sur quelques titres, là où c'est nécessaire. Catherine et Harrell avaient été mis en contact deux années auparavant par Gerry Teekens, fondateur du label hollandais Criss Cross records, et le résultat fut un premier disque en trio enregistré en octobre 1990 : I Remember You. L'expérience fut si réussie que quand le guitariste apprit que Tom Harrell pouvait à nouveau venir en Europe, il organisa immédiatement de nouvelles sessions qui eurent lieu au même Studio 44 à Monster en Hollande les 19 et 20 mai 1992 (où Catherine avait aussi enregistré quelques années auparavant au sein d'un autre trio célèbre dont le leader était Chet Baker). Par chance, la magie opéra encore et les univers très personnels des deux solistes fusionnèrent à nouveau pour donner lieu à un récital inoubliable de jazz de chambre spontané.
    [ Discographie ]


  4. Jacques Pelzer : Open Sky Unit - Never Let Me Go (Igloo IGL 084), 1990.
    Jacques Pelzer : Salute to the Band Box (Igloo IGL 106), 1993.

    Sur Salute to the Band Box, Jacques Pelzer reprend des titres de deux musiciens de l'ère bop : le saxophoniste Gigi Gryce et le pianiste Tadd Dameron. Et le bop est bien au rendez-vous mais toujours chantant et raffiné dans l'esprit d'un jazz que l'on a voulu avant tout euphorique. Enregistré avec Philippe Catherine, Philippe Aerts et Bruno Castellucci, ce merveilleux disque n'est toutefois qu'une alternative à l'autre compact paru trois années auparavant sur le même label : Never Let Me Go avec Barney Willen (ts), Michel Grailler (p) et Eric Legnini (p) en invités. Cette fois, impossible de faire un choix. Dans les deux cas, celui que Django Rheinhardt appelait le premier alto be-bop d'Europe joue avec swing, lyrisme et un feeling inégalable une musique d'une beauté confondante.
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  5. Steve Houben Quartet : Blue Circumstances (Igloo), 1993.
    Un jazz ouvert, intelligent, agréable, un rien exotique. Et le jeu limpide de Houben inspiré par le piano lumineux de Diederik Wissels. Selon les propos d’un des musiciens, la session ne fut pas facile, probablement parce que la barre fut placée très haut. Les deux solistes ont une vision large de ce que le jazz peut être mais, à l’écoute des magnifiques pièces que sont Under The Sun, The Bridged Jig ou Blue Circumstances, il est clair qu’ils ont fini par se rencontrer tant la musique apparaît spontanée, fraîche, riche en couleurs et en timbres. En tout cas, le charme opère dès la prime écoute et ne se dissipe plus jamais par la suite.


  6. Philippe Aerts Trio : Cat Walk (Igloo IGL 116), 1994.
    Philippe Aerts Quartet : Back to the Old World (Igloo IGL 162), 2001.

    Cat Walk présente des relectures modernes de Cole Porter ou Billy Strayhorn, des improvisations sur le Off Minor de Monk et le célèbre Airegin de Sonny Rollins, plus trois compositions personnelles (dont le magnifique Hotel Seventeen) écrites par l'un des contrebassistes les plus sollicités de la scène belge. Avec John Ruocco (ts, cl) et Tony Levin (drs). Après un long séjour à New York, Aerts reprend les choses là où il les avait laissées en enregistrant Back to the Old World en droite ligne du précédent. John Ruocco est toujours au ténor et à la clarinette, Tony Levin à la batterie et le trio est cette fois complété par celui qui entre-temps est devenu l’un des meilleurs trompettistes de la scène belge : Bert Joris. La contrebasse, bien mixée en avant permettra aux amateurs d’apprécier la sonorité et les subtilités du leader. La musique, essentiellement des compositions nouvelles hormis deux titres, dont un Giant Steps jouissif avec sa belle partie de clarinette, reste un bop accessible joué avec aisance et naturel dans l’esprit d’un jazz que l’on a voulu d’abord vivant et efficace.
    [ Discographie ]


