CD NEWS : les Nouvelles du Disque (2007 - 2008)


Retrouvez sur cette page une sélection des grands compacts, nouveautés ou rééditions, qui font l'actualité. Dans l'abondance des productions actuelles à travers lesquelles il devient de plus en plus difficile de se faufiler, les disques présentés ici ne sont peut-être pas les meilleurs mais, pour des amateurs de jazz et de fusion progressive, ils constituent assurément des compagnons parfaits du plaisir et peuvent illuminer un mois, une année, voire une vie entière.

A noter : les nouveautés en jazz belge font l'objet d'une page spéciale.

Parmi les centaines, voire les milliers de compacts parus cette année, voici la sélection DragonJazz 2008. Un choix certes éclectique mais dicté par la volonté de ne privilégier que des albums captivants, riches, brillants, émotionnels, jubilatoires ou, en deux mots, porteurs de frissons. Qu'ils surprennent par leur intensité ou leur profondeur, tous sont garantis accessibles au plus grand nombre et c'est pendant des années, qu'ils rempliront leurs bons offices : résister au temps et ravir indéfiniment les amateurs de bonne musique en général et de jazz moderne en particulier.


E.S.T. : LeucocyteE.S.T. : Good Morning Susie SohoE.S.T. : Live In Hamburg
Esbjörn Svensson Trio (E.S.T.) : Leucocyte (ACT Records), 2008. Le pianiste et leader du groupe suédois E.S.T. est mort le 14 juin 2008 suite à un tragique accident de plongée dans l'archipel de Stockholm. Son décès met fin à l'une des plus belles aventures du jazz actuel et à une discographie exemplaire dans laquelle on épinglera From Gagarins Point Of View (1999), Good Morning Susie Soho (2001), Seven Days Of falling (2003), Viaticum (2005), Tuesday wonderland (2006) et Live In Hamburg (2007). Avec ses deux compatriotes, Dan Berglund (basse) et Magnus Oström (batterie), Esbjörn Svensson venait de terminer pour le label allemand ACT le mixage de son dernier disque, Leucocyte, édité après sa mort dans la forme que le trio avait prévue et qui restera donc comme un ultime testament de son art. Enregistré en deux jours à Sydney en 2007 à l'occasion d'une tournée australienne, Leucocyte poursuit une quête, entamée il y a longtemps, vers une fusion entre un jazz profondément lyrique hérité de Keih Jarrett et des sonorités actuelles où percent l'influence de groupes de rock alternatif, ambient ou progressif comme Radiohead ou Brian Eno. Toutefois, la formule a ici été poussée plus loin. Les deux longues suites (Premonition qui s'étend sur 23 minutes et Leucocyte sur 27) qui constituent le coeur de l'album sont une percée dans l'inconnu. Par leurs sonorités inusitées et le foisonnement organique des trois instruments en perpétuelle interaction, la musique s'infiltre au plus profond de l'esprit avec une puissance qui semble d'abord chaotique mais qui est en réalité organisée jusqu'au niveau le plus microscopique (comme la course des leucocytes dans les vaisseaux sanguins). Voici une musique qui circule, capte l'attention et absorbe l'énergie à l'instar d'un disque de rock. Certaines sections comme Still, Leucocyte - AB Initio ou Leucocyte - AD Infinitum sont carrément expérimentales, les bruitages et l'électronique prenant alors le pas sur les instruments acoustiques. Pourtant, le jazz n'est pas oublié et, sur des titres comme Ajar ou Jazz justement, le trio réaffirme sa capacité à improviser sur des structures modales dans un cadre plus conventionnel. Sans être le meilleur disque de E.S.T. (optez plutôt pour Good Morning Susie Soho ou Live In Hamburg), Leucocyte marque une évolution du trio et se profilait probablement dans l'esprit de leurs créateurs comme une oeuvre de transition vers quelque chose d'autre : on aurait bien aimé savoir quoi !

