Jazz & Fusion : Sélection 2017 (Partie II)

2017 : Partie I





Retrouvez sur cette page une sélection des grands compacts, nouveautés ou rééditions, qui font l'actualité. Dans l'abondance des productions actuelles à travers lesquelles il devient de plus en plus difficile de se faufiler, les disques présentés ici ne sont peut-être pas les meilleurs mais, pour des amateurs de jazz et de fusion, ils constituent assurément des compagnons parfaits du plaisir et peuvent illuminer un mois, une année, voire une vie entière.

A noter : les nouveautés en jazz belge font l'objet d'une page spéciale.


SongbookGiuseppe Millaci & Vogue Trio : Songbook (Hypnote Records), 29 septembre 2017

1. Nostalgia Op.1 (5:32) - 2. Imagining The Fourth Dimension (5:42) - 3. Travel To (6:31) - 4. Unknown Land (6:30) - 5. Song for Clarice (5:54) - 6. Crazy Night, Lazy Day (4:22) - 7. Room 317 (4:58) - 8. Lollipop (4:31) - 9. Skylark (6:08)

Giuseppe Millaci (contrebasse); Amaury Faye (piano); Lionel Beuvens (drums). Toutes les compositions sont de Giuseppe Millaci excepté Skylark de Hoagy Carmichael. Enregistré en juillet 2016 au WallStudio Music par Jonas Verrijdt, mixé par Jonas Verrijdt, masterisé par Dré Pallemaerts.


Le "Vogue Trio" est un projet du jeune contrebassiste d'origine italienne Giuseppe Millaci dont Songbook est le premier enregistrement. Il en a composé tous les titres excepté le standard Skylark de Hoagy Carmichael (ici prolongé par une surprise cachée) qui ne dépare d'ailleurs en rien un répertoire sonnant instantanément comme une enfilade de classiques à la séduction immédiate. Au piano, le Toulousain Amaury Faye, un des fers de lance de la génération montante du jazz français, joue comme il le fait au sein de propre trio, avec décontraction et spontanéité. Quant au Belge Lionel Beuvens, il apporte au triangle son expérience et son efficacité coutumière, ajustant sa frappe imaginative à la contrebasse volubile du leader.

La diversité est de mise et au fil des plages, on se laisse séduire par la profusion des idées et des climats qui composent cet album. Du lyrique Nostalgia Op.1, dont l'intitulé est un bon résumé, au groove bluesy de Crazy Night, Lazy Day en passant par le swing intense de Room 317, les tempos sont variés tandis que thèmes plaisants se prêtent à merveille au jeu de l'improvisation. Giuseppe Millaci, en plus de servir un accompagnement fluide et protéiforme, se fend à l'occasion de quelques envolées qui illuminent les compositions (Nostalgia Op.1). Sur le très réussi Unknown Land, le contrebassiste laisse courir plus loin son imagination, délivrant à l'archet des phrases abstraites et aventureuses qui justifient amplement le titre du morceau. Amaury Faye lui-même, emporté par le côté singulier de cette fantaisie rythmique, se laisse aller à un jeu plus percussif et avant-gardiste, lâchant des chapelets de notes en cascade tel un esprit tourmenté par les spectres de Cecil Taylor et de Herbie Nichols. Quant à Lollipop qui clôture le répertoire original en offrant quelques connotations pop à la manière de The Bad Plus, il permet à Amaury de tourner longuement autour de la mélodie angulaire avant de se lancer dans un solo sophistiqué qui dévoile son sens aigu du rythme.

Ainsi, entre tradition et modernité, le songbook de Giuseppe Millaci trouve-t-il un parfait véhicule dans ce trio qui réunit tous les paramètres nécessaires à sa mise en valeur. Mélodies originales, harmonies subtiles, rythmes complexes, improvisations innovantes, plus quelques dissonances bien dosées constituent le fond de cette musique bien équilibrée qui surprendra autant par sa multiplicité que par sa maturité : pour un premier essai, avouez qu'on a franchement de quoi se réjouir.

