Rock progressiste : les Nouveautés 2018 (Sélection)



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Ancient Veil : Rings Of Earthly ... Live (Lizard Records), Italie, 9 mai 2018.
Rings Of Earthly ... Live

Alessandro Serri (gt, chant, flûte)
Edmondo Romano (sax, fl, cl, mélodica),
RFabio Serri (claviers)
Massimo Palermo (basse)
Marco Fuliano (drums, gt acoust.)

1. Ancient Veil (8:20) - 2. Dance Around My Slow Time (5:26) - 3. The dance Of The Elves (2:02) - 4. Creatures Of The Lake (5:17) - 5. Night Thoughts (8:09) - 6. New (1:55) - 7. Rings Of Earthly Light (suite) (17:38) - 8. Pushing Together (4:02) - 9. In The Rising Mist (5:07) - 10. I Am Changing (6:06) - 11. If I Only Knew (2:47) - 12. Bright Autumn Dawn (6:37)

Rings Of Earthly ... Live (livret)Cet enregistrement live, Ancient Veil l’avait promis et ils ont tenus parole, délivrant un superbe album qui retrace en 74 minutes toute la carrière du groupe. Bien qu’il puisse paraître cryptique à un néophyte, son intitulé est un jeu de mots qui renvoie à Rings Of Earthly Light, l'album mythique qu’Alessandro Serri et Edmondo Romano ont sorti avec Eris Pluvia en 1991 avant de poursuivre leur collaboration sous le nom actuel d’Ancient Veil. Le répertoire, qui est issu de deux concerts donnés les 12 mai et 11 novembre 2017 à Gênes, puise dans les trois albums enregistrés en studio par le tandem Serri - Romano : s'y succèdent ainsi six titres de The Ancient Veil (Mellow Records 1995) qui été réédité récemment après une remastérisation exemplaire; trois titres dont la splendide suite éponyme issus du précité Rings Of Earthly Light; et enfin trois morceaux provenant du plus récent I Am Changing (Lizard c 2017).

Soulignons-le d’emblée : l’enregistrement de ces concerts est techniquement impeccable avec une excellente séparation des instruments et une sonorité d’ensemble très agréable. Le titre Ancient Veil qui ouvre l'album convaincra tout le monde : la guitare électrique volubile d'Alessandro Serri se marie avec bonheur aux instruments à vent d'Edmondo Romano tandis que les claviers électriques de Fabio Serri procurent des couleurs jazzy à la composition. Même la partie vocale qui intervient assez tard vers la fin du morceau est bien mixée dans l'ensemble, mieux même que dans la version en studio. Evoluant constamment entre folk-rock et prog, le groupe délivre avec émotion des musiques volontiers pastorales évoquant des paysages colorés et baignés de lumière (en particulier, Creature Of The Lake avec Marco Gnecco au hautbois et In The Rising Mist qui bénéficie de la participation aux guitares acoustiques de Fabio Zuffanti et Stefano Marelli du groupe Finisterre). On ne s'y ennuie jamais car ces tableaux champêtres sont animés, ici par des fêtes qui emportent l'auditeur le temps d'une dance tourbillonnante (Dance Of The Elves, la section centrale de I'm Changing), là par des tempêtes électriques qui viennent occasionnellement en raviver les couleurs (les interludes jazz-rock de Rings Of Earthly Light, les passages franchement rock de Bright Autumn Dawn ...).

Le compact est emballé dans une pochette qui reprend une peinture intitulée "Tramonto e povertà" de Francesca Ghizzardi, qui avait déjà réalisé la couverture de The Ancient Veil Remastered et celle, très réussie, de I Am Changing. Quant au livret, s'il n'inclut malheureusement pas les paroles des chansons, il présente en revanche des photographies du groupe en concert. Varié et captivant tout du long, ce disque montre un groupe, et en particulier un tandem Serri - Romano auteur de toutes les compositions, au sommet de son art après quelques 25 années d'existence et dont on peut espérer dans le futur d'autres productions folk-prog d'une aussi grande qualité que celle-ci. [4/5]

[ Rings Of Earthly ... Live (MP3) ]
[ A écouter : Dance Around My Slow Time - Rings Of Earthly... Live (Teaser) ]