[ E.S.T. : Leucocyte ]
Willie Nelson / Wynton Marsalis : Two Men With The BluesWillie Nelson / Wynton Marsalis : Live From New York City [DVD]
Willie Nelson / Wynton Marsalis : Two Men With The Blues (Blue Note), 2008. A priori, l'idée est saugrenue quoique fort sympathique. Associer un guitariste-chanteur de country & western (et de blues à l'occasion) avec une icône du jazz moderne pouvait conduire à n'importe quoi. Mais à une époque où les solistes du jazz ont bien du mal à trouver quelque chose de neuf qui peut encore surprendre les mélomanes, la solution réside parfois dans la combinaison inattendue de sons ou de styles fort différents. Et il faut dire que la rencontre opérée les 12 et 13 janvier 2007 au Jazz Lincoln Center de New-York est une belle réussite. Maintenant, est-ce un disque de jazz, de blues ou de country ? Rien de tout ça. L'autre jour, j'entendais sur le pont Charles de Prague un orchestre d'amateurs interpréter avec une joie communicative et toute personnelle My Bucket's Got A Hole In It. Impossible de ne pas s'arrêter et d'applaudir la performance de ces vétérans sur leurs antiques instruments. C'est un peu la même impression d'allégresse que l'on ressent à l'écoute de ce titre et des autres standards inusables exhumés pour l'occasion : Bright Lights Big City, Basin Street Blues, Caldonia, Stardust, Georgia On My Mind et autres Ain't Nobody's Business sont des aires de jeu fertiles pour les deux artistes : d'un côté le chanteur texan et son attitude laid-back de vieux cow-boy buriné à la voix de baryton et de l'autre, le trompettiste louisianais super doué, héritier et conservateur du jazz depuis son invention au début du siècle, qui poursuit l'exploration des innombrables racines de la musique populaire américaine. Ca balance naturellement et sans prétention : on est là pour le fun et le terrain d'entente est bien balisé. Accompagnés par le saxophoniste Walter Blanding, le pianiste Dan Nimmer, le bassiste Carlos Henriquez, Ali Jackson à la batterie (en fait les membres du quintet de Marsalis) et Mickey Raphael à l'harmonica (compagnon de Nelson), les deux compères délivrent une prestation joviale qui met de bonne humeur. On pense à Louis Armstrong (qui entre parenthèses enregistra en 1930 avec le père de la country, Jimmy Rodgers), au Preservation Hall Jazz Band, à René Netto et aux orchestres de jazz-blues traditionnels de la Nouvelle Orléans. Si l'on en croit le Net, Two Men With The Blues est d'ores et déjà un grand succès populaire et, ma foi, c'est bien mérité.

[ Ecouter / Commander : Two Men With The Blues - En DVD : Live From New York City ]
Marcin Wasilewski Trio : January (2008)Trio (2005)
Marcin Wasilewski Trio : January (ECM), 2008. Surtout connu comme membres du quartet de leur compatriote trompettiste Tomasz Stanko, le trio de Marcin Wasilewski a aussi enregistré deux disques sous son propre nom : Trio sorti en 2005 sur le label ECM et ce January. Si déjà les superbes Soul Of Things (2001), Suspended Night (2003) et Lontano (2005) enregistrés par Stanko laissaient entrevoir l'immense potentiel de ses jeunes accompagnateurs, ce disque confirme l'émergence d'un trio majeur qui prend à cette occasion le nom de son pianiste. Dès The First Touch qui ouvre l'album, on retrouve sans surprise l'univers délicat et vaporeux du trompettiste. La nuit sereine s'étend à nouveau sur un paysage immobile, illuminée de l'intérieur par une force spirituelle intense. Bien sûr, on pense parfois à Bill Evans et plus encore à Keith Jarrett qui constituent certainement les sources d'inspiration majeures de ces jeunes Polonais qui savent pourtant aussi explorer d'autres voies. Leurs interprétations de morceaux célèbres comme le fameux Cinema Paradiso d'Ennio Morricone ou Diamonds And Pearls de Prince témoignent d'une ouverture d'esprit bienvenue, surtout que ces thèmes sont revisités avec une fraîcheur débordante. Un des grands moments est atteint quand le trio se penche sur Balladyna, une composition stellaire de leur patron Tomasz Stanko ici étendue comme un longue mélopée évasive qui rappelle un peu les improvisations modales du temps jadis quand le jazz s'habillait de visions cosmiques. Placé stratégiquement au centre du disque, King Korn, composition de Carla Bley, vient rompre l'esthétique en demi-teintes du répertoire et permet à Wasilewski d'enclencher la vitesse supérieure et d'étendre sa science de l'improvisation, voire du swing, magnifiquement épaulé par ses deux comparses extrêmement volubiles. En fin de parcours, le long The Young And Cinema convaincra finalement les plus réticents que l'on tient ici un de ces trios de piano magiques comme il y en a peu tant les trois hommes sont en symbiose triangulaire parfaite. La production de Manfred Eicher et le travail de l'ingénieur James A. Farber sont lumineux : la fameuse ligne claire d'ECM est respectée et la musique se détache dans l'éther comme un corps vibrant. Certains leur reprochent un choix esthétique aujourd'hui fort répandu : ils ont tord, peu de disques actuels offrent autant d'inspiration et de sensibilité que ce formidable January.

