Jazz & Fusion : Sélection 2018 (2)


Chroniques de Pierre Dulieu et Jean-Constantin Colletto





Retrouvez sur cette page une sélection des grands compacts, nouveautés ou rééditions, qui font l'actualité. Dans l'abondance des productions actuelles à travers lesquelles il devient de plus en plus difficile de se faufiler, les disques présentés ici ne sont peut-être pas les meilleurs mais, pour des amateurs de jazz et de fusion, ils constituent assurément des compagnons parfaits du plaisir et peuvent illuminer un mois, une année, voire une vie entière.

A noter : les nouveautés en jazz belge font l'objet d'une page spéciale.


The SwaggererIdris Ackamoor & The Pyramids : An Angel Fell (Strut Records), USA, mai 2018

1. Tinoge (6:59) - 2. An Angel Fell (8:37) - 3. Land Of Ra (9:26) - 4. Papyrus (7:38) - 5. Soliloquy For Michael Brown (9:20) - 6. Message To My People (7:46) - 7. Warrior Dance (11:11) - 8. Sunset (6:33)

Idris Ackamoor (sax alto, sax ténor, keytar, chant); Sandra Poindexter (violon, chant); David Molina (guitare); Skyler Stover (contrebasse); Bradie Speller (congas); Johann Polzer (drums). Enregistré et mixé du 14 au 18 août 2017 à Quatermass Sound Lab, Londres, UK.


De nos jours, il est rare que des disques combinant spiritualité et voyage cosmique tombent sur nos platines. Il y avait bien eu le premier Kamasi Washington (The Epic, 2015) mais son second effort (Heaven And Earth, 2018) marqué par des orchestrations kitsch est moins convaincant. Par contre, le multi-instrumentiste de la scène afro-jazz avant-gardiste des années 70, Idris Ackamoor, vient de sortir une collection de pépites incantatoires, groovy et psychés qui combinent la profondeur solaire d’un Pharoah Sanders, l’afro-funk d’un Fela Kuti, le jazz astral mystique d’un Sun Ra et la conscience politique de l’Art Ensemble Of Chicago. Un mélange explosif efficacement produit par Malcolm Catto, batteur et tête pensante des Heliocentrics.

Par ailleurs, projetant l’Afrique dans une vision fictionnelle délirante où les fusées ont la forme de pyramides et où les ingénieurs portent des coiffes de Pharaons, Mr. Ackamoor a aussi un message humaniste et écologique à délivrer au monde de Donald Trump à propos du changement climatique et des défaillances humaines. Et puis, j'aime la pochette colorée dessinée par Lewis Heriz ainsi que l'ânkh utilisé à la place du "&" dans le nom du groupe.

Bref, An Angel Fell est l’album de jazz le plus fantasque et aussi le plus fantastique entendu cette année, où même l’année d’avant. Un de ceux qui sauvent le jazz en lui rendant tout son sens et sa puissance d’autrefois (je parle bien sûr des années 60). Heavy rotation !

[ An Angel Fell (CD, MP3, Vinyle) ] [ An Angel Fell sur Bandcamp ]
[ A écouter : An Angel Fell (Album complet) - Message To My People ]


OrcastratumOrcastratum (Compunctio), UK, 16 mars 2018

1. Spirit Of The Skog (06:41) - 2. Unexpected Relations (03:35) - 3. Hallelujah Ironically (05:19) - 4. Wizdoom (04:36) - 5. No Need (08:02)

Ralph Salmins (batterie, percussions); Neville Malcolm (basse); Eric Appapoulay (guitare électrique et acoustique); Glen Scott (piano, claviers et production) + Invités : Eric Bibb (chant, guitare); Solo Cissokho (chant, kora); Binker Golding (saxophone); Shaneeka Simon (chant); Berg (chant). Enregistré et filmé en direct dans les studios de Dean St. Soho à Londres en janvier 2016.


Dans le septième art, la musique est souvent l'accompagnatrice du film. Pour Orcastratum, c'est le contraire, la musique engendre les images. L'enregistrement audio de cet album a été filmé en direct dans les studios de Dean St. Soho à Londres en janvier 2016, le rendu esthétique noir et blanc respectant la tradition du cinéma d'art et d'essai. L'univers du jazz a souvent utilisé le noir et blanc, les portraits des plus grands jazzmen (Miles Davis, John Coltrane...) en témoignent. Aujourd'hui, les deux couleurs du Yin et du Yang sont là aussi pour rappeler la robe de l'orque (Orcinus orca), animal qui a inspiré Glen Scott.

