Rock progressiste : La Sélection 2004



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Riverside : Out Of MyselfFish : Field Of CrowsKarmakanic : Wheel Of LifeLe premier grand album de 2004 est celui d’un grand groupe : avec Marbles, Marillion renoue non seulement avec le succès mais réalise l’un des meilleurs opus (avec Misplaced Childhood et Brave) de sa longue discographie. Le néo-prog est à l’honneur car Marbles est talonné par le tout aussi excellent Dark Matter de IQ qui produit là son disque le plus réussi et le plus épique aussi. Le trio gagnant est complété avec le vibrant Adam & Eve des Flower Kings qui confirment leur suprématie dans le rock symphonique. Mais c’est loin d’être tout et 2004 se révèle décidément un grand cru, du moins sur le plan musical. Le troisième opus de Neal Morse en solo (One) est encore un triomphe lumineux tandis que du côté obscur, The World That We Drive Through confirme que The Tangent est l’une des grandes formations du nouveau millénaire. Pas de nouveau Porcupine Tree cette année mais une surprenante collaboration entre Steve Wilson et l’israélien Aviv Geffen pour un Blackfield modéré et plus orienté chansons. Et au rayon nouveautés, les Polonais de Riverside s’imposent avec le magistral Out Of Myself qui fait instantanément figure de classique.

Sylvan : X-RayedHappy The Man : The Muse AwakensPain Of Salvation : BEPour ceux qui n’en ont pas assez, on épinglera d’autres excellentes productions qui, si elles ne se hissent pas au niveau des albums de référence cités ci-dessus, n’en traduisent pas moins la bonne santé d’un genre à nouveau fréquentable. Fish retrouve la pêche avec Field Of Crows, nettement meilleur que Fellini Days, sans toutefois atteindre la grandeur de Vigil. Glass Hammer n’en est pas encore à se répéter et son Shadowlands s’avère d’excellente facture et le groupe prouvera à NEARfest qu’il sait aussi jouer live. Kerry Livgren et Proto-Kaw, groupe précurseur de Kansas, enregistre un nouvel album d’une fraîcheur irrésistible : Before Became After. Le projet Karmakanic (concocté par des musiciens des Flower Kings) sort Wheel Of Life qui vise un prog rétro sans relief et vite oubliable. Par contre, leurs compatriotes de Paatos confirment tout le bien qu’on pensait d’eux avec un Kallocain au son moderne et mélancolique. Les Australiens d’Aragon font un retour remarqué avec The Angels Tear mais c’est plus pour ce qu’ils représentent que pour la qualité de leur dernier opus. Citons encore Asia dont le Silent Nation est une demi réussite, The Watch (Vacuum), Happy The Man (The Muse Awakens), Sylvan (X-Rayed), Magenta (Seven) et les Italiens de Moongarden (Round Midnight) qui ont probablement fait quelques heureux.

Côté métal, le super groupe Aina, sous l’impulsion du producteur allemand Sascha Paeth, produit un « métal opéra », Days Of Rising Doom, très inspiré par la fantasy du Seigneur des Anneaux. Ayreon poursuit dans le même style sans trop se remettre en question mais son Human Equation reste une belle production très soignée. Par contre Evergrey déçoit avec un Inner Circle en baisse de régime et Threshold commence à lasser avec un Subsurface qui restera malgré tout dans les mémoires. Enfin, il ne faut pas non plus oublier une œuvre ambitieuse, mal comprise à sa sortie, mais qu’on réévaluera plus tard : BE qui laissera un temps perplexes les fans de Pain Of Salvation autrefois séduits par le génial Remedy Lane.

Pour les DVD, Marbles On The Road de Marillion et Testimony Live de Neal Morse sont les premiers choix avec comme challenger The Twentieth Anniversary Show de IQ. Ah oui, il y a aussi le Live At Budokan de Dream Theater mais personnellement, je n’ai jamais réussi à le regarder en entier : trop fort, trop dense et surtout trop prévisible, mais ça, c’est une affaire de goût qui ne se discute pas.