  7. David Linx & Diederick Wissels : Up Close (Label Bleu), 1995.
    Un pianiste du silence, un chanteur à la voix légèrement voilée : une bande son pour une plongée dans l'inconnu, celui des images de Paul Delvaux ou des mots de Thomas Owens. L’entente entre les deux musiciens est parfaite, ce qui explique qu’ils se retrouveront souvent par la suite. Pourtant, cet album a quelque chose de spécial : les nuances y sont innombrables, la retenue naturelle et l’interaction entre chant et piano quasiment magique tandis que la voix de Linx, à l’instar de la grande Betty Carter dont il est le pendant masculin, improvise librement comme un instrument à part entière (Lunch At Midnight). C’est aussi le point de départ d’un style Linx / Wissels qui n’appartient qu’à eux et qui présentera désormais une unité de ton immédiatement reconnaissable.
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  8. Aka Moon : Akasha Vol. 1 & Vol. 2 (Carbon 7), 1995 & 1996.
    La quête spirituelle a conduit Fabrizio Cassol et ses compagnons sur les routes de l'Inde pour y enregistrer la suite de leurs merveilleuses aventures. Ce n’est certes pas encore la magistrale fusion que l’on entendra plus tard sur Invisible Sun mais les forces sont en place. Le rythme pulse comme une artère sanguine tandis que le saxophone virevolte sans fin à la recherche d’un graal mystique enfoui en terre indienne. Déjà, la folle et fantastique explosion des débuts a donné naissance à quelque chose d’aussi intense mais mieux contrôlé. Aka Moon a désormais appris à gérer l’énergie bleue électrique que sa musique dégage et c’est cette transcendance qui explique pourquoi les deux volumes d’Akasha sont devenus cultes.
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  9. Nathalie Loriers : Walking Through Walls, Walking Along Walls (Igloo), 1996.
    Nathalie Loriers passe l'examen de vérité pour un pianiste et le réussit : son album en trio est plein de swing, de délicatesse, de fraîcheur, avec des nuances dans le toucher qui font penser aux plus grands. En plus, les mélodies sont mémorables comme celle de la composition Walking Through Walls avec son envolée classicisante qui la rendra populaire au-delà du microcosme de jazz. Mais loin des seules atmosphères éthérées, la dame transcende aussi sa fragilité (sur Little buddy par exemple) et, avec l’aide appréciable de Sal La Rocca à la contrebasse et de Hans Van Oosterhout à la batterie, démontre qu’elle peut swinguer avec passion sans perdre pour autant sa sensibilité. Nathalie Loriers donnera par la suite d’autres beaux fruits mais celui-ci restera à jamais dans nos cœurs.
    [ Discographie ]


  10. Peter Hertmans et Jeroen Van Herzeele : Ode For Joe (Igloo), 1996
    Ode For Joe : Caribbean Fire Dance (DeWerf), 1999.

    Ode For Joe, c'est le titre de leur premier compact (Igloo 123) enregistré live au festival de Gaume à Rossignol en 1995 et on s'en souvient. Rien que des reprises du Joe Henderson de la grande époque Blue Note ou Milestone interprétées avec fougue par un tandem instrumental inusité : une guitare et un saxophone ténor. Joe Henderson lui-même aurait, paraît-il, aimé cet hommage à sa période modale en forme de reconstruction passionnée et originale. Quatre années plus tard, ils remettent le couvert avec la même équipe et une autre série de titres arrachés à l'histoire (Caribbean Fire Dance, De Werf 017). Et ça gicle tout autant sinon plus tant les morceaux ont été polis sur scène au cours des années. On s'étonne de l'aisance du jeu, on apprécie la rigueur de la mise en place, on prise le swing intense dérobé au maître, on affectionne les thèmes joués à l'unisson de ces compositions oubliées et on se dit qu'en public ou en studio, Ode For Joe, c'est toujours la fête. C'est l'inventivité dans la tradition, l'occasion d'aller de l'avant avec des souvenirs. C'est le ressac du passé qui propulse dans le futur. Dansez jusqu'au matin et brûlez-vous les ailes aux flammes de ce feu des Caraïbes.
    [ Discographie ]

