Le Rock progressiste

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Volume 9 Volumes : [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 10 ]

Opeth : Ghost Reveries (Roadrunner Records), SUEDE 2005

Le groupe de Death Metal progressiste Opeth s’est décidé avec Ghost Reveries à approfondir davantage les deux aspects de sa personnalité : les parties Death caractérisées pas des riffs tranchants de guitare et des voix caverneuses alternent désormais systématiquement avec des passages plus calmes, voire acoustiques, et chantés normalement. D’autres changements sont à l’ordre du jour : le recours à un mellotron pour enrichir les harmonies et, pour la première fois, la présence permanente d’un pianiste qui ne joue pas que les utilités derrière le mur de sons. Les morceaux les plus immédiatement attractifs sont les trois plus calmes : Hours of Wealth, étalé sur un superbe tapis de guitares acoustiques et enrobé d’un mellotron enchanteur, se distingue par une mélodie attachante et se conclut à la guitare comme l'écho d'un ancien blues oublié. Atonement, avec ses accents orientaux, sa voix trafiquée, ses percussions légères et ses notes cristallines de piano, installe une ambiance envoûtante un peu psyché et rappelle l’influence déterminante que Steve Wilson a pu avoir sur le groupe. Quant à Isolation Years, il aurait pu se trouver sur leur fameux album atypique Damnation et s’avère une autre chanson languissante et étrange. Le reste est plus discutable. Ce n’est pas que les assauts violents soient en cause (les guitares ne sont pas plus heavy que celles de Dream Theater dans leurs derniers opus) mais l’alternance continuelle de climats au sein d’un même morceau paraît relever davantage d’une formule que d’une nécessité. Le premier titre, Ghost of Perdition est symptomatique du procédé : riffs de guitare grandioses, chorus convaincants, vocaux Death utilisés avec circonspection et variations de rythmes propres à toute entreprise progressive n’empêchent pas la contrariété due à une pléthore de changements de dynamique qui annihile toute tentative d’instauration d’une atmosphère propice à un voyage au pays des fantômes. D’un autre côté, on admettra que cette succession de passages heavy et acoustiques est aussi la marque de fabrique du groupe depuis longtemps et qu’elle contribue en un sens à le faire sortir du cercle très fermé des partisans d’un sous-genre extrême. Enfin, d’autres compositions comme Beneath the Mire et Reverie / Harlequin Forest paraissent avoir fait l’objet d’un effort sur le plan de la cohérence et échappent à cette critique. Les textes de Mikael Åkerfeld sont comme d’habitude obscurs et relèvent du domaine de l’occulte mais ne tombent jamais ni dans le premier degré ni dans l’extrémisme. Reliés entre eux par des mots ou des idées, ils composent une vaste fresque sombre mais non dénuée de poésie où évoluent spectres et créatures possédées par des esprits maléfiques. Un bon point encore pour le compact d’une noirceur insondable et le livret conçu par le maître du fantastique Travis Smith qui renforcent à merveille à la part ténébreuse du projet. En dépit d’une démarche trop méthodique, Ghost Reveries ne manque pas d’idées et peut être conseillé à un public bien plus large que les seuls aficionados de Blackwater Park.

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Neal Morse : ? (Inside Out), USA 2005

