Le Rock Progressif

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série V - Volume 1 Volumes : [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ] [ 10 ]

Dawn : Darker (The Laser’s Edge), Suisse 2014
Née dans les environs de Montreux, cette formation suisse a sorti son premier album officiel intitulé Loneliness en 2007 et a ensuite patienté six années avant d'entreprendre l'enregistrement de Darker. Après une introduction instrumentale au style néo-prog symphonique, Cold entre dans le vif du sujet: la musique puissante et atmosphérique met en valeur un texte schizophrénique chanté en anglais avec une voix haut-perchée par René Degoumois. Les claviers vintage de Nicolas Gerber occupent l'espace avec autorité, lavant le parvis à grandes eaux tandis que la guitare en contrepoint enrichit les textures. Si cette musique a incontestablement des racines dans le prog symphonique des 70's, elle sonne aussi fraîche et moderne. Dans le même style, Darker a en plus quelque chose de gothique qui appelle secrètement l'auditeur vers une zone trouble peuplée de ténèbres. Bâti sur un ostinato entêtant, Lullabies For Gutterflies est un interlude instrumental qui finit par installer une ambiance stressante en rapport avec le thème général de l'album: l'homme face aux démons du XXIème siècle.

Et voici le moment d'entrer dans la pièce maîtresse du disque: un monumental 8945 de près de vingt minutes pour témoigner, comme dans les seventies, d'une répulsion par rapport à la puissance nucléaire en revenant sur les premières attaques atomiques de l'histoire qui frappèrent le Japon en 1945. Globalement mélodique, la composition inclut vers la dixième minute une section de musique figurative comportant des extraits radiophoniques d'époque dont le fameux discours du 9 août 1945 prononcé par le Président Truman qui invitait le Japon à une reddition immédiate: The world will note that the first atomic bomb was dropped on Hiroshima, a military base…We have used it in order to shorten the agony of war, in order to save the lives of thousands and thousands of young Americans. We shall continue to use it until we completely destroy Japan's power to make war. Après ces paroles annonçant laconiquement un possible Armageddon, la fin explosive du morceau est proprement effrayante.

Out Of Control est une composition enlevée conçue avec une approche moderne dans la recherche de sonorités inédites qui sont ici intégrées de façon cohérente. Après Lost Anger, un autre instrumental assez court, vient Endless, un excellent titre fort bien chanté et rehaussé par une section atmosphérique où les claviers s'amusent à imiter les cris frissonnants de créatures nocturnes. Darker est un disque qui plaira aux amateurs de prog classique. Cette musique n'est pourtant ni du Genesis, ni du King Crimson, du Yes ou du Pink Floyd mais elle a un son, une dimension et un souffle qui rappellent un peu tout ça en perpétuant avec originalité et conviction un genre artistique qui est loin d'avoir tout dit.

[ Darker (CD & MP3) ]
[Dawn : Darker (new album teaser) ]

Aisles : 4:45 AM (Presagio Records), Chili 2013
Originaire de Santiago (Chili), ce sextet en est à son troisième album qui, après quatre années de silence, confirme sa progression dans une musique art-rock intégrant dans un éclectisme flamboyant des éléments pluriels qui vont de la musique d'ambiance au pop-rock en passant par le néo-prog. Le chanteur Sebastian Vergara, le plus jeune des trois frères jadis embauché un peu par hasard, a pris de l'assurance: sa voix claire associée avec une diction anglaise quasi parfaite étant assurément l'un des points forts de Aisles. Evitant les solos à outrance, la formation s'est davantage concentrée sur les mélodies et sur des arrangements aux sonorités modernes parfois très sophistiquées. Et si les morceaux chantés sont relativement accessibles, voire popisants comme l'excellent Shallow And Daft qui évoque la new-wave des années 80 et Depeche Mode en particulier, les instrumentaux par contre sont plus aventureux, mêlant des relents de techno (Intermission) à des bruitages (The Ship) et des percées "ambient" à la Fripp-Eno (Hero) pour de petites miniatures hétéroclites qu'on ne sait trop rattacher à un courant quelconque. L'atmosphère générale du disque reste néanmoins nostalgique. La moitié des thèmes sont d'ailleurs en tempo lent ou moyen en harmonie avec des textes introspectifs et dramatiques qui virent parfois au dépressif: "Now I've got you to tell the story. And I've got you to resign to this world. And I feel all the sounds are so hollow. And I wish to desert all this sorrow…". L'addition d'un quintette à cordes sur trois morceaux (Sorrow, Hero et The Sacrifice) rend les textures plus riches et plus profondes tandis qu'une chanteuse est invitée sur Sorrow et Shallow And Daft. On s'immerge volontiers dans les méandres tortueux de cette musique déconcertante, et ce jusqu'à la dernière plage, Melancholia, qui s'étire durant une éternité (The world is a train traveling at the speed of sound, but you think it doesn't move…). L'album est présenté avec une pochette et un livret dessinés par Omar Galindo. L'artiste a conçu des dessins sombres en accord avec le projet de Aisles : à 4:45 du matin, la lumière est diffuse, la ville est déserte et la solitude intense… C'est l'heure où les gens normaux rêvent et où les autres, pleinement éveillés, pensent à combler le vide, par exemple en écoutant cette musique insolite et relaxante.