[ Songbook (CD & MP3) ]
[ A écouter : Songbook (teaser) - Nostalgia Op.1 ]


Imaginary Africa TrioImaginary Africa Trio (Le Fondeur De Son / LFDS Records), France 2017

1. Toubab (11:02) - 2. The Missing Link (7:11) - 3. Fela (7:28) - 4. Qalb (10:55) - 5. Chapa (7:33) - 6. Africa Twin (7:38) - 7. Infini (4:47)

Mauro Basilio (violoncelle, électronique); Jean-François Petitjean (saxophones); Guillaume Arbonville (percussions). Enregistré live au studio AZ-Factory à Saint-Ouen (FR), les 22 et 23 février 2016.


Ce trio porte bien son nom car s'il offre une musique qui s'inspire des mélopées du continent noir et conserve la nonchalance de ses rythmes, les images évoquées sont surtout celles d'une Afrique mythique, heureuse et enchanteresse, à l'instar de la jolie pochette colorée conçue par le dessinateur Christoph N. Fuhrer. Les rythmes sont vifs, scandés par de subtiles textures électroniques qui hypnotisent comme une litanie mandingue. Sur cette trame envoûtante qui, parce qu'elle vous met dans un état second, ressemble à une transe, les solistes s'en donnent à cœur joie. Les thèmes sont courts, quasi minimalistes, vite expédiés pour entrer dans le vif du sujet : les improvisations libres qui ramènent cette musique d'inspiration ethnique à la frontière du jazz. D'origine italienne, le violoncelliste Mauro Basilio imprime aux compositions qu'il a toutes écrites un exotisme délicieusement factice mais aussi des atmosphères diverses grâce à des sonorités synthétiques ou à des bruitages intelligemment surimposés : des vagues cosmiques sur Infini, des voix orientales appelant à la prière sur Qalb (qui signifie "le Cœur" en arabe, véritable siège de l'âme et de toutes les passions), ou des cocottes électriques et urbaines qui font monter la température sur l'excitant Fela (dont la progression afrobeat aurait franchement pu durer quelques minutes de plus). Au saxophone, Jean-François Petitjean apporte son art de l'improvisation libre, se coulant dans les rythmes luxuriants tout en tirant la musique vers plus de jazz. Quant au percussionniste Guillaume Arbonville, sa pulsation donne bien souvent l'illusion de fouler la terre d'Afrique ou de descendre en felouque l'un de ses grands fleuves. L'enregistrement a été réalisé live en studio et donne donc en principe une bonne idée de ce que la musique doit être sur scène. Et vu l'énergie, les ambiances dépaysantes et la sensation de "bien-être" qui s'en dégagent, on se saurait recommander assez, après avoir écouté ce disque, d'aller les voir en concert.

[ A écouter : Toubab (extrait) - Fela (extrait) ]


The Middle WayStefan Orins Trio : The Middle Way (Circum-Disc), France, 16 octobre 2017

1. Chu (4:47) - 2. Ku (8:16) - 3. Ke (3:51) - 4. Henning Mankell (4:29) - 5. Pétales Au Vent (5:51) - 6. Wangari Maathai (4:15) - 7. Nandi (6:50) - 8. Winter Always Turns Into Spring (6:32) - 9. För (6:25)

Stefan Orins (piano); Christophe Hache (contrebasse); Peter Orins (batterie). Enregistré les 21 et 22 février 2017 à la maison par Peter Orins.


