Rock progressiste : les Nouveautés 2017 (Sélection)



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Psychic Equalizer : The Lonely Traveller (Milvus), Espagne/Danemark, 2017
The Lonely Traveller

Hugo Selles (claviers, compositions)
Quico Duret (gt) ; Morten Skott (dr)
India Hooi (voix, hulusi)
Quatuor à cordes + Invités

1. Mezuz (6:18) - 2. An Ocean Of Changes (I-IV) (6:33) - 3. The Lonely Traveller (0:53) - 4. Lagrimas (3:37) - 5. Adrift (2:39) - 6. Pena Labra (2:35) - 7. Flying Over The Caucasus (3:34) - 8. Lovers Meet (6:44) - 9. A Collection Of Marbles (3:53) - 10. An Ocean Of Changes (V-VI) (2:20) - 11. A Visit To Adelaide (5:11) - 12. Norrebro (2:48) - 13. Never Lose Hope (Bonus Track) (1:28)

Psychic Equalizer est le projet du pianiste et compositeur Hugo Selles, d'origine espagnole mais actuellement basé au Danemark. Dans cet album, il a tenté de traduire en musique l'évolution que subit tout être humain qui passe de l'adolescence à l'âge adulte en prenant progressivement conscience du monde qui l'entoure. Il en est résulté une douzaine de pièces instrumentales (à l'exception de quelques vocalises sur Lagrimas et sur Norrebro) aux durées et aux ambiances variées même si la mélancolie est bien souvent présente. Le piano est l'instrument majeur sur beaucoup de titres : le leader en joue dans différents styles, passant d'un romantisme inspiré par le classique sur Mezuz à une approche plus progressive sur Adrift, avec parfois des accents jazzy sur Flying Over The Caucasus et même free sur la section IV de An Ocean Of Changes.

Ce disque n'est toutefois pas un récital de piano : les compositions sont dotées d'arrangements très élaborés et, pour les jouer, Hugo Selles a dû recruter d'autres musiciens dont les interventions au fil des plages contribuent largement à la réussite de l'œuvre. Le guitariste Quico Duret en particulier se fend de quelques belles envolées électriques sur Mezuz, sur Lagrimas et sur A Visit To Adelaide dans un style lyrique et aérien qui n'est pas sans rappeler le grand Andy Latimer (Camel). Sur Norrebro, qui est le nom d'un quartier multiculturel de Copenhague, des harmonies à trois voix ont été intégrées avec bonheur apportant un petit côté Pink Floyd à cette magnifique composition dédiée à l'amour et à la tolérance (un thème d'actualité auquel fait également référence la pochette). Il n'y a pas de bassiste sur cet album mais la batterie et les percussions ont été confiées à Morten Skott dont le jeu subtil est parfaitement approprié au contexte de cette musique très évocatrice. Et il faut aussi mentionner la présence d'un quatuor à cordes qui vient encore rehausser la qualité de quelques morceaux dont le magnifique Lovers Meet qui est une ode à la nature (la rencontre en question étant en réalité celle de deux rivières en Inde). Enfin, les textures ont été rehaussées par l'ajout d'instruments inusités dont les sonorités apportent ici et là des colorations moirées: vibraphone, celesta, balalaïka, hulusi, orgue Hammond, guitare acoustique et autres effets qui témoignent une fois encore combien cette oeuvre sophistiquée a été longuement murie.

En plus de véhiculer une réelle empathie pour l'humanité ainsi qu'une énergie positive, The Lonely Traveller séduit par ses belles mélodies, la fluidité de ses interprétations et la plénitude de ses sonorités sans oublier le soin apporté à la production et à la réalisation de l'album entier, y inclus le livret fourmillant d'informations qui l'accompagne. Mine de rien, la plateforme Bandcamp est devenu aujourd'hui un vivier international de nouveaux talents progressifs à tête chercheuse dont les créations sont parfois aussi, sinon plus emballantes que celles de bien des vedettes confirmées du genre. Recommandé !

