Le Rock Progressif

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série V - Volume 2 Volumes : [ 1 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ] [ 10 ]

Alex Carpani : The Sanctuary (MaRaCash Records), Italie 2010
Né à Montreux (Suisse) et installé à Bologne (Italie), le claviériste Alex Capani a joué divers styles de musique pendant plusieurs décennies avant d'être révélé aux amateurs de prog en 2007 grâce à l'excellent Waterline enregistré avec la collaboration du chanteur Aldo Tagliapietra (Le Orme). Trois années plus tard, Carpani a récidivé avec The Sanctuary, un album conceptuel basé sur le thème d'un homme isolé des vicissitudes du monde extérieur grâce à un sanctuaire personnel agissant comme un bouclier protecteur. La pochette réalisée par Paul Whitehead permet de visualiser ce concept, le graphiste, connu pour ses collaborations légendaires avec Genesis et Van Der Graaf Generator, ayant comme d'habitude réalisé une superbe image colorée et visionnaire, parfaitement en phase avec la musique et son thème. L'instrumental Burning Braziers ouvre le répertoire en instaurant un climat menaçant mais il démontre aussi combien le groupe réuni par Carpani est soudé dans son interprétation d'un rock symphonique dense et complexe. Les titres qui suivent confirment l'impression d'arrangements touffus d'où émergent essentiellement des claviers vintage et l'orgue Hammond en particulier.

The Dance Of The Sacred Elves évoque Emerson, Lake & Palmer qui ont probablement constitué une source d'inspiration importante lors de la composition de cette musique. Carpani chante en anglais sur la moitié des titres avec une voix plaisante mais qui n'a pourtant rien de remarquable, la part du lion étant de toute façon réservée aux nombreuses sections instrumentales. Et il y en a beaucoup qui retiennent l'attention comme, entre-autre, le travail rythmique du batteur Gigi Cavalli Cocchi (Moongarden et Mangala Vallis) et les variations de tempo sur The Dance Of The Sacred Elves, l'orgue solennel au début de Entering The Sanctuary, les choeurs angéliques de mellotron et la charge de l'orgue Hammond sur Knights And Clergymen, la déferlante de moog et ensuite de piano sur Templar Dreams, le piano acoustique classicisant qui introduit Memories Of A Wedding, ou encore l'orchestration aussi grandiose qu'envoûtante de Leaving The Sanctuary.

On déplorera quelque peu l'absence de mélodies immédiatement mémorisables et il est dommage que Carpani, qui s'accapare la quasi-totalité des solos, n'ait pas laissé plus d'espace à ses musiciens et en particulier au guitariste Ettori Salati, ancien membre de The Watch, qui semble avoir un bon potentiel (écoutez par exemple ses interventions sur Templars Dream) mais qui est ici cantonné essentiellement à un rôle contrapuntique. Qu'on ne s'y trompe pas toutefois: en dépit des lacunes précitées, The Sanctuary offre suffisamment d'attraits pour combler tous les aficionados de prog symphonique sophistiqué dominé par des claviers.

[ A écouter : The Sanctuary (preview) - Burning Braziers ]

Living Stilts : Shipwreck (Musea / Azafran Media), Italie 2014
Living Stilts est le projet du claviériste et compositeur italien Luca Mavilia qui propose ici un premier album dont le concept global est le naufrage d'un navire et le sort de ses passagers. La tragédie qui est abordée de différents points de vue est chantée en anglais et fait aussi l'objet d'un récit théâtral dans un style un peu gothique qui rappelle les romans d'aventure anglais du début du XIXème siècle (A Journey Into The Light). La musique est entièrement au service des textes qu'elle souligne et met efficacement en perspective. Occasionnellement, des effets de mer, de mouettes et d'éléments déchaînés viennent encore renforcer l'ambiance de cette sombre histoire. Et il y a même une plage (A Woman Part I Intro) qui n'est constituée que de bruitages où l'on devine une femme qui rentre seule chez elle et, dans le silence uniquement peuplé d'un battement d'horloge, finit par remonter une boîte musicale au son cristallin. Mavilia a fait appel à deux voix complémentaires, l'une masculine et l'autre féminine, ainsi qu'à divers musiciens en fonction des climats recherchés. L'orgue est dominant mais on entend aussi de belles parties de guitares électriques et acoustiques, des cordes, des choeurs, un piano acoustique... On pense parfois à Camel et à son magnifique Harbour Of Tears. Car à l'instar d'un Andy Latmer, la guitare saturée et les synthés parviennent à conjurer des images qui complètent les mots et transportent l'auditeur au coeur du récit (The Traveller). Les 14 plages ne s'écoutent pas individuellement: elles s'enchaînent comme les étapes inéluctables d'un destin qu'il faut vivre jusqu'au bout. Les harmonies vocales, la justesse des voix, la profondeur des arrangements, la qualité des mélodies ainsi qu'une production dynamique rendent cette oeuvre plus qu'attachante si bien qu'on ne peut qu'en recommander l'écoute à tous les amateurs d'albums conceptuels conçus autour d'un prog simple, mélodique et atmosphérique.