On a adoré Testimony et beaucoup aimé One, mais on pouvait raisonnablement se poser une question sur l’avenir musical de Neal Morse. Pourrait-il encore trouver de nouveaux concepts et des formules inusitées dans le genre dont il a lui-même fixé les bornes : le Rock progressiste Chrétien? Le thème de ce nouvel album est toujours religieux avec un sujet cette fois fondé sur le Tabernacle, le lieu biblique édifié dans le désert par Moïse et son peuple selon des instructions données par Dieu. D'après les textes, ce Tabernacle qui était démontable et transportable, abritait en particulier la fameuse Arche d’Alliance : un coffre renfermant les Tables de la Loi et le Vase d’or de la manne. La pochette de l’album, dessinée par Thomas Ewerhard, propose une représentation du Tabernacle dans le désert fort proche de ce qu’on en sait avec sa cour appelée parvis délimitée par des tentures, son autel de l’holocauste destiné aux sacrifices, la colonne de feu qui s’en dégage, la cuve d’airain pour la purification et, plus loin, le temple lui-même en forme de tente. Morse en donne également une description fidèle (The Temple Of The Living God, Another World) mais en fait aussi un lieu mystique de rencontre entre les deux mondes (Sweet Elation, The Glory Of The World). D’autres titres décrivent le destin solitaire de celui (Neal Morse avant sa conversion ?) qui est resté trop longtemps dehors dans les ténèbres (The Outsider, Outside Looking In) ; le mystère et l’universalité du chiffre 12 associé aux 12 tribus d’Israël assemblées en étoile autour du Tabernacle ; et finalement, le transfert symbolique de la maison de Dieu, en tant que temple de l’esprit, dans le cœur des hommes où chacun pourra rencontrer l’Eternel face à face et répondre à son appel (Inside His Presence). Message chrétien donc mais aussi, au-delà de la religion, une référence à des symboles qui sont à l’origine de nombreux mythes et légendes, du Saint-Graal du Roi Arthur à l’Arche d’Indiana Jones. Après tout, on n'est pas si loin des grands thèmes de l'imaginaire du Art-Rock. Basée comme à l'accoutumée sur un assemblage hétéroclite de mélodies fines, d'éclats incisifs et de passages instrumentaux où brillent claviers et guitares, la musique peut sembler à la première écoute bien trop prévisible. C’est toutefois une impression qui ne dure pas tant le talent de compositeur de Morse s’est encore bonifié, faisant percevoir ses œuvres antérieures comme des esquisses. En plus, la masse orchestrale, intense et concise, ramassée en une pièce unique de 56 minutes, est arrangée avec génie. Chaque titre peut évidemment être écouté séparément mais ce serait dommage tant l’enchaînement des différentes sections est conçu avec élégance, les arrangements somptueux se fondant les uns dans les autres avec une fluidité confondante. Le trio de base de One a été conservé avec sagesse : Randy George s’avérant un bassiste très présent (superbes interventions sur Solid As The Sun) aux idées électrisantes tandis que Mike Portnoy (Dream Theater) reste un moteur rythmique d’une redoutable efficacité. Des invités ont été appelés en renfort et les fichiers informatisés ont été envoyés aux quatre coins du monde au saxophoniste Mark Leniger, à Roy Stolne (Flower Kings), à Jordan Rudess (Dream Theater), à Steve Hackett (ex-Genesis) et à Alan Morse (Spock’s Beard) avec pour mission d’y ajouter leurs empreintes respectives en fonction de leurs émotions. Et ils ne s’en sont pas privés : écoutez par exemple le duel guitare / synthés entre Alan et Jordan sur In The Fire ou le solo envoûtant de Hackett sur 12. Ajoutez encore à ça un orchestre à cordes, des cuivres et des choeurs sur certaines sections pour en relever la dynamique et enfin, au sommet de la pyramide, Neal Morse lui-même, excellent chanteur désormais omniprésent aussi bien aux claviers qu’à la guitare, ce qui en fait par ailleurs l’un des rares grands interprètes de Rock, à l’instar d’un Stevie Winwood, capables de maîtriser à la perfection ces différents instruments. Pour en revenir à la question initiale, la réponse est indiscutable : cet album représente à la fois une évolution et la quintessence d’une formule à succès entamée jadis avec Spock's Beard. Quant à cette faculté qu’à Morse à libérer, disque après disque, ses innombrables potentialités tout en élargissant sa propre vision, elle est tout simplement phénoménale.

