Jazz Belge : Archives


No Vibrato : Cinq De Coeur No Vibrato : Cinq De Coeur
[TRA], 1997


1. Call Me - 2. Cinq De Coeur - 3. Fais-Moi Mal - 4. I Hate Flies - 5. Un Jour Bleu - 6. The Revenge - 7. Epate-Moi - 8. Prétexte Pour Un Mineur Blues (Toutes les compositions sont de Etienne Richard)

Etienne Richard (p), Fabrice Alleman (ts, ss), Bilou Doneux (d, perc), Bart Zegers (acoustic bass).

Le pianiste Etienne Richard n'a ni la virtuosité ni la facilité d'improvisation d'un Joachim Kühn par exemple. Sur scène, sans doute conscient des limites d'une technique acquise en quelques années (ce n'est qu'à l'âge de 32 ans qu'il s'est tourné vers la musique), il reste légèrement en retrait, se contentant souvent d'exposer les thèmes et d'introduire ses comparses qui ne manquent guère d'en profiter. Mais si son jeu de piano reste fort honorable, son véritable talent est ailleurs : il est compositeur. Je veux dire par là qu'il a la faculté d'élaborer de belles mélodies et de fournir aux improvisateurs les canevas à la fois riches et simples dont ils ont besoin pour s'exprimer. On l'imagine ainsi sans peine peaufiner ses oeuvres dans l'intimité d'une pénombre silencieuse, avec la volonté d'en faire des écrins qui serviront aux flambées d'un soir. On en prendra pour témoignage le plus beau morceau du compact, dont la ligne mélodique remporte une immédiate adhésion, intitulé Epate-moi simplement parce qu'il rappelle dans son introduction une phrase musicale de Pat Metheny sans doute apprécié par l'auteur pour ses savantes compositions lyriques. Ainsi, le disque de No Vibrato, avec huit compositions originales de Richard, est-il particulièrement agréable à écouter : des titres qui s'enchaînent naturellement et dont on se plaît à penser que même l'ordre de leur succession n'est pas le fruit du hasard. Et puis, il y a Fabrice Alleman, saxophoniste doué d'un tempérament hors du commun, qui s'approprie les chansons et s'envole dans des chorus si ardents qu'on se demande à chaque fois s'il serait capable de les refaire. Il contribue ainsi par ses qualités au bel équilibre d'un compact dont la musicalité et le classicisme tranchent sur la production essentiellement moderniste d'une scène belge en pleine effervescence. Passer de compositeur à auteur de thèmes est tout le bien que l'on puisse souhaiter à Etienne Richard dont on aimerait voir reprendre certains titres par d'autres interprètes : qui sait ? Il y en a peut-être quelques-uns uns dans ce répertoire qui pourraient devenir de nouveaux standards ?



No Vibrato : Here & Now No Vibrato : Here & Now
[TRA 004], 1999


1) La Face Cachée du Soleil - 2) Hymn - 3) After The Big Bang - 4) When We Were Happy - 5) No Kid (Toutes les compositions sont de Etienne Richard)

Etienne Richard (piano), Frederic Delplancq (ts), Bilou Doneux (dr), Chris Mentens (contrebasse) + Manu Hermia (as, ss sur 1, 3 et 5). Enregistré au Studio Molière à Bruxelles, les 18 et 19 août 1999.

Deux années plus tard et revoilà No Vibrato, toujours produit par le Travers et BM Promotions et toujours emmené par le compositeur et pianiste Etienne Richard. Le batteur Bilou Doneux est resté. Fabrice Alleman, propulsé au rang de star depuis Loop The Loop, a été remplacé par Frédéric Delplanco (ts), Bart Zegers par Chris Mentens (b) et Manu Hermia (as, ss) est venu en renfort sur trois titres. Cinq de Coeur avait frappé fort par les compositions originales du leader et c'est pareil pour celui-ci avec la maturité en plus. Parce que Richard a tourné tant qu'il a pu, de festivals belges en scènes françaises et de la Suisse au Québec, et en jazz, ça paie. On sent le travail, l'investissement, l'envie d'aller plus loin, d'expérimenter de nouvelles techniques mais en conservant dans une grande sagesse ce qui faisait la force originale de ce quartette : le plaisir de jouer avec coeur et entrain des mélodies patiemment ciselées mais toujours accessibles. Sur la pochette, Etienne Richard semble prêt à nous emmener par dessus les nuages. Comme ce qu'il nous raconte retient toute notre attention, on se réjouit de faire le voyage avec lui.



Ben Sluijs Quartet : Food For Free Ben Sluijs Quartet : Food For Free
[ON PURPOSE], 1997


1) Another romance - 2) Now you 're talkin'! - 3) Don't ask - 4) Intro to ballad for Johnny - 5) Ballad for Johnny - 6) Daydreaming - 7) Dufferin' - 8) Homeless (Toutes les compositions sont de Ben Sluijs)

Ben Sluijs (as, fl sur 6), Erik Vermeulen (p), Piet Verbist (b), Eric Thielemans (d). Enregistré au studio " Par Hasard " à Hoevene, Belgique, les 20, 22 et 23 mai 1997. Enregistré et mixé par Dré Pallemaerts, produit par Ben Sluijs.

Tout commence par une romance, un piano lointain auquel vient ensuite s'accrocher la rythmique et finalement le saxophone alto du leader, Ben Sluijs. Une ambiance de nuit calme où les longues phrases lyriques s'évaporent au gré d'une mélodie si belle que l'on se demande à la fin du morceau où ont bien pu s'envoler les 11 minutes indiquées sur la pochette. Entre jazz modal et jazz moderne, si Coltrane et Miles Davis viennent à l'esprit, l'influence de Lee Konitz est aussi apparente dans les tonalités claires et pures, sobres, presque sans vibrato, et tendant vers la perfection. Mais c'est loin d'être la seule bonne surprise de cette première autoproduction du label On Purpose. D'autres titres comme Now You're Talkin'! ou Dufferin' montrent que le groupe sait aussi swinguer et n'a pas qu'une seule langue pour s'exprimer. Ici les registres s'ouvrent et les musiciens, avec leur bagage technique irréprochable, partent en exploration faisant souffler un vent de liberté. Et puis, voilà qu'installé confortablement dans l'écoute, on tombe soudain sur une nouvelle surprise : Daydreaming, une autre ballade, mais à la flûte cette fois, instrument peu répandu chez les jazzmen en raison de son spectre limité et de la difficulté à se faire entendre. Instrument joué ici sans effet, sans bruit superflu, magnifiquement soutenu par une rythmique et un piano attentifs à n'en point couvrir le son, preuve de soudure d'un quartet qui a dû répéter longtemps pour acquérir une semblable osmose et faire passer une telle émotion. Food For Free, c'est, selon Ben Sluijs, la nourriture spirituelle, celle qui ne coûte rien, que l'on peut avoir à volonté et qui enrichit l'âme. De cette nourriture là, vous êtes autorisé à goûter, sans modération !