[ Shipwreck (CD & MP3) ]
[ A écouter : Facing The Winds Of Doom ]

Sagrado Coracao Da Terra : A Leste Do Sol, Oeste Da Lua (Sonhos & Sons), Brésil, 2000
Formé à Belo Horizonte au Brésil en 1979, cette formation, dont le nom en Portugais signifie "Coeur Sacré de la Terre", joue une musique singulière au croisement du classique, du folklore espagnol et brésilien et du rock symphonique, cette dernière composante s'avérant en réalité très différente de la musique des groupes anglo-saxons qui ont défini le genre. Doté d'un superbe livret qui invite tout amateur de prog à s'arréter, ce cinquième album en studio est une petite merveille de sensibilité qu'on écoute comme on s'immerge dans un rêve peuplé de mondes étranges et de créatures fantastiques. L'âme du quintet est incontestablement l'extraordinaire violoniste, chanteur et claviériste Marcus Viana qui inclut ici trois titres en hommage à ses compositeurs classiques préférés : Madame Butterfly de Puccini, Allegro de Bach, et Clair De Lune de Debussy sur lequel il a ajouté des paroles. Mais il y a plein d'autres surprises à découvrir sur ce disque : de la guitare flamenco de Bem-aventurados, qui bénéficie aussi de la voix puissante de leur compatriote Andre Matos (Angra, Shaaman), aux effluves orientales du mystérieux Anima Mundi, en passant par l'impressionnant Maya, hanté par des percussions tribales sur lesquelles plane la voix aérienne de Vanessa Falabella, qui aurait pu servir de bande sonore à la traversée des Andes par les conquistadors d'Aguirre, La Colère de Dieu, tout ici est grandiose et sujet à étonnement. Ou peut-être devrait-on êcrire émerveillement tant, du premier au dernier sillon, la musique dégage des ondes positives. En dehors des quatres intrumentaux, le reste des titres est chanté en Portugais avec une exception pour Firecircle qui est interprété en anglais. Pendant les quelques 67 minutes que dure le répertoire, on se trouve derrière le miroir, dans la chocolaterie de Charlie, dans le monde de Narnia, de Terabithia ou dans celui de Peter Pan. Si vous aimez les belles mélodies, les arrangements symphoniques feutrés, le baroque, le violon et les guitares acoustiques, les harmonies vocales, un zeste de folklore, et les voyages imaginaires, sans oublier une attitude écologique en avance sur son temps (le superbe Terra emprunté à Caetano Veloso), cette contrée à l'ouest du soleil et à l'est de la lune sera votre jardin d'Eden.

[ A L'Este Do Sol, Oeste Da Lua (CD & MP3) ]
[ A écouter : Bem-Aventurados (avec Andre Matos) - Lagrimas Da Mae Do Mundo - A Leste Do Sol, Oeste Da Lua (full album) ]

