Le Rock Progressif

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série V - Volume 3 Volumes : [ 1 ] [ 2 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ] [ 10 ]

Fish : A Feast Of Consequences (Chocolate Frog), UK 2013
Six années de retraite forcée ont permis à Derek William Dick, l'ancien chanteur de Marillion plus connu sous le nom de Fish, de se remettre de ses multiples déboires dont les problèmes de voix causés par des kystes sur ses cordes vocales n'ont certainement pas été les moindres. Entre-temps, il a voyagé et rééduqué sa voix sans la forcer en donnant des concerts acoustiques intimistes et confidentiels, attendant sagement que lui revienne l'envie d'enregistrer un nouvel album. L'homme ne s'est en effet jamais senti obligé de sortir un disque chaque année pour entretenir sa légende et il préfère un projet mûr et signifiant à toute forme de complaisance. il s'est donc finalement remis au travail en cherchant des idées fortes et originales qu'il a trouvé dans sa propre histoire. En voyage dans le Nord de la France, il a visité les cimetières de la Somme et les vestiges de la bataille de la crête de Bazentin lui ont fourni le contexte de High Wood, la suite en cinq parties qui occupe une place centrale sur l'album: dans l'obscurité de High Wood, tout est si dense que je peux à peine respirer, un silence austère et étouffé. Je suis seul au milieu des arbres. Sont-ils des fantômes ou des ombres errantes, les esprits des disparus? Sont-ils les âmes inquiètes qui errent encore, celles qui ont été abandonnées dans High Wood? Ce texte bouleversant est mis en scène sur une musique puissante, mystérieuse (les guitares qui pleurent et traînent comme des revenants) et évocatrice (les tambours martiaux, les mots en allemand...) qui en accentue considérablement l'impact.

Lors d'un autre périple à Hué, au Vietnam, Fish a comme beaucoup d'autres été frappé par la grisaille des ruines de cette cité où se déroulèrent d'âpres batailles. Il en a tiré Perfume River, du nom de la rivière au parfum d'orchidée qui traverse la ville, telle la synthèse d'un voyage au cœur des ténèbres: Portez-moi jusqu'à la Rivière des Parfums. Laissez-moi dans la rivière des Parfums où je vais noyer mes peines et mourir dans l'espoir. Poussez-moi loin sur la Rivière des Parfums; vers les tourbillons et les remous de la Rivière des Parfums. Dans ces eaux sombres et boueuses laissez-moi flotter. La vérité, je ne veux pas la connaître … La voix de Fish a changé et sa sensibilité aussi. A l'instar d'un Peter Gabriel, l'homme sait désormais qu'il n'a plus les capacités de chanter Grendel ni même Incommunicado comme autrefois mais il compense intelligemment ce déficit par une profondeur accrue et une approche dramatique des mots qui rendent les paroles d'autant plus émouvantes. L'accompagnement aussi est devenu plus subtil, mariant habilement électrique et acoustique dans des arrangements subtils, délicats et dynamiques qui vont comme un gant à ce néo-prog introspectif. On notera aussi que le leader est ici accompagné par une cohorte de musiciens exceptionnels qui lui sont tout dévoués dont Robin Boult aux guitares, Foss Paterson aux claviers et Steve Vanstis à la basse.

Contrastant avec ces sombres ruminations aux tempos alanguis, le répertoire contient également quelques titres plus rock comme All Loved Up, soutenu par des riffs intenses et dédié à ces personnes qui se glorifient elles-mêmes sur Internet en considérant leur célébrité comme unique ambition. Ou le titre éponyme, qui sonne comme une chanson bien américaine de Tom Petty, à propos de la fin d'une relation et qui, en passant, témoigne d'une tardive mais salutaire prise de conscience environnementale: Nous étions à court de monde, à court d'espoir, à court de ressources. Nous étions à court de temps, à court d'espace, à court de lendemains. Si seulement nous savions ce que nous savons maintenant aurions-nous changé nos idées? Il était temps d'être confronté à la fête des conséquences.

Le reste est d'une qualité similaire, chaque morceau offrant sa part de rêve et une histoire en filigrane qui vaut bien la peine qu'on s'y arrête quelques instants. Fish ne fonctionne pas dans le contexte des pressions commerciales. Il travaille maintenant à son rythme comme un peintre ou un sculpteur et ne dévoile son oeuvre que quand elle est totalement achevée. Agrémenté d'une belle pochette conçue par l'ami de toujours, Mark Wilkinson, A Feast Of Consequences est le produit de la persévérance d'un auteur courageux que les travers de la vie ont paradoxalement rendu plus humaniste et clairvoyant. Surtout, achetez son disque !