Au-delà de ce minuscule microcosme, le monde a continué de tourner tant bien que mal. En janvier, pas moins de deux robots sont arrivés sur Mars tandis que l’Amérique a finalement reconnu qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. Des scientifiques sud-coréens ont annoncé le clonage de 30 embryons humains mais les regards étaient ailleurs, peut-être tournés vers Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson qui a raflé tous les Oscars. Près de 200 personnes ont été tuées à Madrid dans des attentats simultanés. L’Europe a ouvert ses portes à 10 nouveaux pays membres tandis que des bombes ont continué d’exploser en Irak et en Israël mais aussi en Indonésie, en Egypte, à Moscou, à Prague… Ce fut alors le temps des ouragans dotés de noms bien sympathiques (Ivan, Jeanne, Frances …) qui dévastèrent des régions entières un peu partout. Très loin de là, la sonde Cassini-Huygens arrivait tranquillement, au terme d’un long voyage, dans les environs de Saturne. Au Chili, on décida que les victimes de Pinochet recevraient des compensations économiques. Et l’année se termina dans l’horreur avec une des plus grandes catastrophes naturelles jamais enregistrées dans l’histoire de l’humanité : un tremblement de terre à l’Ouest de Java provoqua un gigantesque tsunami qui submergea les parties côtières des pays environnants. La planète va mal et la vérité dérange !

Allez, voici la sélection de Dragonjazz, faite de bric et de broc, amassée avec un peu de perspicacité et beaucoup de subjectivité dans tous les sous-genres qui composent aujourd’hui ce qu’on nomme encore et toujours le rock progressiste … Sic transit 2004 …


The Tangent : The World That We Drive Through (cover)The World That We Drive Through (livret intérieur)
The Tangent : The World That We Drive Through (Inside Out), UK/SUEDE 2004

De la part d’un groupe virtuel comme The Tangent, obtenir dès le premier album un franc succès de la critique et des amateurs n’était pas si évident. Surtout quand on sait que The Music That Died Alone fut assemblé à partir de composantes enregistrées à divers endroits en Suède et en Angleterre. Mis à part une réunion préalable du groupe à Malmo, l’enregistrement du second opus a suivi une démarche similaire. La seule différence consiste dans le remplacement du légendaire David Jackson (VDGG) par le saxophoniste et flûtiste Theo Travis (Gong). Du tissu, tire un fil et tout s’effiloche dit le proverbe mais pas de panique : Travis s’impose ici comme un des artisans majeurs du son du nouvel album. Ecoutez par exemple ses chorus de flûte sur Skipping The Distance, dont le style est encore une fois proche de celui des groupes de Canterburry, et vous serez vite convaincus qu’ils sont tout simplement parfaits. Roine Stolt (guitares et chant), Jonas Reingold (b) et Zoltan Csorsz (dr) créent forcément une connexion avec les Flower Kings dont ils sont issus. Guy Manning (guitares acoustiques et chant) et Sam Baine (claviers) sont toujours là. Quant à Andy Tillison, il est l’âme du groupe et son initiateur, veillant à ce que la musique progresse tout en gardant son style et ses racines plongeant dans les 70’s. Il compose, écrit les textes, chante et joue des synthés et surtout de l’orgue avec des montées en puissance et des avalanches de notes qui donneront des frissons à tout ceux qui ont aimé Keith Emerson. Par rapport à Transatlantic qui procède de la même philosophie musicale, c’est Travis et Tillison, et dans une moindre mesure Manning, qui font la différence, inventant d’autres couleurs, jouant sur des contrastes inattendus, tramant des échanges incisifs et inédits qui défient la gravité. Comparé au premier album, celui-ci, malgré un premier titre un peu moins accrocheur (The Winning Game), tient largement ses promesses. Moins abrasif que son prédécesseur, il témoigne de la volonté de Tillison de canaliser la flamme ardente de ses compagnons en une construction plus posée et réfléchie. La longue suite A Gap In The Night, qui clôture l’album, en est une ultime illustration : avec une tonalité sombre qui n’est pas sans rappeler Peter Hammill et le Van Der Graaf Generator, cette composition pleine d’éclat, qui peut paraître anarchique à la première écoute, constitue en fait un travail de fourmi sur les volumes et la matière sonore. Le texte, lui, fouille le côté obscur des choses à l’opposé de ceux de Neal Morse comme l’indique cette dédicace en forme de clin d’œil inscrite dans le livret : « pour Neal qui a trouvé ce qu’il cherchait, de la part de quelqu’un qui a cherché et trouvé quelque chose de complètement différent ». La qualité du mixage et de la production est stupéfiante. Quant à la pochette, elle a été confiée une fois encore à l’artiste biélorusse Ed Unitsky qui a réalisé un travail original en produisant un livret ténébreux richement illustré d’images luxuriantes mais malheureusement trop petites pour être appréciées à leur juste valeur. Si vous préférez le rock débridé et virtuose, optez pour le premier album blanc. Si vous préférez les développements astucieux avec une esthétique plus sombre, optez plutôt pour le second album noir. Mais si vous aimez le Rock progressiste créatif et tout terrain, alors achetez les deux !

