L'Art Progressif : les plus belles pochettes de disques


- Partie V -


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Genesis : Foxtrot

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Des cavaliers sociopathes

Agé de 27 ans, l'illustrateur Paul Whitehead a déjà derrière lui les pochettes de Trespass et de Nursery Cryme quand il aborde celle du quatrième disque de Genesis : Foxtrot. Comme d'habitude, Paul s'investit à fond dans le projet en organisant des réunions avec le groupe avant de finaliser sa peinture à l'huile. Si Nursery avait pris pour thème le jeu du croquet (dont un rappel figure en miniature au verso de la pochette du nouvel album), Foxtrot adopte plutôt celui de la chasse au renard, une autre activité emblématique de l'aristocratie britannique.

Au verso, les quatre cavaliers (inspirés par ceux de l'Apocalypse citée dans Supper's Ready) ont poursuivi la renarde jusqu'à la rive mais cette dernière s'est réfugiée sur une banquise. La scène est fort ambiguë en ce qu'elle décrit plutôt une chasse à l'homme avec quatre sociopathes masqués à la Orange Mécanique traquant une pauvre jeune fille affublée d'une robe rouge et d'un masque de renard. On notera que le cheval le plus à droite est terriblement excité à la vue de la fille-renarde : un détail bien caché qui a dû échapper aux censeurs de l'époque pourtant particulièrement actifs aux Etats-Unis.

D'autres éléments issus de l'univers du groupe ont été ajoutés comme la plante (Hogweed) et le maillet flottant sur l'eau, ou les hommes saints marchant sur la pelouse (Super's Ready) mais aussi des symboles divers dont la signification reflète des préoccupations plus générales : les dauphins pour la sensibilisation à la pollution, le sous-marin nucléaire pour protester contre la présence de la flotte navale américaine au large des côtes d'Écosse… etc.

En général, les designers et artistes s'inspirent de l'univers des musiciens pour créer leurs pochettes mais dans ce cas, l'échange s'est fait dans les deux sens. Ainsi, bien que la chasse au renard ne soit jamais évoquée dans Foxtrot ni dans The Musical Box, Peter Gabriel apparut sur scène le 28 septembre 1972, soit près de 3 mois après la sortie de l'album, en portant un masque et une robe rouge empruntée à sa femme Jill dans une interprétation mémorable du personnage équivoque de la fille-renarde.

La pochette n'a pas été bien acceptée par les membres du groupe qui l'ont trouvée nettement moins réussie que les précédentes. La couverture du disque suivant, Selling England By The Pound, ne lui sera d'ailleurs plus confié quoique Paul Whitehead explique plutôt ce désistement par son déménagement en Californie qui l'aurait empêché de travailler à nouveau avec le groupe. Une dernière chose : les trois peintures originales, réalisées par Paul Whitehead pour Genesis, ont été volées lorsque Charisma a été vendu à Virgin dans les années 80. Depuis, elles ont disparu. Mais récemment, l'illustrateur les a repeintes à nouveau : c'est à ma connaissance le seul cas dans l'histoire du disque où des pochettes d'albums ont été refaites une seconde fois à l'identique par leur concepteur.
Van Halen : 1984

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Le paradis selon Van Halen

Les pochettes les plus réussies sont définitivement celles qui expriment avec force soit l'esprit de la musique trouvée à l'intérieur, soit une attitude liée aux musiciens qui l'interprètent. En ce sens, cette pochette du sixième album de Van Halen sorti en 1984 est une totale réussite d'ailleurs devenue iconique et célébrée dans le monde entier (elle figure entre autres dans la liste des 100 plus belles pochettes de tous les temps, publiée par Rolling Stone Magazine).

Elle a été créée par l'artiste Margo Nahas qui avait déjà travaillé à l'époque sur quelques pochettes célèbres notamment pour Stevie Wonder (The Secret Life Of Plants) et Fleetwood Mac (Tusk). Le groupe lui avait en fait commandé un autre dessin totalement différent que Margo refusa de faire pour des raisons techniques mais en tombant par hasard sur cette image dans le portfolio de l'artiste, Eddie Van Halen, son frère Alex, David Lee Roth et leur manager optèrent pour elle à l'unanimité.