Flame Dream : Out In The Dark (LP Vertigo), Suisse 1980
Out In The Dark est sorti en 1980 à une époque où le prog classique avait été quasiment éradiqué par les vagues punk et disco. Pourtant, ce groupe suisse, qui avait déjà deux disques au compteur, persista dans la création d'une musique clairement inspirée par Genesis et Yes mais qui, d'un autre côté, affiche suffisamment d'originalité pour éviter de n'être qu'un simple clone. Enregistré à Genève dans les célèbres studios Aquarius de Patrick Moraz, l'album bénéficie par rapport à son prédécesseur (Elements, 1979) de la présence d'un excellent guitariste, l'américain Dale Hauskins, recruté sur le conseil du claviériste Robin Lumley de Brand X. Originaire de Los Angeles, Hauskins peut certes jouer du prog mais aussi de la fusion à la manière d'Allan Holdsworth auquel il a d'ailleurs emprunté le style fluide qui caractérise ses solos. Toutefois, la musique de Flame Dream reste d'abord centrée d'une part sur les claviers de Roland Ruckstuht et d'autre part sur la voix de Peter Wolf. Ce dernier chante dans l'esprit de Peter Gabriel mais il n'en a malheureusement ni le timbre ni la puissance et, en dépit d'une justesse de ton, il se trouve la plupart du temps incapable de rendre l'expressivité que ce genre de musique requiert. Sans cette lacune, il est probable que Flame Dream aurait eu une audience hors de son pays natal plus large que celle qui fut la sienne. Car les compositions sont fort bien tournées avec de belles mélodies et de chouettes passages instrumentaux: Ruckstuht manipule ses synthés avec la classe d'un Tony Banks tandis que Wolf se montre plus convaincant à la flûte et au saxophone qu'au micro. Dans ces conditions, on ne s'étonnera guère de constater que l'instrumental Caleidoscope, suivi par la section 2 de Strange Meeting, soit l'un des grands moments du répertoire. L'album sorti sur le label Vertigo a été fort bien produit par John Acock, connu pour avoir également travaillé sur Voyage Of The Acolyte et d'autres disques ultérieurs de Steve Hackett. Devenu difficilement trouvable et à ma connaissance jamais réédité officiellement en CD à ce jour, ce LP vaut bien la peine d'être écouté si vous pouvez un jour un mettre la main dessus.

[ A écouter : Nocturnal Flight - Out In The Dark (full album) ]

Amplifier : The Octopus (Autoproduction - 2CD), UK 2011
Voici une musique qui s'abreuve à de multiples sources et qui est donc difficile à décrire. D'autant plus qu'il s'agit d'un double compact offrant quelques deux heures de musique intense dont l'auditeur sort à la fois harassé (trop de matériel à appréhender en une seule écoute) et perplexe (beaucoup de bons moments dilués parmi d'autres qui le sont moins). Le trio de Manchester a pris prés de quatre années pour mettre au point The Octopus et ça s'entend: chaque chanson a été ciselée dans les plus infimes nuances tandis que la production assurée par le groupe est impeccable en ce qu'elle parvient à rendre avec une incroyable présence le panel des innombrables timbres, effets et micro-tonalités qui composent le son d'ensemble. Musicalement, Amplifier emprunte quelques éléments à Porcupine Tree (et donc aussi au Pink Floyd) en particulier dans la manière de mettre en place les climats qui transforment chaque morceau en une sorte de traveling cosmique. Peut-être aussi que The Runner, qui ouvre le répertoire par des bruitages et un coeur qui bat, est un hommage au Pink Floyd et à son Dark Side Of The Moon ? Sinon, le rock alternatif de Oceansize, autre grand voyageur stellaire, pourrait aussi être une influence probablement assumée par le groupe.

Mais ce que Sel Balamir et ses complices sont parvenus à réaliser, c'est de relooker le grand vaisseau à tête de faucon baptisé Hawkwind et de le réexpédier dans l'hyper-espace aux quatre coins les plus reculés de l'univers. Sur The Wave, Planet Of Insects, Interstellar, Golden Ratio, ou sur Fall Of The Empire, qui comptent parmi les grandes réussites de ce double album, les réacteurs sont à nouveau opérationnels. La basse vrombissante de Neil Mahony et la batterie tentaculaire de Matt Brobin alimentent le coeur en fusion tandis que la guitare de Balamir propulse la navette à travers les vents ioniques et des champs d'astéroïdes peuplés de guerriers galactiques. Les boucliers sont baissés, les rayons lasers armés et tout le monde est prêt pour le saut quantique. C'est du space-rock les amis ! Du vrai comme au temps de In Search Of Space et de Space Ritual. Les effluves orientales de The Sick Rose auraient dû me mettre sur la voie ou alors les titres des plages : Interglacial Spell, Planet Of Insects, Trading Dark Matter On The Stock Exchange, Interstellar, The Emperor ou Fall Of The Empire renvoient en effet à l'imagerie classique du space opéra et de la science-fiction fantastique. Quant aux paroles, c'est du pur Lone Sloane : "We'll go somewhere you'll never be. Kick the engine to overdrive, and I’m faster than a laser beam. Got a universe to sail across, across till the day I die... Travelling faster than the light, faster than the light is the only way to be..." (Interstallar).

