10 compacts de jazz visionnaire


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10 CDs de jazz qui sont des oeuvres de passeur. Ils n'appartiennent pas tous au genre que l'on appelle parfois Avant-Garde, mais ils ont en commun d'avoir contribué d'une manière ou d'une autre à ouvrir les voies de la modernité, à faire en sorte, après la première révolution Be-bop, que le jazz ne se répète pas indéfiniment.



"Le mérite de Coleman a été d'aborder une sorte de jazz
qui est pratiquement sans accords et souvent atonal.
De plus, sa musique rejette les limitations formelles de la barre de mesure....
Pour beaucoup de musiciens, pareille liberté est terrifiante."


LeRoi Jones in Blues People (Le Peuple Du Blues), 1963



  1. Miles Davis : Birth Of The Cool (Capitol), 1949 - 1950. Miles Davis et Lee Konitz : deux solistes extraordinaires dans des écrins concoctés par des arrangeurs géniaux, Gil Evans, Gerry Mulligan et John Lewis. La naissance de l'art unique de Miles et d'un style, nommé Jazz Cool, qui continue aujourd'hui d'étendre ses branches partout. A noter une nouvelle édition en compact intitulée The Complete Birth Of The Cool qui ajoute aux titres en studio un concert rare du nonet enregistré au Royal Roost de New York en 1948. La qualité sonore de ces 13 morceaux supplémentaires est médiocre mais leur interprétation, elle, est en tout point remarquable. (Cool, West Coast & Third Stream)

  2. Ornette Coleman : The Shape Of Jazz To Come (Atlantic), 1959. En 1959, tout en démontrant ses qualités de compositeur sur Lonely Woman, Ornette Coleman, en compagnie de Don Cherry, Charlie Haden et Billy Higgins, ouvrait toutes grandes les portes de la liberté à un jazz qui n'allait pas tarder à en profiter. Une année auparavant, en compagnie de Don Cherry et de Billy Higgins, Coleman avait déjà choqué le monde du jazz, perturbé par son idiosyncrasie, avec un premier album intitulé Something Else!!!! (Contemporary/OJC). Sans être aussi radical que sur The Shape Of Jazz To Come, le saxophoniste y affiche déjà avec assurance son désir d’échapper aux accords même si le piano de Walter Norris ne lui facilite pas la tâche. Coleman s’en débarrassera plus tard mais, à cause justement de cet encrage pianistique, cet album s’avère être un point de départ plus accessible pour les néophytes souhaitant pénétrer l’esprit libre d’Ornette Coleman. Et pour ceux qui souhaitent encore approfondir le style du saxophoniste, on recommande l'écoute du duo Ornette Coleman + Joachim Kühn (Colors Live From Leipzig, Harmolodic, 1996) : deux lyrismes illuminés par l'intelligence et l'ouverture réciproques dans un disque sans leader, enregistré sans filet à l'Opéra de Leipzig.

  3. John Coltrane : My Favorite Things (Atlantic), 1960. Après Giant Steps, cet album marque un tournant radical dans l'oeuvre de Coltrane avec la mise en place de son fabuleux quartette composé de McCoy Tyner au piano et d'Elvin Jones à la batterie (Jimmy Garrison succédera plus tard à Steve Davis qui est le contrebassiste de cette session). Les longues mélopées se font envoûtantes, hypnotiques, et l'on sait désormais qu'aucun retour en arrière ne sera possible. C'est aussi l'occasion d'entendre les premières interprétations de Coltrane au saxophone soprano dont il se sert majestueusement sur ce superbe morceau, extrait de la Mélodie Du Bonheur, qui deviendra sa signature au fil des ans : My Favorite Things. Je vous en recommande aussi la sublime version de 17 minutes, enregistrée en direct à Newport le 7 juillet 1963 avec Tyner, Garrison et Roy Haynes (drs), qui figure sur le compact Newport 63 édité chez GRP - Impulse. (John Coltrane)

    "My Favorite Things fut un tournant essentiel, historique.
    Ou plutôt un passage, comme aurait dit Cocteau.
    Trane, cet après-midi-là, traversa le miroir."