[ The Lonely Traveller (CD & MP3) ] [ The Lonely Traveller sur Bandcamp ]
[ A écouter : Lagrimas - A Collection Of Marbles - Adrift ]

Richard Barbieri : Planets + Persona (Kscope), UK, 3 mars 2017
Planets + Persona

Richard Barbieri (claviers, synthés)
Lisen Rylander Love (voix, saxophone)
Luca Calabrese (tp)
Christian Saggese (gt ac)
Klas Assarsson (vibraphone)
Grice Peters (kora)
Axel Croné (b),Percy Jones (b)
Kjell Severinsson (dr)

1. Solar Sea (7:30) - 2. New Found Land (7:18) - 3. Night of the Hunter (10:45) - 4. Interstellar Medium (5:38) - 5. Unholy (8:58) - 6. Shafts of Light (6:38) - 7. Solar Storm (6:22)

Planets + Persona (CD)En dépit de sa collaboration à deux groupes phares (Japan dans les années 70 et 80 et ensuite Porcupine Tree pendant 17 années), Richard Barbieri reste un musicien peu connu. La raison en est que le claviériste ne s’est jamais vraiment mis en avant, délaissant les longs solos flamboyants au profit de nappes d’ambiance et de colorations subtiles mises au service des compositions qui, sans lui, n’auraient pas été ce qu’elles sont. De même, une fois décidé à produire ses propres albums, Barbieri a opté pour une musique d’atmosphère quasi minimaliste qui évoque aussi bien les enregistrements « ambient » de Brian Eno et de Cluster que l’œuvre impalpable du grand Jon Hassell. Mais si la musique de Barbieri est aussi prenante c’est parce qu’il a eu l’intelligence de mêler à ses sons électroniques des instruments acoustiques et des éléments humains qui viennent régulièrement tempérer la froideur des machines. La voix et le saxophone de Lisen Rylander Love respectivement sur Interstellar Medium et sur Solar Storm, la guitare acoustique de Christian Saggese sur Shafts Of Light, la kora de Grice Peters sur Unholy ou la trompette de Luca Calabrese sur New Found Land apportent non seulement des variations bienvenues mais elles réchauffent aussi une musique qui, comme les titres des morceaux l’indiquent, ne serait sinon qu’une autre illustration sonore, déjà mille fois entendue, de l’espace et de ses mystères profonds.

Barbieri est à l’eau et au moulin, passant du piano au Fender Rhodes, et des synthétiseurs vintage à la programmation de percussions électroniques, sculptant le matériau sonore en le rendant ici diffus et léger comme un amas gazeux et là, lancinant et rythmé, basse et batterie à l’appui, comme le rayonnement d’un lointain pulsar, le préparant à recevoir les contributions multiples des invités. En dépit de quelques dérives imprévisibles et avant-gardistes ou même improvisées comme dans le jazz, l’ensemble pourrait constituer une superbe bande originale pour un polar ou un film de science-fiction. Cette connexion cinématique est d’ailleurs bien réelle puisque le répertoire contient une longue suite déclinée en trois sections en hommage au célèbre film La Nuit Du Chasseur (The Night Of The Hunter) réalisé par Charles Laughton en 1955. L’album est emballé dans un superbe digipack qui reproduit de somptueuses photographies de paysages glacés dont les formes abstraites et colorées ont définitivement quelque chose qui les rattachent à ce qu’on entend sur ce disque. Avec Planets + Persona, Richard Barbieri s’est finalement trouvé un style qui lui convient, riche et original au-delà de quelques inévitables réminiscences, et qui définira sans doute le contour de ses futures productions... A moins que d’ici là, un producteur avisé ne le détourne de sa voie pour écrire la musique de l’une de ces innombrables séries à succès qui fleurissent actuellement sur toutes les chaînes de télévision.

[ Planets + Persona (CD & MP3) ]
[ A écouter : Solar Sea - New Found Land - Planets + Persona (album montage) ]

Steve Hackett : The Night Siren (InsideOut), 24 mars 2017
The Night Siren

Steve Hackett (gt, vocals)
Roger King (claviers)
Rob Townsend (sax, fl)
Amanda Lehmann (voc)
Christine Townsend (violon)
Dick Driver (b), Gary O’Toole (drs)
+ Invités

1. Behind The Smoke (6:59) – 2. Martian Sea (4:40) – 3. Fifty Miles From The North Pole (7:08) – 4. El Niño (3:52) – 5. Other Side Of The Wall (4:01) – 6. Anything But Love (5:56) – 7. Inca Terra (5:54) – 8. In Another Life (6:07) – 9. In The Skeleton Gallery (5:09) – 10. West To East (5:14) – 11. The Gift (2:45)