Étymologiquement, Orcastratum signifie les membres de la catégorie des orques. Le Docteur Lori Marino, spécialiste en neurosciences des cétacés, le présente comme un animal doté d'un sens du soi partagé, grâce à une aire cérébrale paralimbique plus développée que celle du cerveau humain. Neurologie et cétologie devraient nous aider à décoder le message véhiculé par le compositeur britannique. Pour la plupart de nos contemporains, les orques sont des animaux présents dans les delphinariums, obéissants au doigt et à l'œil ou plutôt au sifflet à ultrasons de leurs soigneurs/dresseurs. Mais le reportage "Blackfish" de Gabriela Cowperthwaite sorti en 2014 apporte une autre connaissance de cet animal. Ce film est fortement inspiré de l'histoire réelle de l'orque Tilikum, responsable de la mort de trois personnes. Ce cétacé, capturé en 1983, tua sa dresseuse le 24 février 2010 au cours d'un spectacle. Cet accident mobilisa l'opinion publique et la communauté scientifique qui sont arrivées à la conclusion que les conditions de captivité rendent les cétacés fous et incontrôlables. A l'état sauvage, ces animaux vivent en groupe hiérarchisé, alors que dans les bassins, ils sont souvent seuls ou en très petit groupe. Le documentaire pose la question : comment un orque qui nage dix mille kilomètres dans l'océan en quarante deux jours, peut-il vivre dans un bassin de soixante mètres de long ?

Ces découvertes passionnantes pourraient faire oublier le sujet musical du jour. Au contraire, le besoin d'espace et de liberté des cétacés est identique au sentiment ressenti par le compositeur : "Le stimulus est venu d'un besoin personnel de créer une musique qui se détourne des conventions de la musique mainstream d'aujourd'hui et de son caractère parfois trop prédictible. L'expression de cette forme d'art est une part essentielle de mon équilibre quotidien et me sert en quelque sorte de thérapie. Avec Orcastratum, je continue la quête de mon âme, en espérant me procurer, ainsi qu'aux autres, une inspiration sans limite".

En compagnie des musiciens de l'album, Glen Scott enregistre le CD en direct, comme en pleine mer pour les orques. No Need dévoile la construction de l'album : au début, Eric Appapoulay installe une atmosphère planante en frottant les cordes sur sa guitare, puis Ralph Salmins, aux cymbales, augmente la tension sonore du morceau. Ils sont ensuite rejoints par les riffs subtils de Glen au piano. Cette piste de plus de huit minutes présente aussi des phases calmes où Eric Bibb et Shaneeka Simon scandent de leurs voix chaleureuses "No Need". Oui ! la preuve est faite, la musique nait en toute liberté, sans préméditation ni écriture préalable, uniquement en se laissant porter par la vague mélodique. Tous les morceaux de l'album sont réalisés avec une fluidité similaire. Glen Scott parle même d'une philosophie d'Orcastratum qui est de changer de musiciens pour chaque album afin de ne pas tomber dans l'écueil de la redite. Le musicien Eric Bibb le confirme "Glen Scott est mon ami, mon frère, numéro un ! Orcastratum est un instantané sonique intemporel de la vision souple de Glen et je suis honoré d'être dans la photo".

Comme pour les orques qui ne peuvent vivre seuls et enfermés dans de petits bassins, Glen Scott a besoin d'être libre et entouré de musiciens pour créer sa musique. L'écoute de cet album permet d'aller plus loin en incitant l'auditeur à se poser la question : empreint de liberté et entouré d'amis proches, notre existence n'est-elle pas plus belle ?

[ Chronique de Jean-Constantin Colletto ]

[ Orcastratum (CD & MP3) ]
[ A écouter : Orcastratum (album teaser) - No Need - Spirit Of The Skog ]


The SwaggererThomas Delor : The Swaggerer (Fresh Sound Records), France, juin 2018

1. Prélude En Si Majeur (1:35) - 2. Hidden Meaning (5:20) - 3. Moonlight (4:28) - 4. The Swaggerer (7:49) - 5. L.N.A. (5:45) - 6. From The New World (5:35) - 7. Rhythm-a-Ning (3:59) - 8. Blue In Green (5:04) - 9. Tu L'as Vu, Monk ? (3:01)

Simon Martineau (guitare); Georges Correia (contrebasse); Thomas Delor (drums, composition). Enregistré du 1 au 3 juin 2016 au Studio Mesa, à Soignolles-en-Brie, France.


