Le Rock Progressiste

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série V - Volume 6 Volumes : [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ] [ 10 ]







Yes : In The Present - Live From Lyon (2 CD/DVD - Frontiers Records), 2011
Yes : Like It Is: Yes at the Bristol Hippodrome (2CD/DVD - Frontiers Records), 2014
Yes : Like It Is: Yes at the Mesa Arts Center (2 CD / DVD - (2CD/DVD - Frontiers Records), 2014
Yes : Progeny - Seven Shows from Seventy-Two (14 CD Box - Atlantic Group), 2015
Yes : Progeny: Highlights From Seventy-Two (2 CD - Atlantic Group), 2015

Quatre productions live du groupe Yes. Trois époques. Trois chanteurs différents. Mais un répertoire qui témoigne à chaque fois de la grandeur de ce groupe mythique préservée, parfois via des choix difficiles et même contestables, à travers bientôt cinq décennies.

Enregistré à Lyon le 1er décembre 2009, donc une année et demi avant la sortie du disque en studio Fly From Here, In The Present - Live From Lyon permet d'entendre le nouveau chanteur Benoît David (Mystery) interprétant sur scène des chansons qui n'ont pas été écrites pour lui. Toutefois, ayant fait partie auparavant d'un groupe hommage à Yes, le Canadien connaît bien ces morceaux et, doté lui-même d'une voix haut-perchée, il parvient à remplacer efficacement Jon Anderson. A peine observe-t-on un léger manque de puissance sur certains passages difficiles en haut registre qu'Anderson négociait à l'aise avec une ferveur qui ne l'a jamais quitté depuis le premier disque de Yes en 1969. Mais, sinon, David s'affirme comme un excellent chanteur tout à fait capable d'interpréter des compositions aussi difficiles que Siberian Khatru, Yours Is No Disgrace, Heart Of The Sunrise, et les incontournables Roundabout et Starship Trooper. Derrière lui, même si les tempos sont parfois ralentis, le groupe mouline avec une ferveur intacte prouvant que Yes en veut encore après tant d'années de bons et loyaux services. Le guitariste Steve Howe est particulièrement en forme, Chris Squire est égal à lui-même et même Oliver Wakeman, dont c'est la première apparition également en tant que membre de Yes, est remarquable dans sa gestion des claviers. Certes, In The Present ne saurait se comparer au superbe triple album live Yessongs de 1973, qui reste la référence de Yes en concert, mais ce double disque, beaucoup mieux enregistré, a de bons moments qui permettront notamment de se souvenir du passage temporaire de Benoît David et même de regretter qu'il ne soit pas resté derrière le micro plus longtemps.

Enregisté au printemps 2014 à Bristol (U.K.), Like It Is: Yes At The Bristol Hippodrome présente un groupe différent avec Geoff Downes aux claviers et Jon Davison (Glass Hammer) au micro. Le répertoire est cette fois basé sur les albums Going For The One et The Yes Album joués en intégralité (le disque Close To The Edge était également revisité pendant la tournée mais n'a pas été repris sur cet album). Pour la seconde fois, Yes est tombé sur un chanteur compétent capable de se substituer à Jon Anderson et de faire revivre les morceaux épiques de jadis. Davison semble même plus à l'aise que David dans les registres élevés, ce qui ferait de lui en principe le meilleur choix même si, selon mon opinion très subjective, la voix du Canadien recelait plus d'émotion. Excellent claviériste, Geoff Downes ne joue toutefois ni dans la ligne plus jazzy de Tony Kaye ni dans celle, plus grandiose et symphonique, de Rick Wakeman. Il impose par contre son style à lui qui fait sonner le groupe différemment des albums originaux et s'en sort quand même avec tous les honneurs. Sinon, Howe, Squire et White jouent avec moins d'urgence qu'autrefois et ont probablement adapté les arrangements à leurs possibilités actuelles et peut-être aussi à leur état d'esprit. Il n'en reste pas moins que le show en met encore plein les oreilles: ces chansons sont inusables et aucune formation se saurait les interpréter comme elles le sont ici, ce qui prouve quelque part que ces musiciens ont toujours la passion de leur rendre justice.

