Le Rock Progressif

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Série VI - Volume 5 Volumes : [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ]


Wild Dogs Cirkus : Wild Dogs (Autoproduction), Canada, 16 septembre 2017

Ce trio originaire de Trois-Rivières au Québec sort une première œuvre colossale : quelques 140 minutes de musique étalée sur deux compacts dont la pochette, en plus du nom du groupe et de l'intitulé de l'album, affiche comme un avertissement "Definitive and Officiel Bootleg". Peut-être parce que cette autoproduction a été réalisée avec leur propre matériel plutôt que dans un studio professionnel, permettant ainsi au groupe de peaufiner à l'aise leurs compositions et de les enregistrer à leur rythme quitte à ne pas avoir un son optimal. Manifestement inspirée par le prog symphonique et mélodique des 70's et par le néo-prog des 80's, la musique de Cirkus n'en est pas moins très éclectique avec pas mal de surprises à la clé. Bien sûr, chroniquer en détail une telle production monumentale après deux ou trois écoutes relève de l'utopie d'autant plus que les titres frôlent ou dépassent souvent les 10 minutes avec de multiples variations de rythmes, de couleurs et d'ambiances. Quelques morceaux retiennent cependant illico l'attention comme Falling The Tree avec ses claviers vintage et son passage atmosphérique digne de Barclay James Harvest, le court Hang Over et son arrangement luxuriant à la Moody Blues, l'instrumental Wild Dogs qui en raison du travail sur les percussions fait parfois penser à Mike Oldfield, ou encore l'entraînant Redeemer auquel l'orgue donne une tonalité gothique médiévale des plus réussies. Plus aventureux, l'instrumental Limbo met aussi en exergue une volonté d'allier belles mélodies et arrangements sophistiqués pour un résultat qui flatte l'oreille et assume une totale lisibilisé. Quant à la pièce la plus imposante du répertoire, Dalhousie's Walk, elle coule comme du miel au soleil grâce à ses percussions hypnotiques qui m'évoquent les premiers albums de Santana mais aussi à cause de ses virages climatiques qui évitent toute lassitude.

Globalement, les titres sont très fluides et il n'y a guère ici d'envolées instrumentales démesurées, les musiciens restant d'abord concentrés sur la mise en valeur des compositions d'Alain Proulx. Les voix sont agréables et les arrangements très soignés. Il reste bien sûr un peu de marge pour des améliorations : quelques passages auraient pu être plus concis tandis que certaines idées (comme les cuivres sur Limbo) auraient mérité d'être approfondies en vue d'apporter un grain de folie. Quant à la production moelleuse, si elle est loin d'être déplaisante, elle n'est pas non plus exceptionnelle et aurait sans doute gagné en expressivité à passer entre des mains plus expertes. Il n'en reste pas moins que Wild Dogs est une première réalisation à la fois généreuse et séduisante qui mérite bien d'être écoutée. A suivre !

[ Cirkus sur Bandcamp ]
[ A écouter : Wild Dogs (teaser) ]



Embryogenesis Xavier Boscher : Embryogenesis (Orfeo Lab), France, 24 novembre 2017

Embryogenesis, le nouvel album de Xavier Boscher, est différent de son prédécesseur, Pentagramme, sorti en 2016. Cette fois, l'accent est mis sur ses capacités de multi-instrumentiste tandis que le chant est quasi inexistant. Il en résulte un disque moins "prog symphonique" par essence et davantage orienté sur la fusion et, surtout, sur la guitare qui est la vraie star du disque. Boscher joue sur des guitares électriques PMC customisées dont on peut voir un exemplaire dans le livret de la pochette et il en tire le meilleur. Sur quelques titres, il a quand même invité d'autres guitaristes lead comme Benjamin Masson sur Cornucopia ou Loïc Manuello sur Illumination, afin de varier les tonalités, les styles et les plaisirs. Les rythmes sont travaillés et les compositions, toutes du leader, flattent l'oreille avec des arrangements qui sortent des sentiers battus.