J'aime bien quand les disques ont des idées et racontent des histoires, ce qui est bien le cas avec cette production du batteur et compositeur Thomas Delor. Bien que très court, le premier titre, intitulé non sans humour Prélude En Si Majeur, annonce la couleur alors le leader accompagne de sa frappe experte les sonorités d'une antique machine à écrire (à moins que ça ne soit le contraire). Belle introduction pour un festival inhabituel de percussions qui inclut beaucoup d'associations d'idées tout en respectant les subtilités du développement mélodique et harmonique. Prenez From the New World par exemple qui est dérivé de la Symphonie Du Nouveau Monde d'Antonin Dvorak : ce n'est pas seulement un arrangement jazz d'un titre classique mais bien une relecture complète croisée en plus avec une version de John Williams présente dans le film Star Wars. En moins de six minutes, on voyage dans la galaxie au fil d'une composition contrastée et très scénarisée. Ou encore Moonlight qui revisite la Sonate "Clair de Lune" de Beethoven en y intégrant des effets percussifs inattendus au sein de cette pièce lente et romantique. Ou enfin "Tu L'as Vu Monk ?" en forme d'exercice espiègle dédié à Thelonious Monk dont on retrouve la patte dans l'écriture et le style be-bop très alerte des improvisations.

Les deux autres membres du trio sont le contrebassiste Georges Correia, qui fait corps avec le leader dans les constants rebondissements de la section rythmique, et le guitariste Simon Martineau dont la fluidité du phrasé et le jeu harmonieux en accords ont déjà été mis en relief dans ces pages à l'occasion de la sortie quelques mois plus tôt de son propre album, One. Ensemble, les trois musiciens constituent un trio soudé qui tisse une série de pièces attachantes magnifiquement texturées, il est bon de le souligner à nouveau, par la frappe aux mille nuances du batteur. Le morceau que je préfère ? Peut-être le titre éponyme pour ses changements de rythme imprévisibles, l'incroyable interaction entre les trois complices, l'improvisation lumineuse du guitariste, et les explosions quasi telluriques de batterie qui sous-tendent la construction et la relancent de manière permanente. Mais franchement, il n'y a rien à jeter dans ce répertoire d'une grande diversité dont on suit le déroulement avec le plus vif intérêt. Thomas Delor a pensé son album en compositeur plus qu'en batteur et c'est tant mieux mais, d'un autre côté, c'est aussi sa technique de batteur qui lui a permis d'atteindre un tel niveau de sophistication. Pour un premier essai, ma foi, c'est une belle réussite !

[ The Swaggerer (CD) ]
[ A écouter : The Swaggerer (album EPK) - The Swaggerer, live, 2016 ]


Vide MédianTimothée Robert : Vide Médian (Ilona Records), France, mars 2018

1. Misra Ata, Pt. 2 (4:44) - 2. Aaron Song (4:52) - 3. Mararanjani (5:22) - 4. Mr Potion (6:38) - 5. Opening of Metaphysique (1:46) - 6. Metaphysique (3:11) - 7. M Eleven (5:17) - 8. Nasika Bhushani (5:22) - 9. Vide médian (5:36) - 10. From 16 to 26 (2:10) - 11. Mother Song (6:05) - 12. Testaments (6:08) - 13. Mi C si T (6:14)

Timothée Robert (basse, compositions), Olivier Laisney (tp), Melvin Marquez (ts), Nicolas Derand (p, Rhodes), Clément Cliquet (drums). Enregistré en Octobre 2016 à la Maison Des Artistes de Chamonix.


Pour son premier disque sous son nom, le jeune bassiste Timothée Robert a réuni autour de lui un quintet qui lui a permis d'exprimer avec efficacité et conviction toutes les nuances de son univers musical. Un univers dont il possède à priori une vision claire et bien définie puisque ce disque a été enregistré dans des conditions "live", en octobre 2016 à la Maison Des Artistes de Chamonix, sans édition ni modification ultérieure. C'est sans doute également la raison qui explique la cohérence de ce répertoire généreux qui offre sur treize titres plus d'une heure de musique.

