Cool, West Coast Jazz & Third Stream


L'école nommée Cool, qui s'est concrétisée par la parution des faces du nonet de Miles Davis réunies sous le titre Birth Of The Cool, regroupe des artistes qui se caractérisent par une certaine retenue dans l'interprétation et une prééminence de l'arrangement et de la mélodie sur les rythmes exubérants. Certains considèrent ce style comme une sorte de réaction au be-bop dont le mouvement irréversible emmené par Charlie Parker et Dizzy Gillespie, à la fin des années 40, s'était étendu partout. On peut considérer que la période faste du cool va de 1948 (le nonet de Miles Davis fut enregistré live au Royal Roost les 4 et 18 septembre 1948 - ces faces ont récemment été rééditées avec les titres en studio qui datent de 1949 et 1950 sur l'album Capitol intitulé The Complete Birth Of The Cool) jusque vers 1955, année à partir de laquelle on constata un retour progressif à une musique plus hot nommée hard-bop. En fait, la tendance cool, plus ou moins latente, a toujours existé depuis l'origine du jazz et peut être retrouvée aussi bien chez Bix Beiderbecke (tp, p) que chez Teddy Wilson (p) ou encore chez Lester Young (ts) qui en est le plus évident précurseur.

Par ailleurs, la naissance du jazz cool a coïncidé avec l'apparition en Californie d'un ensemble de musiciens blancs, pour la plupart issus de l'orchestre de Stan Kenton, accordant eux aussi la priorité aux arrangements et que les historiens vont regrouper sous la dénomination commune de West Coast Jazz. Certains rattachent la naissance de ce mouvement West Coast à l'enregistrement en décembre 1947 de Four Brothers (une composition de Jimmy Giuffre) par l'orchestre de Woody Herman avec une section de saxophones réunissant Stan Getz (ts), Zoot Sims (ts), Herbie Steward (sax) et Serge Chaloff (bs). Si ce jazz-là est davantage joué par des musiciens blancs, la raison en est que bon nombre d'artistes blancs de New York ou d'ailleurs, sachant qu'il était à l'époque difficile pour un musicien noir de trouver un emploi dans l'industrie cinématographique, émigrèrent en Californie avec la perspective d'être engagés par les studios d'Hollywood.

Si l'assimilation de ces deux courants, auxquels on peut également rattacher le Third Stream (le troisième courant) représenté par le pianiste John Lewis et le Modern Jazz Quartet, est sans doute quelque part abusive, elle reste tentante et n'en recouvre pas moins une certaine réalité : la production d'un jazz mélodique, retenu et parfois intellectuel; le recours a des arrangements extrêmement élaborés et souvent écrits; l'intégration de procédés propres à la musique classique européenne qui éloigne le jazz de ses origines et traditions africaines. Voilà des constantes que l'on retrouve dans les formes de jazz dites Cool, West Coast et Third Stream. Il n'empêche qu'en dépit de cet éloignement assumé par rapport à l'exubérance de la musique noire, c'est quand même Miles Davis qui restera comme le symbole du jazz cool qu'il aura par ailleurs complètement assimilé, dominé, et imposé au monde entier.

Un peu avant le milieu des années 50, le jazz West Coast et le jazz Cool entraîneront à leur tour par réaction la naissance d'un mouvement retrouvant les vertus du gospel et du blues. Le hard-bop fut l'œuvre de musiciens noirs vivant pour la plupart à New York et désireux de redonner au jazz sa vitalité originale mais sans abandonner pour autant les progrès réalisés en matière de technique musicale et instrumentale. Quelques uns de ses principaux acteurs sont Horace Silver (p), Art Blakey (dr) et les Jazz Messengers, Max Roach (dr), Lee Morgan (tp) et Donald Byrd (tp), Hank Mobley (ts), Sonny Rollins (ts) et le John Coltrane (ts) des débuts. Leur musique soul et funky connaîtra rapidement un succès planétaire.

Les disques proposés ici pour illustrer ces styles n'en sont pas les plus représentatifs. Ils ont été retenus sur la base de leur qualité musicale, et si possible technique, mais aussi pour présenter d'autres musiciens que ceux déjà repris dans les autres listes de disques sélectionnés. Seront ainsi volontairement oubliés au profit de compacts peu ou moins connus le Birth Of The Cool de Miles Davis lui-même, le Gerry Mulligan Quartet avec Chet Baker, le Jimmy Giuffre 3, le Modern Jazz Quartet, et le Dave Brubeck Quartet avec Paul Desmond qui constituent évidemment autant de bornes essentielles du cool, du West Coast Jazz et du third stream.