[ Ecouter / Commander : January - Trio - Tomas Stanko : Soul Of Things - Tomas Stanko : Suspended Night - Tomas Stanko : Lontano ]

Pat Metheny : New ChautauquaJohn Abercrombie / Ralph Towner : Sargasso SeaBass DesiresKeith Jarrett - Gary Peacock - Jack DeJohnette : Standards LiveGateway

ECM - TOUCHSTONES

Le fameux label munichois ECM qui, jusqu'ici, s'était toujours refusé à brader son catalogue, vient de lancer une nouvelle collection offrant à moitié prix pas moins de 40 compacts enregistrés entre 1971 et 1993. Regroupés sous le nom de « Touchstones », ces trésors oubliés et parfois indisponibles sont aujourd'hui réédités dans des pochettes cartonnées reproduisant en format réduit celles des LP originaux. Inutile de préciser que la quasi-totalité de ces enregistrements sont d'une haute tenue et que ceux qui n'ont pas eu l'occasion de les écouter ont de quoi se réjouir. Au-delà des critères de forme et de la perfection technique qui caractérise, depuis sa fondation en 1969, le label de Manfred Eicher, ils s'inscrivent tous dans la perspective d'un jazz contemporain résolument novateur et ouvert sur le monde. On retrouvera ici les les plus grands artistes parmi ceux qui comptent sur leurs instruments respectifs et, pour certains, dans des oeuvres de jeunesse peu orthodoxes : Pat Metheny, Bill Frisell, John Scofield, Keith Jarrett, Chick Corea, Jack DeJohnette, Dave Holland, Charles Lloyd ou Gary Burton sont quelques uns de noms qui apparaissent au fil de ces sessions historiques. Piocher dans cette collection exemplaire est un vrai bonheur mais même les music lovers, à moins d'être des collectionneurs impénitents, sont obligés de faire des choix. Alors, extraits de ces 40 perles à réécouter un jour ou l'autre, voici une sélection personnelle de cinq chefs d'oeuvre à ne pas rater (donc gratifiés d'un score maximum de cinq étoiles). Epinglons d'abord le New Chautauqua de Pat Metheny qui superpose ici, par la magie du réenregistrement, basse électrique et guitares pour la plupart acoustiques. Inspiré par les grands espaces du Midwest américain, ce troisième album du guitariste pour ECM, qui date de 1979, se situe entre folk et jazz et impose un style ouvert et contemplatif absolument inimitable. Enregistré en 1976, Sargasso Sea réunit deux autres guitaristes s'exprimant dans des idiomes fort différents : John Abercrombie qui invente avec maestria des solos électriques et les déposent sur l'accompagnement acoustique halluciné de Ralph Towner. Loin d'être incompatibles, ces deux individualistes s'entendent à merveille et leur projet reste une expérience unique qui fera frissonner les amateurs. Enregistré en 1985, Bass Desires, premier album d'un quartet conduit par le contrebassiste Marc Johnson, est surtout remarquable par ses deux guitaristes : l'explorateur sonore Bill Frisell et le très urbain John Scofield sont tout simplement époustouflants et composent un autre duo certes à priori improbable mais qui fonctionne à merveille. Passons rapidement sur le « Standards Live » du trio Keith Jarrett - Gary Peacock - Jack DeJohnette, enregistré à Paris en 1985, qui renouvelle la magie triangulaire de Bill Evans et devrait impérativement faire partie de toute discothèque de jazz digne de ce nom pour révéler le cinquième incontournable de cette série. Gateway comprend John Abercrombie à la guitare, Dave Holland à la basse et Jack DeJohnette à la batterie. Sorti en 1975, leur premier album défie toute classification et entraîne une immédiate adhésion par le souffle épique qui emporte ces sessions visionnaires. Cinq compacts, cinq étapes dans un voyage sensoriel inoubliable au coeur de l'un des catalogues les plus somptueux de l'histoire du jazz moderne.

