Jazz & Fusion : Sélection 2017

Chroniques de Pierre Dulieu et d'Albert Maurice Drion





Retrouvez sur cette page une sélection des grands compacts, nouveautés ou rééditions, qui font l'actualité. Dans l'abondance des productions actuelles à travers lesquelles il devient de plus en plus difficile de se faufiler, les disques présentés ici ne sont peut-être pas les meilleurs mais, pour des amateurs de jazz et de fusion, ils constituent assurément des compagnons parfaits du plaisir et peuvent illuminer un mois, une année, voire une vie entière.

A noter : les nouveautés en jazz belge font l'objet d'une page spéciale.


December AvenueTomasz Stanko New York Quartet : December Avenue (ECM), Pologne / USA, 2017

1. Cloud (4:13) - 2. Conclusion (2:01) - 3. Blue Cloud (8:52) - 4. Bright Moon (7:19) - 5. Burning Hot (5:06) - 6. David And Reuben (1:30) - 7. Ballad For Bruno Schulz (6:26) - 8. Sound Space (4:04) - 9. December Avenue (6:33) - 10. The Street Of Crocodiles (6:08) - 11. Yankiels Lid (6:07) - 12. Young Girl In Flower (5.57)

Tomasz Stanko (trompette); David Virelles (piano); Reuben Rogers (contrebasse); Gerald Cleaver (drums). Enregistré au Studio La Buissonne à Pernes-les-Fontaines (France) en juin 2016. Produit par Manfred Eicher.


Ça fait bien longtemps que le trompettiste Tomasz Stanko nous a habitué à ses mélodies mélancoliques, ses longues notes éthérées et son lyrisme saturnien débordant parfois sur un sentiment de désolation. En 2012, Stanko réunissait autour de lui un groupe de musiciens américains pour enregistrer Wislawa dédié à la poétesse et lauréate du Prix Nobel, Wislawa Szymborska. C'est avec le même ensemble, si l'on excepte le contrebassiste Thomas Morgan remplacé par Reuben Rogers, que le trompettiste polonais rend cette fois hommage à un autre de ses compatriotes : l'écrivain, critique et dessinateur Bruno Schulz abattu en pleine rue en novembre 1942 par un officier SS. Avec un tel personnage comme muse, pas étonnant que la musique soit hantée et tourmentée, porteuse d'un obscur sentiment d'inquiétude qui va comme un gant à son sujet mais aussi, par extension, à l'époque actuelle, troublée et incertaine. Ballad For Bruno Schulz est une élégie pleine de tact qui s'étire comme une nappe de brouillard tandis que The Street Of Crocodiles, intitulé d'après une nouvelle de Schulz, est sombre comme un jour d'hiver sans soleil. Mais tout n'est pas qu'engourdissement et dépression sur cet album : la mélodie infectieuse du titre éponyme est une petite merveille dont la construction n'est pas sans rappeler le sublime Grand Central sur l'inoubliable Dark Eyes; Sound Space est une rêverie soudain agitée par l'étonnant piano free du jeune pianiste cubain David Virelles qui se souvient des leçons d'Henry Threadgill; et Burning Hot, au nom évocateur, est un post bop enlevé avec un Stanko particulièrement vivace, poussé dans le dos par une section rythmique emportée dès l'introduction par la ligne de basse autoritaire de Reuben Rogers. Quant à Yankiels Lid, c'est encore un véhicule post-bop idéal pour les solistes qui se succèdent (pianiste et contrebassiste en particulier) comme dans un défilé de mode. Au final, on se retrouve avec un autre album indispensable de Tomasz Stanko, dont le style poétique, émouvant et atmosphérique, mais aussi sophistiqué et cérébral, est unique au sein de l'écurie ECM et, au-delà, dans le vaste monde international du jazz moderne.

[ December Avenue (CD & MP3) ]
[ A écouter : Tomasz Stanko New York Quartet live in Stockholm, Avril 2016 ]


Journey To The Mountain Of ForeverJourney To The Mountain Of ForeverBinker & Moses : Journey To The Mountain Of Forever (Gearbox Records), UK 2017

1. The Departure (7:22) - 2. Intoxication From The Jahvmonishi Leaves (6:26) - 3. Fete By The River (5:24) - 4. Trees On Fire (6:44) - 5. The Shaman's Chant (5:31) - 6. Leaving The Now Behind (7:10) - 7. The Valley Of The Ultra Blacks (3:38) - 8. Gifts From The Vibrations Of Light (5:07) - 9. Mysteries & Revelations (5:25) - 10. Ritual Of The Root (3:06) - 11. The Voice Of Besbunu (2:37) - 12. Echoes From The Other Side Of The Mountain (4:28) - 13. Reverse Genesis (5:55) - 14. Entering The Infinite (3:21) - 15. At The Feet Of The Mountain Of Forever (9:39)

Binker Golding (saxophone ténor); Moses Boyd (drums); Evan Parker (saxophone soprano, saxophone ténor); Byron Wallen (trompette); Tori Handsley (harpe); Sarathy Korwar (tablas); Yussef Dayes (drums). Enregistré les 21 et 22 juillet 2016 au studio Zelig à Londres.


La pochette et le titre de l'album renvoient immanquablement aux années 60 et, à travers elles, à l'avènement Coltrane ainsi qu'à sa profonde nature spirituelle débouchant sur une vision cosmique du monde. Depuis, le jazz s'est globalement assagi, européanisé, esthétisé loin de la ferveur des albums légendaires que furent A Love Supreme, Ascension et autres Meditations. Mais la spiritualité, qui ne meurt jamais vraiment, ressurgit épisodiquement là où on ne l'attend pas, à Londres par exemple dans ce double vinyle d'un tandem incandescent composé du saxophoniste ténor Binker Golding et du batteur Moses Boyd. Emergeant d'un obscur groupe qui accompagnait la chanteuse Zara McFarlane, les deux jeunes musiciens renouent avec une perception philosophique de leur environnement allant de pair avec une énergie débridée qui s'étend jusqu'à contaminer les musiciens invités sur le second disque : le légendaire saxophoniste Evan Parker célèbre pour avoir fait revivre le free jazz en Europe, le trompettiste Byron Wallen, le percussionniste Sarathy Korwar (tablas) et, pourquoi pas, la versatile harpiste Tori Handsley. Il y a un débit dans le discours de Golding, particulièrement sur les morceaux joués en duo, qui rappelle Coltrane mais aussi les tourneries sauvages de Sonny Rollins (Fete By The River). Ensemble, Binker et Moses explorent l'héritage du couple John Coltrane / Rashied Ali et y rajoutent leur propre sensibilité nourrie par des fusions ouvertes et des transes plus actuelles. A cet égard, on citera pour exemple The Valley Of The Ultra Blacks, célébré comme un vrai rituel magique, The Voice Of Besbunu et ses fascinantes volutes improvisées par les saxophones de Goldings et Parker, ou le long titre éponyme qui résume à lui seul, en partie grâce aux tablas et à la harpe électrique, tout le mystère et la résonnance profonde de cette musique en tant qu'expression de l'ordre universel. Enfin, le fait que les quinze plages ont été enregistrées sur le vif, pratiquement en une seule prise, ajoute encore à l'urgence palpable de cette création. On entend parfois dire que le jazz est mort mais avec des albums comme The Epic de Kamasi Washington ou celui-ci, c'est heureusement loin d'être le cas. Recommandé !

Note : la somptueuse double pochette a été réalisée par Jim Burns dans un style beaucoup plus prog que jazz avec un thème qui se situe quelque part entre les dragons de Roger Dean (Yes) et l'ascension des enfants blonds de Hipgnosis (Houses Of The Holy de Led Zeppelin). Au-delà de la référence à une culture musicale typiquement britannique, le choix de cette image, qui reflète surtout le fil rouge reliant musique, imaginaire et spiritualité, est loin d'être fortuit !

[ Journey To The Mountain Of Forever (CD & MP3) ]
[ A écouter : At the Feet of the Mountain of Forever ]


Fly Or DieJaimie Branch: Fly Or Die (International Anthem), USA, 5 mai 2017

1. Jump Off (0:16) - 2. Theme 001 (3:54) – 3. Meanwhile (2:50) - 4. Theme 002 (5:21) - 5. Leaves Of Glass (3:00) - 6. The Storm (5:49) – 7. Waltzer (6:28) - 8. Fly Or Die (0:53) - 9. Theme Nothing (5:17) - 10. Back At the Ranch (1:31).