Shelly Manne & His Men Volume 1 : The West Coast Sound (Contemporary / OJCCD), 1953 & 1955.

Cet album est une profession de foi pour les hommes de la Côte Ouest : élever le compositeur - arrangeur au même statut que celui de l'improvisateur et incorporer aux rythmes et aux timbres du jazz traditionnel la richesse harmonique de la musique classique moderne. Shelly Manne, qui considérait la batterie comme un instrument de musique à part entière et peut aujourd'hui être classé raisonnablement parmi les tout grands batteurs de jazz, fait ici une démonstration éclatante de ses conceptions. En plus, ce disque est une sorte d'anthologie réunissant quelques uns des meilleurs instrumentistes et arrangeurs du West Coast Sound : Art Pepper (as), Bud Shank (as), Jimmy Giuffre (bs), Russ Freeman et Marty Paich (p), Ralph Pena (b), Bill Russo et Shorty Rogers .... Le compact idéal pour commencer.


Lennie Tristano (Atlantic), 1955.

Ce pianiste aveugle de naissance fut à l'origine d'une excroissance du jazz à l'extrême limite de sa branche nommée Cool. Ce disque incontournable offre deux facettes de sa personnalité. Ses qualités pianistiques sont mises en relief dans une série de cinq standards enregistrés live en compagnie de son élève Lee Konitz au restaurant Confucius, un des rares endroits avec le Half Note où le piano lui convenait assez pour qu'il accepte de s'y produire. Par contre, sur les quatre premières plages en studio, Tristano, en solo ou avec l'aide d'une rythmique préenregistrée et dont le rôle est ici réduit à celui de métronome, y met en application, à l'aide de procédés technologiques, ses idées singulières en matière de recherche musicale : la quête d'une dynamique et d'un timbre désincarné en accord avec une esthétique d'où l'on a voulu gommer toute émotion superflue. Du jazz refroidi dans l'azote liquide. Surprenant !


Tony Fruscella (Atlantic), 1955.

Ce trompettiste orphelin qui a vécu sans téléphone ni domicile fixe est resté l'auteur énigmatique d'un seul disque magnifique. Proche d'un Chet Baker par sa sensibilité et son immédiate séduction, Fruscella plaira aux romantiques et aux amateurs du third stream, cette école qui tenta d'unir le jazz à la tradition classique européenne (le titre His Master's Voice s'inscrit parfaitement dans ce genre musical popularisé par le Modern Jazz Quartet). Mais même quand il joue le blues ou des morceaux plus rythmés, la mélancolie, due à un discours flottant et à un recours privilégié au registre grave et médium de l'instrument, émane toujours de ce jazz indéfinissable vers laquelle inclineront naturellement tous ceux qui aiment leur musique de nuit teintée des couleurs de l'aube.


Stan Getz : Best Of The West Coast Sessions (Verve), 1955 - 1957.

Verve a édité récemment un luxueux digipack de 3 compacts reprenant, avec des prises alternatives, les sessions West Coast de Stan Getz parues à l'origine sur les LP West Coast Jazz, Stan Getz And The Cool Sound et The Steamer. Cette compilation en est la quintessence avec les meilleurs titres (tous des master takes) sélectionnés par le pianiste Lou Levy lui-même. Aidé par des pointures du genre comme Conte Candoli à la trompette, Lou Levy (p), Leroy Vinegar (b) ou Shelly Manne (dr), le leader impérial s'impose au saxophone ténor comme l'essence du West Coast Sound. Selon Lou Levy, une oreille de musicien pourrait repérer quelques petites erreurs sur les titres enregistrés à Hollywood, dues au fait que le groupe n'avait pas beaucoup répété avant d'entrer en studio. Tout ne serait donc pas parfait sur ce disque ? Rassurez-vous : si la perfection n'est pas atteinte, on n'en est vraiment pas très loin.


Gerry Mulligan Quartet : At Storyville (Pacific Jazz), 1956.