[ Ecouter / Commander : New Chautauqua - Sargasso Sea - Bass Desires - Standards Live - Gateway ]
Pat Metheny : Day TripPat Metheny : Tokyo Day Trip - Live EPPat Metheny : Question And Answer
Pat Metheny : Day Trip (Nonesuch), 2008. En dehors des albums sortis sous le nom de Pat Metheny Group pour lesquels, en tant qu'amateur de fusion progressive, je garde une affinité particulière, l'un des meilleurs disques du guitariste fut celui qu'il réalisa pour Geffen Records en 1990 : Question and Answer avec Roy Haynes (dr) et Dave Holland (b). On retrouve la magie de cet album dans ce Day Trip - également enregistré en trio avec Antonio Sanchez (dr) et Christian McBride (b) et mis en boîte en une seule journée (d'où le nom Day Trip) - sauf qu'ici, toutes les compositions sont de la plume de Metheny. Le répertoire très varié comprend du jazz mainstream (Son Of Thirteen et le bluesy Calvin Keys) ou post-bop (Let's Move), des ballades (At Last You're Here et Dreaming Trees), du folk-jazz (Is this America? - Katrina 2005) et même un morceau de fusion torride (The Red One) qui figurait déjà sur l'album I Can See Your House From Here enregistré en 1993 en compagnie de John Scofield. Beaucoup moins maniéré qu'il ne l'était sur ses collaborations en demi-teintes avec le pianiste Brad Mehldau, Pat Metheny démontre encore une fois combien son jeu accompli est inimitable. Si l'on excepte deux incursions en acoustique, un peu de guitare synthé et la tonalité acide du morceau fusionnel précité, il improvise ici la plupart du temps sur une guitare électrique dotée d'un son standard. Il faut l'entendre lâcher ses longues phases déliées sur When We Were Free (une autre reprise d'un morceau qui figurait sur « Quartet » enregistré par le Pat Metheny Group en 1996). Le guitariste s'envole littéralement en déroulant des chapelets de notes inédits qui viennent invariablement s'éteindre sur un glissando final : on dirait de longues vagues qui s'étalent jusqu'à la plage et refluent in extremis avant de reprendre le cours de leur voyage. Pour avoir longtemps tourné ensemble, le trio est soudé à l'extrême et McBride comme Sanchez apportent une touche moderne à ce jazz somme toute assez classique même si, question mélodie, technique et imagination, le guitariste reste inégalable.

Pour accompagner cet album, sachez qu'il existe aussi un EP de cinq titres (Tokyo Day Trip, Nonesuch) interprétés en concert par le trio à Tokyo à la fin de 2004, soit une année avant l'enregistrement en studio de Day Trip. Il s'agit là de cinq nouveaux superbes morceaux qui ne figurent pas sur l'album en studio. Produits par Steve Rodby, ils témoignent de l'éclectisme du trio aussi à l'aise dans la fusion que sur des ballades romantiques ainsi que de l'énorme présence sur scène de ces trois fantastiques musiciens. A noter l'amusante pochette dessinée par Josh George qui reprend la scène de rue de Day Trip mais en la transposant de New York à Tokyo.