Spock's Beard : Noise Floor (InsideOut), USA, 25 mai 2018
Noise Floor

Ted Leonard (chant)
Alan Morse (gt, sitar, mandoline)
Ryo Okumoto (claviers)
Dave Meros (basse)
Nick D’Virgilio (drums)

CD 1 – Noise Floor : 1. To Breathe Another Day (5:38) - 2. What’s Become of Me (6:12) - 3. Somebody’s Home (6:32) - 4. Have We All Gone Crazy Yet (8:07) - 5. So This Is Life (5:36) - 6. One So Wise (6:58) - 7. Box of Spiders (5:29) - 8. Beginnings (7:25)
CD 2 – Cutting Room Floor : 1. Days We’ll Remember (4:15) - 2. Bulletproof (4:42) - 3. Vault (4:39) - 4. Armageddon Nervous (3:32)


Noise Floor (2 CD)Ils avaient annoncé un changement et ils ont tenu parole : le nouvel album de Spock's Beard est plus imprégné de rock mélodique A.O.R. qu'autrefois, confirmant ainsi une orientation déjà prise sur les deux productions précédentes enregistrées par la troisième mouture du groupe incluant le chanteur Ted Leonard. On notera aussi le départ du batteur Jimmy Keegan remplacé par le membre fondateur Nick D’Virgilio de retour au bercail après avoir quitté le groupe en 2011 mais le changements apportés par cette permutation ne sont guère notables : D’Virgilio a intégré sans mal le poste de son prédécesseur mais, semble-t-il, plutôt comme dépannage provisoire car ses obligations actuelles ne lui permettront ni une réintégration définitive ni d'accompagner le groupe en concert. Les riffs puissants qui lancent et soutiennent To Breathe Another Day évoquent davantage les musiques de Kansas ou de Styx que le Spock's Beard des années 90 tandis que les deux morceaux suivants, What Becomes Of Me et Somebody's Home, avec son arrangement de cordes et son cor anglais, sont encore plus ancrés dans ce genre A.O.R. très prisé des radios de rock FM. Un genre qui convient d'ailleurs tout-fait à Ted Leonard dont le timbre clair et la puissance vocale sont plus dans le style d'un Steve Perry (chanteur de Journey) que dans celui d'un Neal Morse. Louchant sur le pop-rock à l'américaine, la ballade So This Is Life enfoncent le clou et entérine le changement.

Afin de rappeler qu'il fut l'un des fers de lance du renouveau de la musique prog, Spock's Beard a toutefois essaimé dans le répertoire quelques compositions beaucoup plus progressives comme l'instrumental Box Of Spiders emmené par le redoutable Ryo Okumoto à l'orgue. La frappe de D’Virgilio redevient alors sauvage en parfaite symbiose avec les lignes de basse frénétiques d'un Dave Meros par ailleurs très présent sur l'album entier. Quant à Have We All Gone Crazy Yet, il réunit les qualités du rock mélodique avec celles du prog et retrouve la veine des anciens morceaux jadis écrits par Neal Morse. Son frère Alan Morse en particulier y déploie ses ailes avec des envolées de six-cordes particulièrement réjouissantes.

Certes, ceux qui n'apprécient pas le style A.O.R. et ce qu'on appelle souvent l'Arena Rock reprocheront au groupe ce tournant musical assumé censé élargir leur public. Ce n'est toutefois qu'une corde de plus à leur arc car le groupe a su sagement combiner une musique plus accessible avec leur approche plus complexe habituelle, parfois au sein d'une même composition : ainsi, par exemple, To Breathe Another Day a tous les poncifs du rock A.O.R. (riffs incandescents, mélodie accrocheuse, refrain grandiose, rythmique hard …) mais ça n'empêche pas le groupe d'y incruster des envolées mémorables dont une à l'orgue façon Jon Lord. Le résultat est probant : Spock's Beard sait tout jouer et on ne voit pas pourquoi il n'en profiterait pas et devrait répéter l'infini les mêmes codes... pour faire plaisir à quelques puristes.