Parsemé de discrètes senteurs orientales, ce jazz dont les qualités narratives sautent aux oreilles marie intelligemment passages écrits et parties improvisées. Si globalement le style de jeu reste collectif, chaque soliste à quand même l'occasion de briller dans des envolées remarquables, que ce soit le trompettiste Olivier Laisney, sur Métaphysique et Testaments par exemple, ou le saxophoniste ténor Melvin Marquez sur Aaron Song et Mararanjani. Quant au leader, sa basse électrique, en conjonction avec la frappe dynamique de Clément Cliquet, introduit un élément fusionnel dans les textures sonores qui renvoie à Weather Report ou, plus récemment, au Dr. Um Band de Peter Erskine. Toutefois, les grooves développés sont ici la plupart du temps volontairement restreints afin de privilégier les atmosphères méditatives qui sont au cœur de ce projet. L'écriture semble très affinée, soucieuse de transmettre par des arrangements subtils un scénario nourri en filigrane par une vision personnelle et contrastée du monde. Dans les notes de pochette, Timothée Robert remercie d'ailleurs l'écrivain franco-chinois François Cheng dont "le livre du Vide médian" à donné naissance au titre de cet album et à sa philosophie sous-jacente : "tirant son pouvoir du Vide originel, le Vide médian intervient chaque fois que le Yin et le Yang sont en présence. Drainant la meilleure part des deux, il les élève vers une transformation créatrice."

Cet album se vit donc comme un voyage méditatif dont la pochette illustrée par Inel Clément-Lascombes se fait l'écho. Sans jamais tomber dans un exotisme de pacotille mille fois entendu, la musique de Timothée Robert fait plutôt preuve d'une profonde originalité en jouant la carte d'une esthétique dense et moderne qui n'en réserve pas moins une grande part d'onirisme et de spiritualité. A découvrir !

[ Vide Médian (CD, MP3) ]
[ A écouter : Mr Potion live @ La Maison des Artistes, 28/10/2016 - Vide Médian, teaser ]


TravelersNicolas Masson : Travelers (ECM), Suisse, 16 février 2018

1. Gagarine (3:05) - 2. Fuchsia (7:03) - 3. Almost Forty (7:26) - 4. The Deep (4:05) - 5. Travelers (3:44) - 6. Philae (7:21) - 7. Wood (5:31) - 8. Blurred (4:58) - 9. Jura (6:57)

Nicolas Masson (saxophone ténor, saxophone soprano, Clarinette); Colin Vallon (piano); Patrice Moret (contrebasse); Lionel Friedli (drums). Enregistré en avril 2017 à l'Auditorio Stelio Molo RSI, Lugano.


Il y a des artistes qui ont plusieurs cordes à leur arc. Ainsi, le Suisse Nicolas Masson est-il un photographe renommé dont les clichés, essentiellement en noir et blanc, de paysages, roches ou arbres ont notamment orné des pochettes de disques du célèbre label munichois ECM. C'est lui par exemple qui est l'auteur de la photo ornant le disque Danse de son compatriote Colin Valon. Mais Nicolas Masson est aussi un saxophoniste ténor et soprano qui, depuis 2002, a enregistré une dizaine d'albums auxquels vient s'ajouter ce Travelers sorti récemment sous son propre nom.

Accompagné par un trio de musiciens qu'il connaît bien, incluant le pianiste Colin Vallon, le bassiste Patrice Moret et le batteur Lionel Friedli, le leader propose neuf nouvelles compositions qui sont autant d'exercices d'improvisation modale inspirés par le jazz européen et la musique classique. Délicate, mélodique, nostalgique aussi comme sur Fuschia, Jura ou Almost Forty, la musique procède lentement par insinuation et découverte collective, bénéficiant des interactions quasi permanentes et multidirectionnelles entre tous les musiciens. La dynamique s'accentue légèrement sur Philae perfusé par une ligne de basse au groove subtil tandis que des percussions diverses agrémentent l'impression d'immensité sur The Deep. Au saxophone, le leader affiche une sonorité douce alliée à un phrasé précis qui convient parfaitement au lyrisme et à l'atmosphère pensive de ces pièces éthérées.

Travelers est très beau disque évocateur, magnifiquement produit par Manfred Eicher et bien emballé dans une splendide pochette dont la photographie, dans un genre qui reste toutefois typique du label ECM, a été prise par Masson lui-même.

[ Travelers (CD & MP3) ]
[ A écouter : Travelers ]


It's About TimeSpectrum Orchestrum : It's About Time (La Société du Spectral / Atypeek Music / L'étourneur / Do It Youssef), France, 2018

1. Three To One (1:04) - 2. About Time (part 1, 2 & 3) (33:03) - 3. Not The End (9:43)

William Hamlet (saxophone alto); Olivier Vibert (guitare); Philippe Macaire (basse); Benjamin Leleu (claviers); Adrien Protin (drums). Enregistré du 10 au 12 mars 2017.