Comparé à un monolithe par Balamir lui-même, The Octopus est aussi une oeuvre sombre, dense et ambitieuse avec un concept philosophique difficile à appréhender (même les membres du groupe n'arrivent pas à le décrire correctement). Un livret explicatif de 80 pages accompagnait l'édition spéciale mais celle-ci s'est écoulée en moins de deux heures, laissant la majorité des fans dans l'ignorance et l'expectative d'une nouvelle édition. En attendant, on se contentera donc d'écouter cette musique qui est parvenue à redéfinir, en le modernisant et en l'amplifiant, un genre que l'on croyait éteint et à rouvrir toutes grandes les portes de l'espace et du temps. Si vous n'avez rien de mieux à faire, écoutez cet album au casque: les tentacules du kraken prendront alors possession de votre esprit pour un voyage sidéral probablement sans retour.

[ The Octopus (2CD & MP3) ]
[ A écouter : Interstellar - The Sick Rose - Golden Ratio - Trading Dark Matter On The Stock Exchange ]

Fruitcake : Power Structure (Cyclops Records), Norvège 1998
Constitué à Oslo (Norvège) en 1990, Fruitcake participa à la résurgence du rock progressif dans les pays scandinaves mais sans connaître le succès international des formations suédoises comme Anekdoten ou The Flower Kings. Pourtant, Fruitcake jouait un néo-prog plaisant et accessible, construit sur des rythmiques en tempo moyen et zébré de solos de guitare atmosphériques sur fond d'orgue et de synthés analogiques. De 1992 à 2004, le groupe a enregistré sept albums dont ce Power Structure de très bonne facture. Certes, la voix du batteur et chanteur Pal Sovik a un registre grave et limité qui demande une certaine acclimatation mais elle n'est pas pour autant désagréable et contribue même à renforcer cette impression de lenteur dégagée par la musique. En plus, Sovik chante dans un anglais parfait des textes bien écrits.

Introduit par une ambiance d'océan, le premier titre Hold Your Ground surprend par sa mélodie ample tandis qu'une fois venue la longue partie instrumentale, la guitare saturée de Robert Hauge monte en puissance dans la plus pure tradition du néo-prog. Ce disque bénéficie de la présence de la flûtiste Nina C. Dahl qui ajoute une touche pastorale sur certains titres comme sur le très beau Just A Little Bit More Time magnifiquement accompagné au piano acoustique par Helge Skaarseth. En fait, toutes les chansons passent bien : elles ont cette sorte de rondeur tranquille qui les rend attirantes et reposantes à la fois comme ce Velvet Night au nom bien choisi qui enrobe l'auditeur dans un cocon de sonorités veloutées. Touched By The Fire affiche des nuances plus sombres dues à l'orgue qui domine la partition avec un son aigu évoquant d'anciens films gothiques. Mais le sommet du répertoire est atteint avec le dernier titre, Silence Reigns, qui cristallise toutes les qualités de cet album : mélodie limpide, tempo moyen, voix traînante, accompagnement aéré, colères et contrastes sonores, solos de guitare en apesanteur dans le plus pur style d'Andy Latimer (Camel), finale grandiose … Fruitcake n'a peut-être jamais fait mieux que ce disque, d'ailleurs généralement considéré comme le sommet de sa discographie, mais Power Structure encourage quand même l'auditeur à explorer les autres productions de ce groupe sous-estimé. On notera en passant la jolie pochette affichant une peinture de Stephen Trodd qui va comme un gant à la musique de Fruitcake, formation par ailleurs renommée pour ses livrets particulièrement attrayants. Si vous aimez la musique de Jadis ou de Sylvan, voire de Camel, enregistrée plus ou moins à la même époque, cet album est à découvrir !