Le compact est accompagné d'un EP (Cutting Room Floor) qui regroupe quatre titres non retenus sur l'album principal et devait sortir à part mais qui a finalement été inclus en bonus dans l'album. Ainsi, on possède l'intégralité de la session dont, franchement, il n'y a rien à jeter. [4/5]

[ Noise Floor (CD, MP3, Vinyle) ]
[ A écouter : To Breathe Another Day - Somebody's Home ]

Arena : Double Vision (Verglas), UK, 25 mai 2018
Double Vision

Clive Nolan (claviers)
John Mitchell (guitare)
Paul Manzi (chant)
Kylan Amos (basse)
Mick Pointer (drums)

1. Zhivago Wolf (4:48) - 2. The Mirror Lies (6:58) - 3. Scars (5:17) - 4. Paradise of Thieves (5:10) - 5. Red Eyes (6:41) - 6. Poisoned (4:28) - 7. The Legend of Elijah Shade (22:39)

Double Vision / LivretSi l'on réécoute la discographie d'Arena, on est surpris par la cohérence de ce groupe depuis sa création en 1995 et ce en dépit d'importants changements en personnel. Aucun album n'est franchement mauvais même si certains (Contagion en 2003) sont meilleurs que d'autres (The Seventh Degree Of Separation en 2011). Et, puis, le groupe est aussi l'auteur d'un chef d'œuvre devenu culte au fil des ans : The Visitor, indispensable à toute discothèque progressive digne de ce nom.

Pour son neuvième album en studio, Arena ne change pas fondamentalement de style. Le néo-prog habituel mâtiné de hard-rock reste immuable mais, à ce niveau de perfection, on ne s'en lasse pas. D'autant plus que le répertoire offre de nouvelles mélodies particulièrement attachantes toujours enrobées dans de somptueuses textures. On ne pourra s'empêcher de comparer cette musique avec celle produite par d'autres groupes au sein desquels officie le guitariste John Mitchell. On y retrouve en effet à plusieurs reprises un son et des structures de morceaux qui rappellent Lonely Robot ou Kino et un titre comme Paradise Of Thieves par exemple, avec son refrain dévastateur, aurait très bien put figurer sur The Big Dream. Mais Arena a aussi d'autres cordes à son arc, à commencer par le claviériste Clive Nolan, fondateur du groupe et véritable alchimiste des claviers qui a écrit ou co-écrit tous les titres. Contrairement à un Rick Wakeman, Nolan ne fait pas dans les solos fulgurants et virtuoses mais plutôt dans la confection de nappes sonores inédites et peaufinées avec une extrême précision dont le seul objectif est de rendre service aux compositions. Ensuite, le chanteur Paul Manzi qui a rejoint Arena plus récemment vers 2010 a une voix puissante et expressive qui, si elle était encore mal intégrée au moment de l'enregistrement de The Seventh Degree Of Separation, a désormais trouvé sa place dans le style d'Arena. Enfin, le bassiste Kylan Amos et le batteur Mick Pointer composent une rythmique à la fois musclée et compétente comme on pourra s'en convaincre en écoutant les trames relativement complexes de The Mirror Lies et Paradise Of Thieves.

L'album se termine par un vrai morceau épique de près de 23 minutes, le plus long jamais enregistré par le groupe : The Legend Of Elijah Shade. La pompe est ici à l'honneur et on n'a aucun doute sur l'homme qui a écrit cette musique : le style grandiose mais efficace de Olive Nolan, grand pourvoyeur de musiques théâtrales, est à travers toutes les phases de ce titre monumental. Nolan s'y laisse d'ailleurs aller plus qu'ailleurs, délivrant des parties de claviers réjouissantes et même un solo joué sur un orgue d'église dans la plus pure tradition gothique de ce qu'il fait généralement sous son propre nom. Même si cette longue pièce manque parfois de consistance, le groupe brille dans ce format plus long que d'habitude et démontre qu'il peut aller au-delà de son néo-prog traditionnel.