[ Ecouter / Commander : Day Trip - Tokyo Day Trip Live EP ]
David Sanchez : Cultural SurvivalDavid Sanchez : Coral (2004)David Sanchez : Street Scenes (1996)
David Sanchez : Cultural Survival (Concord), 2008. Après trois années sans album (Coral est sorti en 2004 sur Columbia), David Sanchez réapparaît sur le label Concord avec ce superbe Culural Survival. A priori, rien n'a changé et le saxophoniste portoricain est resté scotché sur son jazz post-bop imprégné d'influences caraïbes et africaines (grâce notamment aux percussions colorées de Pernell Saturnino). Toutefois, il faut peu de temps pour se rendre compte que le musicien a mûri, que son jeu est plus profond qu'auparavant et que son approche musicale est désormais inspirée par des thèmes significatifs (Forgotten Ones dédié à la population sinistrée de La Nouvelle Orléans ou la suite La Leyenda Del Canaveral qui se réfère à un poème de sa soeur Margarita à propos de la diaspora africaine émigrée dans les Caraïbes pour travailler dans les champs de cannes à sucre). On retrouvera ici le grand Danilo Perez au piano mais pas sur tous les titres. Car Sanchez est cette fois secondé par un nouveau venu : le guitariste Lage Lund qui renouvelle considérablement l'approche du leader en matière d'arrangement tout en procurant une nouvelle esthétique à sa musique. Avec l'aide des musiciens accomplis qui l'entourent, le saxophoniste en met plein la vue : le ténor, magnifiquement enregistré, a une sonorité monumentale et on a l'impression qu'il peut tout exprimer, se faufilant comme un félin dans le groove ou développant les mélodies avec un phrasé d'une fluidité parfaite. Déjà nominé plusieurs fois aux Grammy Awards, David Sanchez poursuit une oeuvre personnelle qui ne manquera pas d'être récompensée une fois encore. Cet album à la fois intelligent et accessible est recommandé aussi bien aux amateurs néophytes qu'aux jazzmen accomplis et en particulier aux fans de jazz post-bop, de jazz mélodique, de jazz africain ou afro-cubain ou de latin jazz en général … Splendide !

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Misha Alperin : Her Last Dance (2008)Misha Alperin & Anja Lechner : Night (2002)Misha Alperin : At Home (2001)
Misha Alperin : Her Last Dance (ECM), 2008. Pianiste d'origine ukrainienne, élevé en Moldavie et actuellement basé à Oslo, Misha Alperin s'inscrit dans la grande tradition des compositeurs russes du vingtième siècle. Son jeu délicat et cristallin, marqué par une approche classique héritée de sa formation, est imprégné d'une profonde nostalgie qui puise dans le folklore de la Moldavie dont les racines sont multiples. Comme la pochette ne l'indique pas, ce disque est en fait partiellement l'oeuvre d'un trio bien que les trois musiciens ne se rencontrent que sur deux titres : Tiflis et The Russian Song. Sur deux autres plages (A New Day et Frozen Tears), le pianiste joue en duo avec la violoncelliste allemande Anja Lechner, une habituée du label ECM pour qui elle a enregistré avec le Quartet Rosamunde, l'argentin Dino Saluzzi et son bandonéon (Ojos Negros, 2006) et le pianiste François Couturier (Nostalghia - Song for Tarkovsky, 2005). Sur un cinquième titre (Her Last Dance), Alperin dialogue avec un de ses plus fidèles partenaires : le Russe Arkady Shilkloper, virtuose du cor et du bugle, membre autrefois du Bolshoi, de l'Orchestre Philharmonique de Moscou et du Vienna Art Orchestra, ici également auteur du magnifique The Russian Song, une composition remarquable par le duo exceptionnel entre Shilkloper et Lechner. Quant aux cinq plages restantes, Misha Alperin est seul au piano pour distiller avec une impressionnante technique des thèmes conçus avec une extrême rigueur et dont il est difficile de dire quelle en est la part d'improvisation. Entre jazz de chambre et classique moderne, Her Last Dance est une autre expression magnifique de cette musique à la fois complexe et souvent contemplative dont le label ECM s'est depuis longtemps fait le chantre. Enregistré dans le célèbre Auditorium de la Radio Svizzera à Lugano (Suisse) réputé pour son acoustique exceptionnelle, cet album a un son clair et lumineux qui contribue largement à faire passer l'émotion et la passion de ces trois fantastiques musiciens.

