L'Art Progressif : les plus belles pochettes de disques


- Partie IV -


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Brian Eno : Another Green World

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Un morceau de Raphaël pour Brian Eno

Musicien, compositeur, arrangeur, producteur, bidouilleur, peintre à ses heures et ouvert à toutes les formes d'art, il ne fait nul doute que Bian Eno accordait une grande attention à ses pochettes de disques toujours choisies avec beaucoup de soin. Son troisième album, Another Green World, fut pour lui une œuvre de transition par laquelle il évolua du glam-rock un peu froid de Taking Tiger Mountain (1974) à la musique instrumentale rêveuse de Discreet Music (1975). Pour illustrer ce chef d'œuvre, Eno opta pour une peinture de Tom Phillips, qui fut son mentor pendant les années d'études à l'Ecole des Arts d'Ipswich, et qui est en soi une belle histoire.

Fasciné à la fois par Nombre d'Or et les procédés mathématiques appliqués par les peintres de la Renaissance ainsi que par un tableau (Umbrian School, Votive Picture, 1490-1500) exposé à la Walker Art Gallery et attribué au jeune Raphaël, Tom Phillips décida de reconstruire l'œuvre ancienne en format vertical en y appliquant les techniques géométriques liées au nombre d'or. Il en est résulté une jolie peinture aux couleurs vives intitulée "After Raphael" où la scène du tableau original est réorganisée sur un canevas de lignes et de formes géométriques apparentes (une version sans lignes existe également).

La pochette du disque de Brian Eno reprend la partie au centre droit de la peinture originale de Tom Phillips, celle avec le canevas de lignes qu'on aperçoit d'ailleurs très bien sur la pochette du LP et beaucoup moins bien sur celles des rééditions ultérieures en compact. La simplicité de cette image et ses couleurs rappellent les compositions abstraites du peintre néerlandais Piet Mondrian qu'Eno appréciait énormément. Elle illustre avec classe et sobriété la musique à la fois intellectuelle, minimaliste et terriblement évocatrice de Brian Eno, inventeur d'un style qu'on appellera plus tard "Ambient Music".
Mouse & Kelley / Journey & Styx

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Le coléoptère de Mouse & Kelley

Vous l’aurez sans doute remarqué : les grands disques de Journey sont tous ornés d’un magnifique scarabée représenté dans des contextes différents. Inspiré par l’art de l’Egypte antique, il est parfois associé à des ailes déployées qui rappellent celles de la déesse Isis. Ce coléoptère n’a pas de signification particulière en rapport avec la musique mais, en apparaissant sur quasi tous les albums du groupe, il s’est créé une association d’idées au point que l’insecte est devenu pour tout le monde le symbole visuel de Journey.

Ce scarabée a été créé, en collaboration avec le designer Jim Welch, par Alton Kelley et Stanley Mouse, deux des artistes américains parmi les plus doués de l’art psychédélique des 60’s. Mouse en particulier était un spécialiste de l’aérographe si bien que ses dessins resplendissent par des jeux inouïs de couleurs scintillantes. Mouse et Kelly ont aussi travaillé pour Grateful Dead, créant entre autres, d'après une image illustrant les Rubaïyat d'Omar Khayyam, le fameux squelette entouré de roses devenu l’archétype du groupe.

Enfin, en 1977, ils ont ensemble réalisé la pochette surréaliste de l’album The Grand Illusion (Styx) qui est un hommage ou plutôt un pastiche d'un tableau du peintre belge René Magritte intitulé "Le Blanc-Seing". Sur la peinture, une cavalière est entrelacée de façon impossible entre les arbres d'une forêt tandis que sur la pochette, une face (celle du claviériste Dennis DeYoung) a été surimposée sur l'image originale légèrement modifiée. L’album fut un triomphe et sa couverture est devenue iconique. Même n'étant qu'un pastiche, elle est encore considérée par certains (les Américains surtout) comme l’une des plus belles pochettes du rock. Kelley est décédé en 2008 mais Mouse vit toujours aujourd'hui en Californie où il continue à peindre. Quant à Magritte, ceux qui lisent ces pages savent déjà combien son influence sur l'art rock a été déterminante.