L'un des combos parmi les plus célèbres du jazz fut le Mulligan - Baker Quartet. Le saxophoniste baryton y supprima le piano, dont le rôle d'accompagnement fut confié à la basse, pour que l'on entende mieux ses riffs contrapuntiques ou ses contre-mélodies derrière les improvisations du trompettiste. Quand Baker, devenu célèbre, pris son envol en solo, Mulligan le remplaça par le trombone à piston de Bob Brookmeyer. Et c'est le même jazz de chambre frais, mélodique, admirablement mis en place, et qui restera comme une expérience unique et surprenante dans l'histoire de la musique américaine.


Stan Getz / Gerry Mulligan : Getz Meets Mulligan in Hi-Fi (Verve), 1957.

Ce disque n'a pas toujours reçu bonne presse. Sachant que Getz est un prince du ténor et Mulligan le roi du baryton, les voir échanger leurs instruments le temps de trois morceaux (Let's Fall In Love, Anything Goes, Too Close For Comfort) peut en effet sembler une idée bizarre. Mais bizarrement, elle fonctionne: on se prend vite au jeu de deviner qui joue quoi et, surtout, ces deux là feraient swinguer un manche à balai. Quand ils reprennent leurs saxophones respectifs, rien ne change vraiment et la chasse se poursuit de plus belle, chacun brodant sur les phrases de l'autre en imaginant, à la vitesse de l'éclair, des contrepoints d'une inégalable perfection. La section rythmique, qui comprend le contrebassiste Ray Brown, le batteur Stan Levey et le pianiste Lou Levey, est l'une des plus efficaces de la West Coast, juste ce qu'il faut pour épauler ces deux monstres sacrés dans un répertoire plus robuste que d'habitude. En plus des six titres originaux, le compact offre deux morceaux supplémentaires dont la fameuse composition de Charlie Parker, Scrapple From The Apple, prétexte à des échanges qui laissent encore une fois pantois. Le terme Hi-Fi, très utilisé dans les années 50 pour attirer les amateurs de nouvelle technologie, paraît un peu usurpé aujourd'hui, mais la qualité sonore reste largement suffisante pour vous mettre en émoi.


Paul Desmond : Take Ten (RCA Victor), 1963.

Solitaire, d'un caractère indolent mais complexe et la tête dans les nuages, Desmond s'est toujours tenu à l'écart des modes du jazz, développant une musique lyrique pleine d'ombres et reflets qui n'est à la remorque d'aucune autre. En Jim Hall, guitariste d'exception, il a trouvé une âme sœur capable de se plonger dans son univers sans pour autant effacer sa propre personnalité. Auteur du fameux Take Five en 5/4 enregistré à l'été 1959 par le Dave Brubeck Quartet (Time Out), le saxophoniste remet ici le couvert avec un Take Ten impérial, cette fois doté d'une métrique en 10/8 sur laquelle il s'envole vers les hautes cimes. Grâce à une rythmique exceptionnelle comprenant le batteur Connie Kay, membre du Modern Jazz Quartet, et le contrebassiste Gene Chirico, emprunté à George Shearing, Desmond est sur un lit de roses, prêt à toutes les voluptés. En plus, il étrenne sur cet album son intérêt pour la musique brésilienne et écrit même deux morceaux inspiés par la bossa nova (El Prince et Embarcadero) qui annoncent son prochain disque (Bossa Antigua, 1964). Stan Getz est resté dans les mémoires comme l'homme ayant introduit les couleurs du Brésil dans le jazz mais, tout autant que lui, Paul Desmond avait trouvé dans cette musique populaire un lyrisme et une pulsation alanguie qui lui allaient comme un gant.


Shorty Rogers, Bud Shank & Lighthouse All Stars : America The Beautiful (Candid), 1991.

Shorty Rogers n'a jamais été un grand soliste mais question arrangement, il ne craint personne. Et puis, il y a Conte Secondo Candoli à la trompette et surtout Bud Shank et Bill Perkins aux saxophones. Depuis 1951, année au cours de laquelle le légendaire orchestre s'installa à demeure au Lighthouse Café en face des flots bleus du Pacifique, rien n'a vraiment changé. C'est toujours le même plaisir de jouer les orchestrations savantes du maître, toujours la même joie de vivre californienne, encore et toujours ce style swinguant et (faussement) décontracté qui, qu'on le veuille ou non, est bien caractéristique de l'époque et de l'endroit. Ces types en veste blanche posant sur des chaises de jardin sur fond de ciel bleu californien sont vraiment impayables : on a l'impression que le temps n'a aucune prise sur eux. Alors ce disque enregistré en 1991 ou celui du Big Shorty Rogers Express des années 50, c'est finalement la même histoire.