[ A Feast of Consequences (CD & MP3) ]
[ A écouter : Perfume River - A Feast Of Consequences - High Wood ]

Martin Barre : Order Of Play (Edifying Records), UK 2014
Martin Barre fut le second couteau de Jethro Tull, l'homme providentiel sur qui Ian Anderson s'appuyait pour toutes les parties de guitare. Et à l'époque, il y en avait beaucoup comme celle légendaire d'Aqualung, un solo totalement improvisé et enregistré en une seule prise qui contribue grandement à la gloire du morceau, ou celle à la fois sauvage et progressiste qui drive Minstrel In The Gallery tout du long. Barre a participé à tous les albums de Jethro Tull à l'exception du premier (This Was avec Mike Abrahams), jouant aux côtés d'Anderson pendant plus de 30 années et participant activement à l'écriture de la musique même si, sur les pochettes, les crédits étaient toujours attribués au seul flûtiste. Au fur et à mesure que la flûte prenait de plus en plus le pas sur les guitares, Barre sentit le besoin d'enregistrer des disques personnels qui lui permettaient de développer plus librement son style. Depuis 1992, il en a enregistré cinq avant celui-ci, dont le superbe Stage Left (RandM Records) de 2003 qui, de la Fender Mustang à la Gibson ES 335 et du bouzouki à la mandoline, est un vrai festival de guitares électriques et acoustiques.

Après un Away With Words quasi tout acoustique, sorti l'année dernière, dans lequel il réclame une partie de la notoriété de son ancien groupe en réinterprétant huit de ses chansons les moins connues, voici Order Of Play, le grand album en solo que l'on attendait d'un tel musicien. Il y reprend cette fois des morceaux du Tull beaucoup plus célèbres comme Minstrel In The Gallery, Song For Jeffrey et Locomotive Breath qui sont réarrangés dans un style rock classique. Les guitares électriques explosent tandis que les intonations du chanteur Dan Crisp rappellent en plus rauques celles d'un Ian Anderson plus jeune quand ses cordes vocales étaient encore intactes. Le saxophone de Richard Beesley remplace la flûte en injectant du soul dans la musique, un peu dans le style de l'ancien Blodwyn Pig. Quant au célèbre New Day Yesterday, il est carrément joué comme du British Blues à l'ancienne avec une sonorité de guitare bien grasse qui n'est pas sans évoquer celle de Mick Abrahams sur This Was. Mais il n'y a pas que des reprises du Tull sur ce disque. Le groupe y revisite aussi des standards du blues comme Crossroads de Robert Johnson, bizarrement joué par Barre sur une mandoline, et un Rock Me Baby de bonne facture qui ravira les nostalgiques de Colosseum et autres Savoy Brown. Et puis, il y a cette chouette version de Steal Your Heart Away de Bobby Parker inspirée par Joe Bonamassa avec lequel Dan Crisp semble physiquement avoir un lien de parenté.

C'est certes à un Martin Barre moins cérébral que l'on a affaire ici. Le style est plus direct et la sophistication masquée par une rythmique puissante. Le son robuste bourré de vie et de présence rappelle les disques imparfaits des 70's et tous les titres ont été enregistrés live en studio en une seule prise. On entend la différence avec les productions modernes aseptisées où tous les défauts ont été gommés par Pro Tools. Si, comme moi, vous appréciez Colosseum, Blodwyn Pig, Mick Abrahams, et surtout This Was, le premier disque blues-rock de Jethro Tull sorti en 1968 (un album novateur qui, à cause du différent entre Abrahams et Anderson, n'a pas eu la descendance qu'il aurait pu avoir), Order Of Play est un must à ne pas rater.

[ Order Of Play (CD & MP3) ]
[ A écouter : Song for Jeffrey (Middle Farm Studio Session) - Misère (Live - Fairport's Cropredy Convention 2013) ]

Trioscapes : Separate Realities (Metal Blade Records), USA 2012
En dépit de l'esprit créatif qu'on leur prête volontiers et d'une maîtrise instrumentale indéniable, la musique de Between The Buried And Me reste pour moi totalement inabordable. Non seulement leurs compositions ridiculement complexes et agressives dénotent une irréductible volonté d'appliquer une formule radicale qui, à la longue, devient répétitive et lassante mais l'absence d'émotion et l'attitude extrême induisent rapidement une fatigue auditive telle que couper le son procure un bien-être indescriptible. Par ailleurs, les parties chantées qui constituent souvent l'essentiel des chansons (?) intègrent de multiples sections où les textes sont grognés comme dans le death-métal. Alors qu'utilisé à petite dose, de manière opportune et dans un certain contexte, cette technique peut parfois renforcer le climat d'un morceau, elle est ici employée sans raison apparente en alternance avec un chant clair qui n'a d'ailleurs rien d'exceptionnel. Du coup, le sens des mots disparait dans un flot ininterrompu de paroles qui resteront aussi obscures que la musique qui les porte.