BJH : Octoberon

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Le roi des fées de Frederick Marriott

La plus belle pochette des albums de Barclay James Harvest est celle d'Octoberon sorti en 1976. Malheureusement, il ne s'agit pas d'une création originale. A ce moment, le groupe a déjà depuis longtemps pris pour emblème un papillon qu'on retrouve sur la plupart des disques antérieurs à celui-ci (BJH & And Other Short Stories, Once Again, Baby James Harvest et Time Honoured Ghosts) et qui reviendra encore par la suite. Poursuivant la même idée, le groupe a cette fois choisi un tableau daté de 1901 et réalisé par l'artiste britannique Frederick Marriott (1860-1941) qui montre Oberon, le roi des fées, tel un papillon avec ses ailes déployées. Le personnage avec ses incrustations de nacre et ses dorures a été découpé et collé sur un paysage verdoyant, qui se prolonge au verso de la pochette. Le logo du groupe auquel on a associé un autre petit papillon a ensuite été dessiné en relief au-dessus d'Oberon.

A l'intérieur du LP original sorti en octobre 1976, le disque était protégé par une seconde pochette en papier avec d'un côté les paroles des chansons et, de l'autre, une photo monochrome beaucoup moins réussie d'un torse nu et poilu arborant un pendentif décalqué du tableau de Frederick Marriott. Cet imposant pendentif en métal est également porté par Les Holroyd sur la photo de groupe au verso.

Quant à l'intitulé du disque, il s'agit d'un nouveau mot qui résulte de la contraction entre Octo (=huit, ce disque étant le huitième du groupe) et Oberon, surtout connu pour être un des personnages d'une comédie de William Shakespeare écrite en 1595 : Le Songe d'une nuit d'été.

Genesis : Selling England By The Pound

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Pelouse anglaise

Par rapport à Foxtrot, Selling England By The Pound marquait un retour à la musique excentrique, plus délicate et pastorale des deux premiers albums. Une musique plus typiquement anglaise aussi. Alors que l'album était encore en gestation, Peter Gabriel vit dans une exposition une aquarelle de Betty Swanwick intitulée The Dream qui lui sembla symboliser parfaitement les caractéristiques des textes et de la musique de Genesis. Il nota même sur place les personnages du tableau dont il s'inspira pour écrire la chanson I Know What I Like.

Gabriel contacta Betty Swanwick et lui demanda de modifier quelque peu son œuvre pour qu'elle puisse orner la pochette de Selling England. Peu désireuse de refaire une autre peinture, Betty Swanwick accepta néanmoins de retravailler son tableau en y incluant une tondeuse à gazon que l'on voit reposant debout sur l'arbre de gauche. La version modifiée est la seule qu'on connaît de The Dream dont l'original semble s'être perdu et dont, à ma connaissance, il n'existe aucune reproduction nulle part.

Même si le caractère anglais de la pochette (pelouse, parc, banc, habits, parapluie…) se marie bien avec l'ambiance générale de l'album, la correspondance est surtout évidente avec le morceau I Know What I Like (In Your Wardrobe) dont le thème se rapporte à un homme désireux de vivre simplement, à l'écart d'une société qui l'interpelle continuellement. Etendu sur son banc à coté de sa tondeuse, il imagine ses aînés surgissant entre les arbres pour décider de son avenir : "Il est une heure et le temps de déjeuner. Quand le soleil descend et que je m'étends sur le banc, je peux toujours les entendre parler. Moi, je ne suis qu'un tondeur de pelouse …"

Au fait, saviez-vous que Paul Whitehead, créateur des pochettes des trois disques précédents de Genesis (Trespass, Nursery Cryme et Foxtrot), a conçu en 2007 une image pour la tournée Turn It On Again dans laquelle il reprend, à côté de scènes issues d'autres albums, le jardinier couché sur son banc de Selling England By The Pound ?

Genesis : Duke

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L'Histoire d'Albert

Pour l'album Duke, le trio restant de Genesis composa une suite de 30 minutes intitulée The Story of Albert. Mais puisque la mode du prog était passée, cette suite fut découpée incognito en 6 titres séparés : Behind The Lines, Duchess, Guide Vocal, Turn It On Again, Duke's Travels et Duke's End. Albert étant un personnage fictionnel créé par le dessinateur et auteur français Lionel Koechlin, le groupe prit contact avec lui pour l'illustration de la pochette dont Bill Smith supervisait le design.

