Rock progressiste : La Sélection 2011



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Airbag : All Rights Removed (Karisma), Norvège 2011


Asle Torstrup (vocals, claviers)
Bjørn Riis (guitares)
Jørgen Hagen (claviers)
Anders Hovden (b)
Henrik Fossum (drums)

All Rights Removed (8:59) - White Walls (5:19) - The Bridge (6:20) - Never Coming Home (9:00) - Light Them All Up (3:01) - Homesick I-III (17:21) - Durée Totale : 50'01"

Originaire d'Oslo, le groupe s’est d’abord fait connaître sur les scènes locales et sur Internet comme un « tribute band » des Pink Floyd sous le nom « The Pink Floyd Experience ». Ils participeront d’ailleurs avec un certain succès au concours MySpace « Arnold Layne » organisé en 2007 par David Gilmour (leur titre ayant été posté tardivement n'a obtenu que la quatorzième place mais je ne suis pas seul à penser que leur version était la meilleure). En parallèle, la même formation, sous le nom d’Airbag, compose et joue sa propre musique qui reste toutefois fortement inspirée par le Floyd. Après un EP (Come On It) paru en 2004 et un premier album complet (Identity) déjà remarquable sorti en 2009, All Rights Removed passe à la catégorie supérieure en tant que matérialisation d’un style plus personnel combiné à celui d’une époque référence. Car si le rock symphonique planant de David Gilmour, au temps de Wish You Were Here, est toujours bien présent (écoutez par exemple le lancinant solo de guitare sur Never Coming Home), on ressent désormais aussi les influences patentes d’ensembles plus modernes comme Pineapple Thief, Radiohead et surtout le Porcupine Tree des albums Lightbulb Sun, Stupid Dream et The Sky Moves Sideways, eux-mêmes d’ailleurs nourris par quelques idées empruntées au plus grand groupe de space-rock au monde. Les textes à la fois désabusés et mélancoliques traduisent le même spleen que ceux de Steven Wilson, d’autant plus que le chanteur Asle Torstrup a un timbre de voix qui rappelle celui de son collègue britannique : It’s funny how my life fall apart. I slept through days and nights like a perfect prince … It’s time to go before we came. And I know that we can’t stay the same (Homesick). Dans le style de leurs compatriotes de Gazpacho, les arrangements sont aériens, parfois agrémentés de cordes (Light Them All Up) sauf qu’ici, ils sont bien souvent propices à de superbes envolées de guitare au son large et fluide. Car que serait Airbag sans la guitare hiératique de Bjørn Riis, grand pourvoyeur de rêves électriques, capable de générer un son vibrant et rayonnant comme un soleil ? Qu’importe s’il marche sur les pas de ses célèbres devanciers, seule compte l’émotion dégagée comme au cours des dix-sept minutes de cet Homesick où l’on se dit que David Gilmour peut prendre une retraite méritée en étant assuré que sa flamme est transmise et bien vivante. S’il me fallait désigner l’apex de cet album, ce serait peut-être le titre éponyme avec ses paroles étranges (This is just an endless ride. Here they come to take away your soul and pride. And it’s all rights removed…) et son ambiance sombre et retenue, mais c’est un choix subjectif parce qu’on ne trouvera ici aucune raison de jouer avec la molette de son iPod. D’ailleurs, puisque All Rights Removed renoue avec les grands voyages cosmiques à la fois sensitifs et envoûtants, mieux vaut arrêter les machines et l’écouter d’un seul tenant en se laissant dériver dans l’espace-temps.

[ Airbag Website ] [ All Rights Removed (CD & MP3) ]

Arena : The Seventh Degree Of Separation (Verglas Records), UK 2011


Clive Nolan (claviers)
Paul Manzi (lead vocals)
John Mitchell (guitare)
Mick Pointer (drums)

The Great Escape (4:38) - Rapture (4:23) - One Last Au Revoir (4:35) - The Ghost Walks (3:19) - Thief Of Souls (3:52) - Close Your Eyes (3:26) - Echoes Of The Fall (2:27) - Bed Of Nails (4:39) - What If? (4:36) - Trebuchet (3:40) - Burning Down (4:29) - Catching The Bullet (7:43) - The Tinder Box (4:17) - Durée Totale : 55'55"

Après six années d'absence, le retour d’Arena est une bonne surprise, le groupe n’ayant laissé que d’heureux souvenirs avec une discographie globalement sans échec depuis leur premier disque paru en 1995 (Songs From The Lion’s Cage). Alors que le claviériste David Nolan était occupé à la fois par Pendragon et par son opéra She sous le nom de Caamora, le batteur Mike Pointer (ex-Marillon) s’impliquait dans la célébration du vingt-cinquième anniversaire de la sortie de l’album Script For A Jester's Tear tandis que le guitariste Jon Mitchell prêtait son talent à des projets divers dont la résurrection remarquée d’It Bites. Mais la volonté de faire revivre Arena devint en fin de compte suffisamment forte pour inciter le trio à composer un nouveau répertoire basé sur un concept qui n’est pas très éloigné de celui de The Visitor. Alors que ce dernier était inspiré par une expérience de mort imminente (NDE ou near-death experience), The Seventh Degree Of Separation raconte le trépas d’un homme, une heure avant sa mort et une heure après. Inspirés à Pointer et Nolan par le décès de personnes proches, les textes sont évidemment austères et réfléchis tandis que le concept se traduit parfois, mais sans exagération, par une musique sombre, voire oppressante (The Ghost Walks et ses cloches lugubres à la Black Sabbath et le superbe Trebuchet avec sa ligne mélodique aux accents funèbres en sont de parfaits exemples). Les titres ne sont pourtant pas imbriqués les uns dans les autres, le groupe ayant choisi de proposer la lecture du compact selon deux niveaux avec des chansons accessibles (One Last Au Revoir et The Tinder Box sont quasiment du rock FM dans le style AOR) qui peuvent fort bien être écoutées de manière détachée du reste de l’album. John Jowitt a repris la basse en remplacement de Ian Salmon sans changement notable mais, par contre, Rob Sowden, en charge du département vocal depuis Immortel, est désormais remplacé par Paul Manzi (ex-Raw Glory et Oliver Wakeman Band) dont la voix, sans être nécessairement plus expressive, a un registre plus étendu que celui de son prédécesseur (on pourra en juger sur l'intro vocale de The Great Escape). La musique, elle, reste dans la ligne néo-prog classique mise au point dès les années 90 par Arena : puissante, mélodique et enrobée de textures symphoniques à base de claviers et de guitares robustes en relation télépathique. Certes, tout ça manque un peu de délires sonores et de canevas inédits, et on ne trouvera ici rien de neuf par rapport à Contagion ou Pepper's Ghost mais il n’y a pas de raison non plus pour ne pas aimer ça, surtout que l’ambiance générale de l’album rappelle un peu ce qui reste aujourd’hui, encore et toujours, leur plus grande réussite : The Visitor.