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Roine Stolt : Wall Street Voodoo (Inside Out), SUEDE 2005

Le leader des Flower Kings s’est payé un coup de blues. Alors qu’on l’attendait comme à l’accoutumée avec une machine rutilante avalant des kilomètres de musique progressive, il a choisi cette fois de retourner à ses racines vers ces groupes légendaires de la fin des sixties qui ont influencé ses choix musicaux. C’était le temps des pochettes magiques qui transformaient les LP en objets visuels autant qu’auditifs, des dieux de la guitare électrique, de l’appropriation des riffs du blues noir américain par les musiciens blancs et anglais, des amplis à tubes à l’odeur de cramé, des tentatives de fusion de musiques piochées aux quatre vents. Le temps des Beatles et du Jefferson Airplane, de Cream et des Doors, de Procol Harum, de Traffic et autres Mères de l’Invention. Déjà le titre Wall Street Voodoo aurait dû attirer l’attention : la référence à Jimi Hendrix n’est probablement pas due au hasard puisqu’à plusieurs reprises, c’est au célèbre créateur de Hear My Train A Comin' que ce double album fait penser, exaltation et flamboyance comprises. Ceci dit, Stolt traque d’autres souvenirs et au fil des plages, on pense aussi au blues-rock de Robin Trower et du Allman Brothers Band, au psychédélisme d’un Jorma Kaukonen, au fourre-tout jazzy et funky de Frank Zappa, au rock classique des Beatles et au blues texan de Stevie Ray Vaughan. Côté chant, le disque bénéficie de la présence de Neal Morse sur trois titres mais, par ailleurs, la voix de Stolt est plutôt bien adaptée au genre, le leader articulant ses phrases avec nonchalance et naturel. A part Morse crédité à l’orgue Hammond B3 sur un titre, le leader est accompagné par deux musiciens des Flower Kings (Hasse Bruniusson aux percussions et Marcus Liliequist à la batterie) et par trois inconnus identifiés, pour des raisons contractuelles, par des pseudonymes désopilants. Quant à la guitare, de la Guild acoustique à la Les Paul Gold Top en passant par la Fender Telecaster, La Rickenbacker à 12 cordes, la Parker Fly, une slide et une acoustique à cordes en nylon, on a droit à un vrai festival, Stolt profitant des structures lâches du blues-rock ou du funk pour étendre ses morceaux au-delà des cinq minutes (parfois 10) et se lancer dans des improvisations de haut vol. Les textes sont souvent acides, traitant à la fois des méfaits du capitalisme, de l’avarice, de l’inégalité dans la répartition des richesses, des vices et des égarements du monde moderne mais aussi de l’attrait diabolique qu’exercent l’argent et le mode de vie occidental sur tous les peuples de la terre. Il suffira de lire les titres pour s’en convaincre : People That Have The Power, Everybody Is Trying To Sell You Something, It’s All About Money, Everybody Wants To Rule The World…, Wall Street Voodoo ne fait pas dans la romance mais dans le cynisme et la politique. Le livret et la pochette soulignent judicieusement le concept avec leur Joker méphistophélique feuilletant un journal dans Wall Street tandis que les dollars tombent des buildings sur les filles vénales. Si vous étiez venu pour un autre disque de Prog, repartez plutôt chez les Flower Kings. Mais si vous êtes tenté par un retour au rock classique mâtiné de blues, de funk et de psychédélisme, ce double album vous fera probablement passer d’excellents moments.