Le premier titre, très court, est une éruption sonique, une orgie tribale qui a le mérite de planter fermement et dès les premières secondes l'étendard déchiré de ce groupe hors-normes. Leur musique sera empirique, spontanée, chaotique, voire frénétique et sauvage, même si l'on y peut y entendre diverses influences auxquelles les avant-gardistes rattacheront des noms plus ou moins célèbres. La suite en trois parties About Time, pièce de résistance d'un répertoire qui ne comprend que trois titres, comporte quelques éléments de bruitisme mais aussi un rythme hypnotique et une ambiance psychédélique, trois caractéristiques qui renvoient au groupe allemand Can dont le fameux Tago Mago prit à contre-pied les définitions habituelles de la musique. D'ailleurs, par sa volonté de tenter les pratiques les plus diverses selon le mode de l'improvisation collective, toute la musique de Spectrum Orchestrum peut se rattacher à une certaine esthétique krautrock (un terme idiot inventé par la presse spécialisée britannique pour cataloguer un genre indéfinissable qui lui était étranger), telle que la concevait aussi le groupe Faust où même Amon Düül II, c'est-à-dire celle produite par des instruments traditionnels sans les bidouillages et autres boucles électroniques des synthétiseurs.

Originaire de Lille, les dix oreilles de ce quintet ont sans doute eu l'occasion de s'ouvrir également aux expériences mémorables tentées jadis plus au Sud comme celles de Magma ou, plus au Nord, comme celles du Present de Roger Trigaux, ou encore tout près de chez eux, à Valenciennes, avec Art Zoyd qui tenta une étrange fusion du rock progressif, du jazz et de musique « sérieuse » contemporaine.

Intitulée Not The End, le troisième et dernier morceau joue la carte d'une atmosphère mystérieuse, voire menaçante. Les sons viennent littéralement d'ailleurs annonçant l'une ou l'autre calamité qui, en fin de compte, surgira de l'espace quand, dans un déferlement sonique digne de la Guerre des Mondes, les cinq tripodes de Spectrum Orchestrum lanceront collectivement leur attaque psychique. Etrange musique évocatrice qui plonge l'auditeur dans les vertiges mouvants de l'inconscient tout en lui procurant à nouveau ces frissons glacés ressentis jadis en visitant la demeure de l'énigmatique Docteur Morbius sur la Planète Interdite.

Les amateurs de voyages fictionnels qui prisent les productions excentriques du label Cuneiform et ceux qui furent un jour envoûtés par les œuvres des groupes précités sont invités à plonger en apnée dans le space-opéra brûlant, libertaire, provocant, dérangeant, ésotérique et cosmologique de Spectrum Orchestrum. Dépaysement 100% garanti !

[ It's About Time sur Bandcamp ]
[ A écouter : Spectrum Orchestrum live ]


SiltaneMoonlight Benjamin : Siltane (Ma Case Prod), France, 23 mars 2018.

1. Memwa'n (3 :41) - 2. Papa Legba (3 :47) - 3. Moso Moso (3 :47) - 4. Siltane (4 :08) - 5. Simbi (1 :08) - 6. Chan Dayiva (4 :27) - 7. Port-au-Prince (4 :24) - 8. Doux Pays (4 :08) - 9. Tan Malouk (4 :15) - 10. Des Murs (4 :14) - 11. Mèt Agwe (3 :29)

Moonlight Benjamin (chant); Matthis Pascaud (guitares); Mark Richard Mirand (basse); Claude Saturne (percussions); Bertrand Noël (batterie). Enregistré en juillet 2017 à la Maison des artistes à Chamonix, mixé par Jeff Manuel dans le Gers et masterisé par Tony Paelemans à Paris.


La chanteuse prêtresse vaudou Moonlight Benjamin, défenderesse de la culture haïtienne, nous invite à en découvrir l'identité avec son album Siltane réalisé dans un style Rasin. L'invitation en terrain haïtien est initiée par Memwa'n : mémoire en créole haïtien. Ce thème, cher à la chanteuse, a déjà été abordé en 2013 dans son album Memwa'n Defalke (Mémoire Déviée), mais c'est aujourd'hui sur un rythme plus rock, plus agressif qu'il y a cinq ans que le quintet aborde ce sujet.