    Traduction de la chronique publiée sur AllMusic par Steve Leggett: "Avec une ligne frontale constituée de Peter Hertmans (guitare) et de Jeroen Van Herzeele (sax ténor) ainsi qu'une légère mais solide section rythmique comprenant Sal La Rocca (basse acoustique) et Jan De Haas (batterie), le groupe belge Ode For Joe a été constitué pour célébrer de manière créative le post-bop modal du grand saxophoniste ténor Joe Henderson. Sur ce second album, Ode For Joe parvient à rendre hommage à Henderson tout en poussant la musique en avant vers de nouvelles frontières dans un programme merveilleusement cohérent. En particulier, le titre en ouverture, Y Yo la Quiero, est un vrai délice, avec Hertmans et Van Herzeele établissant le ton et la dimension de ce qui viendra ensuite tandis que toute la séquence, élégamment jouée, coule facilement et avec fluidité."



René Thomas Quintet : Guitar Groove (Jazzland / OJC), 1960. A l’époque, René Thomas réside à Montréal et c’est entouré de musiciens américains qu’il enregistre son premier et unique LP sous son nom aux USA, devenu depuis un disque culte. A la basse, Teddy Kotick, qui joua autrefois avec Charlie Parker et Horace Silver, est le gardien infaillible du temps au même titre que le batteur Albert « Tootie » Heath (le frère de Percy Heath) qui fut l’un piliers du hard bop et qui venait de conclure une collaboration fructueuse avec le tromboniste J.J. Johnson. Le piano est tenu par Hod O'Brien, un musicien au nom moins connu mais qui s’avère ici un improvisateur talentueux ne perdant jamais le fil de la mélodie. Le quintet est complété par le saxophoniste ténor J.R. Monterose, surtout connu pour sa participation au fameux Pithecanthropus Erectus de Charlie Mingus et qui enregistra pour Blue Note en 1956 un superbe album de bop intense dans un style vigoureux à la Sonny Rollins. Tous ces musiciens de session avertis participent évidemment à la qualité globale de cet album mais ils ont aussi l’élégance de se mettre totalement au service du leader du jour : le guitariste belge René Thomas dont le phrasé fluide et totalement maîtrisé est phénoménal. Il faut l’entendre s’envoler sur Like Someone In Love (un standard composé en 1944 par Jimmy Van Heusen), littéralement porté par la caisse claire bondissante de Tootie Health, pour comprendre le groove que ce musicien, né à Liège le 25 février 1926, porte en lui. Inspiré au départ par Django Reinhardt et, plus encore, par le guitariste Jimmy Raney, et à travers lui par l’esthétique froide du pianiste Lennie Tristano, son jeu legato a évolué et est désormais parfaitement adapté à l’approche bop de sa musique. Sur ce disque, Thomas transcende ses diverses influences et délivre sur sa Gibson ES-150 (le modèle de Charlie Christian) de longues phrases sinueuses, sans silence, lâchées parfois tel un flot de notes avec un minimum d’accentuation, imposant un style unique et sophistiqué qui a assuré sa réputation des deux côtés de l’Atlantique. Sur How Long Has This Been Going On? composé par Gershwin, Thomas, uniquement accompagné par la basse et la batterie, fait en outre preuve d’un profond lyrisme avec un jeu tout en nuances qui influencera à son tour Philip Catherine et Larry Coryell. En plus des standards anciens précités, le répertoire comprend deux reprises modernes (la ballade Ruby My Dear de Thelonious Monk avec un accompagnement en accords magnifique du guitariste et Milestones de Miles Davis) ainsi que trois titres originaux composés par Monterose dont le superbe Spontaneous Effort, emblématique d’un be-bop débridé et swinguant. A noter que Thomas fut l’un des premiers guitaristes à adapter pour l’instrument une reprise de Monk autre que ’Round Midnight. Enregistré aux Nola Penthouse studios de New York les 7 et 8 septembre 1970 et produit par Orrin Keepnews, le LP original, qui bénéficiait déjà d’une excellente qualité sonore, a été remastérisé pour une réédition en CD sur le label Original Jazz Classics. Toujours en attente d’une vraie reconnaissance, Guitar Groove n’en est pourtant pas moins l’un des albums les plus essentiels dans l’histoire de la guitare jazz. [ Guitar Groove ]