The Night Siren (CD)Behind The Smoke qui ouvre le répertoire est déjà un indicateur de ce qui va suivre. Ce morceau symphonique dont l’orchestration évoque le Kashmir de Led Zeppelin se distingue par quelques consonances orientales et un texte en prise avec l’actualité à propos des récentes migrations de population. Voilà une musique qui fera chaud au cœur à chaque fois qu’elle sera jouée sur scène dans l’Amérique de Donald Trump. Cette large ouverture d’esprit sous-tend l’album entier qui a été enregistré dans divers pays avec la contribution de musiciens et d’instruments locaux et qui célèbre à sa manière une diversité multiculturelle dont Hackett s’est toujours montré un fervent défenseur. Du coup, les ambiances et les styles varient énormément au fil des différentes compositions. Du sitar indien intelligemment utilisé sur le très enlevé Martian Sea aux fières cornemuses irlandaises d’In Another Life confiées au spécialiste Troy Donockley (qui joue avec Iona et Nightwish et qu’on peut entendre sur une kyrielle de disques prog) en passant par le charango et les rythmes andins d'Inca Terra, on voyage d’un continent à l’autre sans pour autant que la musique puisse être confondue d’une quelconque manière avec du folklore traditionnel. Car, en dépit des emprunts faits aux différentes cultures rencontrées, elle reste avant tout purement et simplement du Steve Hackett avec de multiples changements de tempo et des solos fluides de guitare qui, pour flamboyants qu’ils soient, tombent toujours là où il faut sans jamais mettre en péril la cohérence de la composition.

A l’instar de ses précédentes productions, le guitariste est particulièrement bien entouré avec au fil des plages des invités comme son frère John Hackett à la flûte, le chanteur Nad Sylvan, le saxophoniste Rob Townsend, le batteur Nick D’Virgilio époustouflant sur Martian Sea, ainsi que l’inamovible claviériste Roger King qui l’accompagne depuis les années 90 et collabore aussi aux compositions. Et puis, comme il l’a prouvé à de nombreuses reprises (rappelez-vous The Steppes sur Defector, Sierra Quemada sur Guitar Noir ou Loch Lomond sur Beyond The Shrouded Horizon), Steve Hackett est aussi un grand pourvoyeur d’évocations sonores majestueuses de paysages ou de phénomènes naturels comme ici, les terres arctiques de Fifty Miles From The North Pole ou les variations climatiques d’El Nino. L’un des grands moments de l’album reste toutefois West To East avec son arrangement orchestral grandiose, ses chœurs émouvants et son thème à propos des dommages de la guerre porté malgré tout par l’espoir d’un monde meilleur. C’est là le message d’un homme de cœur qui a beaucoup voyagé et a souhaité partager son empathie pour la paix et la tolérance à une époque sombre où tout le monde en a bien besoin. Décidément, Steve Hackett est non seulement excellent quand il revisite l’œuvre de son ancien groupe Genesis mais il l’est tout autant sur ses productions personnelles.

[ The Night Siren (CD & MP3) ]
[ A écouter : Behind The Smoke - In The Skeleton Gallery - El Nino (Répétition live) ]

The Mute Gods : Tardigrades Will Inherit The World (InsideOut), UK, 24 Février 2017
Tardigrades Will Inherit The World

Nick Beggs (basse, gt, Chapman Stick, voc.)
Roger King (claviers, gt)
Marco Minnemann (drums)

1. Saltatio Mortis (1:56) - 2. Animal Army (4:59) - 3. We Can't Carry On (5:11) - 4. The Dumping Of The Stupid (7:08) - 5. Early Warning (3:56) - 6. Tardigrades Will Inherit The Earth (5:02) - 7. Window Onto The Sun (6:00) - 8. Lament (2:01) - 9. The Singing Fish Of Batticaloa (8:24) - 10. Hallelujah (5:50) - 11. The Andromeda Strain (2:56) - 12. Stranger Than Fiction (4:21)