La sortie de cet album coïncide avec le 20ème anniversaire de The Visitor, qui sera interprété live dans son intégralité lors des prochaines tournées. Ceci explique peut-être que Double Vision soit intitulé d'après le troisième morceau de cet album de 1998 qui reste la référence incontournable du groupe. En tout cas, l'artiste portugais Joao Martins, déjà recruté en 2011 pour The Seventh Degree Of Separation, en a profité pour concevoir une pochette originale dérangeante qui est un reflet littéral du titre. Ce disque globalement réussi ne décevra ni les amateurs de néo-prog, ni les fans du groupe qui surent apprécier jadis des œuvres comme The Visitor, Immortal?, Contagion et Pepper's Ghost. [4/5]

[ Double vision (CD & MP3) ]
[ A écouter : The Mirror Lies ]

Frequency Drift : Letters To Maro (Gentle Art Of Music), Allemagne, 13 avril 2018
Letters To Maro

Irini Alexa (chant)
Andreas Hack (claviers, synthés, gt, b, mandoline)
Nerissa Schwarz (harpe él., mellotron, synthés)
Wolfgang Ostermann (drums, Wavedrum)
+ Michael Bauer (guitare : 1 & 10)

1. Dear Maro (6:22) - 2. Underground (5:02) - 3. Electricity (4:52) - 4. Neon (6:09) - 5. Deprivation (3:35) - 6. Izanami (5:09) - 7. Nine (6:10) - 8. Escalator (4:26) - 9. Sleep Paralysis (6:03) - 10. Who’s Master? (9:16) - 11. Ghosts When it Rains (3:05)

Nerissa Schwarz & ses harpes électriquesLe huitième album du groupe allemand Frequency Drift ne fait pas l'impasse sur son côté lyrique habituel ni sur ses capacités à évoquer dans un style des plus cinématographiques des histoires romantiques écrites avec beaucoup de soin dans lesquelles l'absence et l'oubli jouent un rôle majeur. Contrairement à Last où la guitare était très présente, cette dernière brille cette fois par son absence mais à la place, les arrangements symphoniques conçus par Hack et Schwartz ont été renforcés en introduisant des sonorités inédites parmi lesquelles celles de la harpe électronique et de nouvelles percussions qui côtoient les synthés, le piano et le mellotron. On y fait aussi la connaissance de la nouvelle chanteuse Irini Alexia qui a également participé à l'écritures des textes. Sa voix est désormais l'arme secrète du groupe tant elle s'envole avec grâce au-dessus des textures somptueuses. Souvent, son chant est enrobé par des chœurs ou des effets divers, mais elle parvient toujours à s'imposer grâce à sa clarté et à un mixage malin qui a su sagement privilégier l'importance de sa contribution. Il faut d'ailleurs souligner la qualité de la production par le tandem Hack/Schwarz qui ne compte pas pour rien dans celle de l'œuvre finale.

Les différentes chansons sont conçues comme des lettres vaguement reliées entre elles, faisant de Letters To Maro un album conceptuel même si les chansons peuvent fort bien s'écouter individuellement : chacune a son ambiance particulière et, de la mélodie pétillante et infectieuse d'Electricity au mystère vaporeux de l'instrumental Ghosts When It Rains, en passant par la tension palpable qui perfuse Sleep Paralysis, on n'a pas le temps de s'ennuyer même si les tempos restent globalement lents ou moyens. On pense parfois aux romans d'Haruki Murakami qui, eux-aussi, abordent souvent des thèmes existentiels tels que l'aliénation et la solitude, teintés de poésie, et qui flirtent avec le fantastique et le surréalisme.

A l'instar de ses albums précédents, Frequency Drift a à nouveau apporté beaucoup de soin au graphisme (pochette, livret et même vidéo) qui illustre les textes des chansons et participe pleinement à la compréhension globale de l'œuvre. Une manière de dire que cet album s'appréciera d'autant mieux si l'on en explore toutes ses composantes en même temps plutôt que d'écouter vite fait les fichiers téléchargés de plateformes digitales. Ceux qui ont le matériel approprié tireront sans doute encore beaucoup plus de joie à écouter la version vinyle de l'album éditée sur deux LP réunis à l'ancienne dans une somptueuse pochette double. [4½/5]

[ Letters To Maro (CD, MP3, Vinyle, Streaming) ]
[ A écouter : Electricity (Official Single Version) - Escalator ]

Kino : Radio Voltaire (InsideOut), UK, 23 mars 2018
Radio Voltaire

John Mitchell (chant, guitare)
Pete Trewavas (basse, chœurs)
Craig Blundell (drums)
John Beck (claviers)