    Frank Ténot in Je voulais en savoir davantage, 1997

  4. Oliver Nelson : The Blues And The Abstract Truth (Impulse), 1961. Une expérience réussie pour étendre le blues classique en 12 mesures et la structure de "I've Got Rhythm" en 32 mesures à l'aide de nouveaux motifs thématiques et d'idées mélodiques. Les rythmes se compliquent, les temps s'allongent, la composition prime sur la spontanéité mais, de façon extraordinaire, l'esprit du blues est toujours là. Peut-être à cause du talent des musiciens qui entourent Nelson (ss, ts) : Eric Dolphy (sa, fl), Freddie Hubbard (tp), George Barrow (bs), Bill Evans (p), Paul Chambers (b) et Roy Haynes (drs). Avec le superbe Stolen Moments en ouverture où, entre les solos de Dolphy et d'Evans, le leader en intercale un autre au saxophone que l'on imagine, probablement avec raison, entièrement mémorisé.

  5. George Russell Sextet : Ezz-thetics (Riverside - OJCCD), 1961. Eric Dolphy, sur des arrangements de Russell, transforme le 'Round Midnight de Monk en une extraordinaire bande-son d'un film noir imaginaire. Entre écriture et improvisation, l'orchestre de George Russell invente le langage du futur.

  6. Eric Dolphy : Out To Lunch (Blue Note), 1964. L'album le plus moderne du label Blue Note enregistré par un musicien en avance sur son temps. Une intense sensation de liberté sublimée par la présence de Bobby Hutcherson, Freddie Hubbard et l'extrordinaire jeu de batterie de Tony Williams.

  7. Roland Kirk : Rip, Rig And Panic / Now Please Don't You Cry, Beautiful Edith (Emarcy), 1965 & 1967. Inclassable, indépendant, profondément original, ce grand souffleur a passé sa vie a creuser un tunnel souterrain entre la tradition et la modernité.

  8. Miles Davis : Quintet 1965 - 1968 (Columbia - Coffret 6 CD). Après l'expérience avec John Coltrane, Miles, désemparé, prend son temps pour constituer son second grand quintette finalement stabilisé autour de Wayne Shorter (ts), Herbie Hancock (p), Ron Carter (b) et Tony Williams (drs). Ce luxueux coffret rassemble en 6 compacts l'intégralité des enregistrements studios réalisés entre le 20 janvier 1965 et le 21 juin 1968, à savoir les albums E.S.P., Miles Smiles, Sorcerer, Nefertiti, Miles In The Sky, la moitié de Filles de Kilimanjaro ainsi que divers titres publiés tardivement sur les compilations Directions, Water Babies, The Columbia Years 1955 - 1985 et Circle In The Round, soit, en tout, 56 morceaux dont 10 prises alternatives et 3 inédits. Jamais la musique de Miles n'était allée aussi loin. Jamais des musiciens, par l'implication totale de leurs connaissances et de leur personnalité associée à un amour sans limite pour leur musique, n'avaient créé ensemble un tel espace sonore qui constitue sans doute l'évolution la plus singulière de l'histoire du jazz. On ne peut s'empêcher de regretter qu'après s'être aventurés jusque là, ces hommes aient soudain préféré quitter le fleuve qui les portait et remonter, chacun de leur côté, des affluents riches en pierres précieuses révélées par les éclairs des orages électriques. Un autre regret : du LP au compact, les superbes photographies avaient déjà perdu beaucoup de leur impact, elles sont ici réduites au format d'un timbre poste. On y gagne par contre un livret de 115 pages fourmillant de détails et analysant les titres un par un afin de nous aider à pénétrer plus profondément la démarche de ce qui fut à la fois une renaissance et une véritable oeuvre créatrice.

  9. Gato Barbieri : The Third World (Jazz!), 1969. L'envolée majestueuse d'un saxophone au-dessus des rythmes latins jusqu'à sa lente mutation en une tornade vertigineuse, creuset des âmes du Tiers-Monde d'où surgit le cri des opprimés, le souffle d'un continent.