[ Arena Website ] [ The Seventh Degree Of Separation ]

Opeth : Heritage (Roadrunner), Suède 2011


Mikael Åkerfeldt (vocals, gt)
Fredrik Åkesson (gt)
Per Wiberg (claviers, mellotron)
Martin Mendez (b)
Martin Axenrot (drums)

Heritage (2:05) - The Devil's Orchard (6:40) - I Feel the Dark (6:40) - Slither (4:03) - Nepenthe (5:40) - Häxprocess (6:57) - Famine (8:32) - The Lines in My Hand (3:49) - Folklore (8:19) - Marrow of the Earth (4:19) - Durée Totale : 57'01"

Si l’on excepte le blême et fantomatique Damnation, les disques du groupe suédois Opeth ne sont pas recommandables à des oreilles peu habituées au métal extrême. En dépit d’une technique musicale à toute épreuve et d’une inclination à intégrer quelques mélodies folk éparses, les grognements du chanteur et le déluge rythmique propres au death métal ont tenu longtemps les amateurs de Genesis et de Yes à l’écart de cette musique agressive pourtant aujourd’hui vénérée par un noyau inaltérable de fans. Mais voilà que trois années après Watershed (2008), sort un nouveau disque qui dévoile enfin l’attirance pour le rock progressiste classique que le guitariste et chanteur Mikael Akerfeldt portait en lui depuis longtemps sans jamais vouloir l’avouer. Exit les rugissements rageurs, les explosions d’adrénaline et l’extra-lourdeur de la batterie monolithique, Heritage est une percée aussi inattendue que réussie dans un monde de beauté et de fraîcheur. Ecoutez l’ouverture interprétée au piano acoustique : quelle fragilité dans ces accords harmonieux installant une atmosphère lyrique juste avant le riff tortueux de The Devil's Orchard. On reste aussi abasourdi d’entendre Martin Axenrot, habituellement lourdingue dans son carcan métallique, ici reconverti en batteur d’une étonnante élasticité, capable de délivrer des rythmes aux couleurs variées, de jouer de la fusion crédible sur Nepenthe ou de souligner les abstractions de Famine à côté d’Alex Acuna, le légendaire percussionniste de Weather Report invité pour l'occasion. Plein d’autres bons moments attendent l’auditeur curieux qui naviguera entre folklore acoustique, chansons lyriques et rock complexe mais toujours mélodieux et parsemé d’innombrables changements de tempos. Et quand la machine Opeth ressent l’impétueux désir de mettre la gomme, ça décolle à l’aise comme sur Slither, un hommage rendu par les Suédois au regretté chanteur Ronnie James Dio avec un Fredrik Akesson diabolique qui rappelle dans une tempête de cordes le style hard épique de Ritchie Blackmore au temps de Deep Purple. Pour célébrer sa reconversion et trancher sur les pochettes sombres de ses anciennes productions gothiques, Opeth a demandé au génial Travis Smith, un collaborateur de longue date, de concevoir une peinture colorée en harmonie avec la musique. Le résultat est quasi autobiographique avec un arbre dont les racines plongent dans un infernal magma (évoquant les années death métal) et dont les feuilles s’épanouissent dans le ciel étoilé d’un paysage fantastique et breughélien. Les crânes à la base de l’arbre représentent les anciens membres du groupe tandis que la tête qui s’en détache est celle du claviériste Per Wiberg, évincé peu après la réalisation de l’album et remplacé par Joakim Svalberg (ex-Yngwie Malmsteen) : Svalberg est ici symbolisé par une fleur en train d’éclore puisqu’il n’était pas encore membre du groupe au moment de l’enregistrement (c'est toutefois lui qui joue sur le premier titre, Heritage). Produit par Mikael Akerfedlt et mixé par Steven Wilson (Porcupine Tree), Heritage est un album totalement bluffant. Une des raisons en est que si le rock progressiste ancien ou moderne a parfois tendance à favoriser l’esthétisme au détriment de la substance, ici on a l’impression d’avoir eu les deux !

[ Opeth Website ] [ Heritage (CD & MP3) ]

Dream Theater : A Dramatic Turn Of Events (Roadrunner), USA 2011


James LaBrie (lead vocals)
John Petrucci (gt)
Jordan Rudess (claviers)
John Myung (basse)
Mike Mangini (drums)

On The Backs Of Angels (8:46) - Build Me Up, Break Me Down (6:59) - Lost Not Forgotten (10:11) - This Is The Life (6:57) - Bridges In The Sky (11:01) - Outcry (11:24) - Far From Heaven (3:56) - Breaking All Illusions (12:25) - Beneath The Surface (5:26) - Durée Totale : 77'01"