[ Roine Stolt & The Flower Kings ] [ Ecouter / Commander ]
[ The Observer ]


  • Ted Leonard : vocals
  • Douglas A. Ott : gt
  • Michael "Benignus" Geimer : claviers
  • Ed Platt : bass
  • Paul Craddick : drums
  • Steve Rothery : e-bow (1), gt (8)
Enchant : A Blueprint Of The World (Magna Carta), USA 1994 - Special Edition (Inside Out), 2002

Alors que le groupe américain Enchant a déjà sorti huit albums, dont les excellents Juggling 9 Or Dropping 10 (2000) et Blink Of An Eye (2002), revenir à leur premier opus sorti en 1995 peut sembler étrange. La raison en est probablement que A Blueprint Of The World reste celui qui, sans être le plus abouti, sonne comme le plus progressif de tous. Catalogué à tord comme du métal progressiste, Enchant se situe bien davantage dans un créneau Rock plus modéré quelque part entre le Kansas de Monolith, le Rush de Signal, le Queensrÿche de Empire, le Dream Theater de Images And Words et le Marillion de Seasons End (la moitié de l’album est d’ailleurs produite dans les studios anglais par le guitariste Steve Rothery qui joue aussi en invité sur deux titres). Canalisant ces multiples et riches influences en une musique dont la distinction étonne pour un premier essai, ce quintet de Hard-Néo-Prog ne manque pas d’atouts. Ted Leonard a une voix de ténor expressive rappelant parfois celle de Steve Walsh (Kansas) et il est aussi à l’aise dans les titres Heavy (Oasis) que sur les plages plus calmes comme cet Acquaintance au refrain imprégné d’amertume. Le guitariste Doug Ott est l’autre étoile du groupe, transperçant les mélodies de sa guitare acérée, gardant la mémoire des plus beaux discours du grand Steve Rothery mais fonçant à toute allure dans les couloirs ouverts par d’autres sorciers de la six cordes comme Brian May (Queen), John Petrucci (DT), Chris DeGarmo (Queensrÿche) ou Brendt Allman (Shadow Gallery). Quant au batteur Paul Craddick, il accentue le côté « Rush » du groupe en soulignant les métriques parfois complexes d’un jeu foisonnant constitué d’une avalanche de frappes sèches et incisives. Blueprint est un disque qui devrait plaire aux amateurs des groupes précités, ni très Progressif ni trop mainstream et surtout chargé d’innombrables promesses qui n’auront pas toutes été tenues. Car dix années plus tard, on attend toujours le grand album d’Enchant que celui-ci laissait espérer !

[ Enchant Official Website ] [ Ecouter / Commander ]
[ The Thirst ] [ Acquaintance ]
[ Oasis (version live extraite du DVD Live At Last) ]