Alors, quand est apparu en 2012 le premier disque de Trioscapes, un trio fondé dans l'urgence par Dan Briggs, le bassiste de Between The Buried And Me, c'est avec une grande appréhension voire méfiance que j'ai écouté leur musique. Grand bien m'en a pris puisque ce Separate Realities s'est révélé être un excellent disque de fusion expérimentale dont les qualités n'ont d'ailleurs pas échappé aux fans du genre si l'on en juge par son positionnement à la 12ème place dans les Charts jazz du Billboard américain. Outre le bassiste, le trio comprend Matt Lynch à la batterie et Walter Fancourt au sax ténor et à la flûte. Aucun des trois ne vient du jazz mais ils ont quand même décidé de donner leur vision provocante de Celestial Terrestrial Commuters, un extrait diabolique de l'album Birds Of Fire du Mahavishnu Orchestra autrefois piloté par la guitare de John McLaughlin, ici étendu et fort bien interprété dans l'esprit de King Crimson, période Larks's Tongues In Aspic et Red. En plus de montrer ses muscles, Trioscapes a eu l'intelligence de combiner des passages plus free et violents avec d'autres plus mélodiques qui aèrent la musique et la rendent plus accessible que prévu. Le morceau Separate Realities témoigne aussi des intérêts du groupe pour différents types de musique, les improvisations étant nourries par un thème aux influences orientales qui se retrouvent en filigrane dans l'ambiance mystérieuse entretenue par les diverses interactions et improvisations. Les textures sont riches et les trois instruments parfaitement mixés, en particulier la basse qui joue souvent dans le registre medium ou aigu et se détache ainsi en vrombissant au dessus du reste. Curse Of The Ninth est un moment fort de l'album qui présente et définit le style du groupe par la combinaison de ses multiples influences : groove incandescent, impros de flûte et de sax psychédéliques et parfois free, basse fusionnelle, complexité et variations rythmiques typiquement prog, le tout avec une maîtrise technique et un sens de l'envolée jouissive qui fait plaisir à entendre. Le répertoire se termine sur Gemini's Descent, un morceau atmosphérique bourré d'effets électroniques qui se vautre avec délectation dans le Krautrock envoûtant des 70's. Bref, sur beaucoup de plans, Separate Realities est une surprenante réussite de la part d'un trio au potentiel expressif énorme et qui est sûrement loin d'avoir tout dit dans ce premier essai. Vivement la suite !

[ Separate Realities (CD & MP3) ]
[ A écouter : Curse Of The Ninth (Live) - Blast Off (Live) - Separate Realities (Album) ]

The Moody Blues : Long Distance Voyager (Threshold), UK 1981
Les Moody Blues ont abordé les années 80 avec un sérieux handicap. Non seulement Tony Clarke, leur producteur attitré depuis les débuts, se désista au moment d'enregistrer ce nouvel album mais le claviériste Mike Pinder, qui refusa de partir en tournée après la sortie de Octave en 1978, leur fit un procès en vue de les empêcher d'utiliser "The Moody Blues" comme patronyme. Tout cela fut néanmoins bien géré par le groupe qui recruta Patrick Moraz (Refugee, Yes) aux claviers et Pip Williams (Status Quo) à la production. En plus, pour la première fois, ils décidèrent d'enregistrer ce nouveau disque dans leurs propres studios Threshold dans le Surrey. Bien préparés à l'avance, les morceaux furent ainsi mis sur bande en deux mois dans des conditions idéales durant l'hiver 1980/81, ce qui permit une sortie officielle du disque en mai.