  10. Don Cherry : Codona 1, 2, & 3 (ECM - 3 CD), 1978 - 1980 - 1982. Au retour du premier festival panafricain de jazz à la fin des années 60, le trompettiste Don Cherry imagine que sa musique sera désormais universelle : il conçoit l'album MU (Charly, 1969) et ouvre ainsi les portes du jazz à la World Music. Les Codona (contraction des premières syllabes des trois artistes), enregistrés une dizaine d'années plus tard avec Collin Walcott (sitar, sanza, tabla) et Nana Vasconcelos (percussions), sont l'expression de cette volonté de rencontrer toutes les ethnies, tous les folklores. De la sanza africaine au sitar indien, de l'art japonais au country-blues, ce brassage multi-culturel est plus que jamais dans l'air du temps.



"Imaginez un cercle entourant chaque temps.
Chacun peut alors jouer ses notes n'importe où à l'intérieur de ce cercle
et cela lui donne l'impression de disposer d'un plus grand espace.
Les notes tombent n'importe où à l'intérieur du cercle
mais le sens original du beat est ressenti de la même façon qu'avant.
Si un membre du groupe perd confiance, quelqu'un recommence à marquer le temps.
La pulsation est en vous."


Charles Mingus in Beneath The Underdog (Moins Qu'un Chien), 1971


"Pour jouer avec Tony Williams, il faut toujours être en alerte,
faire attention à tout ce qu'il fait, ou bien
il vous sème en une seconde et vous êtes hors tempo."


Miles Davis in Miles, L'Autobiographie, 1989


"Avec la musique improvisée, on ne sait jamais ce qui va arriver,
mais la dynamique de ce groupe était incroyable.
On commençait à jouer et on faisait du mieux que l'on pouvait
en espérant que quelque chose allait se passer.
Et ça s'est passé."


McCoy Tyner à propos du John Coltrane's Quartet in Down Beat, 1998



Charlie Haden Liberation Music Orchestra
(Impulse), 1969

Connu pour apporter son soutien à la lutte contre toute dictature, le contrebassiste Charlie Haden (qui fit un séjour dans les prisons portugaises du Président Antonio Salazar) réunit en 1969 les grands noms du free jazz de l'époque pour enregistrer l'un des plus beaux hommages à la liberté des peuples. Gato Barbieri, Dewey Redman, Don Cherry, Mike Mantler, Roswell Rudd, Howard Johnson, Paul Motion, Carla Bley et quelques autres revisitent ensemble des chants républicains de la guerre civile espagnole, l'hymne We Shall Overcome et des compositions de Bley, Ornette Coleman et Haden lui-même. La musique, savamment orchestrée par une Carla Bley qui a en elle le sens des textures, est emportée par une force irrésistible qui la transcende. La beauté naît soudain de ces mélodies latines à l'âpreté si mélancolique et survit jusque dans les poussées collectives, témoignages exacerbés d'une frénésie de liberté. Voici ce qu'en dit Charlie Haden lui-même : la musique de cet album est dédiée à la création d'un monde meilleur ; un monde sans guerre ni crime, sans racisme, sans pauvreté ni exploitation ; un monde où les hommes de tous les gouvernements réalisent l'importance primordiale de la vie et s'efforcent de la protéger plutôt que de la détruire. Espérons en une nouvelle société éclairée et sage au sein de laquelle la pensée créative deviendra la force dominante de l'humanité. Présentée hors sélection, cette réédition en compact est incontournable.


Pharoah Sanders : Karma
(Impulse), 1969

Le saxophoniste ténor Pharoah Sanders, que Coltrane prit sous son aile au cours des trois dernières années de sa vie, est un homme étrange. Après quelques disques légendaires gravés entre 1969 et 1971 pour le label Impulse! qui contribuèrent à imposer au monde le jazz libre, sa personnalité s'est progressivement diluée dans une musique de facture plus classique, parfois convenue, et qui n'en finit pas de déconcerter son public lassé d'espérer le retour de ses antiques et flamboyantes splendeurs. Difficile d'être et d'avoir été aussi intensément ! Difficile aussi d'oublier ces solos indomptés ponctuant soudain de longues ascensions mystiques, ces instants de calme et de spiritualité intériorisée immanquablement résolus en cris émotionnels et libérateurs. Pour ces moments de pur bonheur qui vont de Jewels Of Thought (1969) à Elevation (1973), Pharoah Sanders restera à jamais une légende. Et parmi toutes ses œuvres, Karma, enregistré avec le chanteur yodelisant Leon Thomas, est la plus belle. A cette époque, tout le monde en était persuadé : Le Créateur avait un Master Plan !