On peut penser que les deux chérubins espiègles et décontractés au bas de la Madone Sixtine de Raphaël fut une source d'inspiration mais Margo Nahas travailla plutôt à partir d'un modèle réel : l'enfant d'un ami, âgé de deux ans (dont on peut voir une photo sur le site CoverOurTracks), coiffé comme une rock star et à qui elle donna des cigarettes en chocolat. Une fois son modèle peint, elle ajouta un ciel bleu et dessina quelques nuages, la table en marbre et les ailes pour donner à l'image un aspect céleste.

Ce dessin une fois rendu public connut un succès immédiat. Certains y ont vu à tort une photo de David Lee Roth petit. Mais ce n'est qu'un angelot aux yeux bleus à l'air à la fois innocent et malicieux, peut-être déjà corrompu par le rock'n'roll, qui fume une cigarette en se soustrayant au regard de Dieu.
Led Zeppelin I

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Rocket ou gros ballon

La réalisation de la pochette de Led Zeppelin I fut confiée à George Hardie, un designer qui travaillera plus tard avec Hipgnosis pour The Dark Side of the Moon et Wish You Were Here. Mais en 1968, Jimmy Page voulait une image du Hindenburg prise durant la catastrophe de mai 1937 quand le dirigeable explosa en flammes à son arrivée à Lakehurst, New Jersey, après un vol atlantique. Page se fixa sur la célèbre photo de Sam Shere mais dans son esprit, nul doute que le dirigeable devait ressembler davantage à une rocket surgissant des flammes qu'à un gros ballon en forme de cigare s'écrasant au sol.

Hardie ne trouvait pas l'idée géniale et tenta bien de proposer quelques dessins alternatifs mais, le guitariste n'en démordant pas, il dut se résoudre à suivre sa vision. Pour éviter les problèmes juridiques, il fit une copie du cliché à l'encre noire. L'image fut adoptée par Page alors même que le nom du groupe n'avait pas encore été trouvé. Ce dernier ainsi le logo du label Atlantic seront ajoutés plus tard dans une belle couleur turquoise tranchant sur le noir et blanc du dessin. C'est ainsi que sortit le premier pressage de Led Zeppelin I, tiré à moins de 2000 exemplaires avant que quelqu'un ne décide que l'orange conviendrait mieux que le turquoise. La pochette fut donc modifiée avant d'être réimprimée dans une seconde version qui est celle que la plupart connaissent. Les disques de la première version "turquoise" devenus très rares sont aujourd'hui estimés à environ 2000 euros par les collectionneurs.

L'album sera réédité à de multiples reprises au fil des ans mais sans plus jamais que le visuel n'en soit changé sauf en 2014, pour la version Deluxe dont le verso est affublé du même graphisme en négatif. Quant à George Hardie, il a déclaré que cette pochette pourtant célèbre, pour laquelle il fut payé 60 dollars, n'avait rien de spécial ni rien d'assez original pour qu'il s'en glorifie. Il arrive parfois qu'on ne mesure pas l'importance de garder les choses simples !
In Rock

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Gillan et Blackmore présidents !

Deep Purple n'était pas le genre de groupe à se soucier des pochettes de ses albums. Aussi, pour In Rock, ce fut leur manager Tony Edwards qui s'en occupa. Son idée fut de surimposer les têtes des musiciens sur celles des présidents américains sculptés dans le rocher du Mont Rushmore, soit dans l'ordre de gauche à droite : Ian Gillan pour George Washington ; Ritchie Blackmore pour Thomas Jefferson ; Jon Lord pour Theodore Roosevelt ; et Roger Glover pour Abraham Lincoln. Quant à Ian Paice, son visage serait ajouté à droite des quatre autres. Pour réaliser sa vision, Tony Edwards s'adressa à la firme de designers londonienne Nesbit, Phipps and Froome.

Un cliché du Mont Rushmore fut d'abord sélectionné dans des archives photographiques. Ensuite des photos furent prises des cinq membres de Deep Purple. Leurs têtes furent découpées et, après manipulation des couleurs pour obtenir celle de la roche, collées sur la photo agrandie du Mont Rushmore. Une fois les raccords peints, un ciel bleu-pâle a été retenu comme fond tandis que le nom du groupe et le titre de l'album furent également dessinés à la main sur le collage final. Il ne restait plus ensuite qu'à rephotographier le résultat de ce travail entièrement manuel.