Like It Is: Yes At The Mesa Arts Center est une séquelle à Like It Is: Yes At The Bristol Hippodrome. Enregistré le 12 août 2014 au Mesa Arts Center en Arizona, ce disque est dédié à deux autres albums légendaires de Yes : Close To The Edge et Fragile. Bien que la tournée était celle de Heaven And Earth et que deux titres de cet album figuraient dans la set-liste du concert, ces derniers n'ont pas été repris sur la sélection de ce double compact, leur juxtaposition à côté des grands titres classiques de Yes les rendant probablement encore plus pauvres qu'ils ne le sont en réalité. Avec à bord Davison, qui semble parfois vouloir imprimer sa propre marque aux chansons sans trop se départir du style d'Anderson (un rôle ambigu et évidemment bien difficile à tenir), et Downes, techniquement moins brillant que Rick Wakeman mais professionnellement très compétent, la musique reste d'une qualité similaire à celle du concert enregistré à Bristol et ne déçoit pas vraiment. Toutefois, davantage que pour son aspect purement musical, ce disque restera dans toutes les mémoires pour être le dernier avec le bassiste Chris Squire, pilier inamovible de Yes depuis sa création, décédé à 67 ans le 28 juin 2015, soit cinq jours avant la sortie officielle de ce compact le 3 juillet 2015.

Et enfin, voici Progeny montrant le vrai Yes dans toute sa splendeur et sa démesure. 14 compacts réunis dans un coffret offrant sept shows complets inédits, avec une set-liste identique, enregistrés au Canada et aux Etats-Unis en 1972 pendant la tournée Close To The Edge. Le sorcier pyromane Rick Wakeman est devant son arsenal de claviers et c'est bien sûr Jon Anderson qui chante. C'est quasiment le même matériel qui fut utilisé sur Yessongs sauf qu'ici, les sept concerts sont présentés successivement dans leur intégralité, les chansons n'ont pas été écourtées, et le son des bandes retrouvées a été nettoyé, clarifié, et remixé à l'aide d'une technologie de pointe. Après quelques manipulations techniques de haut vol allant jusqu'à réenregistrer la piste avec la Rickenbacker diffusée à travers un ampli de basse vintage, la sonorité sans être parfaite a quand même été largement rectifiée, affichant en finale une dynamique exceptionnelle qui dépasse tout ce qu'on a entendu jusqu'ici du Yes en concert dans les années 70. Chaque show a ses subtilités avec quelques différences en fonction des solos et improvisations qui restent malgré tout sous contrôle, comme en témoigne les durées souvent similaires pour des morceaux identiques. Quant à la musique elle-même, elle est phénoménale : Yes était à l'époque au sommet de son art et ce malgré l'arrivée récente, en remplacement de Bill Bruford, d'un Alan White dont la parfaite intégration au groupe en si peu de temps est surprenante. Tous les titres sont des classiques extraits de cette trilogie essentielle composée de The Yes Album, Fragile, et Close To The Edge. Le groupe tournait alors à plein régime, délivrant avec virtuosité et passion un feu primal qui est l'apanage de la jeunesse, jetant les fondations d'un genre musical qui s'en nourrit encore aujourd'hui. Evidemment, tout le monde ne peut pas se payer un tel coffret onéreux réservé aux fans obsessionnels mais sachez qu'il existe un double compact intitulé Highlights From Seventy-Two qui compile en une simulation de concert idéal les meilleurs titres des sept shows. Ruez-vous dessus : c'est un témoignage exceptionnel du Yes des 70's dont la magie euphorisante est inusable !

[ The Perception of Fish : Official Fish site ] [ Ecouter / Commander ]
[ A écouter : Machine Messiah (1969, feat. Benoît David) - Heart Of The Sunrise (Mesa Heart Center 2014, feat. Jon Davison) - Heart Of The Sunrise (Live in Durham 11/11/1972, feat. Jon Anderson) ]




Greenslade : Cactus Choir (Warner Bros.), UK 1976 - Réédition CD remastérisé (Angel Air Records), 2014