[ Power Structure (CD) ]
[ A écouter : Hold Your Ground - The River Of The Dog - Silence Reigns ]

Edison's Children : In The Last Waking Moments... (Rackett Records), UK / USA 2011
Pete Trewavas entendit par hasard le technicien Eric Blackwood jouer une de ses compositions pendant un soundcheck pour un concert de Marillion donné en 2006 en Virginie (USA). Il en fut assez impressionné pour lui proposer une collaboration qui, malgré les nombreuses occupations de Trewavas avec Marillion et Transatlantic, finira quand même par se concrétiser à partir de 2009. Cet album fut donc enregistré par les deux hommes en trois sessions aux Etats-Unis et au Canada, sessions qui seront complétées par les apports d'invités prestigieux parmi lesquels les autres musiciens de Marillion et le guitariste Robin Boult (Fish). Le résultat est un compact bourré jusqu'au dernier octet (plus de 70 minutes) d'une musique globalement envoûtante et originale, même si l'on peut parfois y entendre quelques notes, sur l'épique The Awakening en particulier, évoquant les passages les plus alanguis de Marillion seconde époque.

Dusk qui ouvre l'album expose en substance les grandes lignes du projet : des arrangements soyeux et aérés mais minimalistes, des mélodies simples mais attrayantes et une ambiance atmosphérique un peu brumeuse qui enveloppe quasiment tout le répertoire à l'exception d'un Outerspaced musclé chanté de façon outrée par un Pete Trewavas totalement décomplexé sans être pour autant convaincant. On se laisse facilement bercer par ces chansons qui s'enchaînent les unes aux autres dans une nonchalante unité de ton. Ici et là, la musique est épicée par quelques solos épars de guitare ou de claviers qui s'effilochent dans le climat ambiant sans le dénaturer. A cet égard, l'intervention du guitariste Steve Rothery sur le très réussi Spiraling est en particulier remarquable. A l'instar du concept bizarre dont la finalité est pour le moins obscure, on sent que Blackwood et Trewavas se sont surtout cherchés un terrain d'entente, un style commun à exploiter. Les voix s'accordent bien ensemble et les parties de basse sortent de l'ordinaire au contraire de la batterie binaire et monolithique qui, elle, finit par lasser. C'est le cas aussi malheureusement quand certains ostinatos sont répétés indéfiniment, générant l'impression d'une errance sans fin et sans but.

En conclusion, In The Last Waking Moments est un album qui, en dépit des lacunes précitées, reste agréable à écouter. C'est toutefois une œuvre d'apprentissage qui aurait sans doute gagné en maturité si elle avait été affinée sur scène. La musique est prometteuse et, pour autant que les deux complices acceptent de s'y investir davantage, elle devrait exploser sous une forme plus aboutie dans leur second opus. On appréciera en passant la vision portée par la belle photographie de la pochette montrant l'électricité, que la nature semble décharger avec violence un peu plus loin, apprivoisée par les enfants d'Edison.

[ In The Last Waking Moments... (CD & MP3) ]
[ A écouter : Spiraling - A Million Miles Away - In The Last Waking Moments ]

Mansun : Six (Parlophone), UK 1998
Originaire de Chester, ce groupe a sorti trois albums à la fin des 90's dont les deux premiers sont considérés comme des amalgames réussis de pop et de prog. Sans rencontrer le succès immédiat du premier opus (Attack Of The Grey Lantern) qui grimpa dès sa sortie à la première place des charts anglais, Six a rapidement obtenu un statut de disque culte jusqu'à être considéré aujourd'hui par certains comme l'album perdu du rock progressiste anglais des années 90.

J'avoue m'être à nouveau penché sur ce disque suite à son surprenant classement, à la 86ème place entre OK Computer de Radiohead et UK, par le magazine anglais Prog dans la liste des 100 plus grands disques de rock progressiste de tous les temps. Après une nouvelle écoute attentive, force est de constater que Six reste d'abord du pop-rock alternatif avec de grandes mélodies (pensez à Radiohead, Blur ou Suede) mais affublé d'interludes instrumentaux et de structures à tiroir (plusieurs thèmes dans une seule chanson) beaucoup plus complexes que ce qu'on entend d'habitude dans le genre. Certes, les musiciens ne sont pas spécialement des virtuoses de leurs instruments mais les arrangements denses, qui intègrent de multiples effets électroniques, ont été pensés et peaufinés avec un soin maniaque. La voix de Paul Draper, parfaite pour le genre, est au-dessus de toute critique et le guitariste Dominic Chad fait beaucoup d'efforts pour se démarquer du commun tandis que le bassiste Stove King et le batteur Andie Rathbone tentent souvent avec succès de transcender leur rythmique binaire.