Mine de rien, The Middle Way est déjà le cinquième album de Stefan Orins enregistré avec un trio dont le line-up est le même depuis 1996. Né à Lille, la frontière belge n'était pas loin et les amateurs de jazz du plat pays se souviennent peut-être qu'en 1997, Stefan Orins et son quintet remportèrent au Sounds à Bruxelles le tremplin Jazz Around qui leur permit d’enregistrer un premier disque intitulé Impression sur le label Lyrae Records aujourd'hui défunt (originaire de Valenciennes et autre habitué de la scène lilloise, le guitariste Olivier Benoît qui deviendra plus tard directeur de l'Orchestre National de Jazz faisait alors partie du groupe). Depuis, le trio est revenu régulièrement jouer en Belgique : notamment au Travers en 1999, au Marni à Bruxelles en 2004, au WERF à Bruges en 2007 et, plus récemment, au Festival Jazz à Liège et à Gand en 2015. Alors, forcément, après avoir arpenté les scènes de quelques 150 concerts nationaux et internationaux, leur univers commun a eu le temps de développer de profondes racines, ce qui s'entend tout de suite à leur façon d'interagir les uns avec les autres. Fort de cette longue expérience acquise, le pianiste s'est concentré sur l'écriture de ses compositions qu'il a ensuite livrées à ses fidèles complices : libre à ces derniers de s'en imprégner et d'y apporter tous les enjolivements que leur permet leur grand talent. Ainsi, comme exemple, on écoutera Ku/Unseen sur lequel Christophe Hache colle un long et mémorable solo de contrebasse ou För que le batteur Peter Orins porte dans une autre dimension en délivrant un jeu intense et même féroce. La musique est moderne, imprévisible, parfois mélancolique avec de belles mélodies transcendées par le toucher délicat du leader (Ku/Unseen, Pétales Au Vent), et parfois nourries par un swing intense comme sur Henning Mankel. Le morceau Nandi en particulier en apprend beaucoup sur la manière dont la musique du trio se construit : l'interaction entre les trois hommes y est à son apogée, quasi télépathique, chacun complétant ou amplifiant les idées des autres en prenant des chemins de traverse dans une totale liberté d'improvisation. Vous l'aurez compris : The Middle Way est du bel ouvrage qui devrait convaincre aisément tous les fans de piano jazz moderne. C'est en tout cas, en ce qui me concerne, une vraie découverte (un Choc comme on dit dans certains magazines).

[ A écouter : The Middle Way (teaser) - Stefan Orins Trio live at Jazz Station, Bruxelles, 16/2/2013 ]


ExplorationsSupergombo : Explorations (Z Production/ InOuïe Distribution), France, juin 2017

1. Faraphonium (06:27) - 2. Las Cuevas (05:21) - 3. Marquis Warren (05:22) - 4. Oiseau De Nuit (04:52) - 5. Afrologistic (04:43) - 6. Nâ Kuima (06:17) - 7. Diakité (05:23) - 8. Ninja Do Brasil (05:25)

Etienne Kermarc (basse); Riad Klai (guitares); David Doris (percussions); Aurélien Joly (trompette); Nacim Brahimi (saxophone); Wendlavim Zabsonre (batterie); Romain Nassini (claviers).


Explorations, le nouvel album de Supergombo, est un magnifique lexique de recettes musicales.

Une tenue de botaniste est exigée pour découvrir ce CD. Pourquoi ? Car le gombo est, comme tout le monde le sait, le fruit d'une plante potagère probablement d'origine africaine, apparentée à l'hibiscus, à la mauve et au coton. Des origines multiples, le groupe Supergombo basé à Lyon en possède aussi, ses sept musiciens sont d'univers différents, Burkina-Faso, Afrique de l'ouest, Réunion (où, soit dit en passant, le gombo s'appelle lalo), le tout avec un zeste de jazz. Dans cette production, le doigté du Label Z Production est remarquable, la réalisation en est confiée à Vincent Taurelle, Etienne Meunier et Benoît Bel; leurs talents n'est plus à démontrer, Tony Allen et Daft Punk pourraient en témoigner.

Pour revenir à nos pérégrinations potagères, le gombo est consommé sur la plupart des continents, mais très peu en France. Aussi, pour le consommer et le préparer, faut-il se documenter.

Avant toute chose, il faut frotter le légume pour en retirer le duvet; le gombo se mange cuit, braisé, bouilli, cuit à la vapeur, pané puis frit, sauté ou mariné. Il s'accommode de différents assaisonnements, comme les rythmes bikutsi dans Faraphonium ou les gammes mandingues dans Nâ Kuima. Il est même délicieux froid, arrosé de vinaigrette, ou incorporé à une salade, aussi frais que Oiseau De Nuit où le mélange basse, percussions et riffs de cuivres structure une mélodie printanière. Sans parler de Ninja Do Brasil où la guitare saturée et le travail du percussionniste proposent un morceau salé sucré des plus originaux. Sa grande propriété est qu'il permet d'épaissir les soupes et ragoûts, de les rendre onctueux comme dans Marquis Warren où des ambiances cinématographiques de l'Ouest américain jouées par Riad Klai puis reprises par le pupitre de cuivres, engendrent comme par magie des décors de western au milieu d'une rythmique afro-funk.