Le dessin de Koechlin, qui ressemble un peu à ceux de Saint-Exupéry réalisés pour le Petit Prince, a une touche à la fois moderne et typiquement française qui la rend totalement originale. Elle tranche avec toutes les autres pochettes du groupe, ce qui plaisait bien à Collins, Rutherford et Banks désireux de marquer ainsi la transition musicale définitive de Genesis vers une musique plus moderne. Le dessin de Koechlin se révéla être un choix judicieux qui sut séduire à la fois les musiciens, le public et les chroniqueurs. Koechlin procura également d'autres dessins pour illustrer l'intérieur de la double pochette ouvrante où sont reproduits, comme s'ils étaient écrits par un enfant, tous les textes des chansons.

Pour beaucoup, la pochette de Duke est l'une des plus réussies de l'histoire de Genesis et c'est certainement la meilleure de sa période commerciale. Elle est en tout cas devenue culte et a inspiré beaucoup d'artistes. Ainsi, par exemple, pour son album Earthbound/Albert's Return, Leon Alvarado a réalisé une parodie du dessin de Lionel Koechlin avec le même personnage en astronaute tandis que l'illustrateur Dale Martin (Smeary Soapbox Press) a même redessiné la pochette de Foxtrot en s'inspirant du style si particulier de Koechlin.

Et c'est ainsi que Lionel, illustrateur pour enfants, est devenu une icône du rock à l'instar de son frère Philippe Koechlin, célèbre journaliste et créateur du magazine Rock & Folk dans lequel Lionel avait jadis publié ses premiers dessins.

Marcus Keef

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Les photos trafiquées de Marcus Keef

Designer peu connu, Marcus Keef (pseudonyme pour Keith Stuart MacMillan) réalisa au tournant des années 60 quelques pochettes aussi superbes que mythiques pour quelques groupes prog du légendaire label Vertigo. Ses œuvres les plus réussies sont des photographies de personnages mis en scènes et placés dans des paysages dont la lumière est ensuite trafiquée via des films spéciaux ou par des filtres colorés quand il n’imprime pas carrément en négatif (Hannibal, 1970). Des groupes aujourd’hui disparus mais encore recherchés par les collectionneurs comme Colosseum, Beggar's Opera, Affinity, Warhorse, Jimmy Campbell, Nucleus, Hannibal et Cressida ont ainsi profité de sa vision en produisant des albums que l’on achetait plus sur les promesses de rêve suggérées par les magnifiques pochettes doubles que pour la qualité parfois (mais pas toujours) décevante de leur musique. Sa dernière pochette date de 1976 (The Trogg Tapes), date à partir de laquelle Keef a ensuite travaillé dans l'édition vidéo pour des artistes comme Paul McCartney, Blondie et The Who, avant de disparaître des radars dans les années 80.

L'art fantastique n'est jamais plus efficace que quand le surnaturel est simplement suggéré ! L'une de ses plus grandes réussites fut le premier album de Black Sabbath (1970). La dame devant l’étendue d'eau (qui tient un chat noir dans ses bras) est un modèle recruté pour l’occasion et la bâtisse à l’arrière-plan a été identifiée comme étant un ancien moulin à eau niché au bord de la Tamise. La présence du corbeau sur l'arbre à gauche reste une énigme. La couleur altérée de la photographie varie en contraste et en nuance en fonction de la qualité des innombrables rééditions mais elle a quand même gardé au fil des ans un pouvoir de séduction intact. L’atmosphère est étrange, surnaturelle, lugubre et prépare l’auditeur à ce qu’il va subir : le crépuscule tombe, la pluie s’annonce, l’orage menace tandis que les cloches résonnent au loin.

Si vous passez à proximité du petit village de Mapledurham (Oxfordshire), une visite du moulin s'impose... Avec le baladeur à fond, il est probable que le ciel rougira et que les ombres grandiront. Peut-être même verrez-vous se lever une silhouette noire ou davantage.