Et bien, en fin de compte, il y aura eu un onzième album studio de Dream Theater sans Mike Portnoy, son très puissant et charismatique batteur parti sans trop réfléchir vers d’autres horizons. Le nouveau venu a fait l’objet d’une véritable traque par le reste du groupe qui a fini par jeter son dévolu sur Mike Mangini, un vétéran (qui joua, entre autre, avec Extrême et Steve Vai) doté à la fois d’une technique à toute épreuve qu’il enseigne au Berklee College of Music et d’une agilité naturelle qui lui a permis de remporter cinq records du monde de vitesse à la batterie (!). Pour le reste, la conception de cet album s’est faite sans véritable input de sa part, les membres restants ayant tenu à composer seuls le nouveau répertoire, sans doute pour assurer une certaine continuité avec l’album précédent, Black Clouds & Silver Linings, qui reste l’une des plus belles réussites enregistrées par le groupe au cours des 10 dernières années. Peu de surprise donc, sinon celle de retrouver un Dream Theater plus en forme que jamais et, si changement il y a, il réside surtout d’une part dans une mise en perspective plus prononcée de l’élément progressif mélodique par rapport au métal technique et, d'autre part, dans le mixage qui permet enfin d'entendre distinctement le bassiste John Myung. Ceci dit, le premier titre, On The Backs Of Angels, rassurera immédiatement tous les fans : la guitare de John Petrucci est toujours pyrotechnique, la voix de James LaBrie fidèle à elle-même dans son registre limité, les arrangements de Jordan Rudess complexes et brillants et la rythmique martelée avec une implacable férocité. C’est du Dream Theater pur jus, fidèle à lui-même avec un Mangini efficace mais sans doute bridé dans sa créativité et forcé de rester dans les ornières, encore très profondes, de son prédécesseur. Sinon, on enlèvera son chapeau devant le martial Lost Not Forgotten avec ses breaks rageurs et ses fiévreux échanges entre guitares et claviers, on frémira sous l’assaut des riffs diaboliques de Bridges In The Sky et on bondira de son fauteuil emporté par la magnifique grandeur de Breaking All Illusions avant d'y retourner pour profiter de la ballade acoustique Beneath The Surface qui referme cet album sur une note discrète et plaintive, Dream Theater n'ayant désormais plus rien à prouver. La prochaine livraison apportera sans doute un vent de fraîcheur mais en attendant, ce Dramatic Turn Of Events bien nommé assure une transition plus que satisfaisante entre le riche passé d’un groupe hors-norme et un futur qu’on espère aussi brillant.

[ Dream Theater Website ] [ A Dramatic Turn of Events (CD & MP3) ]

Yes : Fly From Here (Frontiers), UK 2011


Chris Squire (basse, vocal)
Steve Howe (gt, vocal)
Alan White (drums)
Geoff Downes (claviers)
Benoît David (lead vocals)

Fly From Here – Overture (1:53) - Fly From Here Pt.1 / We Can Fly (6:00) - Fly From Here Pt.2 / Sad Night At The Airfield (6:41) - Fly From Here Pt.3 / Madman At The Screens (5:16) - Fly From Here Pt.4 / Bumpy Ride (2:15) - Fly From Here Pt.5 / We Can Fly Reprise (1:44) - The Man You Always Wanted Me To Be (5:07) - Life On A Film Set (5:01) - Hour Of Need (3:07) - Solitaire (3:30) - Into The Storm (6:54) - Durée Totale : 47'28"

Incontournable le dernier album de Yes ? La réponse est oui en dépit de quelques faiblesses qu’on ne manquera pas de relever ici. Mais avant tout, la question qu’on se pose est de savoir si le remplacement de Jon Anderson par Benoît David ne pénalise pas ce projet attendu depuis dix années (Magnification date de 2001). Pas de souci de ce côté-là : le chanteur de Mystery se révèle à la hauteur avec un chant parfois proche de celui d’Anderson (après tout, c’est pour ça qu’il a été choisi) sans pour autant n’en être qu’une pâle copie. Difficile de dire si le Canadien saura insuffler sur scène le même charisme, voire le mysticisme, que l’ancien chanteur apportait au groupe, mais en dépit de la façon cavalière dont la succession a pu être menée, il n’y a rien à lui reprocher au plan technique. Sinon, les noms de Trevor Horn et de Geoff Downes renvoient immanquablement à Drama (l’autre disque de Yes enregistré sans Anderson) ne serait-ce que par la reprise d’un thème (Fly From Here) - composé il y a longtemps par le duo des ex-Buggles et déjà joué sur scène lors de la tournée « Drama » - autour duquel a été bâtie la suite épique de 25 minutes qui constitue le cœur de cet album. Le tandem Horn / Downes apporte incontestablement une touche de modernisme à la musique : comme dans Drama (largement réévalué de nos jours par rapport à l’opinion qu’on a pu en avoir à sa sortie), le rock progressiste typique, pour ne pas écrire rétro, de Yes prend ici une cure de jouvence. Certes les lignes de basse de Chris Squire entremêlées aux savantes arabesques de Steve Howe persistent à préserver une sonorité qui a survécu à plusieurs décades mais les claviers de Downe, le chant plus juvénile de David et la production somptueuse de Horne contribuent à insuffler à cette musique intemporelle une aura de modernité. Certes on peut être désappointé par le côté simpliste de certaines sections (on est loin de la sauvagerie d’un Relayer ou de la diversité d’un Close To The Edge par exemple) tandis que The Man You Always Wanted Me To Be, composé par Squire, n’est rien d’autre qu’une pop song bien écrite mais il y a suffisamment ici pour contenter n’importe quel fan de Yes qui aurait suivi leur parcours erratique depuis Tormato sorti en 1978. Et il y a même, comme à la grande époque, un morceau joué en solo à la guitare acoustique par Steve Howe (Solitaire). Bien sûr, Roger Dean a été rappelé pour dessiner une nouvelle pochette légendaire. Plus vivante que d’habitude, cette forêt peuplée d’oiseaux bariolés est aussi mystérieuse que les paysages lisses et glacés qui ont rendu Dean célèbre tandis que la présence incongrue de deux chats noirs perdus dans cette arborescence végétale évoque une fois de plus Drama. Quand au logo, sa forme organique et ses couleurs en font l’un des plus réussis de toute l’iconographie du groupe. Ne laissez personne vous dissuader d’acheter ce bel objet : il offre probablement tout ce dont vos rêves son faits.