[ 4:45 am (CD & MP3) ]
[ A écouter : Aisles : 4:45 AM ] [the artwork of 4:45 AM ]

The Last Embrace : Essentia (Longfellow Deeds Records), France 2013
Habituellement encadré dans la catégorie métal, ce groupe français a produit dans la décennie précédente deux albums et un EP électriques avant de trouver le moyen de laisser refroidir les amplis. Essentia est pour le compte un disque acoustique composé essentiellement d'anciens titres réarrangés pour l'occasion. Sans connaître les originaux, c'est donc avec des oreilles nouvelles que cet album est abordé sans aucun "a priori". Le très bien nommé Aerial est introduit par un quatuor à cordes et une guitare acoustique qui installent une atmosphère cotonneuse sur laquelle viendra se poser délicatement la voix douce de la chanteuse Sandy. Cette composition ira comme une ligne claire jusqu'à sa conclusion, sans solo, sans rupture, et sans quitter son format de chanson mais les subtiles harmonies vocales, les violons sinueux et la mélodie accrocheuse emportent l'adhésion. Plus épicé, Can You bénéficie d'une partie de piano qui en rehausse considérablement l'intérêt. Le titre éponyme est un interlude méditatif à la guitare acoustique qui sert aussi d'introduction à Inside, une superbe composition intégrant quelques velléités progressistes se concrétisant par plusieurs variations de tempo. A ce stade, on sait qu'on écoutera ce disque d'une traite jusqu'au dernier octet. Des six morceaux restants qui s'écouleront paisiblement en lorgnant parfois sur les ambiances nostalgiques de l'incontournable Anathema émergeront encore quelques pépites reflétant d'autres souvenirs plus évanescents parmi lesquels on citera, à cause des voix féminines et des ambiances pop-folk modernes, Karnataka, The Reasoning, Panic Room, voire Magenta et Mostly Autumn. Ainsi Impeding Dawn est-il une féérie onirique peuplée d'une flûte virevoltante qui recrée avec une touche de modernisme le rock progressiste émergent des seventies, et par extension les groupes précités qui s'en sont inspirés, tandis que la ballade Precious Pond renvoie timidement à un néo-prog poppisant tout en frissonnant sous le fin manteau de cordes dont on l'a affublé. Le répertoire se referme assez logiquement sur une reprise de Roads, un titre crépusculaire de Postishead qui figurait sur son légendaire album Dummy et qui est ici rendu dans une atmosphère aussi narcotique et claustrophobe que l'original. Sentencia mérite non seulement une audience élargie mais il constitue une veine étincelante et prometteuse que The Last Embrace devrait continuer à creuser, au moins en alternance avec ses autres amours plus frénétiques.