Célèbre claviériste de groupes légendaires comme Colosseum et If, Dave Greenslade a formé en 1972 sa propre formation baptisée Greenslade. Après quatre albums d'assez bonne facture édités par Warner Bros, le claviériste a choisi de continuer en solo. C'est donc sous son propre nom, Dave Greenslade, qu'est sorti ce Cactus Choir, emballé encore une fois dans une fantastique pochette dessinée par Roger Dean. Globalement conçu comme un concept plutôt vague lié à la colonisation de l'Ouest américain, l'album est surtout instrumental, dominé par des claviers analogues vintage comme le mellotron, le clavinet, le Moog et bien sûr l'orgue Hammond dont Greenslade est un spécialiste. Le groupe réuni par le leader est de première force avec Simon Philips à la batterie (qui apparaît aussi la même année sur 801 Live de Phil Manzanera et Brian Eno) et l'excellent Tony Reeves à la basse plus quelques invités sur certains titres. A noter qu'à part Time Takes My Time sur lequel joue Mick Grabham (Procol Harum), le reste de l'album a été enregistré sans guitare. Globalement, la musique est plus simple et accessible que celle du groupe Greenslade mais le répertoire contient néanmoins de bons moments comme Pedro's Party et ses effluves de musique mexicaine, Gettysburg chanté par Steve Gould (de Rare Bird) dans un style léger qui évoque les débuts du Alan Parsons Project, et le titre éponyme mettant en relief la maîtrise du leader sur ses claviers. Par contre, Time Takes My Time est complètement raté à cause du chant insipide de Dave Greenslade qui devrait s'abstenir de prendre le micro. Le moment le plus prog est Finale, qui clôture le disque en beauté par un festival de belles mélodies entrelacée de passages symphoniques et jazzy du plus bel effet. Après avoir été indisponible quasiment depuis sa sortie, l'album a enfin été réédité par Angel Air Records avec un morceau en bonus datant de la même époque: Gangsters, qui ressemble à une musique de générique pour un film de James Bond, fut écrit pour une série TV produite par la BBC et est ici chantée par Chris Farlowe (Colosseum) dans son style habituel tout en intensité et puissance. A redécouvrir vite avant que cette nouvelle édition ne soit à nouveau épuisée !

[ Cactus Choir (CD & MP3) ]
[ A écouter : Cactus Choir (full album) - Gettysburg ]




Mandalaband : First Album (Chrysalis), UK 1975 - Réédition CD (Edsel Records), 1992
Sad Café : Fanx Ta-ra (RCA), 1977 - Réédition couplée avec Misplaced Ideals (1978), (2 CD Edsel), 2009
Mandalaband II : The Eyes Of Wendor / Prophecies (Chrysalis), 1978 - Réédition CD remastérisé (Eclectic Discs), 2003
Mandalaband : Resurrection (2 CD Legend records), 2010 - Compilation remastérisée des deux premiers LP de Mandalaband + 6 titres en bonus

Le premier album de Mandalaband n'a pas été conçu dans les meilleures conditions, son principal créateur, le compositeur, producteur et ingénieur David Rohl (également pianiste et égypyologue) ayant été évincé de l'enregistrement avant d'être rappelé plus tard en catastrophe par le label Chrysalis pour sauver ce qui pouvait l'être. Pourtant, la musique est loin d'être inintéressante et la suite épique en quatre mouvements, Om Mani Padme Hum, ne manque ni de grandeur ni d'enthousiasme. Symphonique comme pouvait l'être Barclay James Harvest conduit par Robert John Godfrey et agrémentée des chœurs de la London Chorale, cette pièce somptueusement habillée par un arrangement complexe de cordes synthétiques offre quelques belles parties de claviers par Vic Emerson ainsi que des envolées musclées de guitare électrique assurées par le jeune Ashley Mulford (futur membre de Mike & the Mechanics) qui rattache l'oeuvre fermement au monde du rock. Comme le suggère la pochette présentant un tapis local accroché à des fils barbelés, le concept derrière la musique met en exergue l'opposition du peuple tibétain après l'invasion chinoise de 1950. En dépit des objections émises par David Rohl à propos de l'enregistrement duquel il a été écarté et qui, selon lui, n'a pas su révéler la puissance des choeurs et des instruments, le résultat final reste attractif d'autant plus que la production est très correcte pour l'époque. Toujours reliée au thème duTibet, la seconde face du LP est toutefois différente en ce qu'elle offre quatre titres plus courts et plus proches d'un art-rock traditionnel. Les plus rock d'entre eux, Determination et Roof Of The World, constituent deux véhicules idéaux pour le chanteur à la voix de ténor David Durant ainsi que pour Ashley Mulford et sa guitare acérée tandis que Song For A King est une chanson classique avec quelque chose de folk dans la mélodie. Plus intéressant, Looking In est un thème traité sur un mode jazzy à la Caravan qui évolue lentement et finit pas se résoudre dans un finale enlevé avec solo de guitare à la clé.