Jaimie Branch (trompette); Tomeka Reid (violoncelle); Jason Ajemian (contrebasse); Chad Taylor (batterie) + Matt Schneider (guitare); Ben Lamar Gay (cornet); Josh Berman (cornet). Enregistré et mixé à NY et à Chicago en 2016 par Dave Vettraino & David Allen.


Liberté, générosité, inventivité et authenticité sont des mots que ne réfuterait pas Jaimie Branch qui nous propose avec Fly Or Die sa première production en tant que leader.

Dès la première écoute, la jeune trompettiste nous ouvre les portes d’un univers musical érigé tout autant en puisant dans son for intérieur qu’en l’illuminant de sonorités aussi personnelles qu’originales. Ainsi, on est à la fois captivé et emporté par cette musique brillante dans sa construction, ses arrangements, son interprétation.

L’enchaînement des morceaux est parfaitement maîtrisé et nous invite, par une subtile imbrication et articulation, à suivre l’artiste dans les méandres d‘un voyage musical, ici jalonné de rythmes chaloupés voire même endiablés d‘inspiration afro-caribéenne (Theme 001, Theme 002 et Theme Nothing) et là, s’émancipant des contraintes gravitationnelles et s’ouvrant à des espaces plus éthérés. Le jeu de la trompettiste s’amplifie alors en nappes sonores aux multiples réverbérations nous plongeant ainsi dans le tumulte d’une tempête cosmique (The Storm) ou dans l’envoûtement de vastes paysages illuminés par les notes stellaires de la trompette (Waltzer). Certaines transitions (la transition entre Theme 002 et Leaves Of Glass ou encore celle entre le titre éponyme de l’album, Fly or Die, et l’irrésistible Theme Nothing) consacrent bien cette dualité qui constitue indéniablement une marque de fabrique de l’album : rupture et continuité, cohérence dans la démarche et la maîtrise du son d’un côté, diversité des climats et des sources d’inspiration de l’autre.

Pour ce faire, Jaimie Branch a fait appel à des musiciens actifs sur la scène musicale non conventionnelle de Chicago, ville dont elle est originaire : Tomeka Reid au violoncelle qui irradie l’album de son jeu tout en finesse, Jason Ajemian et Chad Taylor tantôt subtilement tantôt diablement efficaces à la contrebasse et à la batterie, auxquels s’ajoute le guitariste Matt Schneider qui éclaire de son jeu lumineux l’introduction du mystérieux et inquiétant Meanwhile et qui, seul à la guitare acoustique, nous distille en quelques notes scintillantes le court titre final : Back At The Ranch aux allures d’introduction… Comme pour nous inviter à prolonger l’aventure musicale.

[ Chronique de Albert Maurice Drion ]

[ Fly Or Die (CD & MP3) ]
[ A écouter : Theme 002 ]


Pauline Ganty : AprèsPauline Ganty : Après (QFTF), 2017

1. Tomorrow's Child (2:47) - 2. Under The Moon (4:08) - 3. They Say (3:33) - 4. New Senses (5:20) - 5. L’Hêtre (4:20) - 6. The Last Goodbye (4:54) - 7. Way To Blue (4:37) - 8. After (4:24)

Pauline Ganty (voix); Noé Macary (piano); Fabien Iannone (Contrebasse); Dominic Egli (drums). Toutes les compositions sont de Pauline Ganty sauf Way To Blue écrit par Nick Drake. Enregistré du 29 au 31 août 2016 au studio La Buissonne à Pernes-les-Fontaines.


Après L'Envol, un premier essai sorti sur Unit Records en 2015, la jeune chanteuse suisse Pauline Ganty propose un nouvel album en quartet avec la même rythmique composée du contrebassiste Fabien Iannone et du batteur Dominic Egli et un nouveau pianiste, Noé Macary. Le premier titre, Tomorrow's Child, s'étire comme un nuage de vapeur, installant une atmosphère intimiste où l'on peine à démêler ce qui est improvisé et ce qui est écrit. Par son expressionnisme aux confins de l'immatériel, Under The Moon renvoie à certains passages du Rock Bottom de Robert Wyatt, en tout cas à sa fragilité et à sa respiration. Ganty y chante d'une voix feutrée au milieu d'un trio qui lui colle à la peau en délivrant des motifs répétitifs jusqu'à en devenir hypnotiques. Ayant à un moment croisé la route de sa demi-compatriote Susanne Abbuehl, la chanteuse en a retenu son sens de l'espace et sa manière d'y flotter, son goût du silence et un faux minimalisme qui imprègne la plupart de ses compositions. Même l'unique reprise du répertoire, le très beau Way To Blue emprunté à Nick Drake, se conforme à l'ambiance générale en transmettant la poésie si particulière de l'auteur britannique qui cadre à merveille avec cette musique nostalgique. Issue de la partie francophone du pays, l'artiste a aussi inclus une chanson en français, L'hêtre, dans laquelle un texte est déclamé telle une ode à la nature zébrée de vocalises légères qui tourbillonnent comme le vent détachant les dernières feuilles de l'arbre. D'une grande homogénéité, l'écoute d'Après ressemble à une promenade en apesanteur sur le sentier le plus ombragé du jazz, celui qui se faufile à travers des paysages en clair-obscur et s'avère le plus propice à la rêverie. D'un autre côté, à l'instar du trio d'Esbjorn Svensson, la musique a quelque chose de résolument moderne, empruntant à différents styles et s'en trouvant du même coup irréductible au jazz mainstream. Sorti sous la forme d'un digipack par le label allemand QFTF, voici donc assurément un bel objet, aussi concis qu'un ancien vinyle, qui ravira les amateurs d'une musique sensible, émouvante et constamment en suspension entre deux couches d'air.

[ Après (CD & MP3) ] [ Pauline Ganty Quartet sur QFTF Records ]
[ A écouter : Pauline Ganty Quartet : Under The Moon ]


Barefoot Man: SanpakuLarry Coryell : Barefoot Man: Sanpaku (Purple Pyramid), USA, 14 octobre 2016

1. Sanpaku (10:41) - 2. Back To Russia (6:15) - 3. If Miles Were Here (7:01) - 4. Improv On 97 (5:05) - 5. Penultimate (6:30) - 6. Manteca (8:22) - 7. Blue Your Mind (8:26)

Larry Coryell (gt); Lynne Arriale (piano); John Lee (b); Dan Jordan (sax, fl); Lee Pierson (drums)


Depuis les lointaines années 60 à la fin desquelles il a contribué à inventer le jazz-rock, le guitariste Larry Coryell a diversifié sa palette musicale, enregistrant au fil des ans des albums acoustiques, mainstream, néo-classiques ou world tout en revenant épisodiquement à la fusion de ses origines. Ce disque qui est peut-être son dernier réalisé en studio (mais il travaillait aussi à la reformation de Eleventh House dont un album était prévu pour 2017) offre sept nouvelles compositions qui tentent de retrouver l'esprit et l'énergie des 70's, en particulier ceux ayant prévalu à l'enregistrement du fameux Barefoot Boy de 1971, d’où l'intitulé de cette nouvelle production, Barefoot Man: Sanpaku.

Le premier titre, Sanpaku, à cause de la flûte jouée par Dan Lorda, groove comme le Memphis Underground de Herbie Mann, Coryell se lançant dans des improvisations inspirées sur une rythmique funky délivrée par le batteur Lee Pierson et par John Lee, longtemps collaborateur de Coryell au sein de Eleventh House et bassiste des premiers albums de Philip Catherine. Un autre grand moment est If Miles Were Here, bien sûr dédié à Miles Davis, qui retrouve également l'esprit d'une fusion plus mélodique et plus cool que ce que produisent aujourd'hui les ténors du genre. Quant à Manteca, une composition de Dizzy Gillespie, elle offre la possibilité au guitariste de lâcher quelques solos au son distordu et acide dans un contexte de jazz caribéen, tout en renouant pour l'occasion avec sa pédale wah wah dont il a toujours fait un usage des plus originaux.