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Neal Morse : One (cover)Neal Morse : One (livret intérieur)Neal Morse : One (livret intérieur)
Neal Morse : One (Inside Out), USA 2004

Après Testimony, voici déjà le deuxième album en solo post Spock’s Beard de Neal Morse - en fait le quatrième sous son nom puisqu’il avait déjà sorti précédemment deux disques : Neal Morse (Ear Candy, 1999) et It’s Not Too Late (Ear Candy, 2001). Après une courte introduction majestueuse et très cinématographique, on reconnaît très vite la griffe sonore de Morse : sa facilité à fusionner les genres, ses harmonies savantes, sa voix au timbre si particulier et sa propension à intégrer dans un même titre des passages véloces et flamboyants, d’autres plus climatiques ou des mélodies proches de la musique Pop genre Beatles ou Santana, voire Brian Wilson et les Beach Boys. Dans ces échafaudages complexes, les passages chantés alternent avec des digressions instrumentales très élaborées : Neal Morse y met en avant ses talents d’instrumentiste en se réservant tous les claviers et la majorité des parties de guitare électrique ou acoustique. Mais le reste est confié à d’autres excellents musiciens. Mike Portnoy imprime une dynamique spectaculaire à ce festin sonore et se joue des tempos comme il sait si bien le faire au sein de Transatlantic ou de Dream Theater : avec rigueur et démesure. La basse, hier tenue par le leader, a cette fois été confiée à Randy George qui a monté la barre de quelques crans : souple et sinueuse, elle est maintenant le complément parfait de l’ensemble et on se dit que ce trio de base n’a vraiment rien à envier au Spock’s Beard du temps de V ou de Snow. Au fil des plages, viennent s’ajouter quelques invités : Phil Keaggy à la guitare, des violonistes, un violoncelle, des chanteurs et des chœurs, une section de cuivres (Reunion), un même un cor anglais. Autant dire que cette musique est une nébuleuse en perpétuel mouvement d’une phénoménale densité et d’une telle variété de sons, de styles et de couleurs orchestrales qu’il est illusoire de vouloir en rendre compte ici. Sachez seulement que l’art de Neal Morse est intact et qu’il trouvera écho chez ceux qui ont adhéré à ses multiples manifestations musicales. Rarement le jeu progressif, consistant à réaliser un équilibre sonore parfait à partir de toutes les musiques possibles, n’aura atteint un tel sommet. Les textes, eux, racontent une fois encore la plus vielle histoire du monde : la création de l’homme, le Paradis, le péché originel, la fuite et la séparation, le pardon et finalement la réunion. Une histoire connue certes, mais qui est ici chantée d'une façon moderne et surtout musicalement mise en forme comme jamais vous ne l’avez entendu auparavant. A ce compte là, ce pêcheur repenti qu’est Neal Morse peut bien nous refaire un sermon chaque année, il est sûr de recueillir à chaque fois la bénédiction de ses fidèles.

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Asia : Silent Nation
Asia : Silent Nation (Inside Out), UK 2004