Un second album fut enregistré par le groupe sans David Rohl pour remplir le contrat avec Chrysalis qui en céda les droits à RCA. Le disque est sorti plus tard sous le nom de Sad Café (avec Paul Young comme chanteur) mais la musique est du pop-rock mélodique sans consistance. De son côté, Rohl écrivit une musique pour un récit de fantasy à la Tolkien qui fut enregistrée avec une foule d'invités dont Justin Hayward (The Moody Blues), Maddy Prior (Steeleye Span), Kevin Godley & Lol Creme (10cc), Noel Redding (Jimi Hendrix Experience), ainsi que Barclay James Harvest au complet, et édité en 1978 sous le nom de Mandalaband II : The Eye Of Wendor / Prophecies. Bien que toujours orchestrale, la musique parfois teintée d'influences celtiques évoque cette fois les premiers disques du Alan Parsons Project, impression renforcée par les multiples chanteurs impliqués. Toutefois, à la différence du premier Mandalaband, la production démesurément boursouflée rend la musique indigeste et pompeuse avec quelques exceptions comme le superbe Dawn Of A New Day, chanté par Hayward, ou Like The Wind, trop encombré mais illuminé quand même par la voix cristalline de Maddy Prior.

Quand au premier LP de Mandalaband, il ne fut réédité tel quel qu'une fois en 1992 par Edsel Records mais ce compact n'est plus facilement trouvable.

A noter enfin que les deux premiers albums de Mandalaband ont été entièrement remixés et remastérisés par David Rohl, et édités en 2010 par Legend Records sous la forme d'un double compact (Resurrection) illustré par Ed Unitsky, avec 6 titres en bonus (d'intérêt limité car ce ne sont en réalité que d'autres versions des morceaux officiels à raison de trois pour chaque disque) et un livret de 16 pages avec des notes et des photos d'époque. Mais ce qui compte, c'est que la qualité sonore a été largement rehaussée, amplifiant d'autant le plaisir d'écoute.

Si vous appréciez le prog symphonique de The Enid, de Barclay James Harvest, et des Moody Blues, le premier album, sous sa forme originale (pour les puristes) ou remixée (pour les autres), reste une pièce importante du prog des 70's qu'il faut avoir écouté.

[ Mandalaband 1st Album (CD) ] [ The Eye Of Wendor / Prophecies (CD) ] [ Resurrection (CD & MP3) ] [ Sad Café : Fanx Ta-Ra / Misplaced Ideals (2CD / MP3) ]
[ A écouter : Om Mani Padme Hum Parts 1-4 (Mandalaband First Album) - Dawn Of A New Day (Mandalaband : The Eye Of Wendor / Prophecies)
Sad Café : Hungry Eyes (from album Fanx Ta-Ra) ]

FM : Transformation (Esoteric Antenna), Canada 2015
Depuis sa création à Toronto en 1976, le groupe canadien FM a connu de multiples changements de personnel et de label, sans parler des séparations et résurrections successives, ce qui ne l'a pas empêché de sortir sept albums en studio de qualité variable dont le premier (Black Noise) est à la fois le plus progressiste et le seul a avoir imprimé durablement les mémoires. Transformation est le fruit d'une nouvelle réincarnation du groupe qui, outre l'unique membre fondateur Cameron Hawkins (chant, basse et claviers), comprend Paul DeLong à la batterie, Aaron Solomon au violon et le virtuose Edward Bernard (Druckfarben), au violon alto et à la mandoline. L'absence de guitare marque évidemment le son du groupe dont quasiment tous les solos sont effectués sur des violons. Mais on ne manquera pas de noter également l'excellent travail rythmique de Delong qui joua autrefois avec Tom Scott, Kim Mitchell et Roger Hodgson et qui dynamise continuellement la musique par une frappe personnelle et inventive. La musique est résolument moderne mais, bizarrement, elle évoque aussi souvent le groupe Yes, surtout celui des années 80 et 90, quand les compositions étaient moins épiques, mois complexes et plus proches des chansons rock traditionnelles. La voix de Hawkins, qui chante de plus en plus souvent dans le registre aigu un peu à la manière de Jon Anderson, y est aussi pour quelque chose sans parler des textes mi-futuristes mi-philosophiques. Les arrangements sont soignés et, plus d'une fois, on pense aussi à leurs compatriotes de Rush avec qui ils partagent un goût certain pour les refrains contagieux qui chantent en technicolor dans un style énergique nourri par les claviers. C'est d'ailleurs sans surprise qu'on apprend que l'album a été mixé par Terry "Broon" Brown qui présida la production des disques de Rush depuis Fly By Night jusqu'à Signals et le moins qu'on puisse écrire est que le son, puissant et balancé avec précision, est à la hauteur de ce qu'il a l'habitude de faire. Globalement, il y a de quoi se réjouir à l'écoute de cette musique qui, après s'être longtemps égarée sur des rivages plus commerciaux, renoue enfin avec le côté progressiste du légendaire Black Noise sorti quelques 38 années auparavant.