Loos - Catoul : Summer Winds Charles Loos - Jean Pierre Catoul : Summer Winds
[QUETZAL], 1997


1) Du Tac Au Tac (Charles Loos) - 2) Virevolte (Charles Loos)- 3) Summer Wind (Charles Loos) - 4) Potion Magique (Charles Loos) - 5) Peine Perdue (Charles Loos) - 6) Pour Violon Et Piano (Charles Loos) - 7) Dekadanse (Jean Pierre catoul) - 8) Blue Attraction (Jean Pierre catoul) - 9) Back Home (Jean Pierre Catoul).

Charles Loos (piano), Jean Pierre Catoul (violon). Enregistré et mixé par Michel Andina au Jet Studio à Bruxelles, mai - juin 1997. Produit par Patrick Bauwens.

A 35 ans, le violoniste Jean-Pierre Catoul a déjà une longue expérience de musicien professionnel dans des milieux divers : de Niagara à Stéphane Eicher en passant par Alain Bashung, il fut aussi le compagnon de Didier Lockwood et de Stéphane Grappelli qui resteront ses deux influences majeures. Quant au pianiste Charles Loos, il est actif depuis plus de 20 ans sur la scène jazz, enregistrant en solo, en duo ou en trio (notamment avec Steve Houben), et vient de voir son oeuvre récompensée en Belgique par Le Django d'Or 1997. Ensemble, ils ont conçu un disque étonnant de légèreté. Mais léger par sa forme et non par son propos. Aérien donc. Fusionnant le beat du jazz et le contrepoint classique, Summer Winds est un disque du matin, le genre que l'on mettra volontiers, entre l'aube et l'incertitude, pour tenter de reculer encore un peu les soucis du jour. Et Virevole par exemple conviendrait bien à un déjeuner sur l'herbe où le son se mélangerait aux traits de lumière dans la sérénité d'une peinture impressionniste. Avec Blue Attraction, Catoul paie son tribut à Grappelli, le grand maître : le son, le phrasé font songer aux doigts du vieil homme courant sur le manche (mais comment pourrait-il en être autrement quand on veut jouer du jazz avec un violon ?). Le reste évolue entre lyrisme et tendresse mais en faisant appel aussi à la tradition et au folklore comme ce titre, Potion Magique, peut-être en hommage aux célèbres Gaulois ? Un disque un peu à part dans la production des deux artistes qui, le temps d'une séance, ont eu envie de chasser l'arc-en-ciel. Qui s'en plaindra ?



Octurn : Ocean Octurn : Ocean
[DE WERF], 1996


1) Ocean (Kris Defoort) - 2) Happy (Kris Defoort) - 3) Bleu (Kris Defoort) - 4) The Mirrored Self (N. Kirkwood) - 5) When The Wind Blows (F. Rzewski).

Ben Sluys (sax alto, flûte), Jeroen Van Herzeele (sax ténor et soprano), Bart Defoort (sax ténor et soprano), Bo Van Der Werf (sax baryton, clarinette), Laurent Blondiau (trompette, bugle), Ilja Reijngoud (trombone), Ron Van Rossum (piano), Jacques Pirotton (guitare), Nicolas Thys (contrebasse, basse électrique), Stéphane Galland (drums), Kris Defoort (piano sur 5). Enregistré et mixé par Michel Andina au Jet Studio à Bruxelles, décembre 1996. Produit par Kris Defoort et Bo Van der Werf.

Octurn est une expérience déroutante. Né il y a 5 ans, d'un workshop hebdomadaire sur la scène du Sounds à Bruxelles, le groupe a rapidement enregistré un premier album intitulé «Chromatic History» (De Werf 002) qui rencontra un vif succès dans le petit monde du jazz belge. Passant de 8 à 11 musiciens, le big band interprète sur ce nouvel opus 5 compositions (dont trois de Kris Defoort qui n'apparaît que sur un seul titre au piano) que l'on peut qualifier d'expérimentales. Avec pas moins de 6 souffleurs en ligne et une rythmique complète, le son est dense, travaillé, multiple, bien qu'il soit toujours clair et bien arrangé. Difficile pourtant de décrire cette musique parfois plus proche de la musique contemporaine que du jazz. Quelques beaux soli émanent ici et là de la masse orchestrale comme celui de Jacques Pirotton à la guitare électrique sur Ocean, longue plage dont la référence marine ne renvoie qu'à des eaux menaçantes annonçant une tempête qui ne se déclare jamais, ou, sur The Mirrored Self, la guitare encore et le saxophone baryton de Van Der Werf, qui, à 29 ans, s'affirme de plus en plus comme une voix originale sur cet instrument difficile. Et puis, il y a Bleu, introduit longuement au piano par Van Rossum, qui étale ses plaintes cuivrées à l'infini et s'impose manifestement comme la plus belle réussite et le titre le plus immédiatement accessible de cet album. Ce dernier se clôt par une composition du musicien contemporain Frederic Rzewski qui s'inscrit bien dans le ton général de l'oeuvre. Au bout du compte, s'il faut respecter l'intégrité de ces étonnants musiciens, il faut aussi reconnaître qu'une certaine âpreté du propos pourrait en limiter sa diffusion hors de certains cercles d'initiés. Dommage ! Mais ne faites pas comme un ami qui me faisait remarquer l'autre jour que ce n'est plus du jazz, Panassié disait déjà la même chose de Charlie Parker il y a 50 ans.