1. Radio Voltaire (7:04) - 2. The Dead Club (4:10) - 3. Idlewild (6:01) - 4. I Don't Know Why (5:23) - 5. I Wont Break So Easily Any More (5:30) - 6. Temple Tudor (4:28) - 7. Out of Time (6:21) - 8. Warmth of the Sun (1:49) - 9. Grey Shapes on Concrete Fields (4:41) - 10. Keep the Faith (5:35) - 11. The Silent Fighter Pilot (4:49) - 12. Temple Tudor (Piano Mix) (4:29) - 13. The Dead Club (Berlin Headquarter Mix) (4:02) - 14. Keep The Faith (Orchestral Mix) (5:35) - 15. The Kino Funfair (1:01)

Radio VoltaireIl y a treize années, une comète baptisée Kino surprit le monde du prog avec un unique album appelé Picture, une petite pépite de pop-rock mélodique, puissant et suffisamment alambiqué pour capter l'attention des amateurs. Il faut dire que Kino était ce qu'on peut appeler un supergroupe comprenant le guitariste John Mitchell (Arena, Frost* et It Bites), le batteur Chris Maitland (Porcupine Tree), le claviériste John Beck (It Bites et Fish) en plus du célèbre bassiste Pete Trewavas (Marillion et Transatlantic). Jamais oublié, Picture connut une réédition appréciée en 2017, ce qui incidemment fit germer l'idée de lui donner enfin un successeur.

Le line-up a légèrement été changé puisque le batteur qui monte, Craig Blundell (Lonely Robot, Frost* et Steven Wilson), a remplacé Maitland. L'approche en revanche a été conservée : le groupe délivre toujours un néo-prog accessible et plein de panache. Les deux premiers morceaux du répertoire sont des pièces irrésistibles : Radio Voltaire qui prêche la liberté d'expression est une composition en tempo moyen portée par une rythmique terriblement efficace et nourrie par ce genre d'envolées de guitare qui ont bâti la réputation de John Mitchell. Le temps de s'habituer à la mélodie et voilà que déboule The Dead Club et son riff massif soulignant le côté cynique de cette chanson en forme de tornade.

A partir de là, on devine que le disque entier sera un enchantement même si c'est pour des raisons différentes à chaque titre. Ainsi Idlewild est-il une superbe ballade à propos des adieux dans les aéroports avec un texte poétique fort bien chanté par la voix de baryton légèrement éraillée de Mitchell qui, en plus, se fend d'un solo élévateur de guitare électrique. A l'autre bout du spectre, Grey Shapes On Concrete Fields allume le feu grâce à une rythmique incendiaire qui alterne entre 5/4 et 4/4 : on reste ébahi devant la science de Craig Blundell dont la frappe dynamique, plus que celle de Maitland, s'avère essentielle à ce genre de musique. Le titre étrange fait référence à la disparition progressive de la végétation qui laisse la place aux formes grises sur les champs de béton. Tudor Temple est une chanson folk accompagnée à la guitare acoustique à propos de la bonne vieille Angleterre au temps des Tudor. Et puis, Il y a un morceau, I Don't Know Why, écrit par Pete Trewavas au temps des sessions du premier Kino mais qui ne fut pas terminée à temps pour être inclue dans l'album. Ce rock A.O.R. quasi classique a su résister au temps pour finalement se retrouver sur cette seconde galette. Beaucoup de variété donc dans cet album qui, sans les bonus, offre 11 nouvelles chansons entre prog et pop dans un style qui n'est finalement pas trop différent des deux productions de Lonely Robot.

Colorée comme les génériques des films de James Bond, la pochette a été réalisée par le designer Paul Tippett qui, mine de rien, commence à avoir une longue discographie à son actif et semble s'être fait un carnet d'adresses bien rempli dans le milieu du néo-prog. Outre la couverture également très belle du premier Kino, on lui doit en effet également les splendides images illustrant des albums majeurs comme Milliontown de Frost*, The Tall Ships de It Bites, Empires Never Last de Galahad, The Seasons Turn de Lee Abraham et The Big Dream de Lonely Robot.