Animals

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Les déboires d'Aubrey Powell

Quand, pour illustrer l’album Animals du Pink Floyd, Aubrey Powell (Hipgnosis) décida de filmer un ballon en forme de cochon volant au-dessus de la centrale électrique de Battersea, il ne s’attendait pas à rencontrer autant de difficultés. Le 2 décembre 1976, la truie livrée par une firme allemande et baptisée Algie ne se gonfla pas correctement et la séance photo ne démarra que tardivement, sans trop de succès malgré un beau ciel nuageux à la William Turner. Le deuxième jour, le cochon largua les amarres et disparut dans le ciel, donnant des sueurs froides aux autorités de l’aéroport de Heathrow avant d'atterir dans un champ du Kent. Des vols furent temporairement annulés et Powell fut arrêté. L’équipe revint néanmoins le troisième jour, cette fois avec un tireur d’élite chargé d’abattre le cochon volant au cas où il s’échapperait à nouveau. Mais tout se passa bien sauf que le ciel était vide et gris, donnant des photos sans relief d’une affligeante banalité.

Dépité, Powell opta alors pour un montage. Il colla le cochon sur une photo du ciel tourmenté prise le premier jour, effaça quelques voitures ainsi que l’enveloppe du ballon non gonflé étendu au coin de la centrale et fabriqua ainsi une fausse photo qui est celle de l’album. Cette image finale sombre et un peu "steampunk" colle bien au thème de la dystopie inspirée par le livre La Ferme des Animaux de George Orwell. La photo ci-dessous est une image alternative incluant le cochon volant mais avant effacement des voitures et du ballon au sol (comparez-là avec votre propre album).

Si Aubrey Powell n’a pas réussi à prendre un cliché correct de l’événement, ce dernier fut toutefois photographié avec plus de bonheur par une jeune journaliste et actrice nommée Carinthia West dont les photographies originales en noir et blanc ont fait l’objet de multiples expositions.

Enfin, l’expérience n’a pas refroidi les producteurs puisqu’en décembre 2011, le cochon ridiculisant la bourgeoisie capitaliste flotta une nouvelle fois au-dessus de Battersea ... pour célébrer, de manière paradoxale, une grosse opération financière : la réédition complète du catalogue de Pink Floyd.

Clutching At Straws

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Mark Wilkinson revoit sa copie

Après une réunion avec Marillion dans les locaux d'EMI à propos de la pochette de Clutching At Straws, Mark Wilkinson en ressortit avec l'idée de concevoir un bar sombre en noir et blanc où toute une série de personnages connus serait accoudés au comptoir, le tout composant une image réaliste conçue comme un collage à l'instar de ceux réalisés par le grand illustrateur belge Guy Peellaert (Rock Dreams).

Le pub retenu fut The Baker Arms à Colchester, un petit endroit peu éclairé et bien typique où l'on disposa les chaises et les tabourets vides de manière à prendre une photo du décor. Fish suggéra des noms pour les différents personnages parmi lesquels devait aussi figurer le caractère central de l'album : Torch, une sorte d'alter ego du chanteur. Ayant perdu beaucoup de temps dans les discussions et de plus en plus pressé par le label EMI, Wilkinson accéléra la cadence et força sa série de personnages à tenir tant bien que mal dans la perspective du bar : outre Torch avec son visage reflétant les couleurs de l'arlequin, on y voit dans l'ordre le comédien Lenny Bruce, l'écrivain Truman Capote, le poète gallois Dylan Thomas, et le poète écossais Robert Burns plus, au fond, John Lennon, James Dean et Jack Kerouac. Tous furent sujet à l'alcoolisme et/ou à la toxicomanie, une habitude prise comme soit un support à leur créativité soit comme une protection contre les effets néfastes de la renommée.

La pochette fut acceptée mais Wilkinson la considère comme la moins réussie de ses productions : la perspective est bancale ; les notes en papier reprenant des textes de Fish collées sur le mur du fond sont illisibles ; les vêtements de Torch ont une couleur et une texture bizarres comme s'ils étaient mouillés tandis que son manteau, avec le bonnet du bouffon en poche indiquant sa filiation avec le "jester", fait une drôle de proéminence.

