Le Rock Progressif

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série VI - Volume 21 Volumes : [ 1 ]

Walkyrie Glass Hammer : Walkyrie (Arion Records), USA, 27 septembre 2016

WalkyrieLe thème de cet album conceptuel (le premier depuis Perilous en 2012) qui raconte le retour chez lui d'un soldat traumatisé par la guerre est peut-être sombre, intense et bien traité mais, globalement, il n'est pas vraiment très original (on est loin des épopées romaines ou napoléoniennes de Lex Rex et de Shadowlands) tandis que l'absence des chanteurs Carl Groves et, surtout, Jon Davison, enlevé par Chris Squire et le groupe Yes pour servir de second clone à Jon Anderson après l'éviction de Benoît David, se font tout de suite remarquer. Ça, c'était les relatives mauvaises nouvelles. Les bonnes, heureusement plus importantes, sont que Steve Babb (basse) et Fred Schendel (claviers) restent des compositeurs talentueux pour qui le prog classique n'a plus aucun secret et, bien sûr, qu'ils sont d'excellents musiciens parfaitement capables de délivrer avec enthousiasme de longs passages instrumentaux sans jamais perdre l'intérêt de leurs auditeurs. Ils ne s'en privent pas ici que ce soit sur No Man's Land ou sur Rapturo, deux titres épiques forcément dominés par l'orgue Hammond et autres claviers vintage et par une basse Rickenbacker dynamique et dotée d'un son énorme (Squire restant à l'évidence la référence ultime). Sans Davison à bord, le groupe sonne différemment, moins "Yes" que d'habitude et flirte même sur Nexus Girl, via un loop de percussions électroniques et des guitares post-rock, avec une musique nettement plus moderne. Quant à Susie Bogdanowicz, promue chanteuse lead au même titre que les deux membres fondateurs, le moins qu'on puisse écrire est qu'elle s'en tire avec tous les honneurs : la manière dont elle module sa voix et fait passer l'émotion sur Dead And Gone est entre autres remarquable. En conclusion, cet album très plaisant, qui est conseillé à tous les amateurs de prog symphonique classique (genre Genesis, ELP, et Yes), devrait rassurer les fans du groupe sur sa capacité (dont on ne doute pas un seul instant qu'elle existe) et surtout sur sa volonté d'évoluer. Depuis Cor Cordium en 2011, leurs dernières productions, pour excellentes qu'elles soient, avaient en effet un peu tendance à se répéter or chacun sait qu'en prog, une stagnation engendre bien souvent la lassitude. Ce n'est toutefois pas le cas avec ce Walkyrie de très bonne facture.

[ Valkyrie (CD & MP3)e ]
[ A écouter : Valkyrie (album teaser) - No Man's Land ]



Kunhspiracy Kuhn Fu : Kunhspiracy (Unit Records), Allemagne/Israël/Serbie/Turquie, 31 Mars 2017

KunhspiracyTaubenfeld a un côté théâtral saugrenu, une mélodie évoquant une fin de soirée décadente jouée par un ensemble devant un parterre vide, pour le fun, pour la beauté du geste, ou de la musique. Allez savoir ! Quelque part, ce qu’on entend ici est à l’image de la pochette conçue par Artur Bodenstein, un illustrateur viennois, qui regroupe une série de scénettes étranges, voire effrayantes, où le classicisme cohabite avec l’absurde. Bien que les instruments soient ceux du jazz (guitare, clarinette basse, contrebasse et batterie), le style de Kuhn Fu ne s’y rattache pas : l’improvisation est rare (quoique non absente) et le swing éludé au profit de compositions labyrinthiques fortement structurées et interprétées collectivement.

Signore Django Cavolo distille une ambiance de film d’horreur, la clarinette virevoltant comme un fantôme dans un château gothique tandis que la voix de Nosferatu déclame avec un accent prononcé quelques phrases absconses : « Why do you want me to do this ? I don’t want to do this. But if you really like, why not ? ». Pour un peu on entendrait les spectres hurler en arrière-plan (à moins que ce ne soit pas qu’une impression…). Avec ses faux airs de musique méditative, Maharani évoque plutôt un fauve tapi dans l’ombre attendant son heure pour rugir, ce qu’il fera en fin de compte avant la fin. Quant au très réussi Barry Lindon, il témoigne de l’influence de la musique classique sur ces pièces complexes qui n’en finissent pas de changer de direction : bien que le style soit ici différent, on ne peut s’empêcher d’évoquer les jaillissements de groupes avant-gardistes comme Univers Zero, Present ou Aksak Maboul qui ont su imposer des formes musicales évoluant en dehors des normes courantes. Un des grands moments est Mono Industrial Post Depression avec sa drôle de mélodie, ses superbes unissons et interactions entre clarinette et guitare, et son groove très particulier sur lequel viennent se greffer quelques belles envolées free. Enfin, Eiger-Nordwand raconte la tentative malheureuse d’un alpiniste pour vaincre la face nord de l’Eiger, la musique cinématographique se faisant tour à tour joyeuse , dramatique et angoissante avant de sombrer finalement dans le chaos et la tourmente. Kunhspiracy n’est certes pas votre disque de prog habituel mais les fans de musiques expérimentales, ainsi que ceux des groupes précités et/ou du label Cuneiform, sont vivement conviés à s’immerger dès que possible dans ce récital extravagant.