Depuis sa participation au tournant du millénaire à The Urbane, à qui l'on doit deux disques plutôt médiocres, John Mitchell a beaucoup évolué. Il est aujourd'hui devenu une figure incontournable du prog moderne et, quand il est bien entouré, les projets dans lesquels il joue sont tous remarquables. En tout cas, ce deuxième essai de Kino au casting d'exception est une grande réussite digne du souvenir que le premier album nous avait laissé. [4½/5]

[ Radio Voltaire (MP3, CD, Vinyle) ]
[ A écouter : The Dead Club - I Don't Know Why ]

Moonparticle : Hurricane Esmeralda (Indépendant), 20 janvier 2018
Hurricane Esmeralda

Niko Tsonev (gt, b)
Adam Holzman (claviers)
Theo Travis (fl, sax)
Craig Blundell (dr)
+ Grog Lisee (Chant : 1, 4, 7)

1. Hurricane Esmeralda (03:20) -2. Helium I (02:16) - 3. Helium II (01:23) - 4. Winter Mountain (05:20) - 5. White Light (05:00) - 6. Michelangelo Don't Stop (06:51) - 7. The Strength Of A Thousand Year Rose (04:22) - 8. Reverend Mum (04:11) - 9. Leon's Experiment (07:15)

Hurricane EsmeraldaLe guitariste bulgare Niko Tsonev n'est pas un inconnu puisqu'il a longtemps tourné avec le John Young's Lifesigns project avec qui il a enregistré un album live (Live In London - Under The Bridge, 2015). Avant, il avait aussi joué dans le groupe de Steven Wilson et on peut l'écouter sur le double CD live de ce dernier sorti en 2017 (Get All You Deserve, live in Mexico City, 2012). En tout cas, il a dû faire une bonne impression auprès de ses pairs pour avoir pu réunir, dès son premier essai en solo, une telle brochette de talents. Il est en effet entouré par Adam Holzman, fabuleux claviériste de jazz-rock reconverti récemment dans le prog aux côtés de Steven Wilson; le flûtiste et saxophoniste Theo Travis, souffleur omniprésent dans le monde du prog notamment avec Soft Machine Legacy, Robert Fripp, The Tangent et Steven Wilson; et le batteur Craig Blundell actif chez Lonely Robot, Frost* et … Steven Wilson.

Et force est de constater que la mise en place de cet équipage est exceptionnelle. Sur Michelangelo Don't Stop, les quatre musiciens étalent leur virtuosité, encore que ce soit sans aucune complaisance. Ce serait plutôt que ces quatre-là savent jouer aussi bien du rock que du jazz, et que la fusion, avec sa part obligatoire de technique instrumentale, leur est donc naturelle. Il faut toutefois insister sur le fait que cet album n'est pas un disque de jazz-rock et qu'il est d'abord focalisé sur les compositions de Niko Tsonev qui sont l'essence du projet. Une fois ces dernières prêtes, Tsonev les a envoyées à ses partenaires via internet, avec toutes les partitions et les instructions nécessaires. Ce qui lui est revenu était quasiment parfait et contenait plus de morceaux de bravoure qu'il n'en espérait. Comme l'a dit Adam Holzman lui-même : "la musique ressemble à du Genesis croisé avec Walter Brecker et Steely Dan". Chacun a l'occasion de briller à un moment ou à un autre : le solo de Holtzman à la fin de Hurricane Esmeralda est époustouflant, d'autant plus qu'il a été transcrit et doublé note pour note à la guitare par le leader (si vous ne pouvez pas faire mieux que quelqu'un, mieux vaut jouer avec lui) tandis que sur Leon's Experiment, Travis délivre un surprenant solo de flûte au son tellement trafiqué par un panel d'effets spéciaux qu'on reconnaît à peine l'instrument. Quand au batteur, il confirme sa singularité en propulsant toutes les plages par un jeu inventif à la fois souple et musclé. On mentionnera encore Samy Bishai en invité au violon sur le court Helium également magnifié par une partie de flûte plus classique de Theo Travis.

Hurricane Esmeralda n'est toutefois pas non plus un album entièrement instrumental, Tsonev ayant recruté la chanteuse Grog Lisee du groupe Die So Fluid pour trois titres du répertoire. On se contentera d'épingler sa prestation sur The Strength Of A Thousand Year Rose qui est une petite merveille de douceur et d'expressivité dans le style aérien de Karnataka.