En passant sur le label Inside Out, Asia garde son logo (dessiné par Roger Dean) mais change le look de sa pochette et intrigue ses fans qui espèrent quelque chose de nouveau où pour le moins, un retour au progressif de son mémorable premier album. Hélas, l’Asia de Downes/Payne, qui n’est pas sans qualité loin s’en faut, n’est pas et ne sera jamais celui de Howe/Wetton/Palmer/Downes. En soi, ce disque n’est pas mauvais (supérieur à Aqua et à Aria en tout cas) mais il comblera davantage ceux qui prisent le rock FM aux tempos mediums que les amateurs de fanfares synthétiques qui succombèrent à ces morceaux d’anthologie que sont The Heat Of The Moment ou Only Time Will Tell. Le premier titre What About Love vous raconte tout ça en un peu plus de cinq minutes. Ce rock a en principe tout pour plaire, un refrain mémorable bien que cent fois entendu, un moteur réglé au quart de tour mais qui pétarade au pétrole là où il aurait fallu du kérosène, un son énorme mais qui finit par lasser en l’absence d’un grain de folie. Heureusement, il y a aussi quelques très bons moments comme les arrangements gothiques de Darkness Day, les interactions entre nappes de synthés et guitares acoustiques sur le puissant Blue Moon Monday par ailleurs superbement chanté par John Payne ou encore le très prenant Gone To Far illuminé par la guitare de Guthrie Govan qui prend son envol sur des chœurs majestueux. Le livret, conçu par Thomas Ewerhard, est agréable à feuilleter mais le DVD en bonus à l'édition spéciale, composé d’un unique documentaire analytique sur le processus de fabrication de la musique, n’apporte pas grand-chose. Ce disque ravira probablement les aficionados des groupes de rock classique et mélodique très légèrement progressifs comme Toto, Boston ou Foreigner, voire Bad Company. Les autres feront la gueule et attendront le suivant en espérant, une fois encore, que la barre sera relevée d'un ou deux crans.

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Djam Karet : No Commercial Potential Djam Karet : No Commercial Potential (HC Productions), USA 2004
Djam Karet est un groupe basé en Californie qui a déjà derrière lui une vingtaine d’années d’existence et presque autant d’albums. Cette dernière production intitulée avec un brin d’humour No Commercial Potentiel (And Still Getting The Ladies) n’est pas, comme on pourrait le croire en voyant la pochette (Rock Improvisations from 1985 – 2002), une rétrospective de la carrière du groupe mais plutôt la réunion en un double compact de leur premier enregistrement, paru confidentiellement en 1985 sur une antique K7 et aujourd’hui introuvable, couplé avec de nouveaux titres gravés en 2002. Aussi bien le premier que le second compact proposent trois titres seulement : trois longues improvisations instrumentales mettant en en relief les deux guitaristes solistes sur des rythmiques lancinantes qui rappelleront, pour les inconditionnels des 70’s, Ashra ou Tangerine Dream (période Stratosfear) avec l'esprit de Frank Zappa et pour ceux des 90’s, Ozric Tentacles avec … l'esprit de Frank Zappa. Ceci dit, il y a une différence entre ces deux enregistrements proportionnelle au nombre d’années qui les sépare. Le premier accuse son âge et, malgré un transfert digital et un sévère remixage à l’aide de techniques modernes, le son reste globalement rustique, ce qui n’enlève d’ailleurs rien à la puissance de ces instantanés musicaux. Le second est plus fluide et recherche un subtil point d’équilibre entre le discours et la forme. On a même peine à croire, tant il s’en dégage un groove naturel, que ces trois titres spontanés et qui n’ont rien de chaotique aient été enregistrés en direct (en même temps que les sessions de l’album A Night For Baku) sans le moindre doublage ni traitement postérieur. Il faut dire qu’en plus des instruments classiques s’ajoutent sur ce second compact des synthétiseurs qui rendent la musique plus planante et donc en un sens plus facile à absorber. La plupart du temps, la musique part de bruitages à peine perceptibles pour s’embraser lentement en de lents crescendos et finit par installer un climat unique où les tourneries débridées des guitares s’étalent sur des tapis de batterie acrobatique et de basse grondante. Ce n’est ni du Jazz, ni de la Fusion, ni du Progressif symphonique et encore moins du Néo-prog. C’est du Rock un peu space, un peu psyché et c’est surtout inclassable. J'ai toujours eu beaucoup de respect pour les musiciens dont l'intégrité artistique prévaut sur toute autre forme de motivation.