Un bref récapitulatif de l'histoire d'Haïti évoque le débarquement sur l'île en 1492 des Européens avec Christophe Colomb. Quelques années plus tard, Charles Quint autorise la traite des africains. En 1650-1660, arrivent les premiers colons français. Le message rock utilisé dans l'éponyme Siltane rappelle la révolution haïtienne, qui est la première révolte d'esclaves réussie du monde moderne en 1791, preuve de la force et de la détermination du peuple haïtien. Pour information, cette insurrection établira Haïti en 1804 comme la première république noire libre du monde succédant à la colonie française de Saint-Domingue. Même si une république est établie, les coups d'état se succèdent avec des dirigeants plus ou moins honnêtes. S'ajoutent à cette histoire tumultueuse de nombreux cyclones et tremblements de terre dont le dernier en 2010 a probablement fait cent mille morts. Comment un peuple peut il survivre à toutes ces catastrophes ? La réponse à cette question est donnée en partie par Kinoss Dossou, président du Festival Vodoun, qui introduisit l'édition 2017 du festival à l'Atomium de Bruxelles par : « Un pays sans culture ne doit pas exister et n'existe pas ».

La composante essentielle de la culture haïtienne est le vaudou : voilà un terme à définir! Moonlight Benjamin qualifie le vaudou comme une culture de la résistance. Dans le monde occidental, ce terme n'a pas bonne réputation, souvent synonyme de zombies et de poupées. L'écoute de ce CD est l'occasion d'aller plus loin dans la découverte de ce monde culturel. Le vaudou, originaire du Bénin, a été importé en Haïti par les esclaves béninois qui travaillèrent dans les plantations de sucre et de café. Déracinés et vendus, les Africains reconstituèrent leurs cultes. Ils masquèrent leurs loas sous des images et des dessins appelés vévés (les loas ou lwas sont synonymes d'esprits, mystères, invisibles). Le maquillage symbolique de Moonlight sur scène et sur la pochette de Siltane en est un exemple. Nos recherches nous apprennent que cette pratique est construite sur une cosmogonie hiérarchisée et rationnelle, lui donnant les caractères d'une religion structurée qui possède trois dimensions : une spirituelle, une initiatique et une culturelle. C'est ce dernier aspect que la chanteuse nous invite en créole haïtien et en français à découvrir via des textes de poètes de son pays, comme Frankétienne, Georges Castera ou Anthony Lespès. « J'avais un désir de musique et après quelques années dans un orphelinat protestant, j'ai ressenti le besoin d'aller à la rencontre de ma culture originelle. La pratique du chant à l'église ne me suffisait plus. Je me sentais éloignée de ma culture et il me fallait me confronter, rencontrer la force de la terre, la force de mon pays, cette force séculaire qui fait Haïti. » La chanteuse commence par une allusion au vaudou en nommant son deuxième morceau Papa Legda, loa invité traditionnellement en premier dans les rites vaudou et c'est dans une ambiance blues que Moonlight Benjamin évoque cette identité. Une seconde entité vaudou est présentée dans cet album : Mèt Agwe, le patron des pêcheurs et de ceux qui voyagent en mer, esprit important pour des insulaires.

A la première écoute, l'album semble être de style rock-blues : où se loge la culture vaudou ? Le dossier de presse de son CD Mouvman sorti en 2011 explique : « Le Vaudou : au commencement de toute chose, il y a le rythme. Le rythme, première puissance du monde, qui s'éveille et passe à travers soi quand grondent les tambours, tournoient les danseurs. Le rythme par lequel communiquent les hommes et les dieux. Le rythme, par lequel les esprits descendent dans les humains, prennent possession d'eux, les libèrent et les protègent. Dans le grondement des tambours s'éveillent les loas (les esprits), qui par la danse et le rythme chevauchent les hommes, parce qu'ils sont avant tout des dieux danseurs... » Sans faire une analyse précise des rythmes vaudous représentés tout au long de l'album, une écoute attentionnée des différents motifs présents dans Siltane amène une découverte de rythmes obsédants, originaux, invitant à la transe. Ces rythmes ne sont-ils pas les lieux sonores où s'expriment les loas, comme les vévés sont les symboles graphiques des lieux de passage des esprits ?

Si après l'écoute de Siltane, la culture haïtienne reste toujours une énigme pour vous, n'ayez crainte, : Moonlight Benjamin est déterminée, elle n'arrêtera pas là sa mission de faire connaitre l'histoire de son peuple via d'autres albums. Séduits par son univers, nous serons là pour la suivre.

[ Chronique de Jean-Constantin Colletto ]

[ Siltane (CD, MP3) ]
[ A écouter : Siltane (Teaser) - Memwan ]


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