[ Yes Website ] [ Fly From Here (CD & MP3) ]

Journey : Eclipse (Frontiers), USA 2011


Neal Schon (lead guitare, vocals)
Jonathan Cain (claviers, gt, voc.)
Arnel Pineda (lead vocals)
Ross Valory (b, vocal)
Deen Castronovo (dr, vocal)

City Of Hope (6:02) - Edge of the Moment (5:27) - Chain of Love (6:10) - Tantra (6:27) - Anything Is Possible (5:21) - Resonate (5:11) - She's a Mystery (6:41) - Human Feel (6:44) - Ritual (4:57) - To Whom It May Concern (5:15) - Someone (4:35) - Venus (3:34) - Durée Totale : 66'16"

Au fond, le rock mélodique de Journey ne devrait pas déplaire aux amateurs de néo-prog. Il y a dans ce quatorzième album studio du groupe des mélodies musclées, des interactions superbes entre guitares et claviers, des arrangements flamboyants, un peu de pompe et même un aspect épique quand le timing s’envole au-delà des six minutes. Bien sûr, qui dit rock mélodique dit aussi grande voix et, en Arnel Pineda, Journey s’est trouvé un excellent chanteur. Les conditions particulières de son enrôlement ont beau être connues, le Philippin ne se contente pas d’imiter Steve Perry mais se donne sans compter avec un enthousiasme communicatif dans une performance tout simplement époustouflante. Et puis, Neal Schon et Jonathan Cain ont décidé cette fois de ne pas écrire de ballade sirupeuse et d’enregistrer un vrai album de rock, ce qui peut expliquer les mauvaises chroniques parsemant la toile, écrites pour la plupart par les amoureux des « greatest hits » popisants du célèbre quintet. Bien sûr qu’on apprécie aussi les disques A.O.R. des années 80 et les plaisir coupables des immenses succès que furent Who's Cryin' Now, Don't Stop Believin' ou Open Arms. Mais si Eclipse se retrouve dans ces pages, c'est que Journey a pris la sage décision de ne pas se reposer sur ses lauriers et de mettre en avant d’autres aspects de son art. Neal Schon, entre autre, se montre enfin comme le guitariste doté d’une technique monstrueuse qu'il est, maître du son et parfaitement capable de délivrer des solos à faire pâlir d’envie n’importe quel virtuose de la six-cordes. Ecoutez-le dans City Of Hope dédié à Manila, la ville natale de Pineda, et tout est dit. Dans la folie qui monte, même le batteur se laisse prendre au jeu en actionnant sa double grosse caisse jusqu’ici laissée en jachère tel un élément décoratif. D'autres titres comme Edge Of The Moment, Chain Of Love ou Human Feel reprennent la même formule et mettent en plein dans le mille. Il y a bien une ou deux pièces qui pourraient passer pour des ballades comme She's A Mystery et son accompagnement acoustique ou To Whom It May Concern intelligemment arrangé mais elles sont placées à des endroits stratégiques comme des interludes plutôt que comme les objectifs du projet. Globalement, les textes sont positifs et emprunts d’une spiritualité qui réconforte. Cette dernière culmine dans le glorieux Tantra qui prend des proportions à couper le souffle quand, prenant le relai de la voix haut perchée de Pineda, le solo parfait de Schon propulse cette fantastique chanson bien au-delà de tous les titres mythiques qu’il ait jamais écrits. Le répertoire se clôture sur l’instrumental Venus aussi « space » que son nom le laisse supposer et qui ne déparerait pas un album des Flower Kings. Perpétuant sa légende, Journey réussit un tour de force en se régénérant autour du sourire illuminé de son jeune chanteur. Et son disque nommé Eclipse règne aujourd’hui en maître sur le rock mélodique ou A.O.R. (Adult Oriented Rock) qu'il élève à un niveau supérieur, détournant même pour un temps l’attention obsessionnelle des fanatiques du rock progressiste.

[ Journey Official site ] [ Eclipse (CD & MP3) ]

Blackfield : Welcome To My DNA (Kscope) Israël/UK, 2011


Steven Wilson (voc, gt, claviers)
Aviv Geffen (voc, claviers, gt)
Seffy Efrati (b)
Eran Mitelman (claviers)
Tomer Z (dr)

Glass House (2:56) - Go To Hell (3:03) - Rising Of The Tide (3:48) - Waving (3:55) - Far Away (2:47) - Dissolving With The Night (4:06) - Blood (3:18) - On The Plane (3:42) - Oxygen (3:05) - Zigota (5:04) - DNA (3:57) - Durée Totale : 39'35"

Sur ce troisième opus, le duo israélo-britannique continue l’exploration d’une musique simple, basée sur des chansons concises, plus proches de la pop que du progressif. Toutefois si on reconnaît le style inimitable de Steven Wilson, l’homme qui ne dort jamais, le répertoire porte aussi la marque d’Aviv Geffen qui a dû s’impliquer davantage dans l’écriture à cause de l’indisponibilité de Wilson occupé à la production de son second disque en solo. De toute façon, il est clair qu’en Geffen, le leader de Porcupine Tree a trouvé un véritable alter ego du moins pour ce qui concerne le côté obscur de sa personnalité. Dans une interview récente, l’Israélien parlait de Wilson en ces termes : nous avons grandi dans des endroits différents mais nous avons les mêmes âmes. La même vision blême du monde est en effet inscrite dans leurs gènes et ceci explique d’ailleurs pourquoi l’album s’appelle : Welcome To My DNA. Ce fait n’a jamais été aussi apparent que dans ces compositions qui évoquent parfois certaines chansons nostalgiques de Porcupine Tree comme How Is Your Life Today? ou The Rest Will Flow sur l’album Lightbulb Sun. Ecoutez Dissolving With The Night par exemple et son texte morose à la poésie sombre mais indéniable : Soon I'll disappear into the deepest space. I won't leave a trace. I can count on one hand all my glorious days, and cry out all the rest. L’ostinato de piano ressemble à celui d’un film d’horreur tandis que la montée obsédante des cordes ajoute encore à l’angoisse. L’absence de vraie mélodie et le staccato de l’orchestration installent un climat dramatique qui va crescendo jusqu’à sa résolution brutale et inopinée sur le même motif de piano qu’au début. Franchement, le grand Bernard Herrmann n’aurait pas fait mieux. A l’autre bout du spectre, Rising Of The Tide est aussi mélodieux qu’une ballade des Beatles sauf que la beauté de la musique contraste avec la mélancolie d’un texte désabusé : Around the blinking lights from a giant neon sign, you were born in the wrong year… Oxygen est un autre très grand moment avec une rythmique plus rock et encore une fois un texte qui interpelle : So far away. We lost the way. There's no oxygen left on our planet. Par contre, sur l’étonnant Blood, la mixité des cultures s’exprime enfin par une subtile mélopée orientale collée sur une rythmique quasi métallique. Au début, on ne peut s’empêcher de chercher la part de Wilson dans cette musique mais quand on arrive à la dernière chanson, on sait qu’on a affaire à un vrai tandem et que la part de Geffen est aussi essentielle que celle de son complice anglais. Entre-temps, on a pris soin de lire la biographie de l’Israélien, neveu de Moshe Dayan  et témoin de l’assassinat de Yitzhak Rabin, qui apparaît comme un révolutionnaire défendant la cause des femmes, luttant pour le droit des Palestiniens et s’opposant de toutes ses forces au gouvernement pour que la paix revienne au Moyen-Orient. Aviv Geffen, au regard perçant et à l’engagement politique incontestable, n’est pas qu’un artiste talentueux : il est la voix de la raison et celle d’une humanité devenue rare. Rien que pour ça, supportez-le en achetant cet album qui, sur un plan strictement musical, est de toute façon hautement recommandable.

