![]() Ce précieux coffret, édité par la Fondation Roi Baudouin en collaboration avec le Musée des Instruments de Musique, est une aubaine pour les amateurs de jazz vivant en Belgique souhaitant en savoir plus sur les racines historiques et même préhistoriques de ce genre musical qui jouit aujourd’hui d’une réputation de qualité bien au-delà des frontières de notre petit pays. Les éditeurs ont réuni dans un double compact une sélection de titres puisés dans l’incroyable collection d’enregistrements, dont beaucoup restent inédits, amassés au fil des ans par un homme qui avec une patience d’entomologiste réussit à rassembler pratiquement tout ce qui a été produit en Belgique ou ailleurs pourvu que ça puisse être apparenté à du jazz ou à des jazzmen belges. Mais Robert Pernet, qui fut au jazz ce que Steeman est à Tintin, ne se limita pas à collectionner des disques. En plus d’être batteur lui-même, il réussit à amonceler une quantité de magazines, d’articles, de partitions, de photographies, d’affiches de concerts et d’autres documents divers qui, mis bout à bout, auraient constitué une colonne de 15 mètres de long. Quoi de plus étonnant dès lors si le coffret comprend aussi un livret d’une centaine de pages fourmillant de photographies et de détails divers sur l’histoire du petit monde du jazz en Belgique. On y remonte ainsi jusqu’en 1846, l’année au cours de laquelle Adolphe Sax inventa le saxophone influençant ainsi à son insu toute l’histoire de la musique improvisée. Après, on rencontre des noms peu connus comme John Philip Sousa qui lança la mode du cake-walk à Bruxelles au début du vingtième siècle, James Reese Europe ou les Mitchell’s Jazz Kings qui en 1920 inspirèrent la création des premiers orchestres du cru. Sait-on encore aujourd’hui que le Bistrouille Amateurs Dance Orchestra fut en 1920 le premier Big Band européen ou que la revue belge Music constitua le premier magazine de jazz au monde ? Déjà, alors que personne ne sait encore ce que veut dire le mot « jazz », le pianiste Clément Doucet enchante les nuits bruxelloises tandis que d’autres compositeurs et interprètes se font remarquer sur scène et bientôt sur disque : Peter Packay, David Bee, Chas Remue, Stan Brenders ou Fud Candrix. ![]() Le premier compact est rempli de ces enregistrements historiques tous datés entre 1927 et 1943. Hormis deux ou trois personnages très célèbres comme Django Reinhardt (qui joue ici de la guitare et du violon sur Blues en Mineur) ou l’accordéoniste Gus Viseur, la plupart des noms du répertoire de ce premier disque ne diront probablement rien aux amateurs et n’évoqueront aucun souvenir. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la musique elle est exceptionnelle et en plus, elle est présentée avec une qualité sonore irréprochable compte tenu des moyens de l’époque où elle fut enregistrée. Franchement, vous allez vous régaler à écouter ces grands moments de swing que sont Studio 24 du batteur Jeff de Boeck et son Metro Band, Truckin’ de Jack Lowens et son Swing Quartet ou Porte de Namur gravé par l’orchestre de Jean Omer pendant l’occupation. Sinon, il est aussi amusant de rechercher dans le jeu des solistes l’influence incontournable des musiciens américains comme Benny Carter, Count Basie ou le grand Coleman Hawkins qui passa plusieurs fois par la Belgique avant de regagner les Etats-Unis pour y graver son célèbre Body And Soul. Le second compact continue d’explorer les ensembles qui, en dépit de l’occupation, n’ont jamais cessé de faire swinguer la capitale. Mais après la libération, les choses changent et certains jazzmen, dont les noms sont encore dans la mémoire des jazzophiles, injectent dans leur musique de nouvelles sonorités en provenance des USA. Le guitariste Bill Alexandre, en compagnie du bassiste Jean Warland, enregistre Ornithology de Charlie Parker en 1946 : le repiquage à partir d’un acétate craque mais c’est l’un des premiers témoignages enregistrés du Bebop en Europe. Viennent ensuite le sextet de Jack Sels avec un Toots Thielemans déjà remarquable à la guitare, le super groupe des Bob Shots, Toots en quartet, Bobby Jaspar, Sadi avec et sans Django, Jacques Pelzer avec René Thomas et pour finir Philip Catherine avec Robert Pernet lui-même, alors âgé de 28 ans, à la batterie dans une interprétation enlevée d’un titre de Charlie Mingus : Slop. Ce deuxième CD se referme en forme de clin d’œil sur Tobbogan, un enregistrement historique, effectué vers 1910, d’une composition de Louis Frémaux qui tient aussi bien de la marche que du ragtime. ![]() Ces enregistrements montrent que le jazz en Belgique a suivi une évolution parallèle à celui des Etats-Unis avec ses périodes successives de ragtime, dixieland, hot jazz, swing et bebop assimilant les influences au fur et à mesure qu’elles traversaient l’Atlantique. Mais ils montrent aussi et surtout l’incroyable foisonnement d’orchestres et d’artistes qui ont contribué à faire vivre cette musique et à la diffuser en Europe, introduisant au cœur des rythmes une sensibilité et des harmonies occidentales. C’est ce jazz belge aussi qui a révélé des artistes majeurs reconnus au niveau international comme Jacques Pelzer, Sadi, Francy Boland, Bobby Jaspar, René Thomas, Toots Thielemans, Philip Catherine… Sans eux, le jazz européen ne serait pas ce qu’il est maintenant : un formidable creuset de jeunes musiciens inventifs qui ont plus que leur mot à dire dans le développement de la musique improvisée contemporaine. Pour ça et parce que ces disques au charme suranné engendrent la gaieté et l'insouciance, faites l’acquisition de ce coffret et priez pour que beaucoup d’autres soient encore exhumés de cette manne sans fond de trésors rarissimes collectés par cet étonnant archiviste que fut Robert Pernet. |
CD 1 :
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CD 2 :
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