Ecrit par le chanteur et guitariste Justin Hayward, The Voice est une magnifique chanson pop-rock au rythme enlevé avec juste assez de sophistication pour la mettre en relief. Dans la grande tradition des Moody Blues, l'ambiance est légère et optimiste tandis que les paroles invitent, telle une voix intérieure, au rêve, à l'aventure et au dépassement de soi. Hayward est aussi l'auteur de la ballade nostalgique In My World, rehaussée par une pedal steel guitare et pourvue d'un refrain qui donne des frissons, ainsi que du romantique Meanwhile avec son imagerie de rivière serpentant dans le crépuscule. Son apport le plus remarqué restera toutefois Gemini Dream qui grimpa à la 12ème place du Billboard américain. Avec son rythme dansant et son tempo binaire influencé par le disco, ce rock mélodique très mainstream est aujourd'hui le seul titre de l'album qui a mal vieilli. Le flûtiste et harmoniciste Ray Thomas est l'auteur de la trilogie finale (Painted Smile - Reflective Smile - Veteran Cosmic Rocker) : si le premier titre de cette suite évoque le cirque, ses clowns et l'enfance, le sommet en est le dernier morceau qui intrigue par ses effluves orientales et brille de mille feux grâce aux claviers de Patrick Moraz dont on découvre soudain l'immense apport technique et artistique. Quant au bassiste John Lodge, il a apporté la ballade acoustique Nervous et le magnifique Talking Out Of Turn dont l'arrangement symphonique, concocté par Williams, rappellera les débuts et les heures les plus glorieuses du combo britannique. Reste le batteur Graeme Edge qui a contribué au répertoire avec 22.000 Days, une superbe chanson réflective sur la durée d'une vie.

Sans être un album conceptuel, le voyage, parfois intérieur, est souvent au coeur des compositions de ce disque. Ce thème est aussi apparent sur la magnifique pochette qui reprend une ancienne peinture monochrome qui s'étendait à l'origine sur les deux volets dépliables du LP. A peine visible sur le format CD, une photo d'une des deux sondes spatiales Voyager, lancées en 1977, a été incrustée dans le haut de l'image, justifiant ainsi le titre de l'album. Cette production atteindra la première place aux Etats-Unis et au Canada et la 7ème dans les Charts anglais, remettant le groupe en selle et lui assurant une nouvelle crédibilité. Après une réécoute attentive de ce disque, il apparaît aujourd'hui que son succès était entièrement justifié.

[ Long Distance Voyager (CD & MP3) ]
[ A écouter : The Voice - Talking Out Of Turn - 22.000 Days - Reflective Smile & Veteran Cosmic Rocker ]

Caravan : Back To Front (LP Kingdom), UK 1982 - CD Remastérisé (Eclectic), 2004
Après avoir sérieusement entamé sa bonne réputation par quelques albums médiocres, Caravan est en péril. Aussi, le guitariste Julian "Pye" Hastings décide-t-il de rassembler le line-up original composé du batteur Richard Coughlan, du bassiste Richard Sinclair et du claviériste David Sinclair. Back To Front n'est pas à la hauteur de ce qu'on pouvait attendre d'une telle réunion mais il n'est pas non plus, comme l'ont écrit la plupart des critiques, à jeter en bloc dans les oubliettes de l'histoire du groupe. Dans un souci de démocratisation, les tâches de composition ont été clairement réparties entre Hastings et les deux cousins Sinclair pour un résultat bancal. Le répertoire commence plutôt bien : composé par Richard Sinclair, Back To Herne Bay Front est une bonne chanson typiquement anglaise, teintée d'humour et de spleen. Elle décrit le retour du groupe à Herne Bay, une petite ville balnéaire près de Canterbury dans le Kent où sont nés deux des quatre musiciens, pour y enregistrer l'album entre novembre 1981 et janvier 1982 dans les studios Oakwood. En hiver, la promenade ainsi que la célèbre jetée sont quasi désertes et la plupart des bars fermés tandis que les doigts s'engourdissent. La musique légère et poppisante avec ses claviers 80's est parfaite pour accompagner cette chronique nostalgique.

"Down here on Herne Bay front, the weather's not too good. There's not a lot of crumpet, and the fish and chips are greasy. My mates and I are working days and sometimes nights. Sixteen-track recording, though our tiny hands are frozen."

Le cousin David se révèle également inspiré sur Videos Of Hollywood, qui bénéficie d'un solo de Minimoog ainsi que d'une belle partie de saxophone jouée par le vétéran Mel Collins, et sur la ballade romantique au chant fragile Sally Don't Change It. Deux titres mainstream qu'il complète par Proper Job/Back to Front, un morceau magistral de huit minutes qui renoue avec les débuts progressistes du quartet. En comparaison, les compositions de Pye Hastings sont bizarrement en retrait avec un inconsistant Taken My Breath Away influencé par ce style disco qui perdure encore au début des années 80, sa seule contribution mémorable restant ici le pop-rock All Aboard dont le refrain est aussi jouissif qu'une chanson des Eagles.