Hertmans - Van Herzeele : Ode For Joe Peter Hertmans - Jeroen Van Herzeele : Ode For Joe
[IGLOO], 1995


Contemplation (McCoy Tyner)- 3) Four By Five (McCoy Tyner) - 4) Search For Peace (McCoy Tyner) - 5) Inner Urge (Joe Henderson) - 6) Black Narcissus (Joe Henderson) - 7) Serenity (Joe Henderson)

Peter Hertmans (gt), Jeroen Van Herzeele (ts), Salvatore La Rocca (b), Jan De Haas (drs). Enregistré en public le 13 août 1995 au "Gaume Jazz Festival" de Rossignol. Production : Peter Hertmans et Jeroen Van Herzeele.

Ce disque enregistré en public à Rossignol pendant le festival ardennais " Gaume Jazz " de l'été 1995, et paru à l'été 96, n'est certes pas tout neuf mais c'était l'occasion de le redécouvrir, le groupe venant de donner en cette fin d'année 97 une série de concerts intitulés «Ode for Joe» au Travers à Bruxelles. Joe, c'est Joe Henderson , mais pas celui du récent Porgy and Bess, celui des années 60 quand le son chaud de son ténor rappelait encore les volutes de Coltrane sur les albums historiques enregistrés avec McCoy Tyner et Elvin Jones pour Blue Note : In and Out, Inner Urge ou Contemplation. La relecture de ces classiques s'écoute avec de plus en plus d'intérêt au fur et à mesure que l'on pénètre les nouveaux arrangements jusqu'à ce que la magie opère tout à fait. Alors, on oublie tout et on recommence quand on s'est rendu compte qu'il s'agit d'une véritable appropriation des thèmes par deux musiciens parmi les plus prometteurs de la scène belge. Le sax de Van Herzeele, puissant dans Power To The People sait se faire caressant sur Search For Peace et la guitare de Hertmans, dont le son rappelle parfois les premiers enregistrements de Metheny ou ceux d'Abercrombie, est plus mélodique qu'elle ne l'était dans ses disques antérieurs. Quant aux morceaux plus rapides, ils sont loin d'être en reste, soutenus par une rythmique irréprochable pulsée par Jan De Haas à la batterie et Sal La Rocca à la basse. L'écoute de n'importe quel titre devrait vous en convaincre: ces gars-là ne font pas dans la copie mais dans la filiation. Agréable pochette, notes intéressantes, production claire: Ode for Joe est un bel objet recommandable, témoin du temps qui passe et de la pérennité du jazz qui transmet sa force tranquille d'une génération à l'autre.



Rudy de Sutter - Musicus Mobilis Rudy de Sutter : Musicus Mobilis
[JAZZ HALO], 1997


1) Pink Seahorse - 2) Island Of Tenderness - 3) Marguerite - 4) Feet Of Quick Lime - 5) Blue, Yellow & Red - 6) Gymnopedie 1 (Erik Satie / R. de Sutter) - 7) 2 in 1 - 8) PM (Chick Corea / R. de Sutter) - 9) The Perfect Piece - 10) Bill's Hit Tune (Bill Evans / R. de Sutter) - 11) Greenland Story - 12) Pavilion Near The Forest - 13) The Poet And Donkey - 14) Imagine, In Diesen Heil'gen Hallen, Ode To Joy (John Lennon, W. A. Mozart, L. van Beethoven / R. de Sutter). Sauf indications, toutes les compositions sont de Rudy de Sutter.

Rudy de Sutter (piano acoustique, voix). Enregistré le 5 juin 1997 à Sint-Joris-Weert par Danny Willemyns.

Rudy de Sutter, que l'on connaissait déjà avec l'album Acoustic Dialogues enregistré en duo avec le guitariste Gilbert Isbin, vient de sortir son nouveau compact, soit près de 72 minutes de musique interprétée au piano acoustique. Venu du classique, de Sutter reste assez proche de ses origines en délivrant un discours qui emprunte à la musique improvisée, comme la conçoivent parfois Keith Jarrett ou Chick Corea dans leurs pages en solo les plus méditatives, et davantage encore à la musique européenne. En plus de ses dix compositions personnelles sont ainsi présentées des relectures de Bill Evans, de Chick Corea, et d'Erik Satie ainsi qu'un très beau morceau inspiré par des thèmes de Mozart, de Beethoven et par la chanson Imagine de John Lennon. Evidemment, l'ensemble ne procède pas, sinon incidemment, du jazz proprement dit. Les cadences n'ont rien à voir avec une quelconque pulsation et la fluidité des phrases est parfois exacerbée pour faire naître la rêverie, qui est encore renforcée par l'usage de la voix planant sur cette belle composition nommée Marguerite. Ce vagabondage musical, dont le moindre attrait n'est pas la retenue naturelle, est bien une oeuvre personnelle dont la richesse s'accroît de tout ce qu'elle emprunte. Et de Sutter ne se plie à aucune obligation, à aucun style, à aucun caprice sinon celui de son imagination fertile souvent tendre, parfois mélancolique, mais aussi suffisamment curieuse pour inciter le pianiste à explorer de nouvelles saveurs. Ainsi, quelques morceaux comme Blue, Yellow & Red, The perfect Piece ou Greenland Story sont nettement plus contemporains dans leur essence et sont la preuve que de Sutter s'intéresse à beaucoup plus de choses qu'une écoute superficielle pourrait le laisser supposer. Production claire, son parfait, le compact est doté, comme d'habitude chez Jazz Halo, d'une pochette représentant une peinture moderne que l'on imagine associée à la musique, en l'occurrence l'Intériorité Passionnée de Léopold Liou. Un beau disque, raffiné et agréable, par un musicien à l'humeur changeante qui n'aurait pu mieux choisir le titre de son oeuvre : Musicus Mobilis !