Comme souvent dans le rock alternatif britannique, les textes sont moroses et dépressifs, à la limite de la paranoïa, dépeignant des situations sans espoir auxquelles il est quasiment impossible d'échapper : I look downwards. Feeling negative, looking negative. I see downwards… Rien que les intitulés des chansons qui vont de Negative à Cancer en passant par Shotgun et Anti-Everything tirent la sonnette d'alarme et c'est sans parler de Witness To A Murder, un monologue sur fond d'opéra récité par l'acteur Tom Baker qui presta jadis dans la série télévisée Doctor Who : The more I struggle, the less I achieve. Ce n'est pas pour rien non plus que le titre de l'album fait référence à l'univers obsédant et angoissant de la série Le Prisonnier et à la solitude désespérée de son fameux Numéro Six. La pochette conçue par Max Schindler, qui renvoie aux nombreuses obsessions du groupe (à l'instar de Mark Wilkinson pour Marillion), est par ailleurs truffée de symboles qui rappellent la série comme l'acteur Patrick McGoohan, la chaise bulle du N°2, le grand-bi archaïque dans le vitrail et le sol en forme d'échiquier. Et on y distingue aussi sur la droite un livre intitulé The Schizoid Man qui se réfère au titre d'un épisode du feuilleton.

La position bancale de Six a provoqué le détournement de son public et le disque a sombré dans les footnotes de l'histoire, ce qu'il ne méritait sûrement pas. Après tout, Six est un album dense et ambitieux de la part d'un groupe compétent qui a réellement souhaité pousser l'enveloppe de sa musique un peu plus loin que ce qui était attendu de lui. Il appartient donc aux amateurs de prog de le redécouvrir et d'en (ré)apprécier sa valeur. Maintenant, savoir si cet album d'art-rock alternatif et éclectique devait prendre la place d'un Neal Morse, d'un Flower Kings, d'un Pallas, d'un Renaissance ou d'un représentant du Prog Italien qui sont quelques uns des grands absents de cette liste des 100 meilleurs disques de Prog, c'est une question que je laisse à l'appréciation des lecteurs…

[ Six (CD & MP3) ]
[ A écouter : Spiraling - Six - Legacy - Cancer ]

Argos : Argos (Musea), Allemagne 2009
Fondé en Allemagne dans la seconde moitié des années 90 par les multi-instrumentistes Thomas Klarmann et Robert Gozon, et baptisé Argos d'après le nom d'un vaisseau spatial d'un film Z de Mario Bava, le groupe a complété son line-up en recrutant l'excellent batteur Ulf Jacobs avant d'entrer en studio en 2008 pour enregistrer un premier album éponyme. Sans chercher trop loin, le trio a décidé de composer une musique qui rendrait hommage à leurs diverses influences. Le répertoire est ainsi partagé en trois sections. La première, intitulée Nursed By Giants, regroupe des morceaux qui renvoient à quelques géants du prog des 70's, essentiellement Genesis (The King Of Ghosts et A Name In The Sand), Gentle Giant (The King Of Ghosts et Black Cat) et Van Der Graaf Generator dont une savante reconstruction est faite sur Nursed By Giants part 5: Core Images. Instruments vintage, belles mélodies et arrangements soignés caractérisent ces chansons "à la manière de" qui sont fort agréables à écouter.

La seconde section qui s'inspire de la scène de Canterbury est la plus réussie des trois. La musique y est légère et un peu jazzy dans la grande tradition de formations anglaises comme Hatfield And The North, Soft Machine et Caravan, des noms qui sont carrément cités pour référence dans Canterbury Souls part 2: Young Person's Guide To Argos. The Hat Goes North avec sa flûte et ses claviers ultra légers émule une musique autrefois jouée par un groupe auquel renvoie le nom de ce morceau et qu'on n'entend plus guère aujourd'hui. On notera enfin l'usage du mellotron et cette façon douce de chanter sur Young Person's Guide To Argos qui rappelle le Caravan de Richard Sinclair et de Pye Hastings.