Une année après Do Nothing Till You Hear From Me, Nick Beggs et ses Mute Gods proposent leur second album cette fois enregistré en trio pur sans invités. Le message par contre est toujours alarmiste et s'inscrit dans la continuité des textes du premier disque (dont l'aspect graphique avec le même homme-miroir à tête carrée est également repris) tandis que la musique se fait plus sombre en conformité avec des thèmes pessimistes traitant des médias (The Dumbing Of The Stupid, de la religion (Hallelujah), de la politique (We Can’t Carry On) et de la science (Window Onto The Sun). Ces derniers esquissent en effet les travers d'une humanité en mutation qui concourt inéluctablement à sa propre extinction avec pour fatale conclusion un monde habité uniquement par de minuscules créatures appelées tardigrades, les seules à pouvoir survivre dans un environnement hostile extrême (d'où le titre de l'album et du morceau éponyme). Cette prédiction sinistre de l'évolution qui résonne comme une alerte est introduite par une pièce orchestrale (Saltatio Mortis) en forme de danse funèbre, prélude dramatique et menaçant à ce qui va venir. A l'exception de Early Morning, plus pop et accessible, les morceaux qui suivent sont denses et sans compromission, un peu trop bruyants parfois pour être appréciés sur le seul plan musical, surtout si on les écoute d'une traite. Emportés par la volonté de défendre sans complaisance leur vision, les musiciens ont apparemment oublié que, sans aération ni ornementation, la musique peut aussi devenir étouffante et, paradoxalement, diminuer l'impact du message véhiculé.

Il faut attendre le superbe Window Onto the Sun, septième titre du répertoire, suivi par le court instrumental Lament, pour que l'atmosphère s'éclaircisse enfin laissant entendre des harmonies plus mélodieuses. Mais la vraie révélation de l'album est le morceau qui vient ensuite, The Singing Fish Of Batticaloa qui fait référence aux mystérieux poissons chantants d'un lac du Shri Lanka : la mélodie, l'arrangement superbe, et les claviers célestes de Roger King combinés à des effets sonores subtils dérivés de la bande son d'un documentaire de la BBC sur ces animaux mythiques, considérés ici comme de possibles messagers de la catastrophe, font de cette composition une vraie réussite. Après un Hallelujah de bonne facture avec son rythme saccadé et ses sonorités trafiquées, l'instrumental Andromeda Strain démontre que la force de The Mute Gods réside d'abord dans la virtuosité de ses trois musiciens dont la technique et l'expérience ne sont plus à souligner. Et c'est déjà la fin avec Stranger Than Fiction, une autre chanson plus légère, dédiée par Nick Beggs à son épouse, qui clôture le répertoire sur un rayon de soleil particulièrement apprécié.

En conclusion, parce qu'il privilégie le fond sur la forme, Tardigrades est un disque un peu bancal mais, sur la distance, il offre quand même suffisamment de nuances et d'idées pour que l'amateur de prog, et en particulier de disques conceptuels, lui prête une oreille attentive.

[ Tardigrades Will Inherit the Earth (CD & MP3) ]
[ A écouter : Tardigrades Will Inherit The Earth - The Singing Fish Of Batticaloa ]

This Winter Machine : The Man Who Never Was (Progressive Gears Records), UK, 16 janvier 2017
The Man Who Never Was

Gary Jevon (guitare)
Mark Numan (claviers)
Al Wynter (vocals)
Peter Priestley (basse)
Marcus Murray (drums)

1. The Man Who never Was (16:05) - 2. The Wheel (9:28) - 3. Lullaby (Interrupted) (4:53) - 4. After Tomorrow Comes (7:58) - 5. Fractured (10:26) - Durée Totale : 48'50"

J'appartiens à une génération qui pense encore que quand une pochette de disque est vraiment belle, la musique qui lui est liée ne saurait être tout-à-fait mauvaise. C'est bien sûr une idée illogique qui renvoie à la facétie métaphysique de Frank Zappa selon laquelle une œuvre musicale forme un tout décrivant des interrelations entre pochette, livret, paroles, partitions, vidéos et même concerts. Dans certains cas, ça marche et dans d'autres moins, surtout si le groupe n'a pas été impliqué dans toutes les étapes de sa création. Quoi qu'il en soit, même si l'on y retrouve quelques symboles déjà fort utilisés dans le monde du prog comme la cabine téléphonique rouge et un personnage en cape noire dans la neige, l'image conçue par l'illustrateur suisse Sador Kwiatkowski pour The Man Who Never Was interpelle et invite à en savoir plus. Et le fait est que la nostalgie diffuse de cette scène hivernale se retrouve dans les textes des chansons, que ce soit à travers les ruminations d'un personnage déphasé face à une ancienne photographie dans laquelle il ne reconnaît pas l'homme qu'il est (la longue suite en quatre parties de The Man Who Never Was) ou dans les regrets troubles émanant d'une relation rompue (After Tomorrow Comes), ou encore dans la résignation lasse qui permet de suivre le fil d'une vie en dépit des innombrables fractures qui l'ont brisé (Fractured).