Grachan Moncur III : Evolution (Blue Note), 1963
Grachan Moncur III : Some Other Stuff (Blue Note), 1964

Le fils du bassiste Grachan Moncur II a tourné avec Ray Charles au début des années 60 et, en 1962, au sein du jazztet de Benny Golson et Art Farmer. Mais ce tromboniste émérite a soudain vu la lumière quand il a côtoyé le flamboyant saxophoniste Jackie McLean sur One Step Beyond (1963) au titre évocateur (un pas plus loin). C’est avec les même musiciens qu’à la fin de la même année, il enregistrera un chef d’œuvre du jazz avant-gardiste, un album phare de la période de transition de Blue Note qui abandonnait alors le hard bop pour des musique moins convenues. McLean, le vibraphoniste Bobby Hutcherson, le batteur Tony Williams et le contrebassiste Bob Cranshaw sont à bord tandis que Lee Morgan, grand prêtre du hard bop, ajoute sa trompette dans un style ben différent de celui des Sidewinder et autres Procrastinator. Quand à Moncur, s’il prend quelques solos bien trempés au trombone, c’est surtout comme compositeur qu’il révèle un talent insoupçonné. Ses quatre compositions ont des textures revolutionnaires, portées par les accords étranges de Hutcherson. Loin d’être inaccessible, cette musique modale suggère au contraire une foule de nouvelles émotions comme l’extraordinaire titre éponyme avec son ambiance mystérieuse et quasi fantasmagorique. Les arrangements de cuivres sont superbes et que dire du jeu explosif du jeune Williams, alors âgé de 17 ans, qui assimile avec une incroyable aisance la vision du leader. Huit mois plus tard, Moncur fera une seconde session pour Blue Note qui sera éditée sous le nom de Some Other Stuff. Tout aussi réussie que la première, elle met cette fois en évidence des solistes comme Wayne Shorter et Herbie Hancock tandis que Williams, toujours derrière les fûts, s’y paie un immense solo d’anthologie sur un Nomadic au système métrique éclaté pourtant entièrement crédité à Moncur.


Sam Rivers : Fuchsia Swing Song
(Blue Note), 1964

Après avoir reçu une formation académique, le saxophoniste Sam Rivers aborda très tôt le jazz libre mais dans une perspective différente de celle d’Ornette Coleman. Sa vision est celle d’un homme rigoureux, conscient de déstructurer sa musique tout en gardant le contrôle de sa démarche et, du moins au début, un pont avec le hard-bop. Acoquiné dès 1959 avec un Tony Williams alors âgé de 13 ans, il se met rapidement à explorer les possibilité de l’avant-garde. Après un passage dans le quintet de Miles Davis, il apparaît en 1964 sur le premier disque en leader de Tony Williams (Life Time) ainsi que sur Into Somethin' de l’organiste Larry Young et enregistre dans la foulée son premier opus pour Blue Note intitulé Fuchsia Swing Song. Accompagné par le pianiste Jaki Byard, le bassiste Ron Carter et l’incontournable Tony Williams, Rivers s’inspire de ses racines soul (son père était musicien d’église et jouait dans un quartet de gospel) pour se propulser dans une musique plus libre et plus moderne dans laquelle on retrouve aussi bien l’influence de Coleman Hawkins que celle de John Coltrane ou d'Ornette Coleman. Rivers ne joue ici que du saxophone ténor duquel il tire à certains moments des inflexions lyriques ou hypnotiques et, à d’autres, une sonorité rugueuse et un phrasé volubile et intense. Plus accessible que les opus qui viendront après, Fuchsia Swing Song est le disque idéal pour appréhender l’art de Sam Rivers, ici encore à la croisée des chemins entre son fonds culturel plus classique et son futur musical plus abstrait. Pour la petite histoire, sachez que cet album, devenu au fil du temps légendaire en partie à cause de sa rareté, fut enregistré le 11 décembre 1964 par Rudy Van Gelder dans les studios d’Englewood Cliffs (New Jersey), soit deux jours après l’unique session de A Love Supreme de John Coltrane. Les murs s’en souviennent encore.