La troisième section, From Liverpool To Outer Space, se veut un tribut aux Beatles, ce qui n'est pas si évident si l'on en juge par le nombre de groupes qui se sont plantés en tentant d'émuler les mélodies et les harmonies, surtout vocales, des Fab Four. Pourtant, ces petites chansons sans prétention se laissent écouter, la plus réussie étant Time For Love, une mélodie enjouée qu'on imagine facilement chantée par Paul McCartney. En parvenant à rendre hommage, sans les copier, à quelques groupes fondateurs du prog, Argos, qui n'a rien à voir avec le Krautrock, sonne plus anglais que nature et impose pour cette fois sa musique évocatrice et plaisante. On verra où tout ça les mènera mais il est clair que pour s'imposer, leurs productions futures nécessiteront davantage de substance et d'originalité.

[ Argos 1er Album (CD & MP3) ]
[ A écouter : Open Book (extrait de l'album Cruel Symmetry, 2012) ]

Metaphor : Starfooted (Galileo), USA 2000
Qu'un groupe américain basé dans la baie de San Francisco fasse une fixation sur Genesis, période Gabriel, au point d'en réinterpréter fidèlement sa musique est déjà surprenant mais qu'il finisse par en tirer aussi une musique originale d'une qualité capable d'éveiller l'intérêt d'un label suisse l'est encore bien davantage. C'est pourtant bien toute l'histoire de Metaphor dont le premier album Starfooted, sorti en 2000, contentera probablement tous les amateurs de rock symphonique des 70's dans le genre Foxtrot ou The Lamb Lies Down On Broadway.

Ceci dit, Metaphor n'est pas non plus qu'un simple clone. La musique sonne parfois plus moderne en intégrant d'autres influences plus récentes. le chanteur John Mabry n'a pas le grain de voix de Peter Gabriel et sa manière de chanter est différente, plus classique ou mainstream sans qu'on puisse la comparer à qui que ce soit. Le guitariste Malcolm Smith par contre a appris à maîtriser le style de Steve Hackett : comme lui, il peut produire un son ample et saturé dont il supprime l'attaque de la note grâce à l'utilisation d'une pédale de volume. Par ailleurs, il utilise abondamment un synthé Roland GR-09 pour moduler les sonorités de sa guitare qui devient ainsi un instrument d'une étonnante expressivité. Quant à Marc Spooner, il utilise comme il se doit un panel étendu de claviers divers qui vont du clavecin à l'orgue en passant par l'inévitable mellotron. Enfin, le concept original élaboré par Mabry, qui est prêtre dans la vie quotidienne, tourne autour des écrits gnostiques et de ses mythes fantastiques qui sont traités littéralement mais aussi interprétés de manière sous-jacente dans une perspective de description équivoque de la vie moderne. Tout cela fonctionne bien et on se retrouve avec un album qui tout en présentant des similitudes avec l'univers de Genesis offre également une plaisante alternative au niveau des textes et de l'interprétation.

Certains morceaux sont particulièrement réussis comme l'épique Starfooted In A Garden Of Cans et ses multiples variations de tempo et d'ambiance, parfois intimiste et parfois grandiose, qui composent une suite complexe et ambitieuse, emblématique à la fois du professionnalisme et des intérêts musicaux du groupe. Avec sa partie instrumentale quasi liturgique et ses interactions guitare / claviers, In The Cave est également un grand moment. D'autres le sont moins comme Battle Of The Archons qui sonne plus actuel mais s'avère trop répétitif. Et puis, il aurait peut-être fallu que quelqu'un boute le feu de temps en temps à une musique qui a parfois tendance à s'étaler sur elle-même. En fin de compte, Starfooted révèle de multiples qualités et aussi quelques défauts mineurs dont le plus important est sa durée prohibitive de 74 minutes qui va de pair avec des longueurs inutiles et empêche l'auditeur de l'écouter d'une traite, ce qui est toujours dommage pour un album conceptuel. Si l'on n'avait retenu que l'essentiel pour un timing en-dessous des cinquante minutes, cette production aurait pu être parfaite !

[ Starfooted (CD & MP3) ]
[ A écouter : Starfooted In A Garden Of Cans - part 1 - Starfooted In A Garden Of Cans - part 2 - Chaos With A Crown Of Gold ]

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