Joliment emballé dans un digipack illustré par Brett Wilde, déjà auteur de toutes les pochettes pour Lifesigns, Hurricane Esmeralda est un premier album brillant et moderne qui ne risque pas d'être oublié dans les meilleures sorties prog de cette année 2018. [4/5]

[ Hurricane Esmeralda sur Bandcamp ] [ Hurricane Esmeralda (CD / MP3) ]
[ A écouter : Michelangelo Don't Stop - Reverend Mum ]

Christiaan Bruin's Inventions : Curiosity (FREIA Music), Pays-Bas, 25 janvier 2018
Curiosity

Christiaan Bruin (chant, tous instruments)
Maartje Dekker (chant sur 6)

1. Pocket Universe (03:09) - 2. The Penrose Steps (03:57) - 3. Curiosity (04:04) - 4. Deep Thought (04:40) - 5. Real Numbers (04:06) - 6. Kites And Darts (03:37) - 7. Through The Needle's Eye (02:51) - 8. The Grand Design (05:20) - 9. The Same River Twice (05:51) - 10. We Are Endless (04:35) - 11. Real Numbers (alternative version) (04:12) - 12. Through The Needle's Eye (alternative version) (05:45) - 13. O Stone, Be Not So (04:04)

MetaCe splendide album a été réalisé par le multi-instrumentiste et chanteur néerlandais Christiaan Bruin (batteur pour Sky Architect et claviériste pour Nine Stones Close). Bruin est en quelque sorte un vulgarisateur en matière musicale qui a choisi de communiquer avec ses fans pour leur expliquer en détail sa manière de composer. Après Meta sorti en 2016, ses dernières productions ont été réunies dans ce second album édité chez Freia Music sous le nom de Curiosity. Sans être du prog selon la définition habituelle qu'on réserve à ce terme, Curiosity offre une musique en demi-teintes qui s'abreuve à différents courants musicaux comme l'ambient, le post-rock, le symphonique et une pop sophistiquée plutôt indéfinissable. On pense parfois à certaines pièces de Brian Eno mais aussi aux titres les plus calmes de Peter Gabriel ou même à Peter Hammill et à sa façon bizarre d'articuler les mots dont Bruin se fait parfois l'écho comme sur Deep Thought. Les compositeurs de musique minimaliste comme Steve Reich et Phillip Glass sont aussi des références évidentes, en particulier sur Real Numbers. Il arrive enfin que l'orchestration prenne soudain de l'ampleur, devenant alors plus cinématographique (The Same River Twice et son interlude néo-classique). Toutefois, globalement, la musique de Curiosity sonne fraîche et même, la plupart du temps, totalement originale.

Egalement très fouillés et poétiques, les textes s'inspirent de considérations philosophiques et mathématiques qui se reflètent dans les titres des plages : Real Numbers, The Grand Design, Pocket Universe et The Penrose Steps qui fait référence à l'escalier impossible représenté par M. C. Escher et inventé par Lionel et Roger Penrose. Les harmonies vocales comme les orchestrations sont splendides et on imagine facilement Mr. Bruin devant son ordinateur travaillant inlassablement ses miniatures pour en modeler le son à la perfection. Il y même des fois où apparemment, il n'a pas su se décider, préférant alors livrer deux versions du même morceau comme Real Numbers et Through The Needle's Eye qui figurent à deux reprises dans le répertoire. Il n'y a guère de solo instrumental dans cet album, seulement des chansons aériennes, la voix chaleureuse de Bruin qui se résume parfois à un murmure, et des orchestrations gracieuses qui se mêlent au chant et l'emportent vers le rêve et l'abstraction. Ce mini-opéra impressionniste est certes quelque chose de différent mais il est irrésistible ! [4½/5]

[ Curiosity sur Bandcamp / Freia Music ] [ Curiosity (MP3) ]
[ A écouter : We Are Endless - Curiosity (Album trailer) ]

Galahad : Seas Of Change (Indépendent / OSKAR), UK, 15 Janvier 2018
Seas Of Change

Stuart Nicholson (chant)
Dean Baker (claviers)
Lee Abraham (gt)
Tim Ashton (b)
Spencer Luckman (Drums)