[ The Official Djam Karet Website ]

The Flower Kings : Adam & EveAdam & Eve : le compact
The Flower Kings : Adam & Eve (Inside Out), SUE 2004

Spiritus fiat ubi vult : l'esprit souffle où mais aussi quand il veut, en tout cas plus souvent sur les Flower Kings que sur IQ ou Pallas par exemple. Non seulement leurs membres participent à des projets en solo ou parallèles comme Tangent, Kaipa et Transatlantic, mais ils travaillent aussi sur des DVD et éditent un compact des Flower Kings chaque année, parfois double et s’il ne l'est pas, simple mais chargé de musique jusqu'au dernier octet disponible. Adam & Eve, par rapport à leur opus précédent Unfold The Future, apparaît moins expérimental, moins fusion et davantage centré sur un rock mélodique et symphonique plus proche de ce que le groupe offrait jadis sur Stardust We Are (1997) ou Retropolis (1996). Mais cet enracinement dans la tradition n’empêche pas l’innovation et si une inflexion nouvelle peut être décelée ici, il faut l'attribuer au chanteur Daniel Gildenlow qui semble avoir définitivement intégré le groupe. Son chant clair, élégant et approprié au genre apporte une variation bienvenue et c'est sans doute lui qui confère à certains titres un petit côté sombre et Heavy bien dans le style de son propre band (Pain Of Salvation). Parmi les sommets du disque, s’impose le premier titre, Love Supreme, écrit et interprété à la manière de Yes au temps de The Yes Album ou Fragile. La basse de Jonas Reingold, à l’instar de celle de Chris Squire, est tellurique et même le mixage des voix, sans atteindre le timbre particulièrement élevé de Jon Anderson, fait illusion quand les mots Coming Up, Growing Up sont répétés sur un rythme saccadé. La superbe partie instrumentale au milieu est plus conforme à ce que fait d'habitude le groupe avec des solos chatoyants de Stolt à la guitare. A Vampire’s View, inspiré par la célèbre nouvelle de Anne Rice, Interview with the Vampire, ou par le film qui en est dérivé, affiche un style cinématographique avec des bruitages d’ambiance comme le tocsin résonnant dans le vent hivernal tandis que la voix théâtrale de Gildenlow raconte la triste condition du buveur de sang solitaire condamné à vivre dans les ténèbres pour l’éternité. Cette histoire sinistre, tragique et romantique à la fois est fort joliment couplée à une courte valse mélancolique interprétée au piano. Le titre Adam & Eve sort de l’univers traditionnel des FK pour partir en expédition dans un rock musclé qui s’apparente plus à du Led Zeppelin qu’à du Prog-metal. Quant à Drivers Seat, c’est avec Love Supreme la seconde longue pièce épique de l’album culminant à près de 20 minutes. Cette composition exhortant l’homme à prendre son destin en main envers et contre les puissances vénales qui tentent de contrôler sa vie est un condensé de la musique du groupe avec des brisures soudaines, un grand silence au milieu et des climats qui changent comme l’eau en mouvement. Et une belle surprise est encore à venir avec le quasi-instrumental The Blade Of Cain qui clôt le répertoire dans un ample mouvement donnant l’illusion des grands espaces. Voilà une collection de nouvelles compositions qui ne dépare en aucune façon la discographie du groupe et dont la qualité n’est pas loin d’égaler celle de Space Revolver (2000) qui reste quand même leur disque de référence. L’illustration de la pochette a été confiée à Ciruelo Cabral, un artiste indépendant d’origine argentine rencontré lors d’une tournée en Espagne. La style de Cabral, largement influencé par Frank Frazetta, Moebius et la bande dessinée en général, se traduit par de compositions vivantes et colorées présentant surtout des scènes d’Heroic Fantasy. Dans le monde musical, il a réalisé quelques pochettes pour Steve Vai (The 7th Song), Agitation Free et des groupes espagnols bien que, dans ce domaine, il n’ait probablement pas encore donné toute la mesure de son talent. Son interprétation d’Adam et Eve n’a rien de biblique et évoque plutôt une scène de science-fiction post-apocalyptique, l’image complète originale présentant les personnages dans un marais brumeux et désertique, peuplé de nénuphars, avec à l’arrière plan l’ombre d’une mosquée rappelant Sainte-Sophie. Elle symbolise aussi en quelque sorte la thématique abordée dans la chanson éponyme qui traite de la différence entre les sexualités de l’homme et de la femme, leur relation complexe et leur attirance mutuelle incoercible et inéluctable.