[ Blackfield Website ] [ Welcome To My DNA (CD & MP3) ]

The Watch : Timeless (Pick Up Records), Italie 2011


Simone Rossetti (vocals)
Giorgio Gabriel (guitares)
Valerio De Vittorio (claviers)
Guglielmo Mariotti (basse)
Marco Fabbri (drums)

The Watch (1:47) - Thunder has Spoken (4:48) - One day (4:09) - In the Wilderness (4:05) - Soaring On (4:23) - Let us now Make Love (4:39) - Scene of the Crime (5:13) - End of the Road (6:21) - Exit (0:57) - Stagnation (8:34) - Durée Totale : 44'46"

Fondateur avec quelques autres du rock progressiste symphonique, le Genesis de Peter Gabriel a influencé des milliers de groupes à travers le monde, de l’Australie à la Norvège et du Canada à l’Espagne en passant bien sûr par l’Italie où la musique était, comme le contexte socio-politique, en pleine effervescence au début des années 70. Le rock progressiste italien s’est ensuite développé selon ses propres codes, adoptant la langue et le folklore locaux et devenant carrément un sous-genre à part, terriblement créatif et capable de féconder des albums qui comptent parmi les plus beaux de la production progressive mondiale. Mais la référence à Genesis ne s’est jamais complètement tarie et on en retrouve encore la trace jusque dans les orchestres les plus modernes. The Watch, lui, ne cache pas son objectif : faire revivre la musique du Genesis des débuts mais, tout au moins sur ses albums, pas comme un simple orchestre de reprises (on dit un « tribute band » en anglais) condamné à rejouer d’antiques compositions de la manière la plus convaincante possible mais plutôt, en brodant sur le style tout en écrivant des compositions originales. Evidemment, The Watch est considérablement aidé par le fait que son chanteur, Simone Rossetti, a une voix similaire à celle de Peter Gabriel, un don qu’il cultive par ailleurs en reprenant à son compte certaines tournures du chant de son illustre mentor. L’analogie est telle qu’on ne peut s’empêcher d’avoir des frissons dans l’échine quand on entend cette voix interpréter de nouvelles chansons écrites dans la lignée de celles de Trespass, Nursery Cryme ou Foxtrot et interprétées avec des instruments vintage comme le mellotron. En fait, pour l’amateur de progressif à priori peu intéressé par les reprises orchestrales pop rock du Gabriel d’aujourd’hui, cet album sonnera comme la révélation d’un univers parallèle où Gabriel et Hackett n’auraient jamais quitté Genesis. Mais cette direction artistique ne saurait porter ses fruits si les chansons en elles mêmes n’étaient pas bonnes. Or, The Watch compose de petites miniatures pimpantes aux mélodies superbes et aux arrangements subtils. Timeless en comprend six parsemées de moments magiques, portant globalement des ambiances intimistes parfois dominées par une guitare acoustique 12 cordes (évoquant Anthony Phillips) ou un piano lyrique. En plus The Watch reprend trois titres de Genesis : In The wilderness tiré du premier album From Genesis To Revelation, Stagnation extrait de Trespass et le peu connu Let Us Now Make Love, un titre jadis écarté de l'album Trespass, qui bénéficie de la présence de John Hackett, frère de Steve, à la flûte. Ecoutez One Day ou Scene Of The Crime et fermez les yeux. Vous voilà dans la machine à remonter le temps vers une époque étrange où un homme déguisé en renard imposait sa poésie enfantine et cruelle à un public subjugué par ce qui allait devenir l’un des grands mythes musicaux des seventies.

[ The Watch Website ] [ Timeless ]

Beardfish : Mammoth (InsideOut), Suède 2011


Rikard Sjöblom (vocals, claviers)
David Zackrisson (guitares)
Robert Hansen (basse)
Magnus Östgren (drums)

The Platform (8:06) - And The Stone Said: If I Could Speak (15:07) - Tightrope (4:33) - Green Waves (8:53) - Outside / Inside (1:43) - Akakabotu (5:41) - Without Saying Anything (feat. Ventriloquist) (8:10) - Durée Totale : 52'13"

Ce sixième disque de Beardfish est à ce jour sa meilleure production. Tous ceux qui connaissent déjà les anciennes productions du groupe suédois (The Sane Day, Sleeping in Traffic Part I & Part II, Destined Solitaire) constateront que si le groupe est resté fidèle à ses influences rétro, il a aussi durci le ton tout en étant moins complaisant au niveau des compositions. En ouverture du répertoire, The Platform est un sacré moment de prog puissant à la manière du King Crimson de Red : guitares abrasives, solos qui décoiffent, mélodies angulaires et un son d’ensemble marqué par l’emploi d’instruments vintage (oui, il y a même du mellotron). Le titre suivant, And The Stone Said: If I Could Speak, creuse dans la même veine avec cette fois, des riffs d’orgue groovy qui font penser au Uriah Heep des seventies. La voix de Rikard Sjöblom, bien en place, est expressive et, si l’influence de King Crimson est toujours patente, les breaks, la tournure de certaines phrases et la présence d’un saxophone éveillent aussi quelques réminiscences de Van Der Graaf Generator. Avec ces références, inutile de dire que la musique de Mammoth ne s’appréhende pas à la première écoute et qu’il faudra faire tourner cette rondelle encore et encore pour en saisir les nuances. Si Tightrope est sans doute ce qui, pour Beardfish, est le plus proche d’une chanson conventionnelle, Green Waves ressemble à un assaut musical belliqueux comme pourrait le concevoir un Black Sabbath plus progressiste ou, mieux, leurs compatriotes de Pain Of Salvation (dont ils ont par ailleurs assuré les premières parties au cours de la tournée Road Salt en 2010). Pourtant, impossible de qualifier cette musique de « métal » : il s’agit plutôt d’un hard rock complexe où mélodies et passages instrumentaux se succèdent avec aisance, parsemés de breaks et de changements de rythmes qui tiendront probablement à l’écart ceux qui n’aiment pas le prog épique. Après un court interlude au piano qui pourrait servir de bande sonore à un film muet des années 20, l’instrumental Akakabotou évoque encore une fois VDGG avec ses solos de saxophone jazzy incrustés sur des riffs d’orgue, la basse assurant tout du long une ligne directrice indispensable à cette surprenante composition. Quand à Without Saying Anything (Featuring Ventriloquist), c’est l’un des meilleurs titres de l’album non parce que l’approche y est fondamentalement différente mais plutôt parce que les mélodies, fort bien chantées, accrochent terriblement. Voici du prog à la suédoise, parfaitement agencé et maîtrisé, que l’on ne peut que conseiller à tous les amateurs de musique éclectique et musclée. Ici, j’ai vainement cherché à mettre un nom de groupe comme ultime comparaison pour clôturer cette chronique en beauté et, ma foi, je n’ai rien trouvé d'équivalent. C’est plutôt un bon signe ça, non ?