Les possibilités de cuisiner ce légume sont aussi multiples que l'univers proposé par Supergombo, allant jusqu'à des touches asiatiques comme dans Nâ Kuima.

Selon certaines sources de l'industrie pharmaceutique, le gombo est un des rares légumes à réduire le taux de cholestérol. Maintenant, l'écoute d'Explorations a-t-elle les mêmes effets thérapeutiques ? La question ne pourra pas avoir une réponse dans l'immédiat. Mais l'avantage de l'album par rapport au légume est que la cuisson trop importante du légume le rend pâteux, alors que l'écoute excessive du CD le rend d'autant plus délicieux.

[ Chronique de Jean-Constantin Colletto ]

[ Explorations (CD & MP3) ]
[ A écouter : Faraphonium - Las Cuevas ]


LanternOregon : Lantern (CAM Jazz), USA 2017

1. Dolomiti Dance (6:11) - 2. Duende (5:59) - 3. Walk The Walk (6:35) - 4. Not Forgotten (4:31) - 5. Hop, Skip And A Thump (6:24) - 6. Figurine (2:54) - 7. The Glide (8:07) - 8. Aeolian Tale (5:46) - 9. Lantern (7:58) - 10. The Water Is Wide (7:07)

Paul McCandless (hautbois, cor anglais, saxophone soprano, basse clarinette, flûte); Ralph Towner (guitare classique, piano, synthétiseur); Paolino Dalla Porta (contrebasse); Mark Walker (drums, percussions).


Depuis plus de 45 années, le groupe Oregon propose régulièrement des albums d'une grande qualité. Nonobstant le changement périodique de batteur et la démission en 2005 du fidèle contrebassiste Glen Moore, les deux autres membres, à savoir le souffleur multi-instrumentiste Paul McCandless et le guitariste virtuose Ralph Towner, sont toujours présents depuis les débuts, assurant à Oregon une ligne directrice musicale qui s'est perpétuée à travers cinq décennies.

Ainsi, en dépit de la présence de Paolino Dalla Porta qui remplace Moore à la contrebasse, Le son du groupe n'a guère changé ni d'ailleurs sa manière d'écrire et d'arranger la musique : tous les titres apparaissent instantanément comme des classiques de la grande époque Vanguard / ECM, deux labels pour lesquels Oregon a enregistré quelques-uns de ses disques les plus séduisants (notamment Winter Light en 1974 et Crossing en 1984). L'approche harmonique originale de Towner sur sa guitare classique marque la plupart des titres, d'autant plus qu'il est le principal compositeur et qu'il reprend ici, arrangées différemment, quelques-unes de ses compositions déjà enregistrées précédemment en solo sur ses propres albums (Duende et Dolomiti Dance). Toutefois, Towner joue aussi sur cet album de son premier instrument, le piano, et c'est un vrai régal de l'écouter sur le traditionnel Walk The Walk et surtout sur le délicat Figurine en duo avec McCandless au cor anglais). Quant à Paul McCandless, maintenant âgé de 70 ans, son jeu à la fois fluide et sophistiqué est toujours aussi lyrique même s'il semble s'être davantage épuré. Il rappelle aussi qu'il peut swinguer avec allant que ce soit au sax soprano comme sur le post-bop modal de Walkin' The Walk ou sur le jazz bluesy plus mainstream de Hop, Skip And A Thump, ou encore à la flûte irlandaise sur la longue pièce improvisée éponyme.

Morceaux enlevés et précieux entre folk et classique, jazz de chambre nourri par des improvisateurs hors-pairs, petites pièces lyriques et pastorales, mélodies mémorables, la musique nuancée et sophistiquée d'Oregon enchante toujours autant qu'autrefois. En fin de compte, le seul reproche qu'on pourrait faire à ce disque concerne la pochette passéiste du label italien Cam Jam qui affiche à nouveau (comme sur l'album précédent Family Tree sorti en 2012) une banale et sombre photo de groupe là où il aurait fallu une belle illustration surréaliste ou pastorale pleine de couleurs, d'ombres et de lumières (ce n'est pourtant pas les bons exemples qui manquent dans la discographie du groupe).