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Paatos : Kallocain
Paatos : Kallocain (Inside Out), SUE 2004

Surgi de nulle part, un violoncelle égrène une longue plainte tzigane avant que la rythmique ne fasse surface avec cette énorme basse chaloupée comme la marche d’un dromadaire. La voix de Petronella Nettermalm plane loin au-dessus de la mêlée en projetant des effluves légèrement orientales. La musique est un capharnaüm de Rock psychédélique intense à la Hawkwind, de Rock gothique (Tristania ou Theatre Of Tragedy en version light et expurgés de tout grognement) et d’un beat froid et menaçant qui évoque Landberk, groupe mythique des années 90 d’où sont issus le guitariste Reine Fiske et le batteur Stefan Dimle. La puissance oppressive de Gasoline se maintient jusqu’à l’accord final qui interrompt brusquement cette mélopée obsessionnelle aux accents désenchantés. Un départ fracassant en vérité mais qui ne reflète pas le reste de l’album beaucoup plus lent, retenu, lancinant et atmosphérique même s’il est encore traversé ici et là de quelques particules de métal. Mais si Paatos a une inclination naturelle pour les thèmes mélancoliques et les rythmiques appuyées dans la tradition des musiques actuelles (on dit Trip-hop), il est loin d’être un simple groupe de chill out car il possède un réel sens des contrastes, travaillant sur les timbres et ménageant les surprises par des infiltrations de nuances extrêmement fines et variées. Happiness par exemple après une introduction plutôt monochrome débouche sur un refrain irrésistible qui pourrait très bien faire les beaux jours de la FM si les présentateurs daignaient parfois laisser leurs oreilles traîner vers d’autres horizons. Absinth Minded avec ses bruits électroniques bizarres est un travail expérimental et inventif sur la matière sonore. Stream avec son piano éthéré, sa très belle orchestration et la voix susurrante de Petronella ne déparerait pas le répertoire jazzy de leur compatriote Lisa Ekhdal. Quant à Won’t Be Coming Back, sa texture riche développée au-dessus des entrelacs rythmiques et sa mélodie imparable en font un des sommets du disque. Ces plages ont un côté dépressif à l’instar du Dummy de Portishead mais aussi une densité et une respiration qui rappellent Porcupine Tree et c’est presque sans surprise qu’on lit sur le livret que la production est due à son âme damnée, Steven Wilson, l’homme qui œuvre dans l’ombre à mettre les groupes qu’il aime dans la lumière. Le compact se conclut avec In Time sur des volutes de guitares et de synthés qui s’enroulent indéfiniment sur elles-mêmes. Paatos n’est sans doute bas le groupe progressiste de base auquel on pourrait s’attendre en faisant l’acquisition d’un disque du label Inside Out mais Kallocain est quand même désormais l’un des plus beaux fleurons de leur catalogue. On l’y repèrera d’ailleurs facilement par sa pochette en noir et banc faussement tâchée affichant un paysage sordide et un visage liquéfié. Décidément, voilà une vraie curiosité !

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IQ : Dark MatterDark Matter / Peter Nicholls / livret intérieurDark Matter / Tony Lythgoe / livret intérieur
IQ : Dark Matter (Giant Electric Pea), UK 2004

Tout de suite après les premiers accords de synthé joués par Martin Orford sur Sacred Sound, IQ allume le feu sacré avec ses rythmes, ses mélodies, ses interplays guitares / claviers, la voix haut-perchée de Peter Nicholls qui soit dit en passant se bonifie au fil des ans…. Et un solo d’orgue au milieu qui sonne comme les grandes orgues de l’église de Vevey animées par Rick Wakeman. Deux plages plus loin, Born Brilliant avec ses effets sonores et sa ligne de basse agressive (par l’excellent John Jowitt, spécialiste de la basse fretless) confirme que IQ est non seulement en grande forme mais qu’il a aussi la volonté d’explorer les confins de son Néo-prog habituel. Le texte moins obscur que d’habitude, qui met en opposition les défauts d’une personne agressive et malveillante à une autre issue d’une « famille de brillants menteurs », pourrait bien avec l’air de ne pas y toucher faire référence à un très récent conflit international. Quant à Harvest Of Souls qui s’étend sur près de 25 minutes, c’est évidemment la pièce maîtresse qui fonde l’intérêt de l’album. Comme dans toute bonne composition à tiroirs, les différentes sections ne sont pas simplement juxtaposées mais s’enchaînent harmonieusement avec une multitude de rythmes et de mélodies dont quelques-unes récurrentes. Les passages instrumentaux variés et savoureux sont puissamment mis en valeur par les claviers de Martin Orford très présent de la première à la dernière minute. Et il faut aussi souligner une science de l’organisation qui n’est pas donnée à tout le monde et qui fait de Harvest Of Souls un titre épique d’une grande qualité approchant même les canons du genre inventés jadis par Yes ou Genesis. Comme l’intitulé de l’album l’indique, ce dernier opus a été voulu plus sombre que d’habitude bien qu’il s’inscrive toujours dans le style très distinctif mis au point avec patience et ténacité par le groupe depuis maintenant près de 25 années. Le design et les photographies de Dark Matter sont dus à Tony Lythgoe tandis que Peter Nicholls, illustrateur à ses heures, orne une page du livret de son art expressif. A l’instar des productions ECM, le cédé est luxueusement emballé dans un carton reproduisant la pochette, ce qui en augmente sensiblement l’impact graphique. Peut-être est-ce le fait que IQ n’entre en studio que tout les trois ou quatre ans, mais depuis le retour de Peter Nicholls sur Ever en 1993, le groupe n’a jamais produit un mauvais disque. Mieux et plus rare, il gagne en cohérence et en puissance au fur et à mesure que s’allonge sa discographie.