Chris Joris Experience : Live The Chris Joris Experience : Live At The Jazz-Middelheim Festival & Stockholm 1997
[DE WERF], 1997


1) Side Walk (Chris Joris) - 2) Bihogo (Chris Joris) - 3) The Miners' Tale (Chris Joris) - 4) Mother's Promise (Chris Joris) - 5) Folksong N°2 (Chris Mentens) - 6) Lukamba (Chris Joris).

Chris Joris (cymbals & djembé, likembé, berimbau, flute, percussion), Jeroen Van Herzeele (ts, ss), Sam Versweyveld (tp, bugle), Ernst Vranckx (p), Chris Mentens (b) + Guests : Ben Ngabo (voc, ngoma's), N'Fally Kouyaté (kora). Enregistré en public au Festival Jazz Middelheim à Anvers, le 15 août 1997, sauf 1 enregistré en public au Fassching Club de Stockholm, le 20 février 1997.

Bien qu'également pianiste, Chris Joris est plus connu pour l'intérêt qu'il porte aux percussions exotiques. Ici, il est crédité, entre autres instruments percussifs, au djembé - un tambour guinéen en forme de gobelet recouvert d'une peau d'animal - et au berimbau - un archet muni d'une calebasse pour amplifier et moduler le son et d'une seule corde que l'on frappe avec un bâton en agitant un hochet en osier. Le côté africain est encore accentué par la présence du chanteur ruandais Ben Ngabo et du Guinéen N'Fally Kouyaté dont la kora cristalline apporte un élément de fraîcheur même dans les moments les plus torrides (The Miner's Tale). Mais ce disque n'est pas qu'un autre album de world music. Le jazz est là, marié aux formes ethniques, et les longues compositions, dont quatre sont dues au leader, laissent la place nécessaire à de belles improvisations sur les instruments traditionnels. Jeroen Van Herzeele d'abord, dont la sonorité ample et spacieuse au ténor convient très bien à ce genre de musique, et dont le très beau solo de soprano sur fonds de percussions africaines et de kora dans Folksong N°2 est tout à fait réjouissant. Le piano d'Ernst Vranckx ensuite, bien mis en valeur dans le morceau Side Walk enregistré dans un club de Stockholm. Plus que le rythme, qui constitue souvent l'élément primordial dans les oeuvres multiculturelles où des musiciens africains sont impliqués, c'est davantage la poésie et le folklore du continent noir qui sont visités ici. Chris Joris, qui vient de recevoir le prix Django D'Or 1998, préfère le chant des griots ou les bruissements de la savane aux secousses des bassistes électriques qui enflamment les nuits de Dakar et, comme il croit vraiment à ce qu'il fait, sa musique, loin des collages, devient une synthèse. Quelque part, il remonte aux sources de l'art afro-américain et l'on ne peut alors s'empêcher de penser à Colin Walcott, à Nana vasconcellos et surtout au grand Don Cherry, amoureux de tous les brassages. On trouve sur ce compact un titre nommé Bihogo qui signifie, en ruandais, la couleur brune. Et c'est vrai que tout est brun sur cet album : des photos de la pochette au logo du groupe, du bois du djembé aux terres ocres sur lesquelles sa musique nous transporte. Ecoutez la note brune : quand elle est jouée avec coeur, elle montre autant de nuances que la bleue.



Ivan Paduart - Clair Obscur Ivan Paduart : Clair Obscur
[IGLOO], 1985


1) Phantom Of The Bopera - 2) Up On The Air - 3) Cat's Paws - 4) Days Gone By - 5) Rainwaltz - 6) Lullabye - 7) Evannessence - 8) And Now There's You.

Ivan Paduart (p), Nic Thys (b), Hans Van Oosterhout (dr). Enregistré au Jet Studio à Bruxelles, Belgique, le 23 janvier 1997.

Avec son jeu imprégné de romantisme qui s'inscrit naturellement dans la lignée de Bill Evans et, plus proche de nous, d'un Enrico Pierranunzi, le fait que le pianiste Ivan Paduart ait dédié entièrement son nouveau compact à Fred Hersch ne surprend qu'à moitié. Auteur lui-même d'un très bel hommage à Bill Evans (Evanessence : A Tribute To Bill Evans) et largement influencé par l'école classique européenne, le pianiste Fred Hertsch a parsemé ses oeuvres de compositions attachantes par leur douceur autant que par la qualité de leur harmonisation. Paduart n'avait dès lors que l'embarras du choix pour puiser dans un riche répertoire de thèmes qui iraient comme un gant à sa sensibilité naturelle. Un tel projet ne saurait que difficilement être révolutionnaire mais Paduart a su s'investir suffisamment pour adjoindre au reflet saisi chez son inspirateur quelque chose de personnel. Clair Obscur porte bien son nom tant la musique offerte, pourtant sophistiquée, dégage une atmosphère poétique faite d'ombre et de lumière que tente de suggérer tant bien que mal la photo crépusculaire de la pochette. Fred Hertsch a parsemé sa discographie déjà abondante de multiples hommages à ceux qui l'ont inspiré, d'Evans à Thelonious Monk. A l'âge de 44 ans, voilà déjà qu'un musicien de 10 années son cadet lui rend hommage à son tour. Et comme ce dernier a lui aussi du talent, on s'amusera à trouver dans sa relecture autant de similarités avec l'original que de différences.



HLM 1998 New Edition Houben/Loos/Maurane : HLM 1998 New Edition
[A RECORDS], 1997


1) Enfance (Steve Houben) - 2) Potion Magique (Charles Loos) - 3) Overloos (Maurane) - 4) Peccadille (Charles Loos) - 5) Incantation Pour Les Etoiles (Maurane) - 6) Morceau En Forme De Nougarose (Maurane) - 7) Savapapapa (Maurane) - 8) Les Chevilles de Valery (Charles Loos).

Maurane (acoustic guitar, vocals), Steve Houben (fl, as, ss), Charles Loos (acoustic & electric piano, keyboards). Enregistré au Daylight / Igloo Studio, Belgique, en novembre 1985. Remixé et remasterisé en avril 1998.