Ces imperfections non coutumières de l'illustrateur l'ont amené à revoir sa copie beaucoup plus tard et à réaliser en 2017, à la demande du magazine anglais Prog qui en a fait sa couverture (Prog 77, Juin 2017), une image idéale (également utilisée par Fish comme poster) qui aurait dû être celle de l'album s'il avait eu plus de temps. Plus précise, mieux cadrée, proportionnée, colorée et éclairée, cette nouvelle vision est beaucoup plus expressive tandis que l'art de Wilkinson éclate cette fois dans toute sa splendeur.

Houses Of The Holy

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Des enfants nus sur la Chaussée des Géants

Quand Jimmy page commanda à Hipgnosis la pochette de l'album Houses Of The Holy, Thorgerson proposa un projet avec un court de tennis et une raquette, faisant ainsi référence aux décibels dégagés par la musique du groupe (en anglais, racket signifie aussi bien raquette que vacarme). Renvoyé à sa copie par un Page furieux, mieux valait bien réfléchir avant de se représenter avec un deuxième essai. Aubrey Powell mis sur le coup, les deux hommes proposèrent alors de réaliser une image imposante et mystérieuse inspirée par le roman Les Enfants d'Icare d'Arthur C. Clarke : des enfants blonds et nus grimperaient une colline vers une source de lumière qui les aspirerait de la Terre. Cette idée, on s'en doute, fut nettement plus appréciée par Jimmy Page qui, apaisé, donna le feu vert à sa réalisation.

L'équipe, incluant trois adultes et deux enfants (Stefan et Samantha Gates et non les enfants de Robert Plant comme on l'a parfois écrit), se rendit alors sur la célèbre Chaussée des Géants en Irlande du Nord. Mais on était en novembre, le ciel était sombre et il pleuvait tout le temps. Après cinq jours d'essais ratés, Powell improvisa : il ne garda que les deux enfants et composa plusieurs scènes qu'il photographia en noir et blanc. Il réalisa ensuite un collage de ces différentes images qui fut rephotographié en sépia. Le montage fut enfin confié à un artiste, Philip Crennel, qui la teinta à l'aérographe et au pinceau. Après quelques semaines de travail, le résultat avec sa fusion de couleurs orange, turquoise et mauve s'avéra carrément surréaliste. La subtilité des teintes était d'ailleurs telle que l'image fut très difficile à imprimer même sous le contrôle attentif de ses créateurs. Si la première édition vinyle du 28 mars 1973 fut jugée conforme, les rééditions successives montreront à chaque fois des variations inattendues de couleur par rapport à la version originale.

L'étrangeté de cette image est encore accentuée quand on ouvre l'album. Le cliché intérieur qui a été pris devant les ruines du Château de Dunluce, à 7 km de la Chaussée des Géants, montre cette fois une scène médiévale évoquant un rite difficile à interpréter. Tout ça allait comme un gant à un groupe de plus en plus mythique enclin à favoriser la diffusion autour d'eux d'une aura occulte et mystérieuse.

La pochette fut nominée aux 16e Grammy Awards de 1974 mais ne remporta pas la palme qui fut octroyée à celle, pourtant beaucoup moins réussie, de la version orchestrale de Tommy. Bien sûr, les enfants nus ont dérangé les plus conservateurs, provoquant même dans certaines régions l'ire de la censure mais pour les plus progressistes, cette pochette sublime symboliserait à jamais l'élévation mystique d'une nouvelle génération vers un jardin d'Eden.

Hatfield and the North

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Les damnés en enfer de Hatfield and the North

Laurie Lewis est un photographe britannique dont le nom est lié à des films documentaires, des reportages et à des personnalités du monde de la danse et de la musique. Ami du batteur Pip Pyle (ex-Gong), Lewis fut tout naturellement introduit auprès de son groupe Hatfield And The North. Le nom de cette formation fondée en 1972 fut d’ailleurs inspiré d’une photo prise par Lewis de Pip Pyle, Dave Stewart, Phil Miller et Richard Sinclair déjeunant au bord d’une autoroute sous un panneau portant l’indication "Hatfield and the North".