[ Essentia (CD & MP3) ]
[ A écouter : Aerial (version Live) - Roads (version live) ]

Druckfarben : Second Sound (Indépendant), Canada 2014
Drôle d'idée pour un groupe de s'affubler du nom d'une entreprise d'encres d'impression mais les membres de Druckfarben, qui sont originaires de Toronto, n'avaient sans doute en tête que la volonté de se distinguer par un patronyme aussi excentrique et singulier que leur musique. Car Druckfarben joue du prog en s'inspirant des classiques britanniques comme Gentle Giant et, surtout, Yes au temps de Relayer auquel on pense occasionnellement quand Peter Murray fait vrombir sa basse au-dessus de l'ouragan percussif déchaîné par Troy Feener ou quand les guitares et les claviers rivalisent d'ardeur en mitraillant des solos qui s'entrecroisent comme les fils d'un écheveau inextricable. On ne sera d'ailleurs pas étonné d'apprendre que par le passé, le groupe a revisité plusieurs fois le répertoire de Yes et il suffira d'entendre leur reprise dynamique de Siberian Khatru (extrait de Closer To The Edge) sur le DVD Artifact sorti en 2013 pour comprendre à quel point ils maîtrisent cette musique complexe.

Mais si les pionniers anglais des 70's constituent assurément l'essence de leur musique, les hommes de Druckfarben restituent celle-ci avec une densité et un son différents qui trouvent plutôt leur origine dans des groupes canadiens ou américains comme Rush, Cairo et surtout Kansas. Comment en effet ne pas penser au Kansas de Leftoverture ou de Point Of Know Return quand on entend le multi-instrumentiste Ed Bernard troquer sa guitare contre un violon pour se lancer dans des riffs électrisants à la Robby Steinhardt sur un Dandelion aux harmonies légèrement orientalisantes ou sur la longue suite qui donne son nom à l'album. Sans être un clone de Jon Anderson comme le nouveau chanteur de Yes, Jon Davison, Phil Narro a quand même une voix expressive qui évolue bien dans les registres aigus tout en négociant avec agilité les acrobaties vocales inhérentes au genre. Elle s'insère aussi à l'occasion dans de superbes harmonies vocales comme en témoigne le lyrique Another Day. Pièce maîtresse du répertoire, la suite éponyme inclut une longue introduction au violon basée sur un air folklorique breton avant de prendre une direction plus symphonique une fois encore dans l'esprit du Yes d'antan. Et bien sûr, cette composition épique de 19 minutes est propice à des changements de climat en pagaille ainsi qu'à des lâchers de guitares et de claviers de toute beauté. A l'heure où Steve Howe, Chris Squire et Alan White optent dans leur dernier disque Heaven And Earth pour des chansons plus simples et accessibles, il est amusant de constater que de jeunes groupes comme Druckfarben ravivent avec brio l'antique flamme d'un prog glorieux, créatif et inspiré aujourd'hui dédaigné par ses propres créateurs. Bien mis en valeur dans une jolie pochette qui émule la SF cosmique et glacée de Roger Dean, ce compact mérite toute votre attention !

[ Second Sound (CD & MP3) ]
[ A écouter : Second Sound ]

Gran Torino : Fate Of A Thousand Worlds (Musea), Italie 2013
Ce quartet originaire de Vérone (Italie) joue des compositions uniquement instrumentales dans un style singulier, entre fusion et prog, qu'on pourrait rattacher à des artistes comme Derek Sherinian et Planet X mais avec une bonne dose de métal radical en moins, ce qui rend quand même leur musique moins tapageuse et beaucoup plus accessible. En fait, Grand Torino semble bien moins intéressé par de stériles démonstrations de virtuosité que par la compositions et l'interaction entre les musiciens. Et certains morceaux sont de belles réussites comme Child Of The Stars ou l'exceptionnel Empty Soul, avec ses giclées d'orgue et ses flûtes synthétiques, qui culmine au sommet de leur répertoire. La part du lion revient au claviériste Alessio Pieri dont l'orgue Hammond, les synthés et le grand piano acoustique installent des ambiances diverses, parfois aérées, alors que le guitariste Leonardo Freggi se contente la plupart du temps de jouer des riffs lourds et hachés qui plombent les climats en donnant une coloration plus sombre à l'ensemble. Et cette dualité fonctionne bien : au lieu de soli individuels, c'est le son d'ensemble qui prédomine et retient toute l'attention.