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Threshold : Subsurface Threshold : Subsurface (Inside Out), UK 2004
Tout ceux qui découvriront Threshold avec ce septième album en studio auront probablement l’impression qu’ils sont tombés sur la dernière merveille du métal progressiste et, en un sens, ce n’est pas faux. Des refrains majestueux ; des solos ajustés au millimètre des deux guitaristes Karl Groom et Nick Midson ; des breaks hachés au couteau aussi mordants que ceux de Metallica ou Dream Theater ; des claviers parfaitement intégrés à l’ensemble ; la voix typée au registre étendu du chanteur Andrew ‘Mac’ McDermott ; des textes sociopolitiques plutôt malins qui traitent de mondialisation, de libertés fondamentales, de domination sous couvert de motivations cachées (sous la surface, d’où le titre de l’album) et surtout, ce rythme monobloc, puissant et agressif qui mouline comme une inusable turbine, souvent avec l’aiguille dans le rouge. Et c’est peut-être là que ceux qui suivent le groupe depuis plus longtemps trouveront à redire. Contrairement à leurs trois précédents opus, Clone, Hypothetical et Critical Mass, les textures sont trop uniformes, les climats trop monochromes et, à la longue, ils lassent. Attention tout de même, il n’y a ici rien qui puisse être sévèrement dénoncé et, si l’on détaille les titres un par un, il est probable qu’on trouvera beaucoup plus de louanges à formuler que de critiques. Mais il n’en reste pas moins cette déplaisante impression que Threshold s’est cloné en une machine toujours aussi efficace mais qui pêche par un manque de diversité jugulant l’explosion attendue du taux d’adrénaline. Ressentir la désagréable sensation d’être en terrain connu en écoutant une nouvelle réalisation d’un grand groupe est toujours troublant et décevant mais, vu la production pléthorique actuelle, il est essentiel pour des musiciens de ce calibre d’évoluer en permanence. Les temps sont durs et Threshold aura quelque chose à prouver la prochaine fois ! En attendant et puisque tout le monde n’est pas du même avis, que tout ça ne vous empêche pas d’écouter Subsurface et même d’y prendre plaisir.