Tout cela est fort bien mis en relief par des musiques symphoniques aux accents lyriques qui ne sont pas sans évoquer le style néo-progressif du Marillion de Steve Hogarth. Arrangés avec imagination, les sons et les textes sont en effet bien souvent en phase, se renforçant l'un l'autre pour amplifier le sentiment aigu d'une mélancolie imprécise qui baigne l'album entier. Les passages instrumentaux nichés au creux des longues compositions sont nombreux avec de chouettes échanges entre claviers et guitares qui s'embrasent à l'occasion dans des envolées gracieuses ou nerveuses mais toujours jouissives (sur The Wheel en particulier ainsi que sur l'excellent instrumental Lullaby) et marquées par d'autres influences comme IQ, voire Porcupine Tree. En plus, le chanteur Al Wynter est doté d'une belle voix et il fait preuve d'une grande justesse en planant avec finesse au-dessus des harmonies et en négociant avec aisance les changements de tonalité. Il faut dire que sans pouvoir se prévaloir d'un pédigrée quelconque, les membres de ce quintet originaire de Leeds dans le Yorkshire ne sont ni jeunes ni inexpérimentés, ce qui explique la surprenante maturité de ce premier essai très réussi. Sans être très original dans son esthétique globale, The Man Who Never Was se distingue cependant par ses réelles qualités ainsi que par la cohérence du projet qui séduit par toutes ses composantes.

[ The Man Who Never Was (CD & MP3) ]
[ A écouter : The Man Who Never Was - After Tomorrow Comes ]

O.R.k. : Soul Of An Octopus (Rare Noise Records), UK / Italie / Australie, 24 février 2017
Soul Of An Octopus

Lorenzo Esposito Fornasari (vocals)
Carmelo Pipitone (guitare)
Colin Edwin (basse)
Pat Mastelotto (drums)

1. Too Numb (3:54) - 2. Collapsing Hopes (4:39) - 3. Searching for the Code (4:03) - 4. Dirty Rain (5:06) - 5. Scarlet Water (4:13) - 6. Heaven Proof House (4:26) - 7. Just Another Bad Day (4:11) - 8. Capture or Reveal (4:49) - 9. Till the Sunrise Comes (5:21) - Durée Totale : 40'36"

On pourrait être tenté à l'écoute du premier titre (Too Numb) de décrire la musique de O.R.k. comme un amalgame de celles de King Crimson et de Porcupine Tree, deux formations d'où émanent respectivement le batteur Pat Mastelotto et le bassiste Colin Edwin. Mais ce ne serait pas rendre justice à l'apport conséquent des deux autres membres du groupe: le guitariste Carmelo Pipitone très présent sur tous les titres et qui fait preuve d'une étonnante versatilité en alternant jeu en acoustique et envolées féroces en électrique avec l'aide occasionnelle d'effets électroniques (une pédale wah-wah entre autres sur Collapsing Hopes) et le chanteur extraordinaire Lorenzo Esposito Fornasari dont le registre vocal étendu lui permet de couvrir toutes sortes de styles, du métal (Dirty Rain) à l'opéra (Till The Sunrise Comes) en passant par la ballade. En réalité, Soul Of An Octopus est un creuset très original d'idées audacieuses, l'ensemble donnant l'impression d'une musique très écrite, aussi atypique que soignée, et qui tend en tout cas à s'éloigner des canons habituels du rock progressiste. La palme revient certainement aux arrangements ciselés à la perfection qui donnent l'impression d'un groupe terriblement soudé dont la production globale compte et vaut plus que la somme des parties composantes. C'est particulièrement apparent sur le magnifique Till The Sunrise Comes, véritable tour de force et point culminant et final du disque, qui parvient par son traitement sonore et son rythme hypnotique à imposer une ambiance sombre, décalée et envoûtante me ramenant, allez savoir pourquoi, au mystérieux album Seventeen Seconds de The Cure. Quelques chansons à la structure plus classique comme Searching For The Code, Scarlet Water ou Capture Or Reveal aèrent avec bonheur un répertoire autrement plus dense et hybride qui laisse une impression de complexité et nécessite plusieurs écoutes attentives pour en faire le tour. Le disque est emballé dans une superbe pochette psychédélique réalisée par l'artiste milanais Nanà Dalla Porta dont l'art dérangeant, absurde et peuplé d'octopodes a déjà orné d'autre albums remarqués comme ceux de Oh Lazarus et Berserk ainsi que Inflamed Rides, le premier opus de O.R.k. Emanation rigoureuse d'un vrai groupe, miraculeusement arrangé et mixé, à la fois complexe, épique et profondément original, Soul Of An Octopus est la preuve qu'après 50 années d'existence, le prog est encore capable de se réinventer. Recommandé.