Les titres de l'album (Le Destin d'un Millier de Mondes) et des morceaux ainsi que la pochette, conçue par Ed Unitsky (l'un des plus grands designers modernes du prog, déjà auteur de superbes projets pour The Flower Kings et The Tangent) se réfèrent à la science-fiction et à des thèmes relevant d'un space-opéra, confirmant que cet album a été conçu comme une bande sonore pour un voyage dans les étoiles. Rien de planant pourtant dans cette musique qui n'offre ni bulles de synthé ni autres effets électroniques auxquels les groupes de space-rock ont généralement recours mais qui, par ses changements continuels de climats, ses accents dramatiques et sa rythmique dense, se réfère plutôt aux surprises, aux mystères, voire aux dangers d'un tel périple (ce qu'Unitsky a intuitivement bien capté en plantant le squelette métallique d'un scorpion géant au sommet d'une colline comme l'artefact menaçant d'une civilisation inconnue). Quand au titre éponyme qui clôture le disque, c'est un grand moment de prog instrumental avec des envolées superbes de piano et de synthés transcendées par des harmonies célestes de toute beauté. Second opus du groupe, Fate Of A Thousand Worlds devrait toucher sans problème tous les amateurs de prog-fusion instrumentale, surtout s'ils apprécient aussi le rock symphonique. Excellent sous tous rapports !

[ Fate Of A Thousand Worlds (CD & MP3) ]
[ A écouter : Fate Of A Thousand Worlds: Ed Unitsky Artwork - Child Of The Stars - End Of A Planet (version live)]

Huis : Despite Guardian Angels (Unicorn Digital), Canada 2014
Contrairement à ce que son patronyme peut laisser supposer, Huis (qui signifie "maison" en néerlandais) n'est pas d'origine batave mais bien canadienne, le groupe s'étant ainsi baptisé après un voyage initiatique aux Pays-Bas. Constitué à Montréal en 2009 par Pascal Lapierre (claviers) et Michel Joncas (basse), la formation s'est adjointe plus tard les services du guitariste Michel St-Père surtout connu pour être le fondateur de Mystery (le groupe où officiait Benoît David, un temps chanteur de Yes). On se s'étonnera donc guère que le style général de l'album, enregistré durant l'année 2013, soit du néo-prog symphonique. Par contre que Despite Guardian Angels affiche une telle maîtrise et une telle musicalité pour un premier essai est tout-à-fait surprenant. Déjà, le premier titre, Beyond The Amstel, est superbe. Des clapotis, des cloches et un piano nostalgique introduisent cette ode au peuple hollandais et à la ville d'Amsterdam auquel le fleuve Amstel a donné son nom: You always wanted to escape towards horizons. Where sky and see merge into an endless blue. Son of freedom like your ancestor. Your only wealth, your search for the truth. Wanted to share with you. This quest for absolute. Wanted to share with you … Les guitares partent alors à la conquête du monde sur un rythme lancinant qui accrochera les plus blasés.

Mais ce n'est qu'un début car les 73 minutes que dure ce disque sont bourrées de compositions aux mélodies et aux arrangements fort bien tournés. Le répertoire comprend trois instrumentaux dont les deux sections de Oude Kerk, littéralement, la vielle église qui est effectivement la plus ancienne église d'Amsterdam, ici repeinte au mellotron et bénie par un solo de guitare divin délivré par le St-Père en personne. Mais l'essentiel reste les titres chantés parmi lesquels on épinglera, un peu au hasard vu la qualité de l'ensemble, le nostalgique Little Anne dédié à Anne Frank, célèbre victime de l'holocauste devenue le symbole des persécutions, qui vécut une grande partie de sa vie à Amsterdam et l'atmosphérique Lights And Bridges en forme de carte postale sonore évoquant les moulins à vent, les ponts, les paysages et la lumière d'un plat-pays fantasmé. Certes, on ne trouvera ici rien d'innovant ni de très compliqué, ni aucun refrain destiné à devenir un tube mais qui s'en soucie quand la musique, portée en plus par un concept attachant, est aussi bonne. Le quintet canadien a compris d'emblée la formule magique du néo-prog qu'il a investi avec une grande compétence au niveau du jeu et de l'écriture. Du coup, son premier opus est splendide et on se dit qu'avec de tels disques, les enfants du néo ont encore beaucoup de beaux jours devant eux.