[ Transformation (CD & MP3) ]
[ A écouter : Brave New Worlds ]

IZZ: Everlasting Instant (Doone Records), USA 2015
Ce septième disque en studio d'IZZ est le troisième d'une trilogie qui comprend The Darkened Room (2009) et Crush Of Night (2012), deux albums dont la qualité est suffisante pour sortir Izz de la zone de médiocrité. Malheureusement, Everlasting Instant vient quelque peu ternir cette image jusqu'ici très favorable qu'on avait de ce groupe newyorkais, pourvoyeur d'une musique raffinée entre néo-prog et rock symphonique. La cause n'est pas la qualité des chansons toujours agréables à écouter dans un registre globalement calme où dominent les claviers. Ce n'est pas non plus leur interprétation: les arrangements sont bien écrits et les harmonies vocales (une subtile combinaison de voix masculines et féminines) sont au-dessus de ce qu'on entend parfois dans ce genre de musique. Non, le problème réside plutôt dans un répertoire où la surprise ne vient pas et qui laisse la lassitude s'installer graduellement au cours de ses 60 minutes. Les ostinatos de pianos électriques qui s'éternisent en introduction, les ballades jazzy sur fond de piano, les guitares acoustiques utilisées comme coloration d'accompagnement, la hantise de toute fulgurance… Tout ça sonne plutôt convenu et n'incite guère à y revenir plusieurs fois d'autant plus que les textes ont parfois un petit côté prêcheur auquel on n'adhère pas forcément. Ceci dit, pour être tout à fait honnête, il y a aussi quelques bons moments qui se nichent surtout dans les passages instrumentaux comme les solos de guitare sur Own The Mystery et sur Can't Feel the Earth, Part IV, la partie de basse jouissive de Kept Away, les envolées classicisantes dignes d'un Renaissance sur Illuminata ou sur The Three Seers, ou encore l'envol final de Like A Straight Line où brillent une fois de plus les claviers de Tom Galgano. Cet album en demi-teintes, auquel il manque indéniablement un grain de fantaisie, pourra sans doute satisfaire les amateurs de prog tranquille mais, figé dans une beauté trop conventionnelle, ce n'est pas lui que je conseille en premier pour découvrir les qualités intrinsèques d'un groupe qui a déjà fait mieux.

[ Everlasting Instant (CD & MP3) ]
[ A écouter : Own The Mystery - The Everlasting Instant - Can't Feel The Earth, Part IV - Illuminata ]