[ Kuhnspiracy (MP3) ]
[ A écouter : Kunhspiracy (Album trailer) - Kunhspiracy (full album preview) ]



Duality Orion Dust : Duality (Indépendant), France, 2016

DualityLonguement mûri par son initiateur, Fabien Bouron, Duality a demandé quelques cinq années avant de finalement paraître en 2016 dans sa forme définitive. Entre-temps, le guitariste a eu le temps de s’associer avec d’autres jeunes musiciens qui ont largement contribué à la finalisation ainsi qu’à la sonorité de cet album dont le style s’inspire du rock des 70’s, à la fois hard et mélodique (disons quelque part entre Led Zeppelin et Black Sabbath pour fixer les idées) mais avec une touche légèrement progressive qui rend les compositions attachantes. Premier titre du répertoire, Cliff Of Mohair déroule ses accords puissants sur lesquels vient se greffer la voix haut-perchée de Cécile Kaszowski. La batterie est lourde, implacable même mais l’arrangement a du caractère tandis que les guitares qui hurlent en arrière-plan posent le décor d’un texte sombre chanté en anglais : Dark breeze running through the trees... Le groupe a su éviter la surenchère et ménager des espaces d’aération qui renforcent l’impact des parties plus sauvages. Burn Out confirme la bonne impression du début : Orion Dust a bien compris la recette et va l’appliquer sur la durée.

Peu à peu, le concept global se dévoile : c’est le même personnage qui partage indéfiniment ses ruminations, sa souffrance, sa désespérance, son chaos personnel (There is no hope for a lost soul...) : étonnant de la part de jeunes musiciens d’avoir ces idées noires en cascade mais bon, il faut dire que le futur qu’on leur offre aujourd’hui ne sera probablement pas gai à vivre non plus et puis, l’essentiel est quand même que la musique domine tout ça, ce qui est le cas ! Placé stratégiquement au milieu de l’album, Happiness Inside est le titre épique du disque avec une durée de onze minutes. Là, le groupe prend le temps d’installer une atmosphère urbaine, industrielle et c’est sans surprise qu’on entend les mots « A weakened light glowing in the fog under the deafening noise of heavy machinery... ». De solos d’orgue en riffs de guitare pavant le chemin vers une section où règnent de célestes harmonies vocales, les musiciens se libèrent, la musique s’envole, le côté prog prend de l’ampleur et c’est tant mieux. Sinon, Tightrope Walker en forme de ballade avec guitare acoustique et notes cristallines de piano est aussi réussi de même que The Rest en finale, deux titres qui, à l’orée d’un jour pâle, résonnent comme une rédemption et mettent un point final à cette course dans les ténèbres. Bravo Orion Dust ! votre première production a du souffle et pourrait, sur la droite, en déborder d'autres plus expérimentées...

[ Orion Dust sur Bandcamp ]
[ A écouter : Duality (teaser) ]



Equations Of Meaning Tony Patterson : Equations Of Meaning (Esoteric Antenna), UK, 26 février 2016

Equations Of MeaningConnu pour sa participation au projet britannique ReGenesis dont le but est de rejouer la musique originale de Genesis, période Gabriel, le chanteur et multi-instrumentiste Tony Patterson est aussi l’auteur de quelques disques sous son nom dont celui-ci intitulé Equations Of Meanings. Emballé dans une pochette lumineuse conçue et photographiée par Howard White (déjà responsable en 2014 du design de Northlands de Tony Patterson & Brendan Eyre) qui suggère une ambiance calme et réflective, l’album s’avère effectivement être une petite merveille de prog paisible. Depuis l’instrumental Ghosts, aussi évanescent qu’une nappe de brume matinale en été, jusqu’à The Kindest Eyes, en forme de ballade au chant feutré accompagné par une guitare acoustique et quelques glissandos de slide (joués par Adrian Jones de Nine Stones Close), tout ici n’est que douceur, tendresse et tranquillité.