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Neil Welch : Narmada
Neil Welch : Narmada (Belle Records), 2008. Des albums comme celui-ci, il y a longtemps qu'on n'en fait plus. La mode est passée et la spiritualité n'est plus de mise dans une société mercantile qui n'a plus rien à faire des visions cosmiques. Ca commence par une basse lancinante, un piano Fender Rhodes, une batterie foisonnante et voilà que le saxophone ténor se superpose sans empressement, en quête d'une ascension qui, de l'incantation au vertige, cherche inlassablement à convoquer les esprits. Les formes longues de la musique modale sont privilégiées : la transe s'installe sur la distance et tout est une question de souffle. Evidemment, tout ça nous ramène à la fin des années 60 quand le jazz, refusant les codes formels, prenait ses distances avec le bop. Car Neil Welch, saxophoniste ténor et soprano (quoi d'autre ?) basé à Seatle, va chercher son inspiration dans la sainte trinité du jazz libre : John Coltrane, Albert Ayler, Archie Shepp et plus encore chez Pharaoh Sanders. Heureusement, il en a les moyens : un son plein et chaud et une manière tout en muscle d'aborder l'instrument lui permettent d'envisager un tel voyage dans la sérénité. Cette approche spirituelle de la musique, on le sait, ne s'envisage pas sans un métissage avec d'autres cultures plus proches de l'Esprit que le matérialisme occidental. Welch a donc fait appel sur quelques compositions à des tablas et autres percussions diverses ainsi qu'au sitar de Pandit Debi Prasad Chatterjee. Ce dernier intervient sur les deux plus longs morceaux du disque : l'inévitable Raga Kirwani (18') et le superbe Narmada (15') ainsi nommé d'après une rivière qui sépare les régions Nord et Sud de l'Inde. Le piano luxuriant de Brian Kinsella contribue beaucoup à l'expressivité de cette musique, installant sous les pas du leader des myriades de notes comme savait si bien le faire McCoy Tyner avec Coltrane. On notera aussi l'intervention du guitariste Cameron Peace sur la reprise inattendue de Radiohead, Paranoid Android ici instantanément transformé en un nouveau standard. Avec Narmada, Welch renoue avec un passé que l'on pensait à jamais enfui et du même coup avec la mystique qui caractérisait les productions de l'époque mais il le fait à sa manière et sans aucun cliché. Puissant, envoûtant et lumineux !

Par les hasards de l'actualité, ce disque paraît chez nous au moment où les médias, pour cause de date anniversaire, se penchent une fois encore sur les raisons de la vague émancipatrice qui a submergé le monde occidental en 1967 et 1968. A l'instar des leaders du Tiers-Monde comme Mao ou Fidel Castro, les étudiants de Nanterre mettaient en application les théories de Marcuse et tentaient de renverser un système social basé sur une centralisation rigide tout autant que sur l'exploitation des masses. Pendant ce temps, aux Etats-Unis, les musiciens étaient engagés socialement contre la guerre du Vietnam et se réclamaient de la contre-culture tout en cherchant un nouvel ordre mondial. Ce formidable vent de liberté souffla aussi sur le jazz et aujourd'hui, malgré un retour prévisible au système et aux valeurs classiques, quelque chose a subsisté. Ce Narmada en est la preuve. C'est l'un des paradoxes de la post-modernité qu'il faille parfois retourner des décennies en arrière pour mieux se profiler dans le futur.