Back To Front reste le disque le plus accessible de tout ce qui a jamais été classé sous le nom général de "Scène de Canterbury". Comme d'autres à l'époque (Yes, Genesis, Camel ...), Caravan tentait de survivre en offrant une musique plus édulcorée, susceptible de plaire à un plus vaste public. En partie à cause de l'absence de promotion de Kingdom Records et d'une pochette bon marché inspirée par M.C. Escher, ça n'a pas marché pour eux mais il n'en reste pas moins que leur musique tranquille, même dans sa forme la plus commerciale, n'a jamais manqué ni de chaleur ni d'émotion. Ce disque inégal est à redécouvrir sans œillères via l'excellente version remastérisée éditée sur le label Eclectic Discs basé à Canterbury et aujourd'hui rebaptisé Esoteric Recordings.

[ Back To Front (Remastered Edition 2004) ]
[ A écouter : Back to Herne Bay Front - Sally Don't Change It ]

Thinking Plague : In This Life (Recommended Records / ReR), USA 1989
Troisième album du groupe Thinking Plague basé à Denver dans le Colorado, In This Life fut aussi le premier à bénéficier d'une distribution correcte, attirant ainsi l'attention des amateurs européens de RIO (Rock In Opposition) pour qui il deviendra un album culte. C'est que le guitariste et compositeur Mike Johnson et son collectif jouent une musique très personnelle qui emprunte aussi bien aux expériences avant-gardistes du début du XIXème siècle qu'aux rythmes tribaux de certaines musiques ethniques. Le premier titre, Lycanthrope, est une bonne introduction à ce qui viendra après. Les percussions de Bob Drake, les accords angulaires de la guitare, la basse de Maria Moran, les claviers de Shane Hotle, le saxophone de Mark Harris et la clarinette de Lawrence Haugseth composent une trame mouvante sur laquelle vient se poser la voix rêveuse et volontairement inexpressive de la chanteuse Susanne Lewis. Parfois, l'ambiance est mystérieuse comme sur Malaise dont les contours sont peu définis avec des sons qui s'effilochent comme des pans de brouillard. Le guitariste Fred Frith est venu prêter un coup de main au début d'Organism (Version II), un long titre angoissant qui se développe comme une mérule extraterrestre avant de laisser la place à des vocaux désincarnés sur fond de tablas. Fountain Of All Tears est le titre le plus accessible du répertoire sans doute parce qu'il est le plus musical de tous. Et l'on y décèle même une vraie mélodie, preuve que Thinking Plague pourrait s'il le voulait œuvrer dans le rock progressiste conventionnel. Car en fin de compte, on se demande bien ce qui motive ce groupe à se complaire dans des morceaux aussi complexes et atonaux dont la finalité n'apparaît jamais clairement. En dépit de ses qualités intrinsèques indiscutables, In This Life reste une totale énigme que seuls les initiés et les amateurs de bizarrerie pourront apprécier à sa juste valeur. La drôle de pochette conçue par Susanne Lewis est par ailleurs tout à fait appropriée pour cette musique étrange bien que là encore il soit très difficile d'y trouver un sens quelconque.

[ In This Life (CD) ]
[ A écouter : Fountain Of All Tears - Malaise - The Guardian - Run Amok - Organism (version II) ]

Salem Hill : The Robbery Of Murder (Lazaros / Cyclops), USA 1998
Formé en 1991 à Nashville (Tennessee), une région vouée à la musique country où le mot prog est au mieux une énigme ou au pire un sujet de plaisanterie, le groupe Salem Hill a pourtant réussi à survivre jusqu'à aujourd'hui en grande partie grâce à un noyau de fans internationaux qui lui ont reconnu d'immenses qualités. Celles-ci sont particulièrement bien mises en valeur dans leur quatrième opus, The Robbery Of Murder, un album conceptuel qui traite de la quête d'un homme traquant pendant des années un conducteur ivre responsable de la mort de son père. Un thème dramatique mis en scène avec une perspective certes mélancolique mais qui n'est pas aussi noire qu'on pourrait l'imaginer, et dont le dénouement laisse deviner une grande part d'humanité de la part de son auteur. Musicalement, le style est largement influencé par Kansas, mais aussi par ce rock mélodique américain qu'on appelle A.O.R. joué par des groupes comme Toto, Styx et Foreigner. Comme eux, Salem Hill maîtrise l'art des morceaux lents qui sont chantés d'une voix prenante par Carl Groves. Les mélodies en particulier sont superbes (When, Blame) et enrobées dans des arrangements somptueux où claviers et guitares électriques et acoustiques se mêlent à d'autres instruments moins usités comme le vibraphone, les maracas ou le violon électrique. Ce dernier très présent est joué par David Ragsdale en invité, membre du Kansas des années 90, qui délivre ici des soli magnifiques tout en enrichissant considérablement les textures. On appréciera notamment son apport sur l'excellent To The Hill où il pose ses notes nostalgiques sur un riche tapis tramé par un piano et des percussions fort bien mixées en stéréo.