[ Soul Of An Octopus ] [ O.R.k. sur Rare Noise Records ]
[ A écouter : Too Numb ]

Knight Area : Heaven And Beyond (Butler Records), Pays-Bas, 10 février 2017
Heaven And Beyond

Gerben Klazinga (keyboards)
Mark Smit (vocals and keyboard)
Mark Bogert (guitars)
Peter Vink (bass)
Pieter van Hoorn (drums)

1. Unbroken (7:06) - 2. Dreamworld (5:14) - 3. The Reaper (7:11) - 4. Box of Toys (3:47) - 5. Starlight (4:06) - 6. Heaven And Beyond (7:43) - 7. Savior Of Sinners (4:08) - 8. Eternal Light (3:26) - 9. Twins Of Sins (7:17) - 10. Tree Of Life (6:25) - 11. Memories (5:48) - Durée Totale : 62'04"

Au départ un groupe typique dans la ligne la plus mélodique du courant néo-prog, Knight Area a progressivement évolué depuis Nine Paths en 2011 vers une musique plus musclée, tendant même sur leur avant-dernier opus, Hyperdrive, vers un prog métal fier et flamboyant bien qu'accessible. Bâti sur cette reconversion, Heaven And Beyond offre une nouvelle brassée de compositions pleines de panache évoquant parfois, notamment par le son des synthés, le hard-rock clinquant des années 80 incarné par Europe et Def Leppard. Deux références qui exciteront sûrement l'imagination surtout si l'on ajoute qu'il faut les combiner à d'autres plus progressistes comme Enchant, Ayreon ou même Asia.

Des titres comme Dreamworld et Starlight convaincront les plus réticents que Knight Area est devenu sur ses vieux jours une sacrée bête digne d'être exposée au plus grand nombre dans les arènes modernes. La rythmique est solide, les riffs de six-cordes mordants et le chant de Mark Smit conduit avec assurance une charge de brigade légère qui ne tombe jamais dans les pièges parodiques d'un prog-métal roublard et trop sophistiqué. Bien sûr, quand on prend le hard-rock comme modèle, il vaut mieux savoir aussi écrire des ballades dignes de ce nom. Et ma foi, le titre éponyme fait largement l'affaire : c'est du pur A.O.R. avec un piano mélancolique, un refrain mémorisable, des solos de guitare surgissant comme des jaillissements magmatiques et des chœurs ciselés dans l'airain sans oublié une production en crescendo hyper-léchée dominée par la cadence d'une caisse claire imperturbable. Ça n'a l'air de rien mais il n'est pas aussi évident de retrouver cette ancienne formule magique qui a produit jadis tant de tubes. Et même quand la musique est purement instrumentale comme sur Eternal Light, elle est encore pourvoyeuse d'émotions tant elle est désormais fluide et maîtrisée. En dépit du fait qu'il soit devenu accessoire, le côté prog n'est pas pour autant totalement absent du répertoire mais Knight Area, à l'instar d'Asia, en fait un usage modéré quand cela sert son discours comme sur Saviour Of Sinners ou Twins Of Sins. La musique prend alors une dimension épique avec une sonorité profonde et spectaculaire bien mise en relief par le mixage méticuleux de Joost van den Broek (Epica, Star One) qui rend pleinement justice à la vision musicale du groupe. Et sur ce dernier titre, on ne manquera pas de lever un sourcil en écoutant la basse grondante de Peter Vink, autrefois membre du légendaire Finch. Si vous êtes venus pour trouver un substitut à des formations néo comme IQ, Jadis ou Marillion, mieux vaut être prévenu qu'après sept albums, les musiciens ont bifurqué et trouvé leur voie ailleurs dans un style entre Hard Rock et A.O.R. agrémenté d'un zeste de prog symphonique. Un mélange qui leur va bien car, avec Heaven And Beyond, les Hollandais ont tout simplement délivré l'album le plus personnel et le plus brillant de leur carrière. Viva Knight Area !

[ Heaven And Beyond (CD & MP3) ]
[ A écouter : Memories ]

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