Pour l'anniversaire de ses vingt ans, le label belge Igloo ressort dans une version remixée et remasterisée l'un de ses premiers compacts datant de 1985. Avant d'enregistrer cet album à l'âge de 25 ans, la chanteuse Maurane faisait partie de l'écurie Saravah, l'une des plus belles aventures qui soit arrivée à la chanson française. Plus tard, elle creusera sa route dans la variété avec le succès que l'on sait. Entre ces deux époques, elle a eu la bonne idée de s'associer au saxophoniste Steve Houben et au pianiste Charles Loos pour ce disque étonnant de jazz intimiste. Entre anche et clavier, sa voix s'envole sur des improvisations en fragile équilibre comme un instrument à part entière et l'on se dit que, ma foi, les mots sont parfois bien superflus quand il s'agit de faire naître des images dans la tête des gens. Le son de l'album, ample et magnifique, est à mille lieues de celui de l'édition précédente. Et puis, il y a une cerise sur le gâteau : un inédit intitulé Les Chevilles de Valery, enregistré jadis par Houben et Loos sur un 33 tours absolument introuvable nommé Comptines (paru sur le label Hasard si ma mémoire ne me fait pas défaut). Tant qu'à faire, puisque la durée totale de HLM ne dépasse guère les 41 minutes, j'aurais bien aimé avoir encore quelques cerises en plus. C'est là mon premier regret ! Le second étant que Maurane n'aie pas continué dans cette voie au moins en alternance avec la chansonnette.



Aka Moon : Live At Vooruit Aka Moon : Live At Vooruit
[CARBON 7], 1997


1) Sa (Fabrizio Cassol) - 2) Yaral Sadom (Fabrizio Cassol) - 3) Téélen Part 1 (Stéphane Galland) - 4) Téélen Part 2 ' The River Blue ' (Fabrizio Cassol) - 5) Jubo Part 1 (Michel Hatzigeorgiou) - 6) Jubo Part 2 (Doudou N'Diaye Rose) - 7) Jubo Part 3 (Fabrizio Cassol).

Fabrizio Cassol (as), Michel Hatzigeorgiou (b, vocal), Stéphane Galland (dr), Doudou N'Diaye Rose (dr) & Guest Drummers From Senegal. Enregistré en public au Vooruit à Ghent, Belgique, le 9 mars 1997, par Jarek Frankowski.

Aka Moon, j'aime bien ! Son leader charismatique Fabrizio Cassol croit en ce qu'il joue et il charge sa musique d'un message qui, pour n'être pas toujours évident, a au moins le mérite d'exister. Il me rappelle Coltrane, Sun Râ ou Pharoah Sanders pendant ces années de feu quand le jazz véhiculait une puissance explosive capable d'ébranler ses propres structures. Dans sa quête déjà longue, l'expérience de fusion avec des musiciens indiens sur Akasha m'avait apparu comme une réussite exemplaire. Retour à l'Afrique cette fois, avec le groupe de percussionnistes sénégalais menés par Doudou N'Diaye Rose (qui doit commencer à avoir l'habitude des jazzmen depuis sa participation à la Fo Deuk Revue de David Murray). La scène du Vooruit devait être impressionnante ce soir là avec les neuf tambours alignés autour du trio magique. Forcément, la rythmique est puissante, hypnotique avec, il faut le souligner, une insertion intelligente de la basse et d'un saxophone allumé par l'énergie que dégage cet équipage générateur de transes séculaires. Les subtilités de la batterie de Stéphane Galland sont évidemment plus difficilement perceptibles face au mur de sons auquel elle est confrontée. Mais voilà ! Manque l'aspect visuel de ce qui devait être avant tout un spectacle unique haut en sons et couleurs (à l'image de la très belle pochette du compact). Si bien qu'à la longue, l'enchaînement de ces rythmes ancestraux lasse un peu. Ce disque fera quand même un excellent souvenir à tous ceux qui se trouvaient au Vooruit ce soir là ou à ceux qui auront eu l'occasion de vivre cette rencontre reprogrammée dans le cadre du dernier festival Jazz A Liège. Sinon, pour les autres, attendez le compact suivant du trio en réécoutant Akasha, Ganesh ou Elohim, pour patienter.



Aka Moon : Elohim Aka Moon : Elohim
[CARBON 7], 1997


1) Ghandji (The Unseizable Water) - 2) Sa N'Diaye / Too Long The The River Deep - 3) Samayaï Kaï - 4) Story Telling's On - 5) Elohim On The Water / For Days On End - 6) The River New - 7) The River Blue. Musique composée par Fabrizio Cassol et arrangée par Aka Moon.

Fabrizio Cassol (as), Michel Hatzigeorgiou (b, voc), Stéphane Galland (d) + Guests : K. Sivaraman (mrudangam), Chander Sardjoe (d), Pierre Vandormael (g), Marc Ducret (gt), Bo Van Der Werf (bs, tala), David Linx (voc), Guillaume Orti (as), Geoffroy De Masure (tb), Kris Defoort (Fender Rhodes), Benoît Delbecq (synth), Eric Legnini (p, synth, Hammond B3). Enregistré au Jet Studio à Bruxelles en avril et en août 1997.