Corvus Stone : Corvus Stone II (Melodic Revolution), Finlande / International 2014
Ce groupe international s'est constitué d'une manière originale par la rencontre via les réseaux sociaux de musiciens apparemment intéressés de s'impliquer dans un nouveau projet de rock progressiste. Leur première autoproduction, intitulée Corvus Stone, vit le jour en 2012 et rencontra un succès considérable sur les sites spécialisés, ce qui les encouragea à enregistrer dans la foulée un second album. La musique dénote une réel savoir-faire de la part des musiciens impliqués mais aussi une large connaissance des musiques populaires. Aussi trouvera-t-on au fil des 16 plages des références plus ou moins assumées au hard-rock d'un Deep Purple (Purple Stone qui cite explicitement le riff de Highway Star), au blues-rock (la reprise de Boots For Hire du groupe belge Murky Red), au folk-rock (Sneaky Entrance In To Lisa et Campfire accompagné à la guitare acoustique et chanté en finlandais), au pop-rock sophistiqué façon Beatles (The Simple Life), au néo-classique (Lisa Has A Cigar), ainsi qu'à diverses musiques ethniques (quelques flagrances éparses de guitare flamenco et Scandinavians In Mexico qui, avec son orgue et ses percussions, évoque aussi bien le Santana des premiers albums). Le prog, lui, aurait dû être le liant nécessaire pour amalgamer un tel panel de styles. Mais les membres du groupe, qui ont tous enregistrés leurs parties dans des studios séparés aux quatre coins du monde, ne semblent pas avoir accordé trop d'importance à l'homogénéité du répertoire, préférant peaufiner les morceaux individuellement. Si bien qu'en dépit des critiques dithyrambiques pleuvant sur cette formation virtuelle, il faut quand même admettre que l'ensemble manque un peu de cohérence. L'alternance de morceaux lents et de titres plus frénétiques, qui n'ont aucune connexion entre eux, brisent les élans d'une musique autrement fraîche et fort bien interprétée au plan technique. Par ailleurs, Moaning Lisa, qui frôle les 14 minutes, témoigne que Corvus Stone ne maîtrise pas encore tout à fait l'art complexe des morceaux épiques à tiroirs. Dommage car ces lacunes pourraient faire passer leur chemin à certains. Peut-être que ce projet à manqué d'un vrai leader qui aurait imposé une ligne directrice? Et peut-être que dans leur troisième album, ils parviendront tous ensemble à surmonter le foisonnement de leurs idées personelles pour composer un vrai projet collectif, ce qui serait autrement plus palpitant. Nul doute que le guitariste Colin Tench et le claviériste Pasi Koivu ont le potentiel nécessaire pour faire ça. En attendant, tout un chacun peut plonger au coeur de cet album conçu avec passion et, au carrefour de tous les genres précités, y trouver son bonheur.

[ Corvus Stone II ]
[ A écouter : Purple Stone - Lisa Has A Cigar - Scandinavians In Mexico ]

Shingetsu : Shingetsu (LP Zen Records), Japon 1979 - Réédition CD (Belle Antique), 1994
Shingetsu, qui signifie 'Nouvelle Lune' en japonais mais se réfère aussi à une illumination spirituelle, fut à la fin des années 70 l'un des groupes de rock symphonique parmi les plus prisés du Japon. A un moment où le prog avait quasiment disparu partout ailleurs, le pays de Soleil Levant redécouvrait les bienfaits d'une musique complexe dans la ligne des premiers Genesis, une comparaison encore renforcée par le style théâtral du chanteur Makoto Kitayama assez proche de celui du Peter Gabriel de l'époque. Leur unique disque en studio, qui ne porte que le nom du groupe, est une petite perle qui mérite bien d'être écoutée même si les textes chantés en japonais ne vous diront probablement rien. La voix du chanteur, douce et un peu féminine par moment, passe sans problème tandis que, sur certaines pièces, l'emploi de flûtes (sans doutes émulées) et de guitares acoustiques évoquent les premiers albums de Steve Hackett. Tout en reprenant à son compte les canons du prog symphonique anglais, ce qui est particulièrement perceptible sur The Night collector et sur le dernier titre Return Of The Night, la formation a également su personnaliser sa musique en introduisant quelques flagrances discrètes issues de leur propre terroir (pas de koto ni de shamisen ici mais plutôt des mélodies et une ambiance spéciales qui évoquent certains films japonais). Le sommet du disque est le morceau en ouverture intitulé Oni (Demon) qui frôle les dix minutes et témoigne de réelles qualités en termes de composition et d'arrangement. Véritable pièce épique aux atmosphères diverses, Oni reflète une fois encore le style Genesis (période Foxtrot et Nursery Cryme) avec de superbes envolées de guitare (Haruhiko Tsuda) et de claviers (Akira Hanamoto) saupoudrées de mellotron. Fragments Of The Light est une autre réussite dans le même genre symphonique incluant une belle section pastorale jouée à la flûte. Quant à Freeze, le seul instrumental du répertoire, il recèle une musique cinématique étrange, voire crispante, qui, par ses hurlements de femmes effrayées, renvoie à des films d'horreur ou de monstres tels Godzilla, Gamera, et autres kaiju. A noter que le chanteur Makoto Kitayama et le guitariste Haruhiko Tsuda sont réapparus en 1998 au sein du Shingetsu Project avec l'album Hiraku Sazanami (édité par Musea), soit une collection éclectique de sept compositions écrites par Kitayama entre 1972 et 1996 et rendues dans un style globalement un peu moins rétro que celui du Shingetsu original.