California Guitar Trio : Whitewater (Inside Out), USA/Japon/Belgique 2004
Paul Richards (Salt Lake City, USA), Bert Lams (Bruxelles, Belgique) et Hideyo Moriya (Tokyo, Japon) se sont rencontrés fortuitement à Cranborne (Angleterre) en 1987 lors d’un séminaire sur la guitare patronné par Robert Fripp. Normal dès lors que l’ouverture, le sens de l’humour et l’esprit de la musique soient aussi importants que la technicité chez ces disciples acoustiques du plus imprévisible des guitaristes de Rock. Leur histoire est d’ailleurs imprégnée de celle du fondateur de King Crimson puisque qu’ils se sont produits en ouverture des concerts du KC reformé en 1995/1996 et de ceux de Trey Gunn, qu’ils ont également fait partie du Robert Fripp’s League of Crafty Guitarists et que leurs premiers albums furent édités sur le label de Fripp, Discipline Global Mobile. Sans parler de leurs collaborations diverses avec le bassiste virtuose Tony Levin (notamment sur Pieces Of The Sun) qui a également produit cet album. Officiellement constitué en 1991 à Los Angeles, le CGT s’est créé un style original qu’il a développé au cours de ses onze disques (6 en studio, 4 en concert plus 1 disque de Noël), mélangeant compositions élaborées et relectures de passages classiques avec un goût bizarre pour la surf music (finalement, ils n’ont pas choisi leur nom de scène au hasard). Ce nouveau compact témoigne toutefois d’un virage important, le groupe ayant décidé d’accoupler ses fameuses guitares Martin customisées à un panel d'équipements électroniques, étendant ainsi sa riche palette acoustique par des effets sonores et quelques solos électriques du plus bel effet. Cet étonnant trio intercontinental interprète 12 titres dont la plupart sont des compositions originales qui fusent dans toutes les directions. Cosmo Calypso par exemple, fondée sur une jolie mélodie latine, vous transporte rapidement dans l’espace par des séquences obsessionnelles de notes qui rappellent un peu Mike Oldfield et que l’on croirait produites par les computers de Tangerine Dream ou de Klaus Schulze. Red Iguana est un Rock progressiste chargé d’adrénaline intégrant, en forme d’hommage, le fameux riff de 21st Century Schizoid Man. Mee-Hoo est une ballade magique sur fonds de guitares acoustiques magnifiée par une partie de basse fretless soyeuse comme du velours concoctée par leur pote Tony Levin. Cantharis est chargé d’émotion et sonne comme la bande nostalgique d’un vieux western rempli de vent, de sable et de grands espaces. Quand à Led Food, il louche encore vers la Country avant de se transformer en hymne psychédélique dominé par une guitare électrique à la Jimi Hendrix. On a droit en plus à une belle variation sur un prélude de Bach où le trio utilise le principe de la « circulation » mis au point jadis au temps de la League of Crafty Guitarists : chaque note de la mélodie passe d’un musicien à l’autre provoquant un vertigineux effet de tournerie musicale. Le compact se termine après une longue chevauchée par une judicieuse combinaison de deux thèmes légendaires : Ghost Riders In The Sky d’ Eddy Arnold, joué à la manière des Shadows au temps d’Apache ou de F.B.I., et le Riders on the Storm des Doors. Bref, vous l’aurez compris : Whitewater, même si la logique de sa conception reste celle d’un trio acoustique, est un disque de guitares aux sonorités intelligemment élargies et aux horizons divergents. Un disque entièrement instrumental qui loin de n’être qu’une conversation de cordes pour seuls guitaristes, interpellera par ses idées foisonnantes, ses interprétations éblouissantes et ses mélodies jubilatoires tous les mélomanes épicuriens de la planète. On notera enfin la sympathique pochette en trois volets dans un style très "country" conçue par Jack et Laurent Durieux pour Milk Graphic Design. Du grand art, vraiment !

[ California Guitar Trio Homepage ] [ Ecouter / Commander ]
[ The Marsh ]
[ Ghost Riders In The Sky (From DVD At Home With The California Guitar Trio) ]

Jethro Tull : Thick As A Brick (Chrysalis), UK 1972 - réédition CD remastérisé + Thick as a Brick live at Madison Square Garden + interview, 1999

Thick As A Brick est la première œuvre véritablement progressive de Jethro Tull et le premier disque Rock avec une seule chanson (43’) répartie sur ses deux faces. Présenté dans une pochette en forme de gazette dont la légende raconte que sa conception a demandé plus de temps que celle du disque lui-même, Thick est l’œuvre singulière d’un esprit polymorphe : celui de Ian Anderson, chanteur, flûtiste, guitariste, violoniste, saxophoniste, trompettiste, compositeur, arrangeur, humoriste et satiriste. Le concept, pour autant qu’il y en ait un, est plus obscur que jamais : le texte est basé sur un poème écrit par un enfant prodigue fictif nommé Gerald Bostock qui fait la première page d’un journal apocryphe de province intitulé The St. Cleve's Chronicle, ce dernier fourmillant par ailleurs d’allusions multiples mais tangentielles aux textes des chansons. En fait, malgré un air factice de conte épique et d’insistantes critiques sous-jacentes de la bourgeoisie anglaise et de son mode de pensée, il est probable qu’Anderson se soit simplement amusé à brouiller les pistes. Il aurait ainsi ironiquement conçu le premier et peut-être l’unique album « anti-conceptuel » du Rock délivrant une parodie de message que chacun pourrait interpréter à sa manière et sur lequel tout le monde s’est cassé les dents (y compris et surtout les chroniqueurs qu’Anderson n’a jamais porté dans son cœur). Mais l’important, c’est que tout ça est enrobé dans une musique arachnéenne, une partition énergique de Rock intense intégrant dans un irrésistible tourbillon folklore acoustique anglais, pop music, jazz-rock et influences classiques. Maîtrisant à la perfection tous les genres, sautant sans vergogne d’un thème à l’autre, concevant des transitions plus surprenantes les unes que les autres, Anderson, sa guitare acoustique et sa flûte traversière irradient l’orchestre où brillent aussi les solistes Martin Barre à la guitare électrique et John Evans à l’orgue Hammond et au piano. Thick As A Brick est une énorme plaisanterie en forme de tour de force, celle d’un satiriste génial qui, en 1972, venait d’enregistrer avec humour et un brin de malice un album décalé et ambitieux parmi les plus réussis de l’histoire du Rock.