Sans doute par manque de temps, le recto de la couverture fut reproduit à l'identique au verso, ce qui est rare dans le cas d'une pochette double tandis que l'intérieur est beaucoup plus banal avec un fond noir, du texte et des clichés en noir et blanc des musiciens.

L'impression de la pochette fut confiée à la célèbre firme britannique Garrod & Lofthouse Ltd, une des rares à pouvoir garantir la conformité des couleurs. Il en est résulté une couverture laminée double dont l'impact à sa sortie dans les bacs fut extraordinaire : jamais une pochette de rock n'avait représenté avec autant de force et de simplicité la puissance monumentale d'un groupe dont l'influence s'étendra à travers plusieurs décennies de musique populaire. A part deux autre pochettes moins réussies pour Deep Purple (Burn et la compilation 24 Carat Purple), la firme Nesbit, Phipps and Froome n'a jamais retravaillé dans le monde de la musique. Quant au manager Tony Edwards, décédé en 2010 et qui travailla pour Deep Purple de 1967 à 1976, on peut imaginer qu'il fut aussi à l'origine de quelques bonnes idées pour d'autres pochettes du groupe.
We're Only In It For The Money

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Frank Zappa contre les Beatles

A la fin des années 60, Zappa était un révolutionnaire qui n'hésitait pas à aller à contre-courant du système et ne se gênait pas non plus pour lancer des critiques acerbes sur à peu près tout, comme sur le mouvement hippie ou sur les Beatles dont il estimait qu'ils n'étaient motivés que par l'argent. Avec l'humour potache qui deviendra sa signature, Il attaqua d'ailleurs de front ces deux institutions en 1968 dans l'album We're Only In It For The Money des Mothers of Invention. Avec des titres comme Who Needs The Peace Corps ?, Take Your Clothes Off When You Dance ou Flower Punk, le disque entier est une critique sarcastique du flower power. Quant à la pochette en forme de parodie du Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles, elle fut réalisée en juillet 1967 à New York par le photographe Jerry Schatzberg, choisi parce qu'il avait photographié les Rolling Stones en drag queens pour le 45 tours Can You See Your Mother, Baby, Standing In The Shadows ?

Toutefois, contrairement à celle des Beatles, la pochette de We're Only In It For The Money montre, en plus des Mothers habillés en drag queens et de leurs mannequins, un certain nombre de célébrités bien réelles posant au milieu d'un champ de fruits et de légumes (sans fleurs). Herbie Cohen, Cal Schenkel, l'épouse de Frank, Gail, ainsi que Jimi Hendrix que l'on aperçoit à droite étaient bien présents lors de la séance photo. Cal Schenkel y ajouta par la suite des collages additionnels selon les indications de Zappa (on reconnaît entre autres Elvis Presley, David Crosby et Capt. Beefheart côtoyant Einstein, Nosferatu et Lee Harvey Oswald). Sur la double pochette intérieure figurait une autre photo des musiciens en drag queens sur fond jaune. Enfin, au verso, une troisième photo montrait les Mothers de dos avec un des musiciens, Jim Sherwood, de face pour parodier celle des Beatles photographiés de face avec McCartney de dos (le mystérieux cliché qui fit naître l'étrange rumeur que McCartney était mort et remplacé par un sosie).

Paul Mccartney aurait pu trouver ces parodies amusantes mais ça n'a pas été le cas et, si Zappa et lui se sont bien téléphoné, ils ne se sont pas entendus. Les Beatles et le label Capitol sont des gros poissons protégés par une armée d'avocats. Du coup, dans la paranoïa ambiante, la sortie de We're Only In It For The Money fut retardée, les paroles censurées et la pochette du LP modifiée en remplaçant la couverture par la photo de l'intérieur. Plus tard, quand l'album fut reconnu comme l'un des plus grands disques de rock de tous les temps, Zappa qui était toujours furieux s'écria en fronçant son épaisse moustache « qu'on récompense ceux qui ont censuré cet album plutôt que moi. » We're Only In It For The Money finira quand même par retrouver sa pochette initiale en 1995 lors de sa réédition en CD par Rykodisc.
Et incidemment, si l'envie vous prend d'écouter les galettes cachées sous ces attrayantes pochettes, n'hésitez surtout pas !
Il arrive que la musique s'élève au niveau des œuvres picturales qu'elles ont inspirées (et inversement !)



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