[ Despite Guardian Angels (CD & MP3) ]
[ A écouter : Fate Of A Thousand Worlds: Ed Unitsky Artwork - Beyond The Amstel - Little Anne - Lights And Bridges ]

Logos : L'Enigma Della Vita (Andromeda Relix), Italie, 2014
Non, le rock progressif symphonique italien ne se limite pas aux années 70. Le genre a survécu à travers les décennies avec plus ou moins de bonheur tandis que de nouveaux groupes talentueux ont émergé en produisant épisodiquement des albums d'une grande qualité: The Wood Of Tales de Malibran (1990), Il Passo Del Soldato de Nuova Era (1995), In Ogni Luogo de Finisterre (1999), Il Grande Labirinto (2003) et LuxAde (2006) de La Maschera Di Cera, Vacuum de The Watch (2004), Discesa Agl'inferi D'un Giovane Amante de Il Bacio Della Medusa (2008), et Il Tempio Delle Clessidre (2010) pour n'en citer que quelques uns. Logos, qui s'est formé à Vérone en 1996, s'inscrit clairement dans la ligne du prog italien classique et ne souhaitait d'ailleurs au départ qu'interpréter la musique de Le Orme. Après deux autoproductions mineures enregistrées au tournant du nouveau millénaire et alors qu'on le croyait dissout une bonne fois pour toutes, voici que treize années plus tard, sous la houlette de son unique membre fondateur le chanteur et guitariste Luca Zerman, le groupe ressurgit avec ce disque intitulé L'Enigma Della Vita. Et le moins qu'on puisse écrire est qu'entre-temps, Logos a fait quelques progrès.

Antifona, premier titre de l'album, installe une ambiance spatiale avec des claviers éthérés à la Pink Floyd avant de se fondre dans le suivant, Venivo Da Un Lungo Sonno, qui marque l'entrée en scène de la rythmique. Le quartet comprend deux claviéristes qui, au lieu de se marcher sur les pieds, se complètent avec leurs différents instruments (piano, orgue, synthés, mellotron…) pour enrichir les textures fluides et vaporeuses d'une musique qui fait indéniablement voyager. Il faut attendre plus de six minutes pour que le chant (en Italien) fasse son apparition, c'est dire que Logos prend son temps. Au milieu du morceau, Fabio Gaspari se lance dans un splendide solo de guitare à la Andy Latimer qui déroulera ses fastes jusqu'à la dernière mesure. In Fuga, qui vient ensuite, démontre que le groupe a eu le temps de peaufiner avec soin ses arrangements et ses mélodies tant la musique coule avec grâce et facilité. Beaux soli d'orgue et de guitare emmêlés sur ce titre envoûtant.

Le reste de l'album réserve de belles surprises comme la plongée gothique sur Alla Fine Dell'ultimo Capitolo dont l'orchestration renvoie aux films fantastiques italiens; l'instrumental N.A.S. et ses synthés cauchemardesques; le piano électrique qui groove sur In Principio en évoquant Caravan et l'école de Canterbury; le piano acoustique en interlude sur le nostalgique In Quale Luogo Si Fermo'il Mio Tempo; ou encore l'arrangement exaltant de Completamente Estranei qui en met plein les oreilles dans un finale ambitieux. Décidément, ceux qui apprécient Camel, Eloy ou encore RPWL devraient succomber facilement au charme de cette musique.

Certes, tout n'est pas encore parfait: certains passages sont trop longs; d'autres trop répétitifs; dans certains morceaux, la voix de Zerman manque un peu d'assurance; et sur le titre éponyme, la caisse claire claque sur un rythme binaire sans imagination. Mais sur les 76 minutes que dure ce disque, c'est en fin de compte peu de chose par rapport à ce qu'on reçoit. Car la pugnacité a payé: tout en affichant une indéniable identité, Logos joue aujourd'hui à un niveau similaire à celui de ses modèles des 70's et il peut désormais s'enorgueillir d'appartenir au petit cercle fermé des meilleurs groupes de rock progressiste italien.