[ Neil Welch Website ]
A Life In Time : The Roy Haynes Story
A Life In Time : The Roy Haynes Story (Dreyfus), 1949 - 2006. Au panthéon des batteurs de Jazz, il convient d'installer au sommet Elvin Jones dont on pourra apprécier le jeu polyrythmique sur les innombrables albums enregistrés par John Coltrane et, juste à sa droite, l'immense Tony Williams qui a redéfini le rôle des tambours dans l'orchestre de jazz (à écouter sur les disques du second quintet de Miles Davis). Mais après ces deux légendes, le troisième homme qui vient tout de suite à l'esprit est Roy Haynes, né à Boston en 1925, qui a traversé les époques et les genres en adaptant constamment son style expressif aux exigences du moment. On peut ainsi l'écouter sur une multitude de disques - il fut l'un des batteurs les plus enregistrés de l'histoire du jazz – et dans des contextes forts différents aux côtés de Sarah Vaughan (In the Land of Hi-Fi, 1955), de Rahsaan Roland Kirk (Domino, 1962) ou d'Andrew Hill (Black Fire, 1963) sans parler de quelques albums parmi les plus mythiques du jazz comme The Blues And The Abstract Truth (1961) d'Oliver Nelson, Newport '63 de John Coltrane (avec une fabuleuse version de My Favorite Things), Now He Sings, Now He Sobs (1968) de Chick Corea en trio avec Miroslav Vitous, Question And Answer (1989) de Pat Metheny avec Dave Holland et Like Minds (1998) en quartet avec Metheny, Holland et Corea. Aujourd'hui, alors que Roy Haynes est toujours en activité à l'âge de 82 ans, le label Dreyfus sort une coffret de trois CD qui couvre en 37 titres l'étonnante carrière du batteur à travers 50 années d'histoire. Le premier disque, consacré à la période 1949 – 1962, comprend des classiques enregistrés en compagnie de grands maîtres du swing et du be-bop comme Lester Young, Bud Powell, Charlie Parker, Miles Davis, Sonny Rollins, Sarah Vaughan, Stan Getz ou Thelonious Monk. Le second, qui s'étend de 1962 à 1998, le voit collaborer à des musiques plus modernes ou contemporaines en compagnie d'artistes comme Jackie MacLean, John et Alice Coltrane, Chick Corea et Pat Metheny sans oublier sa contribution à la rencontre inoubliable entre Stephane Grappelli et Michel Petrucciani (Flamingo, 1996). Enfin, le troisième compact, qui rompt avec l'approche chronologique, présente des enregistrements réalisés en leader. En plus, le coffret contient un livret réalisé par l'historien Ashley Kahn et offre en bonus un DVD avec une interview exclusive et deux extraits de concert datant de 2005 et 1973. Bien sûr, cette compilation concoctée par le label Dreyfus ne fait qu'effleurer la surface d'une oeuvre riche et abondante mais elle a l'avantage de mettre en exergue, comme aucun disque ne l'a fait auparavant, la contribution essentielle de Roy Haynes a l'évolution de la batterie. On en vient à regretter qu'il n'y ait pas plus de rétrospectives aussi intelligentes et soignées que celle-ci sur les grands hommes qui ont fait l'histoire du jazz. Recommandé !

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Miles Davis : The Complete On The Corner SessionsMiles Davis : On The CornerMiles Davis : Get Up With It
Miles Davis : The Complete On The Corner Sessions (Columbia / Legacy), 2007. J'ai toujours adoré la pochette de ce disque dessinée par Cortez « Corky » McCoy, ludique et multicolore comme une bande dessinée exotique, annonciatrice d'une musique insouciante et dansante. En réalité, elle cache une jungle sonore sauvage, voire farouche dans sa volonté implacable d'imposer un groove trituré et déjanté. A tel point que les puristes (qui avaient pourtant encensé Bitches Brew trois années auparavant) on cette fois, pour la plupart, renoncé à suivre cette nouvelle émanation radicale de la part d'un homme qui réinventa le jazz tant de fois. Enregistré en 1972 et édité initialement par Columbia sous la forme d'un simple LP comportant quatre plages, On The Corner n'est pourtant qu'un prolongement des expériences entamées par Davis et son producteur Macero sur In A Silent Way. La musique est un collage de pistes segmentées issues de multiples heures d'enregistrement en studio : tapis de percussions répétitives, effets synthétiques, profusion de claviers électroniques, basses hypnotiques, guitares et mêmes sitars électriques en constituent la trame en perpétuel mouvement sur laquelle plane occasionnellement la trompette de Miles. Ce qui a changé par contre, c'est l'attitude du leader et l'énergie organique de sa musique. Alors que In A Silent Way et, dans une certaine mesure, Bitches Brew pouvaient aussi s'écouter comme une musique d'atmosphère (ambient music), On The Corner est un déferlement sonore compact (même les musiciens assimilés dans la masse n'ont plus d'identité) qui, à l'époque, a été perçu par le public comme une agression entraînant du même coup une incompréhension et un rejet. Erreur ! 35 ans plus tard, On The Corner apparaît comme la suite logique d'une démarche emportant la musique modale jusqu'à une fusion matricielle de Funk, de R&B, de Rock et d'expérimentations électroniques annonçant les musiques noires du futur. La réédition de ce dernier volume dans la série des huit coffrets Columbia / Legacy consacrés à Miles Davis est à la fois une aubaine et une (petite) déception. Une aubaine parce qu'il offre l'intégralité des enregistrements réalisés par le trompettiste en studio dans le cadre des sessions « On The Corner » avec un livret comme d'habitude anthologique de 120 pages qu'on dévore de bout en bout. Une déception parce que les sessions purement « On The Corner » de 1972 sont associées à d'autres différentes, s'étendant jusqu'en 1975 et pour la plupart déjà été éditées sur les disques hétéroclites Get Up With It et Big Fun sortis en 1974. On sent bien, à l'écoute des titres plus tardifs, que Miles cherchait encore à densifier et à radicaliser davantage une musique de moins en moins accessible. Malgré les douze plages inédites et les cinq titres reproduits pour la première fois dans leur intégralité, il n'est pas certain que ce coffret soit vraiment indispensable surtout au prix où il est vendu. A la limite, ceux qui possèdent déjà les versions CD simples de On The Corner et de Get Up With It peuvent s'en contenter : il possèdent l'essentiel des enregistrements en studio de cette période. Pour les autres, il sera difficile de résister à ce magnifique objet d'art qui fait le point d'une façon définitive sur la phase la plus controversée mais aussi la plus libre du « Prince Of Darkness ».