Archie Shepp : Four For Trane
(Impulse!), 1964

En août 1964, Archie Shepp est enfin arrivé à ses fins: enregistrer un premier disque en leader pour le prestigieux label Impulse!. Dans les studios d'Englewood Cliffs, Rudy Van Gelder est à la console mais le patron Bob Thiele n'est guère enthousiaste. il a exigé que Shepp ne joue que des reprises de Coltrane mais il sait que Shepp a une réputation de musiciens radical, qu'il n'a pas le bagage technique pour reproduire les harmonies compliquées de Coltrane et que s'il est là aujourd'hui, c'est à cause de l'insistance de Coltrane qui a lui a forcé la main. Mais Shepp s'est préparé à l'avance et il a réuni pour cette session des musiciens de haut vol: Roswell Rudd au trombone qui a travaillé les arrangements avec beaucoup de lucidité, le Danois John Tchicai (New York Contemporary Five) au saxophone alto qu'on n'entend soloter que sur le dernier titre, Alan Shorter, le frère aîné anticonformiste de Wayne Shorter, à la trompette et une rythmique de feu composée du contrebassiste Reggie Workman (Jazz Messengers, John Coltrane) et du batteur Charles Moffett (Ornette Coleman).

Quand l'enregistrement démarre, il apparaît clairement que Shepp a une autre ligne directrice que de tenter de reproduire du Coltrane. Sa musique jaillit spontanément comme celle de Mingus et elle est connectée directement au blues profond dont le saxophoniste est un ardent interprète. Les arrangements de Rudd, en particulier sur Naima, sont d'une étonnante fraîcheur et la rythmique est en apesanteur. Quant à Shepp, il explore le registre medium de son instrument avec une force inouïe, faisant sourdre des sons primaux et naturels qui renvoient aux profonds et sombres mystères d'une Afrique ancestrale. En entendant cette musique, Bob Thiele se détend et appelle Coltrane qui viendra au studio pour écouter les bandes. Sur la célèbre photo de la pochette, prise par Chuck Stewart, on voit Coltrane debout près de l'escalier du studio écoutant les bandes avec application au côté d'un Archie Shepp assis, détendu et apparemment satisfait. Seul le dernier morceau, qui est une composition de Shepp appelée Rufus, déplaît à Bob Thiele. Elle fait référence à un lynchage et paraît à l'écoute plus radicale. Mais elle séduit Coltrane et, sur son conseil, Thiele finira par céder et l'inclure dans le répertoire. Quand le disque sort, son expressivité, son exubérance et son originalité convainquent les amateurs de free jazz qui y voient l'une des œuvres phares du mouvement. En prolongeant l'œuvre de Coltrane, Shepp a gagné son pari, la reconnaissance de ses pairs, ainsi que son ticket d'entrée sur le label orange et noir. Et plus jamais, on ne lui imposera quoi que ce soit à propos de sa musique avant d'entrer dans un studio d'enregistrement.


Sun Ra : The Futuristic Sounds Of Sun Ra (Savoy), 1961
Réédition CD (Nippon Columbia), 2001 ; (Savoy Jazz), 2003