[ L'enigma Della Vita (CD) ]
[ A écouter : L'Enigma Della Vita (Promo) - In Principio (Promo) ]

La Maschera Di Cera : Il Grande Labirinto (Mellow Records), Italie 2003
Second album de La Maschera Di Cera, Il Grande Labirinto est resté dans toutes les mémoires comme l'un des disques clés de la renaissance du Prog symphonique en Italie. En plus des claviers analogiques vintage comme le piano électrique Fender Rhodes, le Minimoog, l'orgue Hammond, l'ARP Odyssey, et l'indispensable mellotron, la musique bénéficie grandement de la présence du flûtiste Andrea Monetti (Embryo). Cinq titres seulement dont une reprise (offerte en bonus) d'un extrait du premier morceau (La Consunzione) et un de 36 minutes présenté en deux sections séparées (Il Viaggio Nell' Oceano Capovolto Part 1 & 2): c'est l'occasion pour le groupe de présenter une œuvre épique à la fois complexe et sombre qui se meut de façon quasi-erratique en de multiples ruptures mélodiques et rythmiques. Tel un Steven Wilson italien, le bassiste et organisateur de sons tous azimuts Fabio Zuffanti produit une intense pulsation au cœur de la musique, entraînant ses complices dans son sillage avec une énergie communicative. Le claviériste Agostino Macor (Finisterre, Hostsonaten) notamment tire de ses multiples machines des phrases tourmentées qui flirtent parfois avec l'avant-garde. Quant au son impur, préservé par une production volontairement à raz de terre, il renforce le côté dramatique d'une œuvre grandiose mais qui semble inachevée, encore en développement. Certes, ce rock symphonique renvoie à une époque aujourd'hui révolue et aux sillons de formations légendaires comme Museo Rosenbach ou Biglietto per l'Inferno, mais il serait injuste de le reprocher à La Maschera Di Cera : le groupe puise dans son histoire les éléments aptes à l'élaboration d'une musique originale délivrée avec passion et démesure. Quant à la réussite de l'entreprise, elle est indiscutable!

[ Il Grande Labirinto (CD & MP3) ]
[ A écouter : Il Grande Labirinto ]

Iamthemorning : ~ (Indépendant), Russie 2012 / 2013 (Réédition)
Originaire de Saint-Pétersbourg, ce duo composé d'un pianiste (Gleb Kolyadin) et d'une chanteuse (Marjana Semkina), joue une musique d'inspiration classique qui se situe, selon les dires mêmes du groupe, entre les méditations orchestrales de Philip Glass et la poésie abstraite de Maynard James Keenan (Tool, A Perfect Circle). En réalité, la musique de Iamthemorning est loin d'être élitiste et se révèle même très accessible, étant une combinaison de musique de chambre avec des éléments de rock progressiste. Le duo est accompagné d'un ensemble de musiciens invités, tous ayant reçus une formation classique, qui ajoutent avec beaucoup de subtilité des cordes, des percussions, une batterie, une basse et des guitares acoustiques et électriques. La chanteuse, la seule qui soit autodidacte, possède une voix claire et éthérée qui donne un côté folk à l'ensemble. Elle chante en anglais des textes obscurs d'où émane une certaine poésie en phase avec la musique: What if I have disappeared? What if I have gone forever? Look at me, am I still here? Or maybe I have gone forever… (Circles). Bien que l'ensemble fonctionne globalement sur un mode délicat et sous la domination du piano acoustique, les compositions sont fortes en contrastes et certaines connaissent aussi des montées en puissance comme les dynamiques Burn et Weather Changing, plus rock que classique, ou Scotland et sa brillante section électrique alternative. Ce sont ces variations de climats, parfois à l'intérieur d'un même titre, qui rendent la musique si attrayante. On pense fugacement à Kate Bush, à Glannad ou à Enya mais aussi à Mostly Autumn et à Magenta. Et puis on se dit que la musique de cette formation n'appartient en fin de compte qu'à elle-même. En tout cas, Iamthemorning a produit un premier disque magnifique dont l'originalité, la fluidité et la beauté en raviront plus d'un. Quand le prog vient de l'Est, il amène avec lui un vent de fraîcheur.