01. Seas of Change (42:43) - 02. Dust (Extended Edit) (5:57) - 03. Smoke (Extended Edit) (7:14)

Seas Of ChangeCourageux de la part du groupe britannique Galahad de sortir un nouvel album ne comportant qu'un titre unique de 43 minutes. Courageux aussi de replonger complètement dans une musique prog complexe après les chansons en demi-teintes plus conventionnelles de l'excellent Quiet Storms. Courageux encore de choisir comme thème celui du Brexit qui agite et divise l'Angleterre depuis l'annonce de sa séparation avec l'Union Européenne. Précisons d'emblée que Stuart Nicholson ne prend pas parti sur cette épineuse question mais se fait plutôt l'écho des bouleversements sociaux provoqués par ce changement de cap politique osé. En dépit de la pochette évocatrice de Paul Tippett montrant l'enlisement dans un océan déchaîné de la colonne Nelson de Trafalgar Square (symbolisant l'Empire britannique), Il s'agit davantage pour le groupe de commenter un évènement, parfois avec distanciation et humour, que de prendre réellement parti sur un choix dont les conséquences pour le futur restent aussi vagues que redoutées (it seems there'll be interesting times ahead, Another journey into the great unknown...) Il n'empêche que la réalisation d'un album politique, qui globalement disserte sur l'histoire mais n'en raconte aucune, reste une entreprise hasardeuse même si, en 2016, Marillion avait démontré avec un F.E.A.R. impérial que, politique ou pas, quand la musique est bonne, la réussite est au rendez-vous.

Et en ce qui concerne la musique justement, Galahad a encore fait des progrès. Stuart Nicholson chante de mieux en mieux tandis que Lee Abraham, autrefois bassiste du groupe et auteur de quelques albums en solo très réussis (dont le formidable The Seasons Turn), est revenu au bercail comme guitariste, apportant avec lui son inclination pour les belles mélodies et ensemençant les parties instrumentales d'accompagnements agréables à la guitare acoustique ou d'envolées électriques décisives. Si l'on excepte l'introduction avec ses bruitages et ses parties narratives extraites de films, nécessaire pour mettre l'auditeur dans l'ambiance, les onze autres sections sont imbriquées avec un naturel qui n'a d'égal que le soin apporté aux arrangements. Ces derniers sont redevables au petit génie du groupe, le claviériste omniprésent Dean Baker, qui en plus de jouer du piano et autres claviers (orgue, Moog, mellotron), assure un enrobage électronique des plus subtils à l'aide de séquenceurs ainsi qu'une somptueuse orchestration incluant des chœurs. Le tout est tellement efficace qu'on a parfois le sentiment d'écouter une bande sonore de film. C'est d'autant plus vrai que la production est d'une clarté exemplaire, Karl Groom, le leader talentueux de Threshold ayant une nouvelle fois mis son oreille et sa science au service de Galahad. En plus, Sarah Bolter vient aussi à l'occasion renforcer les textures par des parties de flûte, de clarinette et de saxophone soprano, ce qui rehausse encore l'impact de la musique.

Comme on pouvait s'y attendre, cette longue pièce est à géométrie variable, offrant des tableaux sonores variés allant de passages mélodiques à des moments plus telluriques en passant par quelques digressions néo-classiques sans pour autant que la cohérence de l'ensemble ne soit mise en péril. En fait, certaines sections de cette suite auraient pu constituer des chansons individuelles remarquables. On s'en convaincra en écoutant les deux titres, Dust et Smoke livrés en bonus sur le CD, qui ne sont que des extraits de la suite, édités et étendus pour les rendre plus écoutables individuellement : Dust en particulier est une composition mémorable qui compte parmi ce que Galahad a réalisé de meilleur.

Bref, tout en s'inscrivant dans la glorieuse histoire des longs morceaux épiques, Seas Of Change remet en lumière un groupe qui nous avait jadis donné l'inoubliable Empires Never Last et qui, au fil des albums, a su apporter son lot d'innovation au néo-prog classique dont il est issu. Voici en tout cas de quoi démarrer l'année musicale 2018 sur de bonnes vibrations. [4/5]

[ Seas Of Change (CD & MP3) ]
[ A écouter : Seas Of Change (sampler) ]

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