[ Beardfish Website ] [ Mammoth (CD+DVD / MP3) ]

Van Der Graaf Generator : A Grounding In Numbers (Esoteric Recordings), UK 2011


Peter Hammill (gt, claviers, voc)
Hugh Banton (claviers, basse)
Guy Evans (drums)

Your Time Starts Now (4:14) - Mathematics (3:38) - Highly Strung (3:36) - Red Baron (2:23) - Bunsho (5:02) - Snake Oil (5:20) - Splink (2:37) - Embarrassing Kid (3:06) - Medusa (2:12) - Mr. Sands (5:22) - Smoke (2:30) - 5533 (2:42) - All Over The Place (6:03) - Durée Totale : 48'45"

Incontournable ce nouvel album de Van Der Graaf Generator ? Oui et moins parce qu’il perpétue l’âge d’or du rock progressiste que parce ce que brûle toujours en eux la flamme qui les pousse à aller de l’avant et à surprendre leur noyau de fans fidèles depuis plus de quatre décennies. Bien sûr, depuis qu’une mésentente avec les autres membres du groupe l’a poussé dehors en 2006, le saxophoniste David Jackson brille par son absence. Et si Présent, encore enregistré avec lui en 2004, marquait un retour en forme après trente années d’absence, Trisector, malgré d’indéniables qualités, manquait de quelques chansons mémorables et évoquait, par la simplification des sections instrumentales, le vol d’un oiseau qui aurait perdu quelques plumes. Mais A Grounding In Numbers remet les pendules à l’heure avec un trio de vétérans revitaminés qui retrouvent le goût de l’exploration plutôt que de s’interroger sur ce qui pourrait bien faire oublier l’absence de leur illustre saxophoniste. Plus homogène, plus dense, plus sophistiqué et plus expérimental, ce nouvel album défriche à nouveau en terre inconnue, faisant honneur à la philosophie unique du groupe qui délivre de nouvelles chansons peuplées de textes singuliers. Il faut dire que Peter Hammill n’a aucun équivalent dans le monde du rock et qu’il est probablement le seul à pouvoir écrire des paroles crédibles sur l’amour des mathématiques. Mais le plus important est la musique et elle s’avère ici extrêmement variée, installant des climats multiples et souvent inattendus. Du mélancolique Your Time Starts Now, porté par les nappes d’un orgue Hammond à la Procol Harum, au drive rock d’un Highly Strung en passant par le superbe Mathematics dont l’orgue évoque le défilement infini des chiffres sur un écran, les interludes « ambient » de Splink et Red Baron, le quasi funk de Medusa et bien d’autres surprises fascinantes, on ne s’ennuie pas une seconde. On se dit même que ce power trio a su mettre à profit le départ d’un de ses membres essentiels pour reconfigurer sa musique en dépassant ses propres limites. En ce sens, Peter Hammill (chant et guitares), Hugh Banton (bassiste et claviériste) et Guy Evans (drums), pourtant tous dans la soixantaine, ont su se remettre en question pour abattre un travail énorme avec un résultat exemplaire. Du coup, A Grounding In Numbers n’est pas loin d’être le classique que plus personne n'attendait : un authentique chef d’œuvre aussi réussi et essentiel que les antiques Godbluff, Still Life et World Record parus dans les seventies.

[ Van Der Graaf Generator Website ] [ A Grounding In Numbers (CD & MP3) ] VAN DER GRAAF GENERATOR : Discographie sélective

Millenium : White Crow (Lynx Music), Pologne 2011


Kim Stenberg (gt, voc)
Lukasz Gall (vocals)
Piotr Plonka (guitares)
Ryszard Kramarski (claviers)
Krzysztof Wyrwa (basse)
Tomasz Pasko (drums)

White Crow (6:28) - Monotony (5:51) - Plastic World (4:30) - Born To Hate (5:17) - Im Still Burnning (3:24) - 7 Years (6:43) - I Would Like To Say Something (5:07) - Where's my way? (4:40) - Sky (3:11) - Epilogue (15:01) - Silent Night (5:53) - Durée Totale : 66'16"