Le reste est plus mainstream mais pas inintéressant pour autant. Back To Russia et Penultimate sont des titres plus lents construits autour du piano lyrique de Lynne Arriale tandis que Improv On 97 et surtout Blue Your Mind sont interprétés à la perfection dans un mode conventionnel, le dernier morceau rappelant l'ambiance des albums de post-bop réalisés pour le label High Note dans les années 2000 (comme New High, Inner Urge ou Cedars Of Avalon).

En conclusion, Barefoot Man: Sanpaku se révèle un album agréable et éclectique où Coryell retrouve sur les trois titres les plus fusionnels un peu de la magie se ses jeunes et folles années. Dommage toutefois que cette approche rétro mais roborative n'ait pas été étendue à l'album entier, ça aurait été encore mieux.

[ Barefoot Man : Sanpaku (CD & MP3) ] [ Barefoot Man : Sanpaku sur Bandcamp ]


Le Coeur Des VivantsLes doigts De l’Homme : Le Cœur Des Vivants (Lamastrock / L’autre distribution), France, 28 avril 2017

1. 4BC (3:49) - 2. Le Cœur Des Vivants (3:49) – 3. Là Haut (5:34) – 4. The Wait (4:03) - 5. I See The light (5:41) - 6. Amir Across The Sea (4:22) - 7. Love Song (5:42) - 8. Le vol Du Colibri (3:34) - 9. Califas (4 :47) - 10. Le Vrai Tombeau Des Morts (4:35) - 11. La Valse Du Gros (3:36) - 12. Back To life (3:34)

Olivier Kikteff (Guitare); Yannick Alcocer (Guitare); Benoît Convert (Guitare); Tanguy Blum (Contrebasse); Nazim Aliouche (Percussions)


Pour les avoir vu jouer sur scène à plusieurs reprises, une fois au Jazz Marathon de Bruxelles il y a une dizaine d’années, et avoir chroniqué dans ces pages un de leurs premiers disques, Les Doigts de l’Homme restent dans ma mémoire comme un groupe acoustique jouant du jazz manouche avec autant d’humour que de virtuosité et s’en servant comme passerelle vers un éventail de métissages sonores parmi les plus inattendus. Si le style reste globalement le même sur ce nouvel album, le répertoire laisse d’abord l’impression d’un intense travail sur les compositions dont certaines sont vraiment belles et rafraîchissantes comme The Wait, Le Vrai Tombeau Des Morts et, surtout, le magnifique Love Song avec son lacis de guitares et sa contrebasse jouée à l’archet. Les références plurielles sont cependant toujours de mise comme sur le titre éponyme avec ses accents balkaniques ou sur Amir Across The Sea dont les gènes portent en eux une cadence africaine. La présence du percussionniste Nazim Aliouche change aussi la donne, donnant du corps aux textures, relançant les improvisations, pressant encore le jeu en soliste d’Olivier Kikteff déjà naturellement porté aux fulgurances. Son apport est d’autant plus important qu’il est parfaitement dosé : écoutez par exemple La Valse Du Gros qui commence à l’ancienne par un pétillant entrelac de cordes avant qu’à la cinquantième seconde, ne vienne s’incruster la pulsation percussive. Aussi soudainement qu’elle est apparue, cette dernière se dissipe à 1:43 pour revenir derechef 30 secondes plus tard avant d’entamer un duel décoiffant avec la contrebasse. Cette tension-détente parfaitement orchestrée est d’une redoutable efficacité, faisant voler en éclats la routine et maintenant l’intérêt de la première à la dernière note. J’aime cette musique pour sa vivacité, ses contrastes, son ouverture sans œillère, ses débordements généreux et, par dessous, cette sensibilité à fleur de peau qui la fait sortir du commun.

[ Le Coeur Des Vivants (CD & MP3) ]
[ A écouter : Le Cœur Des Vivants ]


Speak CitiesKeir Neuringer & Matt Wright : Speak Cities (Extra Normal), 2017

1. Above the Clouds (8:08) - 2. City Speak (14:07) - 3. Stop/Light - 4. NightMusic (16:53) - 5. Hard/Drive/Solo (3:36) - 6. Superhigh Informationway (16:00)

Keir Neuringer (sax alto, co-composition); Matt Wright (platine, ordinateur, co-composition). Improvisations enregistrées le 11 avril 2013 au Seizures Palace, Brooklyn (USA). Design sonore par Matthew Bright de 2014 à 2016 à Canterbury (UK).


Compositeur et sculpteur de sons, le Britannique Matt Wright a travaillé au projet Trance Map avec son compatriote, le saxophoniste Evan Parker, créant à l’aide de platines et de logiciels informatiques des textures mouvantes enrobant et utilisant les notes du saxophone. Speak Cities pourrait être considéré comme une séquelle à cette collaboration avec dans le rôle du saxophoniste, l’Américain Keir Neuringer, lui aussi un adepte du free jazz, de l’intensité et des improvisations en solo pur (confer son album Ceremonies Out of the Air de 2014). Longuement agencée par Wright dans son studio à Canterbury à partir des enregistrements réalisés lors d’une session improvisée à Brooklyn en avril 2013, la musique n'est pas un simple échantillonnage mais résulte plutôt d’un travail d’édition sur les fichiers originaux qui a conduit à une véritable composition en six parties distinctes. Bien qu’abstraite et complexe et à l’exception de quelques crépitements dont l’origine comme la signification restent une énigme (Stop/Light), cette étrange combinaison de sons divers et de notes jouées au saxophone fait naître des images multiples, reliant par un fil ténu musique et biotope. Above The Clouds prend par exemple de la hauteur en présentant une vision détachée et aérienne de la ville alors que City Speak pourrait représenter les bruissements mystérieux d’une métropole qu’on entendrait au loin dans la nuit. Il n’y rien ici qui puisse ressembler de loin ou de près à une mélodie, seulement des ondes qui circulent en boucle comme dans les musiques minimalistes avec d’autres sons indistincts par-dessus faussement chaotiques et qui se répètent en permanence, le tout opérant d’une façon subliminale. Le saxophone lui-même devient parfois indiscernable, se confondant avec le tapis des bruitages produits par l’électronique et les platines jusqu’à en faire partie intégrante avant de ressurgir plus loin comme une plainte ou un cri. Cette création électroacoustique n’appartient ni au jazz, ni au hip hop, ni à quoi que ce soit de connu. C’est un voyage en hypnose au cœur d’une cité vivante dont les murmures révèleront peut-être quelques secrets enfouis dans votre subconscient. Vous avez dit bizarre ?

[ Speak Cities sur Bandcamp ]


Pepita GreusStéphane Escoms : Pepita Greus (Indépendant), 2017

1. Pepita Greus (5:20) - 2. Bolero de Carlet (6:41) - 3. Benimodo (8:09) - 4. El Fallero (6:47) - 5. Avant de partir (6:38) - 6. Lo Cant de Valencia (6:19) - 7. Amparito Roca (4:48)

Stéphane Escoms (piano, compositions et arrangements); Rafael Paseiro (basse électrique); Alex Tran Van Tuat (drums). Enregistré le 23 mars 2016 au studio Downtown à Strasbourg.


N’ayant plus rien entendu du pianiste Stéphane Escoms depuis l’excellent Meeting Point paru en 2014, c’est avec curiosité que j’aborde ce nouvel album enregistré en trio. Ça commence bien avec le titre éponyme, une reprise ensoleillée d’un paso-doble de 1925 écrit en hommage à la poétesse espagnole Angela-Josefa Greus Saez, apparemment, selon les notes de pochette, une lointaine cousine du pianiste dont les racines espagnoles s’épanouissent ici avec bonheur. Le balancement typiquement latin est brillamment assuré par une rythmique légère où l’on suit avec plaisir la basse électrique particulièrement sinueuse de Rafael Paseiro. Le Boléro De Carlet est un autre traditionnel espagnol dont l’élégante mélodie, cette fois portée par les percussions foisonnantes d’Alex Tran Van Tuat, se niche illico au creux de l’oreille. Première composition du pianiste, Benimodo porte le nom du village du grand-père de Stéphane Escoms : c’est une pièce nostalgique, quasi bucolique, incluant quelques bruitages d’ambiance indistincts évoquant une guitare à peine effleurée ainsi que les perles en bois d’un rideau qui s’entrechoquent sous la brise.