[ Shingetsu (CD) ] [ Hikaru Sazanami (CD) ]
[ A écouter : Shingetsu (full album) - Oni ]

3rDegree : Ones & Zeros Vol. 1 (10T Records), USA Juillet 2015
Moins un concept lié à la science fiction qu'une réflexion futuriste sur l'éthique et l'avenir d'une société technologique, Ones & Zeros aborde avec confiance une œuvre à la fois sarcastique et ambitieuse dont cet album n'est que le premier volume (un volume 2 est déjà planifié pour 2016). Musicalement, cette formation originaire du New Jersey joue une musique éclectique entre art-rock sophistiqué à l'américaine et rock classique où les harmonies vocales très élaborées, concoctées par quatre des six membres du groupe, tiennent le haut du pavé. Si The Gravity, placé au début du répertoire, évoque le mariage de Yes et de 10cc par sa structure complexe, voire épique, ses synthés et ses vocaux haut-perchés, d'autres titres renvoient à des références plus "pop-rock. Ainsi Circuit Court, avec sa rythmique légère et sa mélodie typée, évoque-t-il immédiatement Steely Dan tandis que What It Means To Be Human a un petit côté Queen avec ses chœurs et son style hérités des opéra-rock. This Is The Future est du pur art-rock juste avant Life, une courte ballade introspective, joliment accompagnée par quelques accords acoustiques et rehaussée par des chœurs. Une voix robotique fait régulièrement une apparition, ce qui est un procédé abondamment utilisé en prog pour lier les différents morceaux entre eux et les intégrer dans un concept plus vaste.

Ceci dit, à la première écoute, la profusion des paroles (même si elles sont chantées de manière impeccable par George Dobbs) engendre une certaine fatigue auditive et l'on attend parfois impatiemment un passage instrumental qui viendrait alléger le récit de cette dystopie décrivant un monde possible où puces électronique et biotechnologie s'associeraient pour assurer une immortalité virtuelle sous contrôle d'une toute puissante méga-corporation. Dommage car tous les membres apparaissent comme des musiciens accomplis qui auraient sûrement su briller davantage si on leur avait donné l'occasion d'être un peu plus qu'un groupe d'accompagnement (il suffit pour s'en convaincre d'écouter le solo de guitare, d'autant plus plaisant qu'il est rare, sur Life At Any Cost et la longue section instrumentale de We Regret To Inform You). En définitive voici un groupe extrêmement compétent au plan technique, composant une musique souvent accrocheuse (le nombre de chroniques positives fleurissant sur la toile est en ce sens particulièrement révélateur), et écrivant des textes intelligents qui, sans pour autant casser la tête par leur abstraction, font quand même réfléchir (surtout si l'on a à sa disposition le livret, joliment illustré par l'artiste russe Aleksandr V. Kouznetsov, qui reproduit toutes les paroles). Pourtant, tout en reconnaissant les qualités de 3rDegree et de son album qui est loin d'être anecdotique, je ne suis pas certain de réécouter souvent Ones & Zeros Vol. 1 dans son intégralité. Manque de folie féconde ou de pulsions individuelles ou alors, textes trop envahissants ? Difficile à dire mais ceci n'est évidemment qu'une opinion très subjective qui ne vous interdit pas d'apprécier.

[ Ones & Zeroes: 1 (CD & MP3) ]
[ A écouter : The Best & Brightest ]

Atlas : Bla Vardag (LP Bellatrix BLP 705), Suède 1979 - Réédition CD (Ad Perpetuam Memoriam APM 9508), 1995
Dans les années 70, on trouvait déjà en Suède quelques groupes de rock progressiste produisant une musique originale très différente de ce qui viendra plus tard avec les Flowers Kings, Opeth et autres Beardfish. Les Samla Mammas Manna jouaient alors un rock en opposition particulièrement convaincant (leur album Maltid reste un des modèles du genre, toutes époques confondues), la première mouture de Kaipa et Bo Hanson (avec son célèbre Lord Of The Rings) s'essayaient au prog symphonique, Ragnarok et Kebnekaise enregistrèrent chacun un album éponyme de prog-folk qui a résisté au temps, et, juste avant la fin de la décennie glorieuse, Atlas sortit ce Bla Vardag (Bleu Mardi) entièrement instrumental qui, par manque d'intérêt, restera une expérience unique.