Avant Live At The Vooruit, il y eut Elohim. Et avant Elohim, Ganesh. Contrairement à toutes les apparences, ceci n'est pas la retranscription d'un mythe oublié mais la présentation de la trilogie mi-indienne et mi-africaine entreprise par le groupe Aka Moon. Le compact précédent, intitulé Ganesh, était dédié à la musique indienne et aux percussions du maître Umayalpuram K. Sivaraman. Le suivant, enregistré en direct au Vooruit, laissera la part belle aux tambours du sénégalais Doudou N'Diaye Rose et de ses dix fils. Celui-ci est à la croisée des chemins puisqu'il se divise en deux parties bien distinctes : 18 minutes, en un seul titre, consacrées au Light Ship Tantra, soit à la musique indienne, et 38 minutes réservées à la présentation de six tableaux africains. Si le message reste toujours aussi obscur, la musique a pris de l'assurance et nos grands migrateurs se sont entourés de musiciens de grand talent, invités pour renforcer l'aspect mélodique qui fut souvent, dans le passé, laissé en retrait par rapport aux recherches rythmiques. Ainsi les guitares de Pierre Vandormael et de Marc Ducret, le saxophone baryton de Bo Van Der Werf, le piano d'Eric Legnini et la voix sublime de David Linx, sans oublier le trombone de Geoffroy De Masure, viennent, entre autres, interférer avec la dynamique créative de ce groupe hors norme. Et le résultat est au moins à la hauteur de tous les espoirs : musique vivante, multiculturelle, en prise sur son époque ; musique efficace, dorénavant plus concise dont le rythme est le roi et la mélodie son prince ; musique enfin pour les héritiers d'un monde turbulent dont Coltrane, Pharoah Sanders et Don Cherry sont les ancêtres bienveillants, objets d'un culte à la dévotion exemplaire. Mais à la différence de ses aînés, alors que Coltrane se laissait emporter sur la chevelure emmêlée de la créature que chaque soir il faisait naître, Fabrizzio Cassol a l'air de savoir où il va. Il n'avance ni vers une déstructuration de son univers ni vers son éclatement. Au contraire, tout se resserre et devient plus dense, plus précis, plus ramassé. Aka Moon est sur le chemin de la contraction qui ramène à la singularité originelle, native, primitive, essentielle, primordiale. C'est l'unification des lois de la musique. Un Big Bang à l'envers. Et si la lune pygmée était un trou noir ?



Greetings From Mercury Jeroen Van Herzeele : Greetings From Mercury
[CARBON 7], 1998


1) India (Van Herzeele) - 2) Pondi Cherry (Van Herzeele) - 3) Freetings from Mercury (Van Herzeele) - 4) Shake the molecules (Van Herzeele) - 5) Selim (Miles Davis) - 6) Slow Trotter (Van Herzeele) - 7) Hardcore (Van Herzeele).

Jeroen Van Herzeele (ts), Peter Hertmans (el gt), Otti Van Der Werf (b), Stephane Galland (dr), Steven Segers (rap). Enregistré au Jet Studio à Bruxelles en février et mars 1998 par Michel Andina.

Jeroen Van Herzeele et son complice Peter Hertmans reviennent chez Carbon 7 qui héberge aussi Aka Moon. Dès lors, la surprise est moins grande quand, à l'écoute du premier titre (appelé India, est-ce vraiment un hasard ?) et après l'introduction aux effets climatiques proches de l'ambient music, le saxophone déclenche la mémoire de Fabrizio Cassol et de son trio mythique. Et la frappe caractéristique de Stéphane Galland, qui tient aussi les baguettes chez Aka Moon, renforce encore la conviction que l'on s'est bien introduit dans l'univers rythmique d'un des groupes les plus particuliers de la scène belge. Mais pas de panique : cet univers là est assez vaste pour que l'on puisse encore tenter d'y trouver des mondes à défricher. Ainsi, sur le second morceau, on découvre, avec les vocaux rap de Steven Segers, des connivences avec les musiques branchées d'aujourd'hui. Inutile toutefois de penser à suivre le flot continu de paroles dont le débit est tellement rapide qu'il ne laisse aucune chance de cerner le sujet. A l'instar de Shake The Molecules et de Hardcore, l'amateur de jazz standard ne s'y retrouvera pas tout de suite et pourtant, le jazz est bien là : il vit entre les plis, nourri par le beat implacable de Galland. Et puis, ce disque recèle deux perles. La première est le titre éponyme du compact où l'on renoue avec une structure plus classique et sur laquelle on se réjouira d'une très bonne intervention de Peter Hertmans à la guitare et d'une autre au saxophone par un Van Herzeele paradoxalement plus libre, plus détendu, et finalement plus proche de ce qu'on se rappelle de lui. La seconde est Slow Trotter, réellement funky, avec plein d'effets spéciaux et un solo de basse électrique jouée en slapping à la Stanley Clarke par le jeune Otti Van Der Werf. Et nous voilà avec une nouvelle mouvance du jazz par chez nous. Difficile de donner une appréciation quelconque sur ce genre d'initiative qu'on adorera ou qu'on détestera en fonction de l'intérêt qu'on porte à l'évolution des musiques actuelles.



Brussels Jazz Orchestra Live The Brussels Jazz Orchestra Live : Radio 3
[RADIO 3], 1997


1) Nuées d'Orage - 2) Hortensia (Erwin Vann) - 3) Louis Armstrong Suite (Bert Joris) - 4) Manna Hatta (Frank Vaganée) - 5) Mr. Dodo (Bert Joris).

Andy Haderer (tp), Laurent Blondiau (tp), Michel Paré (tp), Gino Latucca (tp), Marc Godefroid (tb), Lode Mertens (tb), Jan De Backer (tb), Laurent Hendrick (tb), Frank Vaganée (as, ss, leader), Fabrice Alleman (as, ss, cl), Kurt Van Herck (ts, ss), Bart Defoort (ts), Bo Vanderwerf (bs, b cl), Christoph Erbstösser (p), Nic Thys (b), Dré Pallemaerts (dr). Enregistré en direct par Lieven Muësen et Jo Tavernier au Centre Culturel De Spil à Roulers (Belgique), le 18 mai 1997. Produit par Johan Vandenbossche.