Retour à la tradition avec un des sommets du répertoire : le magnifique El Fallero, composé en 1929 par José Serrano pour les fêtes annuelles de Valencia (Las Fallas) et devenu depuis un hymne local. Interprété avec beaucoup de passion par Niuver, chanteuse cubaine installée en France, ce titre bénéficie aussi d’un arrangement superbe et d’un accompagnement dynamique par un trio en verve d’où émerge notamment un solo de basse flamboyant. Dédié à son grand-père espagnol, Avant De Partir est la seconde composition du pianiste et, une fois passée l’intrigante introduction jouée à la basse électrique, c’est encore une fois un morceau mélancolique, nourri par le souvenir de l’enfance, qui met en exergue la haute sensibilité de son auteur. Ecrit en 1914 par Pedro Sosa Lopez, Lo Cant De Valencia renoue avec les harmonies chaleureuses et les rythmes enlevés propices à l’épanchement des solistes, Rafael Paseiro se taillant une nouvelle fois la part du lion avec une belle et exaltante envolée de basse. Et le répertoire se termine sur Amparito Roca, un autre paso doble intrépide investi par Escoms dont le piano transcende la partition originale avec un enthousiasme des plus communicatifs.

Par son thème, Pepita Greus a le charme désuet d’un antique album de famille dont les photographies auraient été remplacées par des vignettes sonores mais c’est aussi et surtout une création moderne, riche, accomplie, lumineuse, émouvante et porteuse de plaisir. A écouter absolument !

[ Pepita Greus (MP3) ]
[ A écouter : Pepita Greus (teaser) ]


Running After The SunMarie Kruttli Trio : Running After The Sun (QFTF), 2017

1. Istanbul Dort (7 :55) – 2. Balancing on a Wall (7:27) – 3. Running After the Sun (4:02) – 4. Windy (8:08) – 5. Kambly Swing (4:40) – 6. Contemplative Birds (5 :45) – 7. Pocahontas (6:06) – 8. Sailing Day (5:26)

Marie Kruttli (piano); Lukas Traxel (basse); Martin Perret (drums). Toutes les compositions sont de Marie Kruttli. Enregistré au studio P4 à Berlin.


Bonne surprise que ce nouveau disque enregistré par Marie Kruttli avec son trio habituel composé du bassiste Lukas Traxel et du batteur Martin Perret. De formation classique mais ensorcelée par le jazz après avoir entendu Diana Krall, la pianiste suisse laisse entendre sur cet album un jazz beaucoup plus libre et ouvert que ce que produit habituellement la pianiste et chanteuse canadienne, ce qui est peut-être en rapport avec son immersion en 2005 au coeur de la scène newyorkaise qui avait résulté en un EP (What Do I Miss) enregistré en quintet. Le fait est que le premier titre Istanbul Dort n’est pas un de ces morceaux smooth et jazzy qu’on peut entendre dans les lobbys d’hôtel mais bien une composition ambitieuse et sophistiquée dont les tourneries envoûtantes, la façon de détacher les notes, les étrangetés harmoniques ainsi que l’intensité m’évoquent tour à tour et bien davantage Dave Brubeck, McCoy Tyner, Herbie Hancock, Thelonious Monk ou même Herbie Nicholls plutôt que la triade Evans/Jarrett/Mehldau. Mais c’est aussi une façon de dire qu’après tout, la tradition n’est jamais très loin.

Balancing On A Wall confirme l’impression d’entrer dans un univers musical inclassable, l’atmosphère singulière qui exprime cette fois un état instable, voire inquiétant, témoignant en tous cas d’une réelle personnalité en matière de jeu comme d’écriture. Par son intitulé, Windy laisse augurer un autre genre de climat plus contemplatif et si la composition est en effet, au début, plus fluide et moins angulaire, l’improvisation qui vient ensuite est de plus en plus frémissante jusqu’à finalement soulever en tourbillon les feuilles d’automne. De même, les Contemplative Birds paraissent bien agités, l’improvisation suggérant bien plus une danse qu’une méditation. La sonorité du piano est souvent large et timbrée, résonnant dans l’espace avec ostentation, combinant vitalité et inventivité. Quant aux deux complices, ils font corps avec le leader, ciselant le matériau sonore et renforçant encore les variations d’intensité dans une approche triangulaire d’un dynamisme exemplaire. Tout cela est particulièrement apparent sur le dernier titre du répertoire, Sailing Day, un morceau plein de verve, nourri par un groove enthousiaste, qui suggère que la navigation ne se fera pas aujourd’hui sur mer d’huile mais dans un environnement de tempête avec roulis et tangage à la clé. J’aime bien ce disque parce qu’il tranche résolument sur l’esthétique pensive et onirique de jazz de chambre qui est de plus en plus la norme dans les productions européennes, en renouant plutôt, par sa beauté nerveuse, sa logique abstraite et sa bouillonnante vivacité, avec un certain jazz tonique pratiqué de l’autre côté de l’Atlantique.

[ Running After The Sun (CD & MP3) ]
[ A écouter : Windy ]


The Stone SkipperShai Maestro Trio : The Stone Skipper (Sound Surveyor Music), Israël, 10 Novembre 2016

1. A Man, Morning, Street, Rain (2:17) - 2. Without Words (2:31) - 3. From One Soul To Another (5:21) - 4. Pearl (1:09) - 5. Stop Motion (4:50) - 6. Kunda Kuchka (4:34) - 7. The Stone Skipper (5:12) - 8. Mirrors (2:24) - 9. The Message (3:33) - 10. Spirit (For Anat) (4:07) - 11. It's Your Blessing And Your Curse (2:00) - 12. Water Colors (6:47) - 13. Rain, Morning, A Man, Street (4:23) - 14. The One You Seek Is You (4:03) - 15. Epilogue (3:21) - 16. Luiza (3:27)

Shai Maestro (piano, claviers, percussions); Jorge Boeder (basse, effets); Ziv Ravitz (Drums, Effets) + Gretchen Parlato, Theo Bleckmann, Neli et Kalina Andreeva (voix).


Pour moi comme sans doute pour beaucoup d'autres, il fut d'abord le pianiste d'Avishai Cohen (le contrebassiste) pour qui il enregistra quatre parmi ses meilleurs disques (de Gently Disturbed en 2008 à Seven Seas en 2010), donnant des concerts à travers le monde filmés et diffusés par la chaîne spécialisée Mezzo. Puis, en 2012, il a pris son envol, réalisant sous son nom des albums en trio dont celui-ci est déjà le quatrième. Le répertoire y est particulièrement varié, le pianiste interprétant quelques pièces en solo, d'autres en trio avec ses fidèles partenaires, le contrebassiste péruvien Jorge Roeder et le batteur israélien Ziv Ravitz, et le reste en duo ou dans une configuration élargie avec les chanteuses Gretchen Parlato, Neli et Kalina Andreeva et le chanteur américain Theo Bleckmann. Désormais conçue à bonne distance du style de son ancien patron, la musique de Maestro apparaît universelle, fluide, introspective, lyrique, ancrée dans la modernité par l'utilisation d'effets électroniques qui enrichissent les textures même si certains, comme les craquements sur A Man, Morning, Street, Rain et sur Kunda kuchka, semblables à ceux d'un vieux 33 tours, sont en réalité plus dérangeants qu'utiles. Ayant à un moment de sa vie étudié les percussions exotiques et la musique indienne, le pianiste a donné une coloration ethnique à certaines de ses compositions (Kunda kuchka, The Stone skipper) tandis que sur d'autres, il a exploré de nouvelles voies à travers des combinaisons de vocalises, d’effets spéciaux et d’arrangements parfois très sophistiqués. Tout cela compose un disque généreux, original et accessible même si, en dépit d'une certaine cohérence, on se perd parfois dans le labyrinthe des nuances polychromes et multiformes qui foisonnent ici comme sortis d'une corne d'abondance. Il est bien difficile désormais de prédire où cette opulence d'idées mènera Shai Maestro dans le futur et s'il reviendra un jour à une vision plus épurée et plus classique de son art. En attendant, on se contentera de ce fascinant et poétique Stone Skipper où l'on trouvera largement de quoi rêver et s'émouvoir.