Le Pink Floyd constitue une autre référence importante pour Salem Hill comme en témoigne Someday dont la mélodie et les harmonies évoquent le style d'écriture de Roger Waters. Les morceaux plus rock sont aussi les plus progressifs avec un point culminant qui est le sombre Revenge pétri de riffs épais et de soli de guitare électrisants, avec son orchestration aux accents cinématographiques et son slapping de basse, une technique peu utilisée en rock hors de la musique funky. L'histoire se termine sur le symphonique Epilogue, un titre apaisé portant en finale, toute obsession éteinte, un message d'espoir adressé au père du héro : Now with this realization, a new mission breaks into view. To sail through the heavens on a ship borne with hope, and to live there forever with you. Franchement, aussi bien en matière de concept que de musique, The Robbery Of Murder est une totale réussite, d'autant plus impressionnante qu'elle nous est offerte de la part d'un groupe peu renommé. Si le reste de leur discographie est du même niveau que celui-ci, je n'en ai certainement pas fini avec Salem Hill mais en attendant, voici un album quasi parfait (malheureusement devenu difficile à trouver ailleurs que sur le site du groupe) sur les plages duquel on peut s'échouer en toute confiance.

[ The Robbery of Murder (CD) ] [ Salem Hill website ]
[ A écouter : Swerve - Revenge - Epilogue ]

Taylor's Universe : Certain Undiscoveries (Mals Limited / Musea), Danemark, 2006
Cet album est l'une des nombreuses production de Taylor's Universe, un projet danois constitué autour du prolifique multi-instrumentiste Robin Taylor, ici associé au batteur Rasmus Grosell et au saxophoniste Karsten Vogel, par ailleurs membre fondateur de Secret Oyster, l'un des plus importants groupes de fusion européens. Bien que beaucoup d'éléments jazzy subsistent (écoutez par exemple le solo de sax sur Little Vic), la musique instrumentale de Taylor's Universe est toutefois très différente du jazz-rock et constitue plutôt une bande sonore mouvant entre plusieurs styles, ensemencée par des expériences diverses qui ont amené certains fans à l'apparenter soit à la scène de Canterbury, soit au courant R.I.O. (Rock In Opposition). C'est toutefois à une bête bien différente qu'on a affaire ici car, si avant-gardisme il y a, il est parfaitement intégré dans des rythmes et des mélodies aussi subtiles qu'attachantes. Les arrangements de Taylor sont ingénieux, denses et plein de surprises. Il aime tout particulièrement insérer entre les parties mélodiques des breaks avec des passages plus expérimentaux ou improvisés. Les différentes sections dont les métriques sont parfois fantasques s'intègrent cependant sans heurt, composant ainsi des fresques qui paraissent aussi riches qu'homogènes tout en restant abordables.

Sur Mandrake et Kelds Far, deux titres qui comptent parmi les meilleurs du répertoire, Taylor accentue l'aspect rock en ajoutant des riffs de guitare saturée qui accroissent la densité des compositions tandis que Vogel ou Grosell remplissent l'espace d'improvisations savantes trafiquées par des effets spéciaux. Parfois, comme sur A Beautiful Garden With A Lot Of Depressed Animals, le leader joue avec l'intensité de la musique, passant abruptement de passages calmes et quasi minimalistes à la Terry Riley à des éruptions sonores agressives et vice versa. Enfin, Variations On A Theme By DS, dédié au compositeur russe Dimitri Shostakovitch, témoigne de l'ouverture tous azimuts de Robin Taylor en combinant intelligemment dans une perspective classique grand piano, orgue et ensemble de cordes. La tentative de description de cet album pourrait laisser croire à un collage élitiste pour amateurs de bizarreries mais il n'en est rien: cette musique est certes visionnaire et complexe mais elle est aussi accessible et peut se vivre au second degré comme une aventure riche, émouvante et imprévisible en territoire inconnu. Chaudement recommandé à tous les fans de musique (vraiment) progressiste !

[ Certain Undiscoveries (CD) ]
[ A écouter : Little Vic ]

Robert Calvert : Captain Lockheed And The Starfighters (United Artists), Afrique du Sud, 1974 - Réédition CD remastérisé (Eclectic Records), 2007
Originaire de Pretoria (Afrique du Sud), le poète et musicien Robert Newton Calvert eut la chance d'intégrer Hawkwind en 1972, juste à temps pour organiser, diriger et participer à l'enregistrement de ce qui reste leur plus grand disque à ce jour : Space Ritual, un formidable condensé des prestations live du groupe à Londres et à Liverpool en décembre 1972. Malheureusement atteint de trouble maniaco-dépressif, Calvert sera incapable de maintenir une présence permanente au sein d'Hawkwind qui lui est pourtant redevable d'une évolution favorable (concrétisée par l'excellent Astounding Sounds, Amazing Music de 1976). Dans ses moments de retraite, Calvert concevait des albums en solitaire dont cet hallucinant Captain Lockheed And The Starfighters sorti en 1974.