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Marillion : Marbles Marillion : Marbles (Racket Records), UK 2004
Finalement, on peut dire que Marillion, qui contribua à sauver le Rock progressiste de l’éradication totale dans les années 80, a lui-même survécu grâce à l’invention d’Internet. Via cette nouvelle technologie de communication, le groupe s’est constitué un noyau dur de fans un peu partout dans le monde qui l’ont suivi et supporté dans les années les plus difficiles. Un lien de confiance s’est ainsi créé entre les musiciens et leurs supporters à tel point que l’idée géniale d’inviter leurs fans à commander un disque non encore réalisé et ainsi de pré-financer la promotion de leurs opus a fait flores, allant même jusqu’à propulser un titre (You're Gone) extrait de leur dernier album à la septième place des charts anglais. Et la musique dans tout ça ? Et bien croyez-le ou non mais Marbles est un excellent album magnifiquement produit et emballé et, surtout, gorgé de belle musique, certes toujours Néo-prog et dans le même style que ce que le groupe a l’habitude de faire depuis le départ de Fish mais en mieux. Chaque titre a son climat propre : depuis la première et longue plage atmosphérique, The Invisible Man, jusqu’à Don't Hurt Yourself en forme de Pop-rock accrocheur, on a droit à une palette de chansons interprétées par un groupe qui s’est au fil des années bâti un style et qui, prenant plaisir à le jouer, n’a aucune envie d’en sortir. Il y a bien ici et là un zeste des Beatles ou un effluve de Pink Floyd ou même une réminiscence de Simple Minds, mais c’est surtout du Marillion qu’on entendra dans ce répertoire au tempo plus souvent retenu que débridé. Et à la longue, on est surpris par la générosité et le plaisir de jouer de ces musiciens ainsi que par l’absence totale de cliché, de compromission ou d’affectation dans cette musique où très peu de choses a été laissé au hasard. Marbles n’est pas un concept album bien que l’on ait pris soin de disséminer les quatre parties de la suite éponyme tout au long du disque (pour le compact unique de la version officielle) ou des deux disques (pour le double compact Deluxe Campaign Edition avec son livret de 128 pages). Parmi les titres en bonus du double CD, Ocean Cloud apparaît comme la seule composition vraiment indispensable : à savoir si elle vaut la peine de payer la différence, je vous en laisse seul juge. La pochette, due au concepteur Carl Glover, présente un garçon tenant deux billes à hauteur des yeux. La photo a été trafiquée de façon à produire un effet de symétrie sur le visage tandis que les couleurs ont été légèrement filtrées. Le résultat, au-delà d’une apparente simplicité, interpelle par son étrangeté qui évoque les anciens travaux photographiques du grand Hipgnosis (notamment pour Pink Floyd). Avec Marbles, Marillion a pris son destin en main et, heureusement pour nous, il n’en a pas fait n’importe quoi !

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Glass Hammer : Shadowlands Glass Hammer : Shadowlands (Arion), USA 2004
Deux années après Lex Rex, unanimement acclamé, Glass Hammer revient avec Shadowlands en développant un peu la recette : plus de concept mais un trio à cordes, des guitares en pagaille, des claviers en couches multiples et même un véritable orgue à tuyaux ! Le duo Steve Babb / Fred Schendel, qui de la steel guitare au mellotron en passant par la batterie et la basse à huit cordes s’approprie tous les instruments, compose une musique symphonique efficace qui affiche amplement ce qu’elle doit à Yes, et au guitariste Steve Howe en particulier, mais aussi à Kansas période Leftoverture ou Point Of Known Return (deux noms qui donnent plutôt envie !). La référence au groupe de Kerry Livgren s’impose surtout dans les passages instrumentaux les plus denses et se renforce encore dès que le violon de Rebecca James pointe à l’horizon. Comme ni Babb ni Schendel, qui sont déjà d’excellents instrumentistes, compositeurs et même producteurs, ne peuvent toutefois être considérés comme de grands chanteurs, ils se sont intelligemment entourés de pas moins de cinq invité(e)s pour ajouter des nuances et de la profondeur aux passages chantés. Malgré tout, les parties vocales restent le point faible de Glass Hammer, aucune des voix n’arrivant à s’imposer suffisamment pour donner une identité au groupe. Le répertoire est constitué de cinq titres épiques racontant de petites histoires d’une importance toute relative par rapport au calibre de la musique, la plus mémorable étant celle évoquant un officier de l’armée napoléonienne et sa charge tétanisante au cœur de la bataille d’Eylau sur un cheval teigneux nommé Lisette (Run Lisette). Même si l’on déplore l’absence d’un petit grain de folie qui bouterait le feu à cette musique complexe savamment concoctée dans le confort ouaté d’un studio, Shadowlands reste un excellent disque (leur huitième déjà depuis Journey To The Dunadan en 1994) brillamment produit par ce groupe qui, un jour ou l’autre, devra bien se décider à grimper sur scène et à affronter le dragon droit dans les yeux. A noter encore l’illustration de la pochette nourrie de fantastique (Lisette en Pégase ailé galopant au Royaume des Ombres ?) que l’on doit au talentueux Travis Smith.

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