Pour tous les fans de Marillion, IQ, Jadis, Collage, Satellite, Quidam et du néo-prog en général, Millenium est une découverte à faire. Non seulement, leurs arrangements, plus atmosphériques que ceux des groupes britanniques précités, sont d’une extraordinaire fluidité, mais les mélodies sont globalement superbes et, en la personne de Lukasz Gall, le groupe possède un « vrai » chanteur doté d’une voix qui accroche. Prenez le premier titre par exemple, White Crow. La musicalité du thème, la guitare floydienne de Piotr Plonka, les variations subtiles de rythmes, l'arrangement soyeux, le climat mystérieux lié au thème du corbeau blanc jusque la dernière phrase s’interrompant brusquement pour être relayée par le bruissement de l’oiseau qui s'envole : tout est parfait dans les moindres détails. Une telle réussite est l’aboutissement de dix années de pratique intensive, du moins en studio. Car Millenium, quintet polonais fondé à la fin des années 90, a déjà neuf albums derrière lui enregistrés sur une décennie dont quelques-uns, comme Vocanda (2000), Déjà Vu (2004), Numbers And The Big Dream Of Mr Sunders (2006) et Exist (2008), comptent parmi les plus beaux fleurons du rock polonais. En fait, ce nouveau compact est un regroupement de morceaux rares, édités confidentiellement sur des supports promotionnels ou autres aujourd’hui introuvables, combinés avec d’autres complètement inédits plus le fameux White Crow, nouvelle composition magistrale écrite pour la circonstance. La période couverte va de 2003 à 2010 mais on ne peut qu’être surpris devant la constance dans la qualité musicale qui caractérise cette compilation, constance qui s’explique en partie par la stabilité d’un groupe n’ayant subi aucun changement dans son line-up sur cette période. Si Sky, qui date de 2003, n’est qu’une superbe ballade semi-acoustique dont les vocaux sont rehaussés par la voix féminine de Sabina Godula et si quelques autres chansons montrent une sensibilité pop-rock (on pense parfois à Peter Gabriel) sans pour autant tomber dans la mièvrerie, Epilogue, enregistré en 2008, est un vrai morceau épique de 15 minutes dans la grande tradition du néo-prog avec des chorus enflammés du guitariste Piotr Plonka et d’autres plus « space » du claviériste Ryszard Kramarski. Mais des onze titres offerts, rien ici n’est à jeter et même leur version bonus du chant de Noël Silent Night (Douce Nuit, Sainte Nuit) a du mordant, c’est tout dire ! Sans démonstration de force inutile et en pleine possession de ses moyens, Millenium brille de mille feux à tel point qu'on se demande comment il a pu rester si longtemps en dehors du radar prog des amateurs.

[ Millenium Website ] [ Numbers And The Big Dream Of Mister Sunders ] [ Exist ]

Magic Pie : The Suffering Joy (Progress Records), Norvège 2011


Kim Stenberg (gt, voc)
Eirikur Hauksson (voc, gt, claviers)
Eirik Hanssen (voc, gt)
Gilbert Marshall (claviers, orgue)
Lars Petter Holstad (b)
Jan T. Johannessen (drums, perc)

A Life's Work (Part I) - Questions Unanswered (1:16) - A Life's Work (Part II) - Overture (3:32) - A Life's Work (Part III) - A Brand New Day (2:28) - A Life's Work (Part IV) - The Suffering Joy (17:09) - Headlines (9:29) - Endless Ocean (3:11) - Slightly Mad (9:48) - Tired (15:21) - In Memoriam (8:39) - Durée Totale : 70'53"

Ce groupe norvégien semble avoir enjambé les années 80 sans les voir, sautant des glorieuses seventies jusqu’au nouveau millénaire tout en emportant son matériel vintage. Pour autant, au-delà de l’influence évidente de ténors du genre comme Kansas, Atomic Rooster, Uriah Heep ou Yes, son rock symphonique a bénéficié des dernières trouvailles du genre jusqu’à devenir fort proche de la musique produite par les Flower Kings, Spock’s Beard ou Transatlantic. Au plan technique, la première suite qui se décline en quatre sections (A Life's Work) est une sacrée performance même si les guitares cinglantes et le son massif risquent de décourager ceux qui ont apprécié leurs deux précédents opus globalement plus accessibles (Motions Of Desire, 2005 et Circus Of Live, 2007). On y ressent une nette volonté de densification, peut-être sous l’impulsion du nouveau chanteur Eirikur Hauksson dans les veines duquel le métal coule et qui tire inexorablement les compositions complexes de Kim Stenberg vers l’approche agressive d’un Shadow Gallery, voire d’un Dream Theater. Ecoutez les breaks en cascade et les attaques en piqué des guitares sur Overture (Part II) ou encore les rythmiques saccadées et percées de stridences de Suffering Joy (Part IV). L’étalage délibéré de puissance est jouissif même si, j’en conviens, l’album aurait gagné à ne pas commencer par là. Car, aussi impressionnante que soit cette furieuse introduction qui ne fera sans doute pas l'unanimité, ce n’est pas le meilleur titre de l’album. Plus harmonieux et beaucoup mieux structuré, Headlines qui vient ensuite est une composition qui pourra entrer en lice comme l’une des grandes chansons de l’année 2011. La partie instrumentale centrale y est d’une indicible beauté propre à soulever les coeurs. Endless Ocean est une ballade quasi-acoustique d’une merveilleuse simplicité, juste de quoi se préparer à l’assaut de Slightly Mad, un autre grand moment bourré de synthés qui pétillent, de mélodies irrésistibles et d'envolées glorieuses. C’est ici également qu’on entendra le solo de guitare le plus décoiffant du vingt-et-unième siècle, un de ces solos capables de propulser tout un public au coeur de la fournaise. Evidemment, après un tel sommet, on ne peut que redescendre. Mais un peu seulement car Tired, plus conventionnel dans sa forme et trop bavard, tire quand même son épingle du jeu grâce à une partie instrumentale mêlant orgue Hammond et guitare électrique dans la grande tradition de Deep Purple. Quant à In Memoriam, c’est le côté sombre du récit, la fin inéluctable d’une vie racontée et celle d’un album, inégal mais au-dessus de la moyenne, dont on retiendra surtout la vitalité spectaculaire, le show instrumental brillant ainsi qu’un savoir faire méticuleux qui placent désormais Magic Pie dans la cour des grands.