[ Lantern (CD) ]
[ A écouter : Not Forgotten - The Glide]

Quatre autres grands disques d'Oregon recommandés :

Music of Another Present Era (Vanguard, 1972)Winter Light (Vanguard, 1974)Crossing (ECM, 1984)Northwest Passage (Intuition, 1997)


Ruler RebelChristian Scott aTunde Adjuah : Ruler Rebel (Ropeadope), USA 2017

1. Ruler Rebel (05:45) - 2. New Orleanian Love Song (02:33) - 3. New Orleanian Love Song II [X. aTunde Adjuah Remix] (04:56) - 4. Phases [Feat. Sarah Elizabeth Charles] (04:15) - 5. Rise Again [Allmos Remix] (03:42) - 6. Encryption [Feat. Elena Pinderhughes] (05:38) - 7. The Coronation of X. aTunde Adjuah [Feat. Elena Pinderhughes] (05:36) - 8. The Reckoning (03:16)

Christian Scott aTunde Adjuah (trompette, bugle, sampling, architecture sonique); Elena Pinderhughes (flûte); Lawrence Fields (piano, Fender Rhodes); Luques Curtis (basse); Kris Funn (basse); Joshua Crumbly (basse); Cliff Hines (guitare); Corey Fonville (drums, SPD-SX); Joe Dyson Jr. (pan african drums, SPD-SX); Weedie Braimah (djembe, bata, congas); Chief Shaka Shaka (dununba, sangban, kenikeni).


Ruler Rebel est le premier volet d'une trilogie (Centennial Trilogy avec Diaspora et The Emancipation Procrastination qui sortiront plus tard dans l'année) entamée par le trompettiste surdoué de La Nouvelle-Orléans et c'est un choc. Pour célébrer le centenaire du premier enregistrement de jazz réalisé en 1917, Scott n'a pas choisi une impasse académique et commémorative à l'instar d'un Wynton Marsalis mais plutôt une voie futuriste dans laquelle il projette sa propre vision du jazz. Ainsi, il n'est pas accompagné ici par une section rythmique traditionnelle mais bien par des tapis de sons et de percussions électroniques savamment arrangés et mixés avec des instruments plus conventionnels. Attention : il ne s'agit pas de quelques boucles synthétiques déroulées à la hâte mais bien d'une véritable orchestration programmée (une architecture sonique selon Scott lui-même) qui réussit le pari d'être à la fois complexe, émouvante, bouillonnante et pétrie d'un groove jubilatoire.

En huit titres et un peu plus de 35 minutes, Scott opère une fusion afro-native, déroulant des mélodies splendides, posant sa trompette magnifique sur des motifs rythmiques issus du fond des âges mais transcendés par une approche urbaine actuelle. Quelques titres comme Phase ont un côté "ambient" spectral et très évocateur mais sans le minimalisme qui accompagne généralement ce genre de musique. Scott a aussi invité la flûtiste Elena Pinderhughes, la seule autre soliste avec lui, qui se fend d'un solo magistral taillé dans cette forêt de percussions qu'est Encryption avant de récidiver en souplesse sur The Coronation of X. aTunde Adjuah. Si la culture néoorléanaise est encore perceptible, elle est transcendée et actualisée, le leader intégrant à sa manière les nouvelles tendances, musicales mais aussi socio-politiques, émergeant d'un monde en gestation multiculturelle. Ceci dit, il y a bien sûr du Miles Davis dans cette musique : une sonorité parfois mutée et pleine de souffle, des textures soyeuses et synthétiques à la Marcus Miller, ainsi qu'une attitude transgressive envers la tradition du jazz (thème, solos, thème) ... sans oublier cette impressionnante pochette où Scott, en vrai prince des ténèbres, reste tapi dans l'ombre tel un guerrier africain attendant sa revanche.

[ Ruler Rebel (MP3) ]
[ A écouter : Phases - Encryption]

Trois autres grands disques de Christian Scott recommandés :

Yesterday You Said Tomorrow (Concord Jazz, 1972)Christian aTunde Adjuah (Universal Music Japan, 2012)Stretch Music (Ropeadope, 2015)


The Dreamer Is The DreamChris Potter : The Dreamer Is The Dream (ECM), USA 2017

1. Heart in Hand (8:19) - 2. Ilimba (9:52) - 3. The Dreamer Is The Dream (8:18 ) - 4. Memory And Desire (7:52) - 5. Yasodhara (10:07) - 6. Sonic Anomaly (5:34)

Chris Potter (sax ténor et soprano, clarinette basse, kalimba); David Virelles (piano); Joe Martin (contrebasse); Marcus Gilmore (drums, percussions).