Un grand orchestre de jazz de 16 musiciens à notre époque, caractérisée par l'hyper-individualisme et la raréfaction des ressources, apparaît toujours comme un anachronisme. Pour l'amateur, par contre, c'est un événement festif, l'occasion d'entendre des musiciens, bien connus pour leurs oeuvres personnelles avec leurs combos respectifs, dans un contexte contraignant imposé par le travail collectif et la nécessité de l'écriture. Pour le musicien de jazz, c'est davantage le challenge de participer à l'élaboration d'un travail rigoureusement organisé allant de pair avec l'acquisition d'une discipline musicale irremplaçable. Le Band de Frank Vaganée, né en 1993 des répétitions ouvertes qui se tenaient chaque mardi au Sounds à Bruxelles, est de facture classique avec trois sections instrumentales (trompettes, trombones et anches) et un trio rythmique. Après s'être fait les dents sur des thèmes de Bob Brookmeyer et de Thad Jones, l'orchestre s'est mis à jouer les suites que ses compositeurs les plus talentueux avaient fini par lui concocter. Cet album en est une sorte d'anthologie. Erwin Vann a ainsi offert au BJO une suite orchestrale de 25 minutes, véritable odyssée en 3 mouvements, qui constitue la pièce de résistance du compact. Introduite par un piano solitaire, la première partie, après un passage joué à l'unisson, met en évidence les solistes : Bo Vanderwerf au baryton à qui succède l'excellent Bart Defoort et, dans la seconde partie, Frank Vaganée. Dans le troisième mouvement, l'orchestre prend les couleurs des premiers Big Bands de Dollar Brand avec une ambiance sud-africaine sur laquelle vient se greffer la trompette exotique de Michel Paré. Le second compositeur à l'honneur est l'arrangeur Bert Joris, responsable de trois titres, dont on retiendra la Louis Armstrong Suite, qui présente une relecture, en forme de tunnel entre la tradition et la modernité, des célèbres thèmes Struttin' With Some Barbecue, St. James Infirmary et I've Found A New Baby, ainsi que Nuées d'Orage inspiré des fameux nuages de Django Reinhardt. Un grand orchestre est comme un château de cartes, s'il y en a une qui n'est pas à sa place, c'est l'ensemble qui s'écroule. Ce n'est pas le cas ici : non seulement l'édifice tient debout mais il est aussi fort bien construit. Il conviendra seulement de ne pas se laisser rebuter par une pochette qui, sans être hideuse, est plutôt banale : le disque est lui bien enregistré et agrémenté de notes intéressantes et trilingues. Nostalgiques de Duke Ellington et du Kenny Clarke - Francy Bolland Big Band, amateurs du Thad Jones - Mel Lewis Orchestra, voire des titres acoustiques de l'ONJ de Laurent Cugny, cet album est pour vous.



Philip Catherine : Guitar Groove Philip Catherine : Guitar Groove
[DREYFUS JAZZ], 1998


1) Merci Afrique - 2) Sunset Shuffle - 3) Guitar Groove - 4) Good Morning Bill - 5) Hello George - 6) To My Sister - 7) Chinese Lamp - 8) Stardust - 9) Here And Now - 10) Nuances - 11) Simply - 12) For Wayne And Joe - 13) Blue Bells. Toutes les compositions sont de Philip Catherine sauf 8 : Mitchell Parish & Hoagy Carmichael.

Philip Catherine (g), Jim Beard (kb), Alfonso Johnson (elb), Rodney Holmes (d). Enregistré à Avatar Studio, NY, les 23, 24 & 25 mai 1998.

Catherine revient avec un disque qu'il intitule (hommage déguisé ?) comme le meilleur album studio du regretté René Thomas. Hésitant entre la part rythmique et celle plus mélodique de son art, le guitariste décide de ne pas choisir : côté cour, sept titres bâtis sur le groove, enfilés à la suite les uns des autres avec une générosité magnifique et, côté jardin, six thèmes tranquilles tout en nuances dans le style qui assura le succès de ses opus précédents. Un compact qui rappelle le bon vieux temps quand les artistes cherchaient encore à donner une ambiance différente sur chacune des deux faces d'un 33 tours. Mais quel que soit le contexte, Catherine restera toujours Catherine. Même porté par un shuffle brûlant, il ne se départit jamais de sa rigueur dans les arrangements, de sa sonorité chaleureuse générée par un jeu efficace en accords et lignes de basse ni de son lyrisme naturel incomparable, et se situe ainsi à mille lieues de ce que fait par exemple un John Scofield, beaucoup plus incisif et atonal, sur ses propres albums jive. Et avec cette rythmique, qui fut celle de Wayne Shorter pendant une année, Dreyfus a offert au guitariste un costume taillé à la mesure de son monde onirique. Résultat : la séduction opère encore et toujours. Décidément, il y a chez cet homme une sorte de naïveté mêlée de poésie qui fait la différence avec pas mal d'autres surdoués de la six cordes.



Loos - Donni - Aissawas de Rabat Loos - Donni - Aissawas de Rabat : Chou'our Moutabadila
[IGLOO], 1997


1) Fileli (Traditionnel, arr : C. Loos) - 2) Fantaisie Sur Des Rythmes Soussi (C. Loos) - 3) Du Tac Au Tac (C. Loos) - 4) Loftia (Traditionnel, arr : C. Loos) - 5) Dramamine (C. Loos) - 6) Idriss (Traditionnel, arr : C. Loos).

Charles Loos (p), André Donni (cl, sax), + Les Aissawas de Rabat. Enregistré en direct au Théâtre National Mohammed V le 3 avril 1997 et dans les studios de la Radio Télévision Marocaine les 4 et 5 avril 1997.

Au sud d'Er-Rachidia et à une trentaine de kilomètres du plus grand désert de sable marocain, s'étend une oasis de 400.000 palmiers-dattiers : le Tafilalet, berceau de la dynastie alaouite. C'est de là que viennent les rythmes Aissawa, l'expression musicale d'un peuple qui connut son heure de gloire vers le 13ème siècle quand Sijilmassa prospérait sur la route des caravanes. Sept siècles plus tard, des échanges culturels plus ou moins officiels conduisent à la rencontre de deux mondes à priori incompatibles : le jazz européen représenté par le pianiste Charles Loos et le saxophoniste et clarinettiste André Donni d'une part et les mélopées du Tafilalet interprétées par le groupe marocain Aissawas d'autre part. Le résultat est assez étonnant et la fusion très profonde, sans aucune volonté, de part et d'autre, de détournement. Du Tac Au Tac par exemple commence comme un morceau de jazz dans la manière classique européenne propre à Charles Loos que vient ensuite tout naturellement souligner tablas, tahrijas, et autre bandirs qui respectent la fraîcheur de la mélodie encore amplifiée par la clarinette de Donni. Evidemment, des titres comme Fileli et Idriss, qui font la part belle au chant traditionnel, sont beaucoup plus proches des mélopées que l'on peut entendre à Erfoud en période de Ramadan mais le piano est omniprésent ainsi que la clarinette dont le dialogue avec la ghaita (au début de Idriss) est proprement étonnant. Et Loos improvise, apparemment charmé par ces ondulations rythmiques où il s'enfonce comme dans des vagues de sable. Loftia et Fantaisie Sur Des Rythmes Soussi sont encore des réussites majeures de ce compact qui invite à l'écoute d'une autre culture que seuls les esprits médiocres refuseront d'entendre. Une chose est sûre : le courant est passé et chacun sort de cette expérience plus riche qu'il n'y est entré. Chou'our Moutabadila signifie en arabe «sentiment réciproque» : à cette rencontre, il n'était pas possible de trouver meilleur titre !