[ The Stone Skipper (CD & MP3) ]
[ A écouter : The Stone Skipper (teaser) ]


Daylight GhostsCraig Taborn : Daylight Ghosts (ECM), Février 2017

1. The Shining One (3:29) - 2. Abandoned Reminder (7:46) - 3. Daylight Ghosts (7:36) - 4. New Glory (3:14) - 5. The Great Silence (5:37) - 6. Ancient (8:15) - 7. Jamaican Farewell (5:39) - 8. Subtle Living Equations (4:31) - 9. Phantom Ratio (8:29)

Craig Taborn (piano, electronique); Chris Speed (saxophone ténor, clarinette); Chris Lightcap (contrebasse, basse électrique); Dave King (drums, percussions électroniques). Enregistré en mai 2016 au Studio Avatar à New-York.


Peut-être plus connu pour ses nombreuses apparitions en sideman aux côtés de musiciens comme David Binney, Chris Potter, Roscoe Mitchell, Dave Holland, Michael Formanek ou Tim Berne, le pianiste américain Craig Taborn n'en a pas moins enregistré sept albums en leader dont celui-ci est le troisième pour le label ECM. Si Avenging Angel (2011) fut réalisé en solo et Chants (2013) en trio, Daylight Ghosts est l'œuvre d'un quartet incluant le saxophoniste et clarinettiste Chris Speed, le bassiste Chris Lightcap et le batteur du trio The Bad Plus, Dave King. Des musiciens talentueux au pédigrée impressionnant qui ont parfois flirté avec l'avant-garde mais qui se sont ici mis au service des compositions du leader dont le style ouvert et éclectique stimule leur imagination.

New Glory est un court mais beau résumé de leur potentiel collectif : une batterie vive et crépitante, une basse volubile, un saxophone tranchant et précis, et un piano luxuriant qui part dans tous les sens en cueillant au passage quelques couleurs latines à la Chick Corea. Ce morceau ainsi que The Shining One et Ancient sont des galaxies musicales bourgeonnantes, complexe, denses, tourbillonnant sur elles-mêmes (à l'instar de la section finale hallucinante de Ancient) et projetant lumière et énergie aux alentours. Mais un disque édité sur le label munichois devrait en principe offrir également des moments plus méditatifs et Daylight Ghosts n'est pas en reste sur ce plan. L'atmosphérique The Great Silence installe un charme hivernal avec une clarinette au ton pur flottant au-dessus des notes de piano qui tombent comme des morceaux de givre tandis que Subtle Living Equations et Jamaican Farewell, une reprise de Roscoe Mitchell, sont d'autres ballades spectrales auréolées de mystère. Des effets électroniques quasi subliminaux colorent la musique à certains endroits mais c'est très subtil et enfoui intelligemment sous le jeu en acoustique… Sauf sur Phantom Ratio qui clôture le répertoire par un obsédant ostinato bâti sur des boucles synthétiques.

Formidable enfin est Abandoned Reminder qui débute comme une balade nocturne au ton désabusé avant de s'ouvrir, de manière tellement fluide et progressive que l'on s'en rend à peine compte, en une pièce de plus en plus libre, flirtant avec l'atonal avant de se restructurer en finale comme par magie. Tout cela témoigne du talent du pianiste pour concevoir des compositions mutantes, insaisissables et intensément habitées. Daylight Ghosts est, pour l'instant, l'opus majeur de Craig Taborn mais, si l'on en juge par les impressionnantes qualités qu'on entend ici, ce sera loin d'être le dernier.

[ Daylight Ghosts(CD & MP3) ]
[ A écouter : Daylight Ghosts (teaser) ]


DanseColin Vallon / Patrice Moret / Julian Sartorius : Danse (ECM), 13 Janvier 2017

1. Sisyphe (4:26) - 2. Tsunami (7:00) - 3. Smile (5:21) - 4. Danse (2:07) - 5. L’onde (5:42)- 6. Oort (2:13) - 7. Kid (6:14) - 8. Reste (1:36) - 9. Tinguely (4:43) - 10. Morn (4:14) - 11. Reste (variation) (2:24)

Colin Vallon (piano); Patrice Moret (contrebasse); Julian Sartorius (drums). Enregistré à l'Auditorio Stelio Molo RSI, Lugano en février 2016.


Je ne sais pas comment le pianiste suisse Colin Vallon en est arrivé à enregistrer pour le producteur Manfred Eicher mais il est clair qu'ils étaient faits pour s'entendre. Sa musique gravitationnelle, sa sonorité pure, sa poésie musicale permanente, son rapport au temps et l'usage subtil du silence pointent dans la même direction que les valeurs fondamentales du fameux label munichois. Mine de rien, Danse est déjà son troisième album sorti sur ECM et, pour beaucoup d'entre nous, ce sera sans doute celui de la révélation. Le trio semble s'être stabilisé avec le contrebassiste Patrice Moret, compagnon de longue date du pianiste, et le batteur Julian Sartorius plus récemment arrivé depuis Le Vent (2015) en remplacement de Samuel Roher qui jouait sur Rruga (2014) et les albums pré-ECM. Chacun des musiciens, en parfaite symbiose avec ses partenaires apporte une contribution essentielle à l'ensemble et on pourra s'en convaincre en suivant d'une part le son boisé et enveloppant de la contrebasse sur le mélancolique Sisyphe et, d'autre part, la frappe aérienne de Sartorius qui fait valser ses balais et vibrer ses cymbales sur Tsunami ou sur Kid. Les mélodies ne sautent pas aux oreilles mais elles se dévoilent lentement par paliers successifs alors que les compositions tournent de façon cyclique, revenant sur elles-mêmes, divergentes et entêtées, parfois minimales, jusqu'à finalement imposer leur singularité avec une grande sérénité. Quelques titres sont plus difficiles à saisir et à décrire comme l'envoûtant Tinguely dont le rythme compliqué évoque les pièces d'un mobile qui s'entrechoquent ou le cliquetis d'une mécanique peut-être en hommage aux sculptures animées du fameux artiste suisse qui porte le même nom (Jean Tinguely). Ou alors, l'étrange Oort avec son timbre bizarre de piano dont les notes flottent en apesanteur au-dessus des sonorités graves conçues à l'archet par Moret. Par contraste, ces interludes plus angulaires mettent encore davantage en relief les atmosphères mélodieuses qui composent l'essentiel du répertoire, l'ensemble formant dès lors un disque riche, aventureux et parfaitement équilibré qu'on écoute d'une traite dans un maelstrom profond d'interactivité émotionnelle.

[ Danse (CD & MP3) ]
[ A écouter : Tsunami - Danse (teaser) ]


Up And ComingJohn Abercrombie Quartet: Up And Coming (ECM), Janvier 2017

1. Joy - 2. Flipside - 3. Sunday School - 4. Up and Coming - 5. Tears - 6. Silver Circle - 7. Nardis - 8. Jumbles

John Abercrombie (guitare); Marc Copland (piano); Drew Gress (contrebasse); Joey Baron (drums).