Troisième enregistrement de Chris Potter en leader pour le label ECM, The Dreamer Is The Dream offre six nouvelles compositions du saxophoniste accompagné par le pianiste David Virelles, le contrebassiste Joe Martin et le batteur Marcus Gilmore. Dès Heart In Hand, premier titre du répertoire, on découvre toutes les qualités de cet album : des mélodies finement ciselées, une virtuosité instrumentale époustouflante dont le leader n'hésite jamais à faire étalage, une rythmique bouillonnante, ainsi qu'une perfection au niveau du son (la qualité ECM est encore une fois directement palpable). La cohésion entre les musiciens indique que cette formation acoustique n'est pas qu'une réunion éphémère de studio mais bien un vrai groupe de musiciens qui ont eu tout le temps d'apprendre à jouer ensemble, notamment sur scène.

Un espace est laissé à chacun pour briller : ainsi le pianiste cubain s'octroie-t-il un solo d'anthologie (à la Cecil Taylor) sur Yasodhara juste après celui du leader, ouvrant avec ingéniosité de nouvelles perspectives à la composition tandis que Marcus Gilmore, impérial tout du long, se fait particulièrement remarquer sur Ilimba par sa frappe exubérante à la Paul Motian qui culmine vers la septième minute en un solo de haut-vol. Quant à Joe Martin, vu autrefois aux côtés de Kurt Rosenwinkel et de Mark Turner, il se fend également d'un long et ravissant solo de contrebasse sur le titre éponyme. Passant de sections mélodiques en moments de pure virtuosité, Le répertoire est d'une grande variété, si bien qu'il retient constamment l'attention. Depuis qu'il est passé par l'école de Pat Metheny avec qui il joue au sein du Unity Band, Chris Potter a acquis une nouvelle puissance sonore qui n'est pas évoquer par moment celle du regretté Michael Brecker avec qui il partage d'ailleurs aussi une technique époustouflante. Multi-instrumentiste, Potter joue ici également du soprano, sur Memory And Desire bizarrement introduit par quelques effets électroniques avant de se transformer en une rapsodie aux accents quasi classiques, de la clarinette basse sur The Dreamer Is The Dream et même du kalimba (ce petit instrument à lamelles métalliques semblable au mbira d'Afrique subsaharienne) sur le bien nommé Ilimba. Beaucoup de bonnes choses donc sur cet album de jazz moderne qui, tout en étant différent des deux projets antérieurs (The Sirens en 2013 et Imaginary Cities en 2015) sortis sur le label munichois, maintient un niveau de qualité exemplaire.

[ The Dreamer Is The Dream (CD & MP3) ]
[ A écouter : Yasodhara - Sonic Anomaly]

Trois autres grands disques de Chris Potter recommandés :

Gratitude (Verve, 2001)Traveling Mercies (Verve, 2002)The Sirens (ECM, 2012)


NightJohn Abercrombie : Night (ECM), USA 1984

1. Ethereggae (8:23) - 2. Night (4:56) - 3. 3 East (4:27) - 4. Look Around (8:55) - 5. Believe You Me (7:36) - 6. Four On One (6:42)

John Abercrombie (guitare); Jan Hammer (claviers), Michael Brecker (sax ténor); Jack DeJohnette (drums).


Après le décès de John Abercrombie le 22 août 2017, j'ai eu envie de vous parler de l'un de ses grands disques. Sorti en 1984, Night fête les retrouvailles du guitariste avec ses deux complices du temps de Timeless : le batteur Jack DeJohnette et le claviériste Jan Hammer dont la célébrité va bientôt faire un bond en avant avec la sortie un peu différée de la bande sonore de la série Miami Vice. Toutefois, Abercrombie a aussi invité un troisième larron et pas des moindres : le saxophoniste ténor Michael Brecker, le musicien le plus influent de l'après 80, celui dont le nom sur la pochette incite déjà à écouter l'album. Et on n'est pas déçu ! Sans être un retour à la fusion débridée de Timeless, Night n'en est pas moins marqué par un groove urbain électrique tout en s'inscrivant dans la ligne évolutive que le guitariste a entreprise depuis Sargasso Sea, son second disque pour ECM sorti en 1976. Seule composition écrite par Hammer, Ethereggae évoque les ambiances de nuit des films de Michael Mann, avec la solitude et les menaces qui vont avec. Comme pour tous les autres titres, la basse est jouée par Hammer aux claviers. Sur le rythme chaloupé emmené par les synthés et la frappe de DeJohnette, le leader y prend un solo époustouflant, peut-être le meilleur du disque, comme pour dire que ça étant fait, il allait pouvoir laisser plus de place à ses comparses.