Aussi, quand le premier album de Hatfield est sorti, c’est Laurie Lewis qui fut chargé de réaliser la pochette. D’après une interview du photographe publiée sur l’excellent site canterburyscene.wordpress.com, Pip Pyle souhaitait une illustration évoquant le Nord et ses légendes. Lewis utilisa alors deux images. La première est un cliché panoramique que Lewis prit en 1973 à Reykjavik en Islande alors qu’il faisait un reportage sur une éruption volcanique commanditée par le Musée d’Histoire Naturelle de Londres. La seconde est une reproduction d’une fresque de Luca Signorelli décrivant les "Damnés en Enfer" (1500). La partie inférieure de la fresque fut découpée et, par une technique purement manuelle impliquant des transparents, surimprimée sur le ciel rose du panoramique. L’effet est superbe et donne l’illusion d’une apparition magique dans le ciel crépusculaire de la photo.

Pour l’intérieur, l’idée était de montrer le groupe, photographié dans le studio « The Manor », en compagnie d'une série d’autres personnages dont certains furent choisis pour des raisons obscures (un peu dans l’esprit de la pochette de Sergent Pepper mais en plus absurde). On y trouve ainsi des musiciens invités comme Geoff Leigh, Robert Wyatt (dans sa chaise roulante) et les trois Northettes mais aussi un magicien inconnu provenant d’une ancienne photographie et la bande de cow-boys du feuilleton Bonanza (?). Le tout fut rassemblé par un collage à l’ancienne des différentes parties prédécoupées avant d’être rephotographié. Il faut bien le dire: cette fois, le résultat final n’est pas vraiment une réussite.

Quant à l’album, c’est évidemment l’une des grandes références de l’école de Canterbury. Peut-être pas l’album le plus abordable mais certainement l’un des plus novateurs, éclectiques et excentriques aussi.

Hot Rats

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La chaude rate de Laurel Canyon

En général, Zappa prenait tout en charge, mais il sut sagement déléguer le graphisme de ses albums au seul artiste capable de partager sa vision : Cal Schenkel. La pochette de Hot Rats présente Christina Frka (Miss Christine des GTO's) comme surgissant d'une crypte. En fait, la crypte est une ouverture du système d'évacuation d'une cabane en rondins appelée "The Log House", un endroit mythique du rock que Zappa louait à l'époque sur Laurel Canyon Boulevard à L.A. Les photos au recto et au verso ont été prises par Andee Nathanson (et non par Ed Caraeff à qui elles ont autrefois été créditées par erreur) à l'aide d'un film sensible à l'infra-rouge, ce qui leur procure d'étranges couleurs psychédéliques. Prises au ras du sol elles donnent l'impression qu'une créature émerge d'un souterrain et constituent ainsi une métaphore pour le titre de l'album : un rat sortant des égoûts.

Cal Schenkel étendit l'aspect psychédélique de ces deux photographies à l'ensemble de la pochette du LP qui était double. A l'intérieur de l'album original, on découvrait ainsi un assemblage hétéroclite d'autres images colorées qui ont malheureusement disparu des rééditions utérieures en compact. Parmi les plus étonnantes, on citera celles de Captain Beefheart tenant un antique aspirateur et de la claviériste Ian Underwood couverte de papiers colorés.

Hot Rats innovait non seulement par sa musique (il fut l'un des premiers albums à combiner le rock et le jazz) et par sa technique (un des premiers disques à avoir été enregistré sur une console à 16 pistes) mais aussi par son aspect graphique : l'utilisation de films intra-rouges, une double pochette pour un simple vinyle, les deux bandes blanches encadrant la photo de couverture, l'assemblage artistique des photos intérieures, un thème visuel subtilement lié au titre de l'album avec, en plus, une bonne dose de cet humour grivois typiquement zappaïen : on a tous vu un rat sortir d'une bouche d'égoût mais une chaude ratte qui ressemble à Christina Frka, avouez que c'est beaucoup plus surprenant !

Et incidemment, si l'envie vous prend d'écouter les galettes cachées sous ces attrayantes pochettes, n'hésitez surtout pas !
Il arrive que la musique s'élève au niveau des œuvres picturales qu'elles ont inspirées (et inversement !)



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