Au fil des plages, les musiciens invités contribuent largement à renforcer l’aspect immatériel de la musique, que ce soit Fred Arlington au cor sur Pilgrim, Brendan Eyre (Nine Stones Close) et son piano nostalgique sur As The Lights Go Out, ou le claviériste Nick Magnus (Steve Hackett) remarquable sur Each Day A Colour, tous ont discrètement investi les compositions du leader pour n’en accentuer furtivement que quelques contours dans le respect de leur atmosphère rêveuse. Le seul titre un peu plus enlevé du répertoire est Sycophant mais, avec son orchestration à cordes très cinématographique et son groove à la Pink Floyd, il ne dépare en rien l’ambiance saturnienne générale même si Andy Gray se fend d’un solo de guitare, le seul de l‘album, trafiqué par une pédale d’effet. Un des morceaux phares est la suite The Angel And The Dreamer découpée en trois sections qui comprend des chœurs célestes, une orchestration symphonique de toute beauté et quelques solos dont celui de Doug Melbourne sur un synthétiseur analogique Mopho. Quant à The Magdalene Fields, la mélodie subtile et la voix reposante de Patterson distillent une ambiance bucolique qui évoque bien davantage l’œuvre d’Anthony Phillips que celle de Genesis.

Certes, l’absence de batterie et de basse se fait sentir tandis que les rythmiques programmées s’avèrent parfois un peu trop métronomiques mais, dans le contexte d’une musique aussi intimiste et planante, c’est finalement un choix qui s’avère moins important que dans d’autres productions. Enfin, la voix un peu voilée à la Gabriel du chanteur est parfaite pour ce genre de musique. Certains penseront sans doute que Equations Of Meaning est un peu trop complaisant et léthargique, voire dévitaminé. Peut-être, mais il n’empêche que pour méditer devant la fenêtre un jour de pluie, on ne trouvera pas mieux.

[ Equations Of Meaning (CD & MP3) ]
[ A écouter : Each Day a Colour - Pilgrim ]



Controlled Freaks Nooumena : Controlled Freaks (L'étourneur, Decagon records), France, 26 février 2017

Grâce à Internet mais aussi à l’intérêt et au dévouement de certains amateurs et producteurs indépendants, on a aujourd’hui la possibilité d’écouter des musiques qu’il aurait été impensable de découvrir il y a seulement une quinzaine d’années. Le groupe Nooumena a déjà sorti un premier compact en 2011 sur le label Antithetic (Argument With Eagerness), mais leur musique étrange et torturée n’avait guère soulevé un enthousiasme débordant chez les chroniqueurs spécialisés. Supporté par l’association L’Etourneur, implantée à Caen, le quartet propose un deuxième essai intitulé Controlled Freaks. Sans doute un jeu de mot à propos des control freaks qui sont des personnes planifiant et organisant toutes les situations dans lesquelles elles se trouvent dans un souci de perfection totale. Soit tout le contraire de la musique entendue ici qui est plutôt volontairement chaotique, organique, jaillissant sauvagement comme du magma en fusion au hasard d’humeurs dont on a du mal à croire qu’elles ont fait l’objet d’une intense programmation préalable (mais sait-on jamais ?). Certains passages sont éprouvants comme sur Dog Eat Dog avec ses accords sauvages qui résonnent comme dans une église gothique, empêchant par moment la compréhension des paroles chantées en français. L’ambiance est lourde, plombée par une antique malédiction, quelque part au croisement de l’énergie blanche du King Crimson de Red et du métal noir et satanique de Black Sabbath. Sur 7x6∞, la montée des accords est oppressante évoquant bien davantage une descente aux enfers qu’un escalier vers le ciel. Et sur l’explosif Death Toll, le groupe part en vrille dans une virée sauvage aux confins du heavy metal qui procure des frissons dans l’échine. Les rythmes deviennent alors tribaux, les guitares sont saturées et il n’y a pratiquement pas de solos pour distraire l’auditeur dans cette plongée au coeur d’un déchirement tellurique. C’est encore au premier album de Black Sabbath que font penser les titres Concealed et Seeds, Needs dont le barrage de sons a définitivement quelque chose en commun avec les riffs mélodramatiques et chargés de croyances occultes du groupe de Birmingham. Est-ce suffisant pour envoûter les masses ? Probablement pas mais ça n’empêche pas d’y laisser traîner une oreille si vous appréciez le rock à la fois dissident, harassant et dérangeant.

[ Controlled Freaks sur Bandcamp ]
[ A écouter : Concealed ]



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