Outre une section rythmique et un guitariste efficace (auteur de chouettes solos sur Ganglat et sur Den Vita Tranans Vag), ce quintet comprend deux musiciens qui se partagent les divers types de claviers (du piano au mellotron en passant par le Minimoog, l'orgue et le Fender Rhodes) couplés avec beaucoup de goût. La musique fortement structurée laisse quand même une part à l'improvisation et renvoie aux groupes classiques du prog anglais (Camel, période Breathless, et Genesis surtout semblent avoir été des références essentielles) même si l'approche reste globalement originale dans un style similaire à celui abordé aussi par leurs compatriotes de Kaipa. Aucun des membres du groupe n'est spécialement virtuose de son instrument si bien que l'accent est davantage mis sur les harmonies et les textures enrobant les mélodies. Les compositions sont enlevées et jouées avec légèreté, ce qui rend cette musique un peu datée très agréable à écouter, particulièrement si l'on apprécie les sonorités vintage du prog symphonique des 70's. Certains passages sonnent comme du néo-classique et d'autres semblent créés dans l'instant sans que l'on puisse pour autant les qualifier de jazzy. Les cinq titres du LP original sont tous excellents et composent un répertoire très homogène que l'on peut soit écouter attentivement, soit passer en musique de fond quand on fait autre chose. Après la séparation d'Atlas, le guitariste Janne Persson, le bassiste Ulf Hedlund et le claviériste Erik Bjorn Nielsen se sont retrouvés dans un groupe nommé Mosaik, auteur d'un album éponyme sorti en 1982 dont est extrait l'excellent Bjornstorp qui a été ajouté en bonus avec deux autres titres sur la réédition de Bla Vardag en CD par le label suédois Ad Perpetuam Memoriam. Cet album n'est peut-être pas un chef d'œuvre mais dans l'histoire du prog scandinave, ce n'est pas qu'une note de bas de page non plus.

[ A écouter : Bla Vardag (full album) - Elisabiten - Ganglat - Bjornstorp ]

National Health : D.S. al Coda (Lounging Records), UK 1982 - Réédition CD (Voiceprint), 1995
Encore un disque issu du début des années 80 quand le rock progressiste n'existait quasiment plus. Dernier enregistrement de National Heath, cet album est un hommage à Alan Gowen, représenté sur la pochette sous la forme d'Henry V. Décédé d'une leucémie en 1981, il fut un claviériste éminent de l'école de Canterbury et membre de quelques groupes phares du mouvement comme Gilgamesh, National Health et Soft Heap. Avec des musiciens à bord comme Phil Miller, Pip Pyle, Dave Stewart plus des invités comme Richard Sinclair, Jimmy Hastings et Elton Dean, la musique de D.S. al Coda a évidemment toujours cette forme distincte qui la rattache à celle de Soft Machine, Hatfield And The North, et consorts. Toutefois, on est en 1982 et les caractéristiques de la décennie marquent aussi les sonorités: Stewart abuse de son synthé 'tone generator' combiné à son orgue tandis que Pip Pyle utilise en plus de son kit normal une batterie électronique de marque Simmons qui venait d'être mise au point. En conséquence, la sonorité qui en résulte est terriblement typée même si, sous le synthétique, la spécificité de l'école de Canterbury est toujours apparente. Normal puisque les neuf compositions ont toutes été écrites par Alan Gowen, sept d'entre elles issues de la période 1979-1981 n'ayant jamais eu l'occasion d'être éditées et deux seulement ayant déjà été enregistrées précédemment par Gilgamesh (TNTFX en 1978 sur Another Fine Tune You've Got Me Into et Arriving Twice sur leur premier album éponyme de 1975). En dépit de leur couleur sonore qu'on appréciera différemment selon l'intérêt que l'on porte aux techniques appliquées dans les 80's, la musique entre jazz et fusion est toujours d'un excellent niveau. Miller et Stewart sont omniprésents respectivement à la guitare et aux claviers tandis qu'Elton Dean est comme d'habitude magistral au saxello (un sax soprano semi-courbe) sur Portrait Of A Shrinking Man (avec sa ligne de faux cuivres pseudo-funky) et surtout I Feel A Night Coming On avec ses envolées free. D.S. al Coda n'est pas la meilleure production de National Health et sans doute qu'Alan Gowen lui-même aurait été surpris du traitement "moderne" infligé à ses compositions mais il n'empêche que ce disque reste très écoutable et devrait même surprendre sinon ravir tous les amateurs de Canterbury Rock.

[ D.S. Al Coda (CD) ]
[ A écouter : Black Hat - Arriving Twice - Flanagan's People / Toad Of Toad Hall ]

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