Cornucopia est ainsi bourré de variations diverses avec des parties de six cordes qui décoiffent, le tout restant pourtant accessible et, allez savoir pourquoi, un rien exotique. Sur Female Architecture, la fusion se mâtine de métal avec des riffs rageurs mais, alors qu'on croit avoir mis le cap vers les quarantièmes rugissants, voilà qu'à 2'40" la musique mute en un passage cool et jazzy, un peu comme si on venait de refermer la porte d'un club ouaté sur la vie trépidante d'une ville en fête, mais c'est juste le temps de jeter un coup d'œil avant de retourner à la rue avec obstination. Le même principe d'alternance est appliqué sur Blastocyst, ce qui a l'avantage d'aérer ces morceaux et de les rendre plus agréables à écouter. Cells offre l'un des meilleurs moments du répertoire : la mélodie y est grandiose et l'arrangement somptueux et c'est sans parler des parties de basse enthousiasmantes jouées par Jean-Jacques Moréac en invité (écoutez son solo à partir de 3'27"). Quant au titre éponyme qui s'étend en finale sur près de 20 minutes, il expose avec force toutes les qualités de Xavier Boscher, projetant en feu d'artifice des styles différents qui se télescopent sans prévenir, sautant du rock mélodique à la fusion débridée, et du métal tonnant à des sections atmosphériques.

Xavier Boscher a réalisé un album exigeant et énergique, avec beaucoup de passerelles entre divers univers musicaux. Etonnant mais surtout remarquable si l'on considère que, mis à part quelques rares interventions extérieures, cette musique bouillonnante a été écrite, jouée et produite par un seul homme !

[ Embryogenesis (CD & MP3) ] [ Xavier Boscher website ] [ Embryogenesis sur Bandcamp ]
[ A écouter : Cornucopia - Illumination ]



Confessions Tokamak : Confessions (Indépendant), France 2017

Après un premier EP éponyme prometteur en 2010 et un album réussi sorti deux ans plus tard, ce groupe originaire de Marseille existe toujours et le prouve avec cette troisième autoproduction indépendante présentée sous la forme d'un digipack aux idées noires qui inclut un livret avec toutes les paroles des chansons. Le premier titre qui donne son nom à l'album confirme que le style de Tokamak est resté à la croisée de plusieurs genres, quelque part entre rock classique et métal avec quelques connotations progressives. La guitare aussi lourde que celle de Tommi Iommi délivre des riffs noirs comme un orage d'été tandis que le chanteur Jorge Dias incite un ami à venir confesser ses tourments, ce que personnellement je ne ferais sans doute pas dans une ambiance aussi plombée. Mais cette composition qui joue sur une forme d'opposition (menace / confiance) a de l'allure et n'est pas sans évoquer la force subtilement maléfique des premiers disques de Black Sabbath. Fake poursuit dans la même veine et l'on constate combien la cohésion de Tokomak s'est accrue au fil des ans, consolidée à la fois par d'innombrables concerts et par une volonté affirmée de progresser ensemble. Make Me Deaf témoigne surtout combien les compositions ont été élaborées avec soin et ce n'est pas la ballade semi-acoustique Soldiers Of Pictures qui me contredira : son accompagnement nostalgique au piano et son texte dédié aux journalistes couvrant les conflits armés sont tout simplement superbes. The Race et l'excellent One Life relèvent davantage du rock classique avec des textes plus longs désormais tous chantés en anglais ainsi qu'une attention accrue accordée à la mélodie et au chant. C'est nouveau chez Tokamak et cette diversité aidera certainement à rendre leur musique accessible à un plus large public. L'album se clôture sur Shadows Of Mind dont les paroles sont plus obscures. Après un début lent et atmosphérique, la musique va crescendo comme un fleuve qu'on remonte jusqu'à atteindre un climat propice à un solo de guitare planant qui se termine malheureusement beaucoup trop vite.

Avec la simplicité et l'efficacité des artistes qui connaissent leurs limites (beaucoup se font malheureusement des illusions à cet égard), Tokamak a conçu un disque équilibré à la hauteur de ses ambitions : jouer un rock de qualité qui fera passer un bon moment à tout le monde (y compris à eux-mêmes). Si l'on regrette un peu que le groupe n'ait pas persévéré à chanter en français (leur anglais est correct mais manque forcément de cette émotion primale qui n'est transmissible que dans une langue maternelle), on ne peut qu'applaudir cette production soignée, et la plupart du temps captivante, qui marque à la fois une évolution de leur musique et un plus grand professionnalisme.

[ Tokamak website ]
[ A écouter : One Life (documentaire sur l'enregistrement) ]



A Sequence Of Moments Ali Ferguson : A Sequence Of Moments (Indépendant), UK, janvier 2016