Jaspar / Coltrane : Interplay For 2 Trumpets And 2 Tenors (Prestige / OJC), 1957. Le 21 mars 1957, après avoir enregistré plusieurs titres qui paraîtront sur les albums Flûte Flight (Prestige) et Flûte Soufflé (ce dernier édité sous le nom de Herbie Mann, Prestige / OJC), Bobby Jaspar passe la nuit à Hackensack (NJ, New York) en vue de participer le lendemain à une nouvelle session qui sera gravée par Rudy Van Gelder. Elle sortira également sur Prestige sous le nom de Interplay For 2 Trumpets And 2 Tenors et, pour Jaspar, c’est un moment historique. Il y est en effet confronté à l’un des plus grands saxophonistes ténors de l’histoire du jazz : John Coltrane. Mais le reste du casting est tout aussi alléchant avec Idrees Sulieman et Webster Young aux trompettes, Mal Waldon au piano, le guitariste Kenny Burrell, le contrebassiste Paul Chambers et le batteur Art Taylor. Certes, Interplay est resté longtemps confidentiel et il y a sans doute plusieurs raisons à cela : il s’agit d’une de ces multiples « blowing sessions » enregistrées quasiment sans préparation, comme on en trouvait des dizaines à l’époque, tandis qu’un peu plus tard la même année, Coltrane sortira Blue Train, son unique album chez Blue Note qui est, lui, considéré comme un indispensable. En plus, Interplay est affublé d’une pochette banale en noir et blanc (on est bien loin de l’art graphique de Reid Miles et des brillantes photos de Francis Wolff) sur laquelle on distingue à peine les caractères composant les noms des musiciens. Pourtant, la musique est superbe avec un Coltrane impérial qui repousse constamment les limites de l’improvisation, le sommet étant atteint avec la superbe ballade Soul Eyes, composée par Mal Waldron « avec Coltrane à l’esprit », qui deviendra par la suite un classique du répertoire du saxophoniste. Et Jaspar dans tout ça ? Pas de souci de ce côté-là, le Belge impose son propre style sans tomber dans le piège du caméléon. Certes, son jeu est plus hard bop que d’habitude et certaines inflexions laissent penser qu’il n’est pas insensible à la formidable présence de son acolyte mais, la plupart du temps, il choisit de se cantonner dans un jeu sobre et émotionnel qui répond avec sagesse au feu intérieur de Coltrane. Dans les notes de pochette écrites par le célèbre journaliste et historien du jazz, Ira Gitler, on peut lire : ce qu’on entend dans les solos et les nombreux échanges, ces derniers allant d’un chorus complet à quatre mesures, c’est une étude en « hot » et « cool » avec Idrees Sulieman et John Coltrane comme représentants du premier style, et Webster Young et Bobby Jaspar comme représentants du second. Ainsi, si Coltrane et Sulieman évoquent respectivement les écoles de Dizzy Gillespie et de Dexter Gordon, Young se réfère plutôt à Miles Davis et Jaspar à Zoot Sims. Pour les non initiés qui auraient un peu de mal à s’y retrouver, écoutez le premier titre éponyme : les chorus qui s’y succèdent sont à chaque fois dans l’ordre suivant : Sulieman, Coltrane, Young et Jaspar. Une fois les tonalités et les styles mémorisés, chaque soliste devient immédiatement reconnaissable quand il intervient. Interplay est donc aussi un disque idéal pour s’exercer l’oreille. Le CD offre un cinquième titre en bonus : le fameux C.T.A. de Jimmy Heath sur lequel Coltrane s’envole en compagnie cette fois du pianiste Red Garland mais, malheureusement, Bobby Jaspar ne fait pas partie de la session. Tout amateur de jazz belge se doit évidemment d'écouter ce disque : après tout, quel autre musicien de par chez nous a entrepris un aussi long et difficile voyage pour réussir, malgré les pièges d'une société en mal d'humanité, à se faire une place au soleil américain ? [ Interplay For 2 Trumpets And 2 Tenors ]