Autres Suggestions :

  • Lee Konitz : Subconscious-Lee (Prestige / OJCCD), 1949 - 1950. Avec Warne Marsh (ts), Sal Mosca ou Lennie Tristano (p), Billy Bauer (gt), Arnold Fishkin (b), Denzil Best, Jeff Morton ou Shelly Manne (dr).

  • Stan Getz : At Storyville (Blue Note), 1951. L'un des grands concerts de Stan Getz, enregistré au Storyville de Boston en compagnie de Jimmy Raney (gt), Teddy Kotick (b) et Tiny Kahn (dr).

  • Chet Baker : Prince of Cool - The Pacific Jazz Years (Pacific Jazz / Blue Note), 1952-1957. L'essentiel des faces enregistrées par Chet Baker pour le label Pacific Jazz de 1952 à 1957, réparties sur trois CD intitulés : Chet Sings, Chet Plays, et Chet & Friends.

  • Shorty Rogers : The Big Shorty Rogers Express (RCA), 1953 - 1956. Avec notamment Maynard Ferguson et Pete Candoli (tp), Frank Rosolino (tb), Charlie Mariano (as), Art Pepper (sax), Jack Montrose (ts), Jimmy Giuffre (ts, bs, cl), Lou Levy ou Marty Paich (p), Curtis Counce ou Ralph Pena (b), Stan Levey ou Shelly Manne (dr). L'esprit West Coast appliqué à un grand ochestre rutilant: ça swingue sur des arrangements impeccables.

  • Lennie Niehaus : Volume 3, The Octet Pt 2 (Contemporary / OJC), 1955. Le musicien fétiche de Clint Eastwood, Lennie Niehaus (as), ici en compagnie de Jimmy Giuffre (bs), Bill Holman (ts), Bob Enevoldsen (vtb), Pete Jolly (p), Stu Williamson (tp), Monty Budwig (b) et Shelly Manne (dr). Ce compact, uniquement disponible en import, étant assez difficile à trouver, une alternative consiste à se procurer l'excellente compilation éditée par un label italien dans une collection à prix économique : Lennie Niehaus, Quintet & Octet (Giants of Jazz CD 53268).

  • John Lewis : Grand Encounter (Blue Note), 1956. Avec John Lewis (p), Bill Perkins (ts), Jim Hall (gt), Percy Heath (b), Chico Hamilton (dr).

  • Howard Rumsey's Lighthouse All-Stars : Music For Lighthousekeeping (Contemporary / OJC), 1956. Avec H. Rumsey (b), Bob Cooper (ts), Frank Rosolino (tb), Conte Candoli (tp), Sonny Clark (p), Stan Levey (dr).

  • Bob Brookmeyer : Traditionalism Revisited (Pacific Jazz), 1957. Bob Brookmeyer (p, valve tb) revisite ses classiques en compagnie de Jimmy Giuffre (cl, bs, ts), Jim Hall (gt), Joe Benjamin ou Ralph Pena (b) et Dave Bailey (dr).

  • Art Pepper : Meets The Rhythm Section (Contemporary / OJCCD), 1957. Une magnifique rencontre entre l'Est et l'Ouest avec Art Pepper (as), Red Garland (p), Paul Chambers (b) et Philly Joe Jones (dr).

  • Bud Shank / Bob Cooper : Blowin' Country (Blue Note), 1958. Saxophones alto et ténor, flûte, basse clarinette et hautbois, Bud Shank et Bob Cooper varient et mélangent les plaisirs dans cette session en quintet (avec piano ou guitare, basse et batterie) bourrée de swing. La preuve par deux, cinglante et définitive, que le jazz West Coast n'était pas que du sirop hyper-orchestré pour musique de film.





"La West Coast.... Qui s'y aventure s'y repose,
et n'en attend rien de plus que ce repos sans engourdissement
parmi des ombres et des clartés qu'un vent frais balance dans la tiédeur,
dans un espace clos où l'on voit miroiter au loin, par des trouées, la mer."

Jacques Réda in Niehaus Garden, Jazz Magazine, 1995




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