Après s'être imposé dans les années 70 par quelques albums de fusion séminaux (Timeless, Gateway), le guitariste John Abercrombie s'est progressivement orienté vers un jazz plus intimiste, fluide et nuancé mais plus abstrait aussi. Enregistré en quartet, Up And Coming approfondit le côté lyrique du guitariste qui a choisi pour partenaire un musicien qu'il connaît bien : le pianiste Marc Copland, compagnon de longue date, avec qui il a également enregistré son disque précédent, le fabuleux 39 Steps. Drew Gress et Joey Baron sont aussi de retour pour une rythmique en apesanteur en parfaite communion avec la musique du leader. Si guitare et piano, dont les sonorités ont parfois tendance à se recouvrir, ne font pas toujours bon ménage, la cohabitation est ici d'une exemplaire subtilité sans parler de cette élégance naturelle qui n'est pas sans évoquer celle d'un autre tandem similaire : Metheny / Mehldau. La sonorité de la guitare se distingue par une incroyable onctuosité encore renforcée par cette manière particulière d'attaquer les phrases en douceur. Les harmonies habiles et les mélodies tendres donnent à cette musique un côté moelleux où l'on se sent bien même quand l'ambiance se fait plus sombre comme sur Tears. La seule reprise du répertoire est Nardis, une pièce modale de Miles Davis rendue ici dans une version fascinante à la Bill Evans dans laquelle le quartet cristallise en interaction permanente, les musiciens rivalisant d'intelligence pour renouveler ce thème mille fois joué et y parvenant aisément depuis l'introduction rubato jusqu'à cet accord final évanescent absolument sublime. Evidemment, en dépit de quelques improvisations aventureuses, comme celles du trop court Flipside ou de l'excitant Silver Circle (le sommet de l'album), qui viennent occasionnellement rider la surface, le contexte global de l'album est surtout propice à la rêverie. C'est du jazz de chambre certes mais tellement riche et captivant qu'on ne risque pas de s'endormir. Après trente-quatre albums, la plupart indispensables, voici encore une nouvelle production du guitariste fétiche d'ECM dont on pourra difficilement se passer.

[ Up And Coming (CD & MP3) ]


Wisdom Of EldersShabaka and The Ancestors : Wisdom Of Elders (Brownswood Recordings), 2016

1. Mzwandile (13:33) – 2. Joyous (6:40) – 3. The Observer (9:04) – 4. The Sea (11:49) – 5. Natty (9:59) – 6. Give Thanks (8:11) – 7. Nguni(9:29)

Shabaka Hutchings (saxophone tenor); Mtunzi Myubu (saxophone alto); Mandla Mlangeni (trompette); Siyabanga Mthembu (voix); Nduduzo Makhathini: (piano, Rhodes); Ariel Zamonsky: (basse); Gontse Makhene (percussions); Tumi Mogorosi (batterie).


Une ligne de basse bientôt soutenue par des percussions, et ensuite une voix entonnant un chant aux accents incantatoires, une voix d’une sensibilité à fleur de peau, et une tension qui s’installe peu à peu et qui ne fera que croître… D’emblée, la musique prend possession de vous. Chaque morceau, chaque phrase, chaque note de ces pièces musicales que nous propose Shabaka and The Ancestors résonne au plus profond de nous, dans ces tréfonds de l’âme où se mélangent dans un même substrat joie, effroi, peur, optimisme…, à ce point de convergence entre un passé qu‘il nous faut assumer et un avenir qui reste à construire alors que le présent nous échappe.

Si d’aucuns s’efforcent d’ériger des murs, la musique, et en l’occurrence le jazz, de par ses origines, son histoire, et sa spécificité, ne peut exister que par l’universalité et la pluralité de son message. Le formuler ainsi est une chose, mais l’assumer dans une démarche cohérente en est une autre. Et c’est ce que réussit Shabaka Hutchings, saxophoniste anglais, bientôt âgé de 33 ans, élevé à la Barbade et actif dans de nombreux projets : Sons Of Kemet (une fanfare de poche proposant une musique aux influences afro-caribéennes), The Comet Is Coming (projet mêlant électronique et sonorités cosmiques), Met Yourself Down (fusion de jazz, de punk et de funk).

Shabaka Hutchings ne porte pas seul ce projet. Pour l’occasion, il s’est entouré de musiciens au talent confirmé et qui sont de véritables références sur la scène jazz sud-africaine. Leur énergie, leur feeling, l’intensité qu’ils projettent dans leur jeu sont parmi les clés de la réussite de l’album. Sept titres qui se singularisent par une inspiration bouillonnante, véritable fusion entre ce qui constitue le passé et l’héritage du jazz, son énergie salvatrice, sa puissance organique et cette capacité à vous envoûter, à vous mettre en transe. Oui, l’Afrique n’est pas loin (écouter dans l’introduction de Natty ce cri surgi des savanes africaines). Et si cette musique plonge dans ses racines les plus profondes, elle s’inscrit également dans ce qui a constitué sa modernité post-bebop. On pense à John Coltrane (l’introduction de The Observer), à Miles Davis (la seconde partie de The Sea), Pharoah Sanders, Sun Ra, etc.

Bref, Wisdom Of Elders constitue non seulement une invitation à un voyage dans le temps et dans l’espace mais également à une plongée au plus profond de nous-mêmes, là où nous avons érigé nos jardins secrets et où il est possible de se nourrir de la sagesse de nos aînés.

[ Chronique de Albert Maurice Drion ]

[ Wisdom Of Elders (CD & MP3) ]
[ A écouter : Joyous - The Observer ]


Perico Sambeat : Plays ZappaPerico Sambeat : Plays Zappa (Karonte), Espagne, novembre 2016

1. Zomby Woof (5:57) - 02. It Must Be a Camel (6:19) - 3. Don't You Ever Wash That Thing? (6:28) - 4. For Calvin (6:34) - 5. Imaginary Diseases-Tink Walks Amok (7:21) - 6. Inca Roads (7:11) - 7. I Promise not to Come in Your Mouth (5:00) - 8. A Pound for a Brown (5:14) - 9. The Eric Dolphy Memorial Barbecue (4:09) - 10. Peaches en Regalia (3:38)

Perico Sambeat (as, ss, fl, tambourin); Javier Vercher (ts, ss); Voro García (tp); Toni Belenguer (tb); Santi Navalon (claviers); Ivan Cebrian (guitare); Julio Fuster (b, el-b); Miquel Asensio “Rochet” (drums). Compositions de Frank Zappa arrangées par Perico Sambeat. Enregistré au studio Elefante à Valence (Espagne) en juin 2016.


L'œuvre de Frank Zappa est tellement multiple qu'on pourrait l'interpréter en la tirant vers le rock, l'avant-garde, l'illustration cinématique voire cartoonesque, ou vers le jazz sous toutes ses formes, du big band à la fusion. C'est dans ce dernier style que le saxophoniste espagnol Perico Sambeat a choisi de recréer la musique du compositeur. Rappelons qu'il y a quelques années, la vedette du jazz ibérique avait gratifié l'album Wanted du trompettiste Jean-Paul Estiévenard de quelques interventions très remarquées.

Pour composer son répertoire, Sambeat a choisi sagement quelques titres parmi les plus susceptibles d'être jazzifiés comme Peaches En Regalia (de l'album Hot Rats, 1969), For Calvin (extrait de l'incursion majeure de Zappa dans le monde du jazz : The Grand Wazoo, 1972), Don't You Ever Wash That Thing? (fantaisie polyrythmique figurant sur le déjà très cuivré Roxy & Elsewhere, 1974) et The Eric Dolphy Memorial Barbecue (hommage oblique à un grand souffleur inclus sur Weasels Ripped My Flesh, 1970). Le reste était moins évident mais démontre que finalement, tout ce qu'a écrit Zappa peut être orchestré de façon ludique ou savante et garder malgré tout son cachet d'origine. Pour en donner ses versions, Perico Sambeat, en bon zappaphile, a réuni un octet idéal comprenant une section de cuivres rutilante qui n'est pas sans rappeler celles de Jawa/Jawaka et de Make A Jazz Noise Here, des claviers, une section rythmique et, indispensable pour jouer du Zappa, un jeune guitariste électrique talentueux en la personne de Ivan Cebrian.

Dans le respect de l'approche excentrique du compositeur, les nouvelle orchestrations sont vives et précises tandis que les parties autrefois chantées sont remplacées par des improvisations soit en solo soit collectives. Certains titres comme Peaches En Regalia, l'arme fatale et le titre le plus emblématique du maître, ou I Promise Not To Come In Your Mouth (tiré de Zappa In New York) sont plus proches des originaux tandis que d'autres ont été davantage réarrangés. Le medley Imaginary Diseases-Tink Walks Amok par exemple est une nouvelle création à partir de deux thèmes dont le premier n'a jamais été enregistré en studio et dont le second est une petite pièce instrumentale pour bassiste qui, au contraire, n'a jamais été interprétée sur scène. La troupe joue avec beaucoup d'entrain et seuls manquent à la fête les commentaires sardoniques du moustachu ainsi que ses textes malicieux. Mais pour le reste et pour paraphraser Zappa lui-même, le jazz ici est "loin d'être mort" et en aucun cas, il n'a "une odeur bizarre". La production est propre, brillante, un peu trop d'ailleurs si on la compare au son organique des versions originales. Ceci dit, ces dernières ont été enregistrées dans les années 70 avec des techniques différentes et puis, un mixage clair permet d'entendre distinctement tous les instruments.