Erik Vermeulen Icarus Consort Erik Vermeulen Icarus Consort - Into Pieces
[IGLOO], 1997


1) Intro - 2) Perfect Chords (Erik Vermeulen) - 3) Ra - 4) Rythmes Suspects - 5) Parfait d'Amour - 6) A Little Worldmusic - 7) Slower - 8) Impro And Outro - 9) Still (Erik Vermeulen) - 10) Bilingue - 11) Aquarius Thing - 12) Conclusion. Sauf indication, toutes les compositions sont collectives.

Pierre Bernard (fl), Erwin Vann (ts), Erik Vermeulen (p), Nicolas Thys (b), Stéphane Galland (d). Enregistré en mars 1997 au Studio Caraïbes, Belgique, par Daniel Léon.

Erik Vermeulen est un pianiste plutôt introspectif évoluant dans les milieux du jazz post bop, tendance Coltrane, et dont on se rappellera les très belles interventions sur les albums Food For Free de Ben Sluijs et Moving de Bart Defoort. C'est donc avec intérêt que l'on attendait cette oeuvre éditée sous son nom. Surprise ! La musique délivrée ici fait appel à une sensibilité libertaire exprimée au travers d'une douzaine de pièces bâties essentiellement sur des climats et sur des improvisations successives des cinq musiciens. Ces derniers ne forment pas vraiment un quintette mais plutôt un pool permanent de partenaires qui vont se constituer au hasard des plages en duos (5 titres), en trios (2 titres), en quartette (1 titre), ou en quintette (4 titres). Il n'est pas facile d'entrer dans ces improvisations parfois jouées rubato ou qui frôlent le jazz free comme dans Bilingue ou Aquarius Thing. Heureusement, des oasis de fraîcheur viennent aussi détendre l'atmosphère et la flûte du méconnu Pierre Bernard se fait alors languissante (Parfait d'Amour), le piano limpide (Conclusion) et la contrebasse enveloppante (Slower). Quant à Erwin Vann, il est évidemment une pièce maîtresse de ce voyage dans l'inconnu, maîtrisant le son qu'il plie à tous ses caprices. Pas étonnant dans ce contexte que le titre qui accroche immédiatement soit le seul à qui l'on puisse vraiment donner le nom de composition : due à la plume du leader, Still rassure par sa structuration plus classique et démontre, une fois de plus, les grandes possibilités de Vermeulen en matière d'improvisation dans le style où il s'est illustré jusqu'ici : un jazz moderne dont la qualité est équivalente à sa grande rigueur. Ce compact n'est pas destiné à l'auditeur moyen de jazz. Mais il faut laisser aux artistes leur volonté délibérée d'explorer des voies nouvelles qui peuvent être une transition vers la renaissance de quelque chose de plus fort, de plus abouti, de plus intense. Certains les suivront par les chemins de traverses, d'autres attendront qu'ils soient parvenus au but. N'empêche, le courage des uns méritera toujours la reconnaissance des autres.



Gilbert Isbin - Solo Works Gilbert Isbin - Solo Works
[JAZZ HALO], 1994 - 1995


1) Speak High - 2) Nuances - 3) Hioe - 4) Joy - 5) Signals - 6) Heartsong - 7) Ogle - 8) Toeka - 9) Vertical Smile - 10) Ballad - 11) Clue - 12) Glance - 13) Ta. Toutes les compositions sont de Gilbert Isbin.

Gilbert Isbin (guitare classique). Enregistré le 10 décembre 1994 et le 14 janvier 1995 par Jos Demol.

Etrange musique qu'on ne saurait rattacher à un courant quelconque, ce qui est toujours difficile pour un critique. Quelques phrases rappellent parfois le guitariste Ralph Towner mais c'est très fugace. Finalement, c'est peut-être plus vers des pianistes comme Marilyn Crispell ou alors, pour le côté percussif, chez Cecil Taylor qu'il faut aller chercher. Faisant un usage fréquent d'accordages ouverts dont il est sans doute le seul à connaître les secrets, Isbin distille des sons étranges où cordes frappées, bruits des doigts glissés sur les cordes, polyrythmes et accords savants se mélangent dans des compositions personnelles qui doivent autant à la musique contemporaine qu'au free jazz, à l'improvisation qu'à l'écriture. Le son est évidemment particulièrement important dans cette alchimie : Isbin joue sur une guitare espagnole de marque Cuenca, non amplifiée et sans plectre, faisant usage de tous ses doigts pour des effets très spéciaux. Introspective, on imagine l'oeuvre conçue et enregistrée d'une seule traite dans une pièce sombre et fermée comme un isoloir, peut-être une simple chambre. Et pourtant, de ces musiques atonales d'un autre monde, naît un certain lyrisme, une ambiance bizarre impossible à révéler par l'écriture. Quelque chose qui vient d'ailleurs, un objet sonore non identifié, une musique hantée, et minimaliste selon l'approche d'un Paul Bley, détournée au profit d'un climat d'où l'absurde n'est pas absent. La production est soignée et la pochette, qui reproduit un très beau dessin de Jan Pieter Cornelis, prévient l'auditeur qu'il est aux portes d'un univers qui n'est pas le sien : lequel des deux artistes a bien pu influencer l'autre en premier ? Finalement, il vous faudra écouter ce compact pour vous en faire une idée précise parce que je ne saurais vous en dire plus. Ici plus qu'ailleurs, comme l'écrivait Léon-Paul Fargue, la musique dit des mots de lumière pour lesquels sont faits tous les autres, qui les coiffent de leurs feuilles sombres.



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