[ Magic Pie Website ]

Pallas : XXV (Mascot / Music Theories), UK, 2011

Depuis leurs premières productions au milieu des années 80 et même après une renaissance imprévue en 1998, Pallas n’a jamais été un groupe très prolifique. C’est pourquoi leurs albums, toujours peaufinés avec beaucoup de soin, sont attendus avec autant d’impatience par les amateurs de néo-prog. Dans ce cas, l’attente était encore exacerbée par deux faits saillants. D’abord, ce nouveau compact a été présenté comme une séquelle de leur légendaire opus, The Sentinel. Ensuite, pour d’obscure raisons liées à un manque d’implication de son chanteur dans le projet, le groupe s’est séparé d’Alan Reed qui, comme on peut le lire sur Facebook, s’en remet difficilement. Et voici ce XXV annoncé depuis plusieurs mois. Dès le premier morceau, Falling Down et son intro à la double grosse caisse, la musique part à l’assaut avec une fougue inattendue, affichant un côté heavy peu présent jusqu’ici chez les Ecossais. L’arrangement symphonique est tout simplement époustouflant et le nouveau venu, Paul Mackie, s’il n’a pas un timbre de voix aussi typique que celui de Reed, s’impose par un organe robuste et un chant plus mainstream en phase avec les nouvelles options musclées du groupe. Le guitariste Niall Mathewson solote avec un son bien gras mais la palme revient à Ronnie Brown pour son impressionnant travail aux claviers qui rappelle les beaux jours de Keith Emerson. Dans la même veine, Crash And Burn, qui vient ensuite, ne démérite pas. Soutenue par l’impressionnante ligne de basse de Graeme Murray qui joue un rôle considérable dans la cohésion de l'ensemble, la musique frénétique se faufile vers d’autres grandeurs. Dramatique, sombre, assourdissante parfois comme une charge d’artillerie, elle en met plein les oreilles en étalant un savoir faire technique à priori en nette progression. Something In The Deep est un havre de paix dans la tourmente qui accompagne, avec la même majesté qu’une bande musicale de film, l’arrivée de la sentinelle dans une structure en cristal logée sous l’océan. Tout ceci n’est que le début d’un album conceptuel qui tient ses promesses de bout en bout. En plus, cette vision d’une planète Terre livrée au terrorisme et au chaos et dont le salut dépend d’un alien messianique résonne étrangement en ce début d’année 2011 troublé par des révolutions et des tragédies diverses. Le monde change et Pallas aussi. Plus tranchant, plus froid, plus technique, Pallas s’est mis au goût du jour et dame le pion à d’autres ténors du genre qui plient volontiers le métal et piochent sans vergogne dans la SF comme Ayreon, Tinyfish, Space One ou même Rush. Ils sont désormais les champions de cette musique moderne et sophistiquée, qui emprunte à une multitude de styles et qu’on ne peut plus réduire à la simple dénomination de néo-prog. On terminera en soulignant l’excellent travail visuel qui sous-tend la musique. Réalisé dans l’esprit de l’artiste Patrick Woodroffe qui dessina la pochette mythique de Sentinel, le graphisme aussi a subi un lifting qui remet l’oeuvre initiale en phase avec son époque : la sentinelle est aujourd'hui un centaure métallique conçu en digital 3D. Ne ratez surtout pas ce XXV, premier grand album de l’année 2011.

[ Pallas Official Site ] [ XXV (CD & MP3) ]

Enochian Theory : Evolution - Creatio Ex Nihilio (Mascot Records), UK 2010


Sam Street (drums & percussions)
Ben Harris-Hayes (chant & guitare)
Shaun Rayment (basse)
+ The Lost Orchestra (le reste)

Every Ending Has A Beginning... (1:07) - Tedium (2:20) - The Dimensionless Monologue (2:58) - T.D.M. (1:35) - A Great Odds With... (5:07) - Apathia (3:57) - Triumvirate (2:35) - Movement (5:13) - After the Movement (2:35) - Waves Of Ascension (6:57) - The Fire Around The Lotus (7:15) - The Living Continuum (2:21) - A Monument To The Death Of An Idea (4:35) - Durée Totale : 48'35"

Ce groupe de Portsmouth joue des compositions originales au croisement de plusieurs genres comme la musique « ambient », qui constitue le matériau de plusieurs interludes liant les morceaux entre eux, le rock symphonique, par les arrangements de claviers savamment construits, et le métal progressiste. Drôle de mixture d'où émergent, pèle mêle, des influences aussi diverses que celles d’Anathema, Porcupine Tree, Marillion, Opeth, Tool et même de Katatonia. Un titre comme At Great Odds With, l’un des meilleurs de l’album, est emblématique de leur approche multiforme : bruitages, explosion sonique sur une rythmique intense, passage atmosphérique avec une guitare au timbre très clair et début du chant après une minute et demie de musique instrumentale. Les breaks entre rock violent et plages mélancoliques vont ensuite se succéder sans toutefois que les parties entrent en conflit les unes par rapport aux autres, parfaitement intégrées dans une vision certes cryptique mais aussi moderne. Sur Apathia, Enochian Theory a même recours aux grognements agressifs typiques du métal extrême mais, encore une fois, l’intégration est telle qu’on en est pas pour autant choqué. Ici encore, les interventions du Lost Orchestra sont superbes, ajoutant, par un ensemble de couches juxtaposées, de la profondeur à la puissance intrinsèque de la musique qui se propulse alors dans la quatrième dimension, là où peu d’ensembles similaires sont allés. The Fire Around the Lotus est un autre grand moment, mélodique et grandiose, imprévisible et excentrique avec son mélange de lyrisme glacé et d’éruptions rageuses culminant dans un mur de sons dévastateurs. On n'entendra pas ici d’excès en matière de virtuosité technique, cette dernière étant occultée au profit d’un travail orchestral cohérent, révélateur d’un véritable imaginaire hanté par la voix efficace du chanteur Ben Harris-Hayes. En fait, Enochian Theory existe depuis 2004 et, après A Monument To The Death Of An Idea sorti en 2006, ce second album a été édité confidentiellement en Europe à l’été 2009. Déjà encensé à l’époque par les presses locales unanimes, il vient heureusement d'être réédité par Mascot Records et connait maintenant une diffusion plus large et une seconde vie bien méritée. Les amateurs de rock progressiste à la fois ambitieux, sombre et émotionnel qui cherchent la beauté dans les reflets du métal, trouveront ici largement de quoi se régaler.

La superbe pochette ainsi que le livret ont été réalisés par Robin Portnoff, jeune illustrateur et designer suédois dont on peut découvrir les images (y inclus celles de Enochian Theory) sur son site. A l'instar de celles d'Hypgnosis pour Pink Floyd, sa vision d'une étrange usine, surmontée par un arbre et surveillée par une sauterelle géante, est surréaliste et aussi insolite que les textes qui lui ont été envoyés par le groupe à travers le cyberespace. Grâce à lui, Evolution est, visuellement parlant, l'un des plus beaux albums de ces dernières années.

[ Enochian Theory Website ] [ Evolution: Creatio Ex Nihilio (CD & MP3) ]




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