En conclusion, si vous aimez le jazz fusion ou Frank Zappa, ou les deux, ce disque qui apparaît nettement plus innovant que certaines copies conformes comme celles de Dweezil, le fils prodige, risque d'en surprendre plus d'un. Quant à Zappa, qui n'a jamais cessé de renouer périodiquement avec les cuivres et d'ensemencer sa musique de "bruits jazz", ça ne fait aucun doute qu'il aurait adoré ça.

[ Perico Sambeat Plays Zappa (CD) ]


Kurt Rosenwinkel: CaipiKurt Rosenwinkel: Caipi (Heartcore records), 10 février 2017

1. Caipi (3:57) - 2. Kama (4:30) - 3. Casio Vanguard (6:22) - 4. Summer Song (5:42) - 5. Chromatic B (4:46) - 6. Hold On (5:33) - 7. Ezra (6:18) - 8. Little Dream (5:04) - 9. Casio Escher (6:49) - 10. Interscape (5:47) - 11. Little B (6:16)

Kurt Rosenwinkel (guitars, basse, piano, synthés, percussions, vocal) + au fil des plages : Pedro Martins (vocal, synthés, drums, percussions); Amanda Brecker (vocal); Frederika Krier (violon); Mark Turner (sax ténor); Eric Clapton (guitare); Chris Komer (cor); Alex Kozmidi (guitare baryton); Andi Haberl (drums); Zola Mennenöh (vocal); Antonio Loureiro (vocal); Kyra Garey (vocal). Enregistré au studio Heartcore à Berlin.


Oubliez tout ce que vous savez sur Kurt Rosenwinkel, guitariste créatif révélé au tournant du millénaire et dont l'album The Next Step (2001) marqua l'époque en exposant de nouvelles idées aussi bien au plan mélodique qu'au niveau de l'improvisation. Rompant avec son style habituel, sa dernière production est un projet différent, plus léger, qui réunit des chansons en provenance de l'île paradisiaque de Caipi, un endroit fictif situé pas trop loin des côtes brésiliennes. Car le Brésil, ou du moins l'image qu'on peut s'en faire, est présent partout en filigrane, dans l'accompagnement ensoleillé du titre éponyme, dans la voix de Pedro Martins, dans celle d'Amanda Brecker dont la passion brésilienne est notoire, dans l'émulation de Pat Metheny sur Casio Vanguard, ou encore dans la chaleur et la joie de vivre qui caractérisent ces petites miniatures simples d'accès comme de la musique pop-rock mais dont les textures sont en réalité beaucoup plus complexes que la moyenne des chansons qu'on entend habituellement sur les ondes.

En bon orfèvre de la musique qu'il est, Rosenwinkel a préféré tout faire lui-même, se démultipliant et superposant en couches successives par la magie du multipiste les guitares acoustiques ou électriques, la basse, le piano, les synthés et les percussions. Et il chante aussi à l'occasion, comme sur Hold On, avec une voix non conventionnelle - pour ne pas écrire non professionnelle – dont la fragilité et la sincérité évoquent les tentatives d'un autre grand guitariste nommé Larry Coryell qui, il y a bien longtemps, s'essaya lui-aussi à la chansonnette. Enfin, telles des cerises du Nord sur une gaufre de Bruxelles, le guitariste a invité quelques collègues prestigieux à soloter à quelques endroits stratégiques. Ainsi, la violoniste d'origine roumaine Frederika Krier enlumine Kama de ses phrases legato tandis que sur Ezra, Mark Turner, longtemps complice du guitariste (il joue aussi sur The Next Step), délivre le premier des deux solos de saxophone de l'album, engendrant du même coup un ineffable frisson de plaisir. Plus inattendu, le guitariste de blues-rock Eric Clapton, qui avait présenté Rosenwinkel à un large public lors d'un de ses fameux festivals de guitare "Crossroads" (il figure sur un titre dans le DVD de l'édition 2013), lâche quelques notes nonchalantes sur Little Dream avec cette attitude décontractée dont il a le secret.

Ce genre d'album smooth, légèrement world, jazzy et calibré pour la FM, n'est pas toujours passionnant mais quand la musique est comme ici fraîche, solaire, vibrante et ciselée dans les moindres détails par un musicien talentueux, elle devient gratifiante. Et le plus surprenant, est que chaque nouvelle écoute permet de révéler l'une ou l'autre subtilité de ce disque aussi mélodique qu'atypique et renforce du même coup le lien qui vous unit à lui.

[ Caipi (CD & MP3) ]
[ A écouter : Casio Vanguard (preview) ]


Iron LungGorilla Mask : Iron Lung (Clean Feed), Canada, janvier 2017

1. Hammerhead (3:02) - 2. Before I Die (7:01) - 3. Thump! (3:50) - 4. Crooked (5:58) - 5. Blood Stain (6:33) - 6. Steam Roller (4:20) - 7. Lullaby For A Dead Man (3:31) - 8. Iron Lung (4:26) - 9. Chained (4:42)

Peter Van Huffel (saxophone alto); Roland Fidezius (basse électrique, effets); Rudi Fischerlehner (drums). Enregistré les 11 et 12 février 2016 au studio Golden Retriever, Berlin.


Près de trois années après Bite My Blues, le trio de Gorilla Mask est de retour et les poumons d'acier figurant sur la pochette laissent imaginer que son esthétique punk-jazz n'a rien perdu ni de son urgence ni de sa fureur. Et le fait est que des morceaux comme Hammerhead (un intitulé que n'aurait pas renié un Lemmy Kilmister) ou Thump!, à l'extrême opposé du jazz cool, donnent la chair de poule par leur vertigineuse intensité. Le plus étonnant reste cette incroyable articulation entre les trois compères qui se relancent constamment les uns les autres dans une totale imprévisibilité, créant un véritable léviathan sonore qui se densifie en se nourrissant d'une improvisation collective à haut indice d'octane. Peter Van Huffel serait-il le nouveau "angry man of jazz" ? Oui et non, Car Iron Lung n'est pas une pilule de dopamine et affiche bien d'autres qualités que la seule énergie brute. Ainsi, Crooked est-il doté d'une belle mélodie quasi-onirique se déployant sur un tapis sonique des plus originaux, le bassiste Roland Fidezius et le batteur Rudi Fischerlehner ne constituant certainement pas un tandem des plus conventionnels. Il faut les entendre sur Blood Stain ou sur Before I Die inventer via quelques effets électroniques des rythmiques envoûtantes, faussement minimalistes et dignes de celles d'un groupe de métal, sur lesquelles viendront se poser les improvisations débridées du saxophoniste. Parfois, la dissonance pointe comme sur Steam Roller et tout part en vrille comme s'il fallait impérativement aller derrière l'horizon, chercher un inavouable secret qui n'appartient plus à cet univers. Présenté comme un titre en bonus, Chained referme l'album en synthétisant toutes ses qualités : musique à la fois pulsionnelle et cérébrale, interactions télépathiques, improvisations fluides et habitées, explosions abstraites, vibrations ébouriffantes et concentré d'inédit. Cette musique est ancrée dans l'époque et lui ressemble : elle est constamment en quête d'une spiritualité furtive enfouie sous les bruits et la violence urbaine d'un monde déboussolé. Et c'est ainsi, cher lecteur, que dans un éclair de lucidité m'est apparu le message codé de l'homme au masque de gorille.