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Wallace Roney : Jazz
Wallace Roney : Jazz (High Note), 2007. Né à Philadelphie en 1960, le trompettiste Wallace Roney fit ses premières armes dans l'orchestre d'Abdullah Ibrahim en 1979 et, au début des années 80, au sein d'une version tardive des Jazz Messengers d'Art Blakey – dans ce contexte, on peut l'écouter en compagnie de Kenny Garrett à l'alto sur l'album Feeling Good (Delos) enregistré en 1986. A cette époque, il devient également le trompettiste du quintet de Tony Williams avec lequel il enregistra plusieurs albums pour Blue Note (Civilization, Angel Street, Native Heart … ). Mais la reconnaissance viendra d'ailleurs : en 1991, il est invité par Miles Davis à se produire avec lui sur scène pendant le festival de Montreux. L'évènement est gravé pour la postérité sur le disque Miles & Quincy Live At Montreux (Warner Bros.) qui remportera un Grammy en 1993 dans la catégorie « meilleure performance jazz d'un grand ensemble ». A partir de là, tout le monde connaissait Wallace Roney mais l'évènement fut aussi le point de départ d'une autre histoire. Le trompettiste fut recruté en 1992 par Herbie Hancock, Wayne Shorter, Ron Carter et Tony Williams pour un disque hommage intitulé A Tribute To Miles (Qwest) et participa la même année à Re-Birth Of The Cool (GRP) avec Gerry Mulligan et Phil Woods. Du coup, Wallace Roney fut catalogué par les critiques comme un clone de Miles Davis pourvu d'une tonalité et d'un style similaires. C'était aller un peu vite : l'homme est un formidable musicien doué d'une grande expressivité aussi bien sur les ballades que sur des thèmes de Hard Bop endiablés. En 2000, il sort un disque salutaire intitulé No Room For Argument qui le remet en selle. Et aujourd'hui, ce superbe album – son quatorzième en studio - tout simplement intitulé Jazz, témoigne une fois de plus de la force du personnage et de son originalité. Secondé par une équipe de jeunes DJ tourneurs de platines, saluant Fela Kuti et Sly Stone, Roney s'exprime d'une manière moderne sur un groove qui plonge occasionnellement dans le Funk, l'Afro-beat et l'électronique (Fela's Shrine, Revolution: Resolution, Vater Time). La ballade Nia, subtillement enrobée d'un babillage actuel, est un autre grand moment et en finale, la reprise beaucoup plus classique du standard Bop qu'est Un Poco Loco de Bud Powell accroche encore par ses improvisations hyper dynamiques. Magnifiquement accompagné par son épouse Geri Allen au piano et par son frère saxophoniste Antoine Roney, le trompettiste s'affirme définitivement comme une voix majeure d'un Jazz inventif et contemporain qui sait allier fusion et tradition sans jamais tomber dans le piège du commercial. Espérons que cet album magistral lui fera regagner l'estime de tous car cette musique s'inscrit parmi les plus euphoriques entendues en 2007!

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