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Jon Anderson : Olias Of Sunhillow (Atlantic), UK 1976

Une fois les sessions de l’intense Relayer mises en boîte, les membres de Yes se consacrèrent à l’enregistrement d’albums sous leur propre nom : Fish Out Of Water de Chris Squire et Beginnings de Steve Howe sortirent en novembre 1975 suivis en 1976 par Ramshackled d’Alan White, l’album solo de Patrick Moraz et enfin Olias Of Sunhillow du chanteur Jon Anderson. Ce dernier, inspiré par les mondes fantastiques de Roger Dean et plus particulièrement par la superbe pochette illustrant le LP Fragile, a écrit une œuvre ambitieuse en phase avec l’univers de science-fiction qui baigne ses plus beaux textes. Anderson y raconte dans son style abstrait et poétique la création par l’architecte Olias d’un vaisseau des étoiles, une sorte d’Arche de Noé destinée à l’exode du peuple de la planète Sunhillow. Le chanteur a choisi de jouer lui même tous les instruments et, sans être virtuose d’aucun, sa musique concentrée sur ses compositions évite par la force des choses les démonstrations et les excès. Grâce à la magie des consoles, guitares acoustiques, harpes, synthés, chœurs et percussions enrobent la voix inspirée qui s’enroule, se dédouble et s’amplifie telles les voiles du grand navire gonflées par les vents solaires. Le disque montre par ailleurs combien la contribution de Jon Anderson est essentielle au sein du groupe Yes qui lui doit son côté mystique et des thèmes inattendus comme Soon, We Have Heaven, Survival, Long Distance Runaround ou Wonderous Stories. Bizarre que la superbe pochette très Fantasy ait été réalisée par un inconnu, Dave Roe, et non par Dean lui-même ! Bizarre aussi que les séquences cristallines de synthé sonnent parfois comme du Vangelis alors que ce dernier n’est que « remercié » dans le livret !! Bizarre enfin qu’Anderson n’ait plus jamais produit un disque en solo d’un imaginaire aussi fort que celui-ci !!!

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Camel : Nude (Decca), UK 1981