La ballade éponyme est certes un morceau de jazz plus mainstream avec un Jan Hammer au piano particulièrement réservé. Mais sur le concis et magistral 3 East, le guitariste ajoute un peu de distorsion comme il le fait souvent dans ses morceaux les plus fusionnels. La mélodie est nostalgique, voire plaintive, mais le rythme assuré par DeJohnette est brûlant tandis que Brecker se fend d'un solo brillant, jamais aussi à l'aise que dans une ambiance de groove urbain. Plus loin, Look Around est un véritable festival épique offrant des changements de climat inattendus, et c'est l'occasion pour Abercrombie de délivrer un solo d'une grande fluidité évoquant les deux maîtres dont il se réclame parfois : Jim Hall et surtout Wes Montgomery dont le jeu en octaves est ici émulé. Quant au morceau de clôture, Four On One, il met le feu au studio juste avant de partir, les quatre hommes se consumant dans un exutoire incandescent à l'extrême opposé des musique réflectives et hantées dont Abercrombie s'est fait coutumier dans ses derniers albums. Au-delà de l'actualité du jazz en mouvement, le retour sur Night offre un moment de bonheur intense qui vaut bien les palpitations de la nouveauté.

[ Night (CD & MP3 ]
[ A écouter : Ethereggae - 3 East - Believe You Me ]


Cissy StreetCissy Street (Collectif Lilananda / InOuïe Distribution), France, 23 juin 2017

1. A3 (4:20) - 2. Yemanja (5:29) - 3. Jiajia's Funk (3:33) - 4. Blind Blue (7:41) - 5. Groovement Malade (5:07) - 6. Educ Pop (5:26) - 7. L'hérétique (5:48) - 8. Cloudy Dance (5:36) - 9. Frontera (6:02) - 10. Sang neuf (4:30)

Francis Larue (guitare, compositions); Vincent Périer (saxophone); Yacha Berdah (trompette); Etienne Kermarc (basse); Hugo Crost (drums).


Léger, un peu rétro et définitivement urbain dans l'âme, Cissy Street (dont le nom pourrait être un clin d'œil au Cissy Strut des Meters) embrasse toutes les musiques et les prend à bras le corps pour une virée nocturne et métissée. L'Afrique, les Caraïbes et l'Amérique latine se télescopent alors dans ces thèmes emportés par des rythmes flexibles via une attitude qui renvoie au titre d'une célèbre chanson de James Blood Ulmer : jazz is the teacher, funk is the preacher. Tel le montage photographique de la pochette (superbe travail de David Fangaia), Cissy Street dégage une certaine insouciance, voit la vie à l'envers et exprime son envie de danse si possible exotique. Explorant des brèches ouvertes autrefois par les orchestres de jazz afro-cubain mais aussi par Roy Hargrove, Deodato, Airto Moreira et le label CTI en général, ce quintet nous replonge au cœur d'un groove entêtant qui mêle funk explosif, solos jubilatoires et mélodies attrape-tympan.

A la guitare, Francis Larue qui a composé tous les titres et que l'on compare à Pat Metheny dans le communiqué de presse, me fait plutôt penser à Nile Rodgers (maître d'œuvre de Chic) quand il chauffe ses cocottes rythmiques et, pour ses saillies en solo, à une lignée de guitaristes comme George Benson et John Tropea. Qu'elles soient plus rock et saturées comme sur l'introduction de A3, plus fluides et aériennes comme sur Blind Blue, ou trafiquées comme sur Groovement Malade, ses phrases concises et bien construites sont toujours réjouissantes. A ses côtés, le saxophoniste Vincent Périer s'inscrit dans la vision du leader et se montre tout aussi ouvert au groove pluriel (formidable solo débridé sur L'Hérétique chaloupé à l'africaine). Quant au trompettiste Yacha Berdah, il est le complice idéal pour des aventures couleur café où s'enlacent sensuellement Miss Soul et Mister Funk. On appréciera notamment les envolées ardentes de ce souffleur-preacher sur Educ Pop ou sur Frontera. Que seraient toutefois ces embrasements s'ils n'étaient nourris par le souffle constant de cette rythmique hors-pair composée du bassiste Etienne Kermarc et du batteur Hugo Crost. Ces deux-là forment un tandem à rebondissement, véritable tremplin pour les solistes qui peuvent s'épancher en toute confiance.