L'album semi-parodique est basé sur une histoire vraie : l'acquisition par l'Allemagne dans les années 60, sur fond de corruption, d'avions de chasse construits par la firme américaine Lockheed. Modifié selon les exigences de la Luftwaffe et utilisé dans un contexte différent de ce pourquoi il avait été conçu, le F-104 Starfighter acquit rapidement une mauvaise réputation parmi les pilotes qui le rebaptisèrent "witwenmacher / le faiseur de veuves". Au total, 292 Starfighters allemands s'écrasèrent au sol en occasionnant la mort de 119 pilotes. Une histoire dramatique ici traitée au second degré par Calvert avec un humour absurde, mélange de pastiche et de non sens à la Frank Zappa, qui fit le succès de films comme "Y a-t-il un pilote dans l'avion ?" ou "Hot Shots" : Je suis sur le point de rencontrer mon destin. Pas le temps pour la réflexion. Je ferais mieux de prévoir une éjection. Projeté dans le ciel, éjection. L'air se précipite, éjection. c'est un cas d'adieu, éjection. Je suis trop rapide pour mourir, éjection... (Ejection). Calvert chante sur un rythme obsédant laminé par l'ineffable batteur Simon King et le monstrueux bassiste Lemmy Kilmister dans ce style hypnotique qui fit la gloire d'Hawkwind. Sur des titres plus théâtraux comme Hero With A Wing, Calvert déclame sa poésie décalée : Mon père était un aigle avec deux ailes aussi larges que des voiles. Ma mère était une sorcière du vent d'Ouest avec des ongles pour agripper. Elle l'a attiré loin de son repaire avec son système gazouillant. Elle l'a enfermé dans une cage dorée et l'a nourri de souris des champs...

Les scénettes intercalaires sont hilarantes. Il faut entendre le Ministre allemand de la Défense (Franz Joseph Strauss) déclarer en anglais avec un fort accent allemand : Cette armée de l'air est dans un état terrible. Il suffit de regarder. Des restes de la dernière guerre. Ce n'est pas une armée de l'air, Dieu ! c'est un cirque de l'air. Le Baron Rouge lui-même rirait de ces antiques aéroplanes. Ou encore la liste de vérification entre le poste de contrôle et le pilote dans son cockpit juste avant le décollage: valium 10mg (check), Haloperidol 5 mg (check), Pheno Barbitone 5mg (check), un verre d'eau (check)... Sur The Widow Maker, c'est Dave Brock lui-même qui est venu lâcher quelques riffs de guitare telluriques. Et quand il fallait un souffleur pour agrémenter les poussées d'adrénaline, c'est tout naturellement le saxophoniste Nik Turner qui a été convié à la fête. En dehors des musiciens d'Hawkwind, d'autres vedettes comme Paul Rudolph (Pink Fairies), Vivian Stanshall (Bonzo Dog Doo-Dah Band), Brian Eno (Roxy Music), Arthur Brown et Jim Capaldi (Traffic) sont également crédités sur la pochette tandis que la production a été confiée aux oreilles expertes de Roy Thomas Baker, producteur célèbre de Queen, de Free et de l'incontournable Hall Of The Mountain Grill de Hawkwind. Magnifiquement réédité par Eclectic Records en 2007, le compact offre trois titres en bonus : les deux faces du simple Ejection / Catch A Falling Starfighter (Simple UA, 1973) ainsi qu'une version longue et inédite de The Right Stuff. Captain Lockheed And The Starfighters n'est certes pas le genre d'album qu'on écoute tous les jours mais celui qui ne l'a jamais entendu au moins une fois dans sa vie est vraiment passé à côté de quelque chose.