Le début des années 80 a été une période difficile pour Camel : baisse de popularité, conflits entre les membres du groupe et problèmes personnels pour le batteur Andy Ward, ultime membre fondateur avec Andy Latimer, que l’on peut entendre ici pour la dernière fois. Pourtant Nude renoue avec une certaine ambition et s’avère même, lorsqu’on le réécoute, être une réalisation qui vaut bien leur fameux The Snow Goose de 1975. A l’instar de ce dernier, Nude est un concept album (en partie chanté mais essentiellement instrumental) qui raconte l’histoire d’un soldat japonais oublié sur une île du Pacifique après la fin de la seconde guerre mondiale et qui est redécouvert quelques 30 années plus tard complètement nu (Nude !) et inconscient du cours de l’histoire. En dépit des changements de personnel et d’une timide ouverture vers la New Wave britannique en pleine effervescence, Nude ne s’écarte pas beaucoup du style Camel. La guitare d'Andy Latimer (très Gilmourienne), les claviers de Duncan Mackay et Jan Schelhaas, le sax ou la flûte de Mel Collins : tout est ici affaire de climat avec cette particularité que la musique est entièrement organisée autour du concept. Le héro avant la guerre, son enrôlement dans l’armée, l’égarement sur l’atoll, la vie en solitaire, les retrouvailles, le retour au pays, l’inadaptation et, finalement, la fuite dans l’espoir de regagner son île déserte. Reflétant intelligemment les émotions du soldat dans ses pérégrinations, ce disque de 44 minutes découpé en 15 plages surprend par ses arrangements nuancés, ses improvisations courtes mais inventives, ses mélodies parfaites et sa capacité à retracer musicalement une histoire plutôt originale (basée semble-t-il sur un récit véridique). Nude n’est peut-être pas le premier album de Camel sur lequel il faut se ruer mais il plane quand même largement au-dessus de tout ce que le groupe a enregistré entre le très bon Moonmadness (1976) et l’excellent Dust And Dreams (1991).

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[ Docks + Beached ]

David Gilmour (Columbia), UK 1978

Enregistré pendant l’hiver 1977 dans les studios Superbear à Berre-Les-Alpes dans le Sud de la France, après l’excellent Animals et avant les longues sessions houleuses de The Wall (1979), ce premier opus de David Gilmour sous son propre nom est avant tout un album de rock atmosphérique un rien dépressif (à l’instar de sa pochette hivernale) et, surtout, de guitares « laid-back » au son profond et bluesy. Gilmour s’est occupé de tout (chant, guitare, claviers, compositions, production) sauf de la basse et de la batterie qu’il a confiées respectivement à Rick Wills (Small Faces / Foreigner / Bad Company) et à Willie Wilson (Syd Barrett / Sutherland Bros et tournée The Wall), deux musiciens avec qui il avait déjà joué en trio avant de rejoindre Pink Floyd. La plage la plus connue, et la seule à avoir été diffusée en radio, est There's No Way Out Of Here. Co-écrite avec Ken Baker du groupe Unicorn, cette chanson toute simple aux accent floydiens est enluminée par une guitare acoustique slide splendide et chantée avec beaucoup d’émotion et de retenue. Le répertoire comprend trois instrumentaux : Mihalis, It's Deafinitely et Raise My Rent dont le riff sera recyclé ultérieurement sur What Do You Want From Me (Division Bells). Le reste est partagé entre titres Rock alanguis (Cry From the Street, Short and Sweet), blues et ballades (No Way, So Far Away) et, pour conclure, une chanson morose qui n’aurait pas dépareillé un disque du Floyd (I Can't Breathe Anymore). On notera aussi le texte énigmatique de No Way qui fait peut-être allusion aux dissensions de plus en plus évidentes entre Roger Waters et Gilmour :

Now you might believe I'm not a happy man,
Putting myself apart from the common clan,
Well, the boat we're sailing, we have a leak or two.
But I know it's sound, like me and you.

Rien ici n’est complexe ni exagérément travaillé : il est clair que Gimour et son trio ont pris du bon temps en jouant une musique plutôt minimaliste, mettant surtout en valeur les racines soul-blues-rock du guitariste. Ce qui n’est pas dénué d’intérêt mais n’est en rien comparable aux grandes fresques conceptuelles et sonores auxquelles Pink Floyd nous a habitués. Plaisant donc mais sans conséquence ! Pour la petite histoire, ce sont les mêmes studios Superbear qui accueilleront un peu plus tard Roger Waters et ses acolytes pour l'enregistrement d'une bonne partie des bandes de The Wall.

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[ Mihalis ] [ Raise My Rent ]





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