Jazz In Little Belgium - La Collection Robert Pernet (Fondation Roi Baudouin / MIM), 1927-1968. Ce précieux coffret, édité par la Fondation Roi Baudouin en collaboration avec le Musée des Instruments de Musique, est une aubaine pour les amateurs de jazz vivant en Belgique souhaitant en savoir plus sur les racines historiques et même préhistoriques de ce genre musical qui jouit aujourd’hui d’une réputation de qualité bien au-delà des frontières de notre petit pays. Les éditeurs ont réuni dans un double compact une sélection de titres puisés dans l’incroyable collection d’enregistrements, dont beaucoup restent inédits, amassés au fil des ans par un homme qui avec une patience d’entomologiste réussit à rassembler pratiquement tout ce qui a été produit en Belgique ou ailleurs pourvu que ça puisse être apparenté à du jazz ou à des jazzmen belges. Mais Robert Pernet, qui fut au jazz ce que Stéphane Steeman est à Tintin, ne se limita pas à collectionner des disques. En plus d’être batteur lui-même, il réussit à amonceler une quantité de magazines, d’articles, de partitions, de photographies, d’affiches de concerts et d’autres documents divers qui, mis bout à bout, auraient constitué une colonne de 15 mètres de long. Quoi de plus étonnant dès lors si le coffret comprend aussi un livret d’une centaine de pages fourmillant de photographies et de détails divers sur l’histoire du petit monde du jazz en Belgique. On y remonte ainsi jusqu’en 1846, l’année au cours de laquelle Adolphe Sax inventa le saxophone influençant ainsi à son insu toute l’histoire de la musique improvisée. Après, on rencontre des noms peu connus comme John Philip Sousa qui lança la mode du cake-walk à Bruxelles au début du vingtième siècle, James Reese Europe ou les Mitchell’s Jazz Kings qui en 1920 inspirèrent la création des premiers orchestres du cru. Sait-on encore aujourd’hui que le Bistrouille Amateurs Dance Orchestra fut en 1920 le premier Big Band européen ou que la revue belge Music constitua le premier magazine de jazz au monde ? Déjà, alors que personne ne sait encore ce que veut dire le mot « jazz », le pianiste Clément Doucet enchante les nuits bruxelloises tandis que d’autres compositeurs et interprètes se font remarquer sur scène et bientôt sur disque : Peter Packay, David Bee, Chas Remue, Stan Brenders ou Fud Candrix.

Le premier compact est rempli de ces enregistrements historiques tous datés entre 1927 et 1943. Hormis deux ou trois personnages très célèbres comme Django Reinhardt (qui joue ici de la guitare et du violon sur Blues en Mineur) ou l’accordéoniste Gus Viseur, la plupart des noms du répertoire de ce premier disque ne diront probablement rien aux amateurs et n’évoqueront aucun souvenir. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la musique elle est exceptionnelle et en plus, elle est présentée avec une qualité sonore irréprochable compte tenu des moyens de l’époque où elle fut enregistrée. Franchement, vous allez vous régaler à écouter ces grands moments de swing que sont Studio 24 du batteur Jeff de Boeck et son Metro Band, Truckin’ de Jack Lowens et son Swing Quartet ou Porte de Namur gravé par l’orchestre de Jean Omer pendant l’occupation. Sinon, il est aussi amusant de rechercher dans le jeu des solistes l’influence incontournable des musiciens américains comme Benny Carter, Count Basie ou le grand Coleman Hawkins qui passa plusieurs fois par la Belgique avant de regagner les Etats-Unis pour y graver son célèbre Body And Soul.

Le second compact continue d’explorer les ensembles qui, en dépit de l’occupation, n’ont jamais cessé de faire swinguer la capitale. Mais après la libération, les choses changent et certains jazzmen, dont les noms sont encore dans la mémoire des jazzophiles, injectent dans leur musique de nouvelles sonorités en provenance des USA. Le guitariste Bill Alexandre, en compagnie du bassiste Jean Warland, enregistre Ornithology de Charlie Parker en 1946 : le repiquage à partir d’un acétate craque mais c’est l’un des premiers témoignages enregistrés du Bebop en Europe. Viennent ensuite le sextet de Jack Sels avec un Toots Thielemans déjà remarquable à la guitare, le super groupe des Bob Shots, Toots en quartet, Bobby Jaspar, Sadi avec et sans Django, Jacques Pelzer avec René Thomas et pour finir Philip Catherine avec Robert Pernet lui-même, alors âgé de 28 ans, à la batterie dans une interprétation enlevée d’un titre de Charlie Mingus : Slop. Ce deuxième CD se referme en forme de clin d’œil sur Tobbogan, un enregistrement historique, effectué vers 1910, d’une composition de Louis Frémaux qui tient aussi bien de la marche que du ragtime.