[ Iron Lung (CD) ] [ Gorilla Mask sur Clean Feed Records ]
[ A écouter : Chained ]


Rosario Bonaccorso : A Beautiful StoryRosario Bonaccorso : A Beautiful Story (Via Veneto Jazz / Jando Music), Italie, 24 février 2017

1. A Beautiful Story (4:52) - 2. Come l’Acqua Tra Le Dita (6:29) - 3. Der Walfish (5:43) - 4. Duccidu (4:38) - 5. My Italian Art Of Jazz (4:08) - 6. This Is For You (3:27) - 7. Storia Di Una Farfalla (3:56) - 8. Minus One (6:05) - 9. Tango Per Pablo (3:38) - 10. Lulu’ E la Luna (4:58) - 11. Freddie (5:07) - 12. You Me Nobody Else (4:47)

Rosario Bonaccorso (contrebasse); Dino Rubino (bugle); Enrico Zanisi (piano); Alessandro Paternesi (drums). Toutes les compositions sont de Rosario Bonaccorso.


Contrebassiste parmi les plus proéminents de la scène italienne, Rosario Bonaccorso est également bien connu en France et en Belgique pour sa participation à des albums de Stefano di Battista (dont les superbes Volare et Round About Roma) et d'Enrico Rava et, côté belge, de Frank Vaganée (Two Trios), Bert Joris (Live) et Eric Legnini (Miss Soul et Boogaloo). Mais en plus de son travail de sideman, le contrebassiste est aussi l'auteur de quatre disques sous son propre nom dont A Beautiful Story est le dernier en date. Dès le titre éponyme en ouverture, on est plongé dans un climat lyrique et intimiste qui, globalement, sera celui de l'album entier. Soliste clé du quartet, l'Italien exilé à Paris Dino Rubino possède un son de bugle velouté qui accentue le côté doux et paisible de ces miniatures interprétées avec élégance et beaucoup de délicatesse. Des titres comme A Beautiful Story, My Italian Art Of Jazz, Storia Di Una farfalla ou Lulu' E La luna ont beau exsuder quelques effluves qui rappellent fugacement les beautés raffinées d'Enrico Rava et de Paolo Fresu, ils n'en sont pas moins profondément émouvants. Egalement précieux, le talentueux pianiste romain Enrico Zanisi, bien que marqué lui aussi par le romantisme italien, renvoie plutôt au pianiste britannique John Taylor, qui fut lui-même inspiré par Bill Evans et qui forma jadis un si beau tandem avec un autre élégant bugliste nommé Kenny Wheeler. Quant au contrebassiste, il est parfois discret en se contentant d'apporter à ses superbes compositions un soutien rythmique exemplaire en tandem avec le batteur Alessandro Paternesi mais peut se révéler plus entreprenant, notamment sur Duccidu, un titre plus enlevé où on l'entend distinctement tisser la trame par dessous les solistes. En conclusion, A Beautiful Story ravira les amateurs d'un jazz mélodique et nuancé, marqué par une tradition lyrique italienne d'abord et européenne ensuite, et permettra aussi, par la même occasion, d'appréhender l'art de quelques jeunes loups transalpins, encore peu médiatisés mais dont on n'a pas fini d'entendre parler.

[ Beautiful Story (CD & MP3) ] [ Rosario Bonaccorso sur Via Veneto Jazz ]
[ A écouter : Come l’Acqua Tra Le Dita - Minus One ]


Jonathan Avishai Modern Times : The ParadeJonathan Avishai Modern Times : The Parade (Jazz&people), Israël/France, 18 novembre 2016.

1. Le Nouveau Monde (1:59) - 2. Poem for Ornette Coleman (1:40) - 3. L'Arbre et l'Ecureuil (4:01) - 4. Once Upon a Time (4:48) - 5. Zelda (7:37) - 6. Que tal? (1:10) - 7. Simgik (5:54) - 8. Django (4:59) - 9. Death of a River (6:16) - 10. Sandrine's Garden (3:57) - 11. Picnic (2:21) - 12. The Battle (7:18) - 13. Diminuendo (4:50) - 14. The Parade (6:24)

Yonathan Avishai (piano, percussions); César Poirier (clarinette, saxophone alto); Yoni Zelnik (contrebasse); Donald Kontomanou (batterie); Inor Sotolongo (percussions). Enregistré au Studio Gil Evans à Amiens, les 1 et 2 juin 2016.


Voici une musique qui respire la fête. Enregistré en quintet, ce second chapitre du pianiste Jonathan Avishai s'intitule d'ailleurs The Parade, une façon de rappeler que sa musique est d'abord une réjouissance collective où chacun prend du plaisir et donne du bonheur. Les climats y sont variés mais rappellent tous ces endroits particuliers et privilégiés où le jazz, même si la mélancolie n'en est pas obligatoirement exclue (comme ici sur Death Of A River), affiche de préférence un côté ensoleillé, coloré et festif. Et ce n'est pas seulement dû à la présence du percussionniste cubain Inor Sotolongo mais c'est surtout que le pianiste fait preuve d'un jeu imprégné de swing, un jeu par ailleurs concis, naturel et décontracté qui rappelle l'art et la manière des grands musiciens de la Nouvelle-Orléans. Le saxophoniste alto et clarinettiste César Poirier complémente joliment cette approche dans un style décalé des plus expressifs qui s'inscrit lui aussi dans la grande tradition du jazz. Surtout connu pour sa participation très remarquée au sein du quartet du trompettiste Avishai Cohen, avec qui il a enregistré l'album Into The Silence (ECM, 2016), le pianiste franco-israélien issu de la nouvelle vague du jazz venue de Tel Aviv s'impose ici comme un compositeur doué capable d'inventer des mélodies intemporelles mais aussi et surtout comme un interprète qui parvient à allier modernisme et tradition dans une approche d'une grande originalité. A ne pas rater !

[ Jonathan Avishai Modern Times : The Parade (CD & MP3) ]
[ A écouter : The Parade (présentation) ]


Guillaume Perret : FreeGuillaume Perret : Free (Kakoum Records), France, 23 septembre 2016.

1. Walk (3:00) - 2. Heavy Dance (5:47) - 3. Seduction (5:04) - 4. En Good (4:32) - 5. Inside Song (3:40) - 6. Pilgrim (5:43) - 7. Cosmonaut (4:19) - 8. She's Got Rhythm (4:54) - 9. Inner Jail (5:03) - 10. Susu (2:51) - 11. Birth of Aphrodite (4:49)

Guillaume Perret (sax ténor électrifié, soprano sax électrifié, effets, loop).


Le saxophoniste Guillaume Perret est déjà l'auteur de disques très originaux dans lesquels il bousculait les conventions du jazz. Sorti en 2012, Guillaume Perret & the Electric Epic déboulait comme le tonnerre d'un soir d'été en offrant une musique fusionnelle et sauvage qui sut séduire John Zorn lui-même puisqu'elle fut éditée sur son label Tzadik. Deux années plus tard, le Savoyard remettait le couvert avec Open Me, allumant un nouveau brasier atomique quelque part au croisement entre métal, prog, zeuhl, punk et jazz-rock. Sur ce troisième opus, il revient sans son groupe Electric Epic là où on ne l'attendait pas, en solitaire et plus sage. Ce qui n'empêche pas sa musique d'être toujours aussi surprenante, inclassable et pourvoyeuse d'émotions en tout genre. Avec son saxophone relié à des machines électroniques, Guillaume Perret se fait homme-orchestre, produisant des sonorités qui évoquent aussi bien des instruments de percussion que des guitares, une basse ou des synthés. Que ce soit sur Walk en forme de promenade bucolique, le swinguant She's Got Rhythm, le souriant et mélodique En Good, ou encore sur Pilgrim qui évoque un improbable folklore balkanique, le résultat est à chaque fois bluffant. Et quand il se la joue funky comme sur Susu, sa musique futuriste s'inscrit carrément dans un perspective science-fictionnelle de jazz-bar galactique. Quant à l'envoûtant Birth Of Aphrodite, son étrange mélodie et son atmosphère à fois austère et mystérieuse referment avec brio un album mutant en tout point réussi. Certes, ce n'est pas du jazz au sens strict du mot mais aucune étiquette ne saurait aujourd'hui donner une description correcte de la musique qu'on entend ici. A vous de la découvrir maintenant !

[ Free (CD & MP3) ] [ Guillaume Perret website ]
[ A écouter : Inside Song - Pilgrim (Live at Zenith Sud Nantes) ]






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