[ Iamthemorning (CD & MP3) ]
[ A écouter : Burn - Would This Be ]

Banco Del Mutuo Soccorso : Come In Un'ultima Cena (Manticore), Italie 1976 - Réédition CD remastérisé (Strange Days Records / Japan Mini LP CD), 2005
Banco : As In A Supper (Manticore), Italie 1976 - Réédition CD remastérisé (Esoteric Recordings), 2010
Enregistré à Milan en 1976, Come In Un'ultima Cena (comme dans un dîner d'adieu) est le quatrième véritable album studio de Banco del Mutuo Soccorso si l'on excepte la bande sonore originale du film Garofano Rosso (1976) ainsi que le disque Banco (1975) composé de réenregistrements en anglais de chansons déjà éditées antérieurement. C'est aussi le dernier album à tendance prog classique du groupe avant une plongée progressive au cœur d'une musique commerciale dans laquelle il se cantonnera pendant toute la durée des années 80. Enfin, c'est le dernier album de Banco avec le line-up quasi original comprenant Francesco Di Giacomo (chant), Vittorio et Gianni Nocenzi (claviers), Renato d'Angelo (b) et Pierluigi Calderoni (drs), le guitariste Marcello Todaro ayant été remplacé par Rodolfo Maltese juste après l'enregistrement de Io Sono Nato Libero.

Pourtant, si la volonté de jouer une musique complexe est intacte, le résultat n'est pas à la hauteur de ces trois chefs d'œuvre que sont Banco Del Mutuo Soccorso, Darwin et Io Sono Nato Libero. Globalement plus courts, certains morceaux manquent de mélodies accrocheuses: ils passent mais ne s'incrustent guère dans la mémoire même après les avoir réécoutés une dizaine de fois. Quelques passages apparaissent même ampoulés comme si le groupe avait été incapable de traduire ses intentions en musique. Peut-être est-ce le concept ambitieux de l'album, basé sur l'évolution spirituelle d'un homme confronté pendant un repas à l'incompréhension de ses amis, qui a imposé un traitement différent avec des compositions moins longues et plus de textes au détriment des passages instrumentaux, mais la musique semble parfois un peu trop solennelle et, en tout cas, moins fluide qu'autrefois.

Ceci dit, tout n'est pas non plus à jeter dans cet album qui contient quelques grands moments dignes de cette formation légendaire que fut Banco Del Mutuo Soccorso. La Notte E Piena (la nuit est pleine), par exemple, est une magnifique chanson acoustique à consonances folkloriques méditerranéennes qui bénéficie en plus de la présence d'Angelo Branduardi au violon. Plus expérimental, Slogan (slogan) retrouve la force créatrice d'antan en évoquant parfois Emerson Lake & Palmer; Si Dice Che I Delfini Parlino (on dit que les dauphins parlent) commence comme une bande pour péplum italien mais évolue ensuite favorablement en un très beau thème aux accents jazzy; enfin, Il Ragno (l'araignée) est un morceau enlevé qui arrive à combiner complexité et accessibilité. Le reste est moins marquant sans toutefois s'avérer inécoutable. Come In Un'ultima Cena n'est donc pas la meilleure porte d'entrée dans l'univers de Banco mais comme il n'est pas non plus totalement inconsistant, on peut quand même le recommander aux aficionados qui possèderaient déjà les trois premiers disques du groupe et qui souhaiteraient faire un tour complet de leur production progressiste.

A noter qu'une version anglophone de ce disque, intitulée As In A Supper, a été enregistrée la même année. La musique est la même mais les textes traduits en anglais ont été réinterprétés, avec un petit accent, par le chanteur original Francesco Di Giacomo. En dépit d'un travail de traduction fort bien réalisé par Angelo Branduardi, ma préférence va à la version italienne de l'œuvre plus appropriée à une musique qui reste d'abord ancrée dans la tradition méditerranéenne.

[ Come In Un'ultima Cena (CD & MP3) ] [ As In A Last Supper (CD & MP3) ]
[ A écouter : Il Ragno - Slogan - La Notte E Piena ]

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