Ces enregistrements montrent que le jazz en Belgique a suivi une évolution parallèle à celui des Etats-Unis avec ses périodes successives de ragtime, dixieland, hot jazz, swing et bebop assimilant les influences au fur et à mesure qu’elles traversaient l’Atlantique. Mais ils montrent aussi et surtout l’incroyable foisonnement d’orchestres et d’artistes qui ont contribué à faire vivre cette musique et à la diffuser en Europe, introduisant au cœur des rythmes une sensibilité et des harmonies occidentales. C’est ce jazz belge aussi qui a révélé des artistes majeurs reconnus au niveau international comme Jacques Pelzer, Sadi, Francy Boland, Bobby Jaspar, René Thomas, Toots Thielemans, Philip Catherine… Sans eux, le jazz européen ne serait pas ce qu’il est maintenant : un formidable creuset de jeunes musiciens inventifs qui ont plus que leur mot à dire dans le développement de la musique improvisée contemporaine. Pour ça et parce que ces disques au charme suranné engendrent la gaieté et l'insouciance, faites l’acquisition de ce coffret et priez pour que beaucoup d’autres soient encore exhumés de cette manne sans fond de trésors rarissimes collectés par cet étonnant archiviste que fut Robert Pernet.


Bibliographie sur le Jazz en Belgique:
  • Bernhard Edmond, De Vergnies Jacques, Apologie Du Jazz, 234 p., Les Presses de Belgique, Bruxelles, 1945.
  • Bogaert Gaston, Dance band. Quand Bruxelles jazzait..., 264 p., éditions Ananké/Lefrancq, Bruxelles, 2002.
  • Carles Philippe, Clergeat André, Comolli Jean-Louis, Le nouveau dictionnaire du jazz, 1457 p., éd. Bouquins, 2011
  • Danval Marc, Histoire du Jazz en Belgique, 384 p., éditions Avant-Propos, 2014.
  • Danval Marc, Robert Goffin, avocat, poète et homme de jazz, 254 p., éditions Le Carré Gomand, 2014.
  • Danval M., Derudder M., Legros B., Pernet R.,... Dictionnaire du jazz à Bruxelles et en Wallonie, 327 p., éditions Mardaga, Sprimont, 1991.
  • Deblanc Christian, Legros Bernard, Musiciens de jazz, 175 p., éditions Versant Sud, Louvain-La-Neuve, 2002.
  • Collectif, Sur la Piste du Collectif du Lion, 189 p., éditions du PAC, 2015.
  • Goffin Robert, Aux Frontières du Jazz, 256 p., Éditions du Sagittaire, 1932.
  • Henceval Emile, Musique - Musiques 1998, Chronique de la vie musicale en Wallonie et à Bruxelles, 212 p., éd. Mardaga, Sprimont, 1999
  • Lerusse Jean, Le Jazz pour tous, 96 p., LDH Editions
  • Pernet Robert, Jazz in little Belgium, Historique 1881-1966, Bruxelles, Sigma 1967
  • Pernet Robert, Belgian Jazz Discography, 840 p., 1999
  • Pire Charles, Discry Jacques, À la rencontre du jazz hutois, 160 p., imprimerie Le Hibou, Donceel, 1998
  • Samy Jempi, Simons Sim, The finest in Belgian jazz, 324 p., éditions De Werf, 2002.
  • Schroeder J-P., Bobby Jaspar, itinéraire d’un jazzman européen (1926-1963), 496 p., éditions Mardaga, Sprimont, 1997
  • Schroeder J-P., Histoire du jazz à Liège de 1900 à 1980, 344 p., éditions Labor-RTBF-Liège, Bruxelles, 1985
  • Warland Jean, Bass Hits, 288 p., éditions Le Cri, Bruxelles, 2009









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