Il y a toutes sortes de raisons qui expliquent pourquoi l'amateur de jazz n'est que rarement attiré par Sun Ra (qui par ailleurs, si l'on en juge son succès sur internet, fascine quand même un vaste public). D'abord, il y a cet attirail visuel clinquant qui accompagnait le mage sur scène et qui s'étend jusqu'aux pochettes de ses albums dont les dessins font concurrence aux pires posters de films de série Z. Ensuite, il y a ce côté prophète mystificateur qui déclarait être né sur Saturne et qui mettait ses obsessions cosmiques en sons, en paroles et en images. Enfin, il y a cette œuvre musicale insaisissable et cette discographie diffuse et monstrueuse de plus de deux cents disques qui n'arrête pas de gonfler au fur et à mesure que surgissent des inédits et des disques live venant s'intercaler entre les parutions normales. Et pourtant, parmi ces centaines d'heures de musique souvent enregistrée dans des conditions déplorables, s'il y a beaucoup à jeter, il y a aussi quelques chefs d'œuvre qui méritent une écoute attentive car Sun Ra (de son vrai nom Herman Poole Blount né à Birmingham, Alabama, en 1914) était un musicien plein de surprises, un pianiste éclectique, et un pionnier des synthétiseurs, tout en affichant un réel don pour l'arrangement des masses orchestrales. Sa musique peut être répartie en plusieurs périodes chronologiques dont la plus accessible et peut-être la plus intéressante est la première dite "de Chicago" qui s'étend de 1954 à 1961. C'est dans cette ville qu'il constitua son célèbre Arkestra, intégrant des musiciens de premier ordre qui lui resteront fidèles à travers tous ses délires : John Gilmore (sax ténor), Marshall Allen (sax alto et flûte) et Pat Patrick (sax baryton). Les premiers efforts discographiques sont excellents et montrent un big band jouant du jazz mainstream superbement orchestré où percent des percussions envoûtantes et quelques moments plus visionnaires annonçant ce qui viendra ensuite. Les disques les plus intéressants de cette période sont Super-Sonic Jazz (Saturn / Evidence, 1956) et, surtout, Jazz In Silhouette (Saturn / Evidence, 1958) recommandés à tout amateur de jazz orchestral mêlant tradition et modernité.

En 1961, l'Arkestra quitta Chicago et, après un bref détour à Montréal, se relogea à New-York non sans difficulté. Sun Ra entama alors sa deuxième phase musicale avec un disque essentiel qui symbolise son inexorable transition du jazz classique vers une musique free: The Futuristic Sounds Of Sun Ra (1961), le seul de ses albums à avoir été édité sur le label Savoy. On y retrouve encore le bop et les arrangements précis qui caractérisaient la période de Chicago mais ici, l'Arkestra a fondu en perdant quelques uns de ses membres dans le déménagement. Du coup, la musique paraît plus légère tandis que pointent déjà d'autres couleurs qui annoncent de nouvelles directions. Sun Ra y joue exclusivement du piano acoustique de manière fluide et décontractée en donnant l'impression que, dans l'esprit de Duke Ellington, c'est lui qui pousse l'orchestre. Les souffleurs sont en grande forme : John Gilmore joue du saxophone ténor mais aussi de la clarinette basse (écoutez son solo plein de mystère sur l'étrange New Day); Marshall Allen est omniprésent à la flûte; Pat Patrick est fidèle au sax baryton, et le tromboniste Bernard McKinney qui joue aussi de l'euphonium ajoute de riches couleurs harmoniques tout en prenant quelques chorus (What's That?). La section rythmique comprend le bassiste Ronnie Boykins et le batteur Willie Jones en plus de Leah Ananda aux congas. Ce dernier a un rôle essentiel sur certains titres enrichis de tapis percussifs exotiques et ensorcelants (The Beginning, Looking Outward). L'orchestre est complété par le vocaliste Ricky Murray sur China Gate qui évoque déjà les mélopées modales du free jazz.

Enregistré aux studios Medallion de Newark (NJ) en octobre, l'album fut supervisé par l'un des plus grands professionnels du milieu, Tom Wilson (également auteur des notes de pochette) qui deviendra plus tard célèbre pour ses travaux avec Bob Dylan, les Mothers of Invention, et Soft Machine. En dépit de sa qualité sonore et de son originalité musicale, l'album fut distribué au compte goutte et sombra immédiatement dans une oubliette d'où on ne l'extraira qu'en 1993 pour une première réédition en compact. C'est ce disque-ci qu'il faut écouter en priorité avant de partir à la découverte d'une une phase plus abstraite, plus free et plus enfiévrée où l'on pourra, certes, trouver encore quelques opus majeurs d'un autre genre : The Heliocentric Worlds Of Sun Ra (ESP, 1965) , Atlantis (Evidence, 1969), et Space Is The Place (Impulse!, 1972) entre autre. Sun Ra avait coutume de dire que sa mission sur terre était d'amener les gens à aimer de plus hautes formes musicales. Reparti en mai 1993 en zone interstellaire, il doit sourire aujourd'hui en constatant que sa musique, au départ très secrète, continue à séduire de nouveaux adeptes.



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