[ Captain Lockheed And The Starfighters (CD) ]
[ A écouter : The Aerospace Age Inferno - The Widow Maker - Ground Control To Pilot / Ejection ]

Bjorn Riis : Lullabies In A Car Crash (Karisma), Norvège 2014
Bjorn Riis est le guitariste et principal compositeur d'Airbag dont le second opus, All Rights Removed, fit une forte impression parmi la communauté prog. Ce disque en solo ne s'écarte guère du style de son groupe et l'on y retrouve la même appétence pour un rock atmosphérique nourri par Pink Floyd ainsi que par les premiers albums de Porcupine Tree. D'ailleurs, si Bjorn Riis joue quasiment tous les instruments, il a aussi faut appel à deux membres d'Airbag, Henrik Fossum et Asle Tostrup, qui prennent en charge respectivement la batterie et les effets électroniques. Ce qui justifie toutefois que cet album soit sorti sous le nom de Riis plutôt que sous celui d'Airbag, c'est son aspect personnel: le thème global explorant des peurs intimes liées à l'abandon, aux relations familiales difficiles et à l'égarement tandis que les textes sont tous chantés par le guitariste alors qu'il se contente d'habitude de la seconde voix au sein d'Airbag.

Du coup, en rapport avec le concept, la musique apparaît ici plus lente et mélancolique, plus aérienne aussi. Bien sûr, les passages instrumentaux sont légion et tous sont peuplés de cette guitare atmosphérique qui évoque avant tout David Gilmour et parfois Steven Wilson. Les fans apprécieront même si, en ce qui me concerne, cette musique n'est pas sans défaut. D'abord, les textures orchestrales concoctées au mellotron sont trop monotones et il y manque définitivement ce groove organique que l'organiste Richard Wright et le batteur Nick Mason savaient injecter dans la musique du Floyd, ni d'ailleurs ces moments intenses et ces mélodies riches dont Roger Waters a le secret. Il reste des compositions lisses, introspectives et un peu dépressives qui n'arrivent pas toujours à maintenir l'intérêt. Echappent toutefois à cette description l'instrumental The Chase et ses deux sections en opposition, l'une véhémente et l'autre sereine, ainsi que le titre éponyme en forme de finale épique avec de belles progressions d'accords et des solos de guitare émotionnels qui résument tout ce dont Bjorn Riis est capable. Lullabies In A Car Crash ravira sans aucun doute les nombreux amateurs de Pink Floyd et de Porcupine Tree mais il n'en fera pas oublier pour autant les grandes œuvres intemporelles de ces deux formations.

[ Lullabies In A Car Crash (CD & MP3) ]
[ A écouter : Disappear - The Chase - The Guardian - Lullaby In A Car Crash ]

Ysma : Vagrant (indépendant / Bandcamp), Allemagne 2013
Fondé en 2009, Ysma est un quartet originaire de Münster jouant une musique prog instrumentale qu'ils enregistrent et produisent eux-mêmes. Désireux d'afficher leur singularité, ils se sont inventés un patronyme sans signification qui, lorsqu'on le tape dans Google, ne sort que les références du groupe. Toujours est-il que cette singularité transparaît également dans leur musique qui est un patchwork de différents styles. On s'en convaincra en écoutant les deux plages Inchoate / The Wanderer dont la première n'est qu'un courte introduction collée à la seconde. Après avoir installé une atmosphère rêveuse et un peu étrange (certainement en rapport avec le promeneur dessiné sur la pochette ainsi qu'avec le titre de l'album qui signifie "vagabond"), la composition part en vrille dans un style métal agressif proche de Riverside pour se résoudre à mi-parcours en un passage plus léger et jazzy où brille le bassiste Torge Dellert, très alerte en parfaite conjonction avec la batterie débridée de Jens Milo.

Certains titres sont plus expérimentaux tandis que d'autres sont davantage axés sur la mélodie. Les guitares acoustiques et électriques (la formation comprend deux guitaristes : Daniel Kluger and Fabian Schroer) sont surtout remarquables dans les accompagnements en arpèges ou sur les passages plus lents où une des guitares au son clair fait des merveilles (Primetime Dreaming et Clean) mais les deux complices savent aussi à l'occasion faire monter la pression par des riffs heavy qui sont une des marques de fabrique du groupe (Urville Citizen, Flatland). La sonorité cristalline de l'album met assez bien en relief les divers instruments ainsi que la précision des arrangements même si, globalement, la production n'arrive pas à donner un cachet original à la sonorité du groupe. Le CD est emballé dans un digipack immaculé dont l'illustration (une méduse géante flottant dans l'air) qui s'étend sur les deux volets a été réalisée par Jenny Bals. Cette présentation soignée confirme le goût d'Ysma pour les choses bien faites. Certes, tout cela fait encore un peu trop exercice de style et il reste beaucoup de marge pour une amélioration notamment au niveau de la cohérence de certains morceaux voire de l'ensemble du répertoire mais, en plus de leur volonté, on sent chez ces musiciens un certain potentiel qui fait d'Ysma un groupe à suivre.

[ Ysma sur Bandcamp ]
[ A écouter : Urville Citizen - Vagrant (full album) ]

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