Cissy Street, c'est de la musique chauffée à blanc qu'on conseillera à tous les âges, à tous les publics et pour toutes les époques de l'année… Sauf peut-être en période caniculaire où son auto-combustion pourrait être fatale.

[ Cissy Street (CD & MP3) ]
[ A écouter : Educ Pop - Album teaser ]


MelodicityChristian Brun : Melodicity (We See Music Records), France, 6 octobre 2017

1. Melodicity Part 1 (6:20) - 2. Song For Eliott (4:34) - 3. Waltz In D Major (5:06) - 4. For Those Who Stayed On The Ground (6:57) - 5. Melodicity Part 2 (6:43) - 6. I Remember Chass (4:57) - 7. A Breath Of Fresh Air (4:58) - 8. Temps Calme (4:13) - 9. Zombie's Dance (6:30) - 10. Yes Wes (2:38)

Christian Brun (guitare); Damien Argentieri (Fender Rhodes); Yoni Zelnik (contrebasse), Manu Franchi (drums) + Alex Tassel (bugle) invité sur A breath Of Fresh Air. Tous les titres sont composés par Christian Brun. Enregistré les 3 et 4 mai 2015 par Alex Tassel et Jonathan Marcoz. Produit par Christian Brun et WeSeeMusic Records


En écoutant la première partie de Melodicity qui ouvre le répertoire, on se dit que la description de cet album ne sera pas simple : on y entend en effet un alliage de tradition et de modernité, une sonorité à mi-chemin entre l'acoustique et l'électrique, un style qui fait aussi bien penser à Kenny Burrell (celui attendri de Lotus Blossom) ou à Wes Montgomery (période Verve) qu'à Pat Metheny ou Lee Ritenour. Mais ce qu'on retient finalement, c'est l'approche hyper-mélodique du guitariste et son aptitude à délivrer des phrases fluides avec une immense clarté, aidé en cela par sa superbe Gibson ES-175 Sunburst avec laquelle il est photographié dans le livret. Que ce soit sur l'émouvant I Remember Chass dédié au trompettiste François Chassagnite mort en 2011 ou sur la ballade Temps Calme, littéralement atmosphérique, en passant par une valse tranquille en Ré majeur (Waltz in D Major), l'univers somptueux de Christian Brun est sous l'emprise totale de la mélodie épurée et du lyrisme délicat, ce qui ne l'empêche pas de groover parfois avec nonchalance comme sur le lancinant Zombie's Dance où les notes se font plus pressantes qu'ailleurs. Brun a laissé beaucoup d'espace à son comparse Damien Argentieri qui joue ici exclusivement du Fender Rhodes et s'inscrit totalement dans la vision sereine et souriante de son leader. Sur le splendide A Breath Of Fresh Air, on a la bonne surprise de retrouver le trompettiste Alex Tassel (entendu récemment au sein du projet Delta du pianiste Igor Gehenot) avec qui le guitariste a enregistré à plusieurs reprises. Les styles raffinés des deux solistes, qui jouent parfois à l'unisson, se marient à la perfection sur cette composition qui compte parmi les plus réussies du disque. Le répertoire se referme sur Yes Wes, introduit efficacement par la batterie de Manu Franchi (repéré au sein du Matthieu Marthouret Organ Quartet), et dont le thème décliné à la manière de Wes Montgomery se prolonge sur une improvisation en clin d'œil. Magnifié par une prise de son chaude et intimiste, ce disque offre un voyage sonore poétique et apaisant susceptible de séduire un large public.

[ WeSeeMusic Records sur Bandcamp ]
[ A écouter : Melodicity (preview) ]






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