Les bruitages (en fait des extraits d'émissions sur le thème de l'existence de Dieu) étant certes un peu longs, "Why Are We Whispering?" a du mal à décoller mais, après deux minutes, quand la guitare se met à rugir, on se redresse, l'oreille aux aguets. Ce son, cette réverbération, cette puissance hypnotique qui s'échappe de quelques notes essentielles, elle vient d'un autre temps quand David Gilmour et Roger Waters avaient encore la rage au ventre. La voix trafiquée par divers effets, la basse roulante, la batterie hypnotique mêlée à un soupçon d'électronique ainsi que les envolées mystiques d'une voix féminine inconnue planant au-dessus de la masse sonore : voici une composition qui donne la chair de poule en réinventant l'héritage sonique du Pink Floyd, modernisé par une approche actuelle mi ambient mi post-rock. Une bonne partie de l'album renouvelle cette extraordinaire réussite avec d'autres mélodies mémorables enrobées dans des arrangements somptueux qui ont l'intelligence d'être différents à chaque fois. On pense parfois au Alan Parsons Project ou à Andy Jackson, à RPWL ou à Airbag, voire à Moby dans sa version la plus atmosphérique, ou alors, sur "Is This Enlightenment?" sous-tendu par des boucles de musique électroniques, à Tangerine Dream. Et même la ballade plus classique Into Falling Stars fonctionne à merveille avec des vocaux plus susurrés à l'oreille que chantés sans oublier, en finale, un solo de guitare lâché dans le firmament comme un grand cri d'amour. Above This Fractured Earth clôture le disque comme il a commencé : introduit longuement par des échantillonnages de voix d'enfants, la mélodie éthérée finit par émerger lentement à la surface avant de s'ouvrir sur un dernier solo de guitare, bleu comme la stratosphère, aussi nonchalant que pourvoyeur d'émotion, et qui prouve une fois encore que dans le rock, ce qui compte est moins ce qu'on joue que la manière de le jouer.

Après un Endless River (Pink Floyd) en forme de recyclage émouvant et un Rattle That Lock (David Gilmour) agréable mais convenu, il fallait bien se rendre à l'évidence que la flamboyance cosmique des Shine On You Crazy Diamond, Echoes et autres The Great Gig In The Sky appartenait définitivement au passé. J'avais tort ! Depuis Edimbourg dans son Ecosse natale, un musicien encore quasi inconnu nommé Ali Fergusson a soufflé sur la braise et d'un coup de guitare magique, a fait renaître sans mimétisme d'anciens feux épiques. Pas de doute, A Sequence Of Moments nous fait à nouveau vibrer et quand on vibre, c'est que c'est bon !

[ A Sequence Of Moments (CD & MP3) ]
[ A écouter : Why Are We Whispering? - Out Of The Dark ]



Monolithe Nebia : Monolithe (Indépendant), France, octobre 2017

1. Derrière l'Écume (5:28) - 2. Racines Sacrées (7:08) - 3. Funambule (4:16) - 4. Doigt Cosmique (introduction) - 5. Doigt Cosmique (4:03) - 6. Epicez Tout ! (3:27)

Alexandre Armand (saxophone baryton); Joris Prigent (claviers); Julien Massé (batterie)

Trio à l'instrumentation rare dont la musique se situe à la frontière de plusieurs genres, Nebia ne ressemble guère à votre groupe de prog ou de jazz habituel mais ça ne veut pas dire pour autant que ses vibrations ne sont pas attractives. Premier titre du répertoire, Derrière l'Écume évoque une sorte de post-jazz atmosphérique bientôt zébré par un saxophone baryton qui transitera progressivement d'un lyrisme exacerbé au paroxysme avec en point d'orgue un cri libérateur. Racines Sacrées dévoile davantage les qualités de cette formation hors-norme : la batterie tribale et monolithique invoque avec énergie l'intitulé de l'album tandis que Joris Prigent déroule des chapelets de notes sur ses claviers électriques. Quant à Alexandre Armand, son baryton insuffle vie à la composition, imposant d'abord un riff qui monte lentement en puissance avant d'exploser en un jaillissement des plus réjouissants. L'ambiance est là, palpable, stimulante, capable de faire oublier que ce dernier titre dépasse les sept minutes. Au-delà de sa construction rigoureuse, le troisième morceau, Funambule, est tout aussi habité par une tension extrême qui renvoie à la fin des années 60 quand le jazz enfin libre et le rock naissant s'entrelaçaient en de suaves et brûlantes étreintes. Vient ensuite Doigt Cosmique qui se décline en deux sections séparées, la première étant une calme introduction au piano électrique de la seconde qui met derechef en exergue le jeu effervescent du souffleur. Epicez Tout! clôture déjà ce mini-album (26 minutes au compteur) en brisant les dernières barrières, la musique déferlant cette fois sans retenue dans une combinaison roborative de rock, de métal et de free-jazz. Financé de manière participative, Monolithe offre une brève mais intense présentation de ce power trio français pour le moins original qu'on souhaite maintenant ardemment écouter sur scène.

[ Nebia sur Bandcamp ]
[ A écouter : Nebia (teaser) ]



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