Le Rock Progressif

Spécial Prog Italien II


Série IV - Volume 2 Volumes : [ 1 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ] [ 10 ]

Hostsonaten : Springsong (Sublime), Italie, 2001 - version remastérisée et augmentée (AMS 153), 2009
Hostsonaten : Winterthrough (AMS 133), Italie, 2008
Hostsonaten : Autumnsymphony (AMS 168), Italie, 2009
Hostsonaten : Summereve (AMS 194), Italie, 2011


Hostsonaten est un projet fondé par le bassiste Fabio Zuffanti du groupe Finisterre (il joue aussi avec La Maschera di Cera). Réunissant autour de lui des ensembles divers, Zuffanti a créé une œuvre qui a fini par devenir plus célèbre que celle de son groupe principal. L’élément majeur en est une imposante symphonie en quatre albums dédiée au cycle des saisons : Summereve (l’été), Springtime (le printemps), Autumnsymphony (l’automne) et Winterthrough (l’hiver). Commencée en 2001, cette fresque musicale est enfin achevée avec l’édition en 2011 du dernier volet consacré à l’été (qui est en réalité le début du cycle), ce qui permet aujourd’hui d’écouter l’intégralité de cette production unique. Fantastique source de mélodies superbes et largement inspirée de la tradition classique et de ses prolongements via les idées de Robert John Godfrey (The Enid) mais aussi du folklore et même du jazz, cette musique instrumentale descriptive est bucolique, pastorale, génératrice d’émotions et évocatrice de paysages divers sculptés par les quatre saisons. Des langueurs monotones de l’automne aux ciels enflammés de l’été en passant par les plaines mornes et les sentiers glacé de l’hiver, cette musique symphonique peuplée de flûtes, de claviers multiples (orgue, mellotron, Moog, grand piano…), de hautbois, de violons, guitares et percussions est parfaitement ajustée à son propos : raconter la nature de manière subjective et, au-delà, ses secrets qui relèvent d’une vision cosmique. Car les saisons sont aussi les symboles des rêves et de la vie qui passe. En ce sens, ces sons amoureusement sculptés dans le silence sont autant de climats affectifs qui, une fois restitués par le compositeur, rendent l’auditeur plus perceptible, plus conscient du monde qui l’entoure et du rôle qu’il peut y jouer. Nul besoin de bruitages imitant les phénomènes naturels comme la pluie, l’orage, le chant des oiseaux ou le vent dans les arbres : la transposition musicale suffit à elle seule pour délivrer ce qui se révèle ici être des impressions ressenties plus que des perceptions objectives. Voici une musique belle, sereine et intemporelle dans laquelle s’illustrent des artistes talentueux comme Luca Scherani (claviers), Maurizio Di Tollo (drums et percussions), Edmondo Romano (saxophone, flûtes et cornemuses) et bien d’autres noms souvent remarqués dans d’autres contextes. Tous se sont mis au service de l’idée ambitieuse et généreuse de Fabio Zuffanti, devenu au fil des ans et quasiment à son insu, l’un des grands créateurs de la musique progressiste italienne moderne. Sans aucun équivalent dans le monde, son cycle des saisons peut être considéré comme l’une des plus belles réalisations de la musique instrumentale du vingt-et-unième siècle.

[ Springsong (remastérisé - CD & MP3) ] [ Winterthrough (CD & MP3) ] [ Autumnsymphony (CD & MP3) ] [ Summereve (CD & MP3) ]

Il Bacio Della Medusa : Discesa agl'Inferi d'un Giovane Amante (Black Widow), Italie 2008
Franchement, il n’existe rien de comparable à un bon disque de rock progressif italien. Les Anglais ont beau avoir inventé le genre, les Américains l’avoir durci, les Français intellectualisé et les Suédois perpétué, les productions italiennes ont une saveur particulière qui retient immédiatement l’intérêt particulièrement si elles s’inspirent du style symphonique éclectique si cher à ces groupes mythiques que sont Le Orme, PFM, Locanda Delle Fate ou Banco Del Mutuo Succorso. Ainsi en est-il du groupe, au nom imagé bien dans la tradition italienne, Il Bacio Della Medusa (Le Baiser de la Méduse) dont l’album est affublé d’un titre tout aussi imprégné de tragédie latine : Discesa agl'Inferi d'un Giovane Amante, ce qui signifie Descente aux Enfers d'un Jeune Amant. Mais Il Bacio della Medusa n’est pas une autre de ces formations obscures des seventies régulièrement exhumées par les maisons de disque mais bien un groupe contemporain en activité. Formé en 2002 dans la région de Pérouse, leur premier album éponyme sorti en 2004 n’avait pourtant pas fait une si grande impression, mais simplement attiré l’attention sur une musique autoproduite, trop uniforme et en fin de compte peu inspirée en terme de mélodie et de composition, qui penchait alors vers un hard rock teinté de folk. Heureusement, le groupe a pris soin de travailler quatre années avant de sortir son second opus dont la qualité est incomparable avec celle de son prédécesseur. D’abord, le batteur Diego Petrini, principal compositeur, s’y révèle comme un claviériste compétent (surtout à l’orgue) doublé à l’occasion d’un vibraphoniste tandis que Daniele Rinchi, violoniste de talent, vient ajouter des cordes qui renforcent les textures. D’ailleurs, l’instrumentation variée, incluant aussi flûtes et saxophone, est une caractéristique de la musique de Il Bacio della Medusa qui a considérablement élargi son spectre même s’il conserve globalement une approche musclée qui était la sienne au départ. Il s’agit là d’une musique désormais universelle et plurielle qui parvient à combiner, en un maelström de sentiments divers, du classique baroque, du folk pastoral, des flûtes à la Jethro Tull, du rock zébré de riffs d’orgue et de guitares électriques, et même une pincée de blues-rock pour faire bonne mesure. L’ensemble affiche pourtant bien son appartenance au rock progressif italien : outre les textes chantés dans la langue de Da Vinci, il se dégage de cette musique une atmosphère en clair obscur, troublante, sombre et sulfureuse parfois comparable à celle des peintures de Caravaggio. Les titres en disent long sur le concept au-dessus duquel plane l’ombre de Dante : Prélude : le trépas, Confession d’un amant, La bête et le délire, Souvenirs du supplice, Nostalgie, repentir et colère, Sueur froide au clair de lune, La bête qui grogne en nous, Mélancolie, Chœurs pour un requiem, Epilogue: fin de la descente aux enfers d'un jeune amant…. Autant d’épisodes blêmes et tragico-romantiques, superbement mis en musique par un groupe ambitieux désormais en pleine possession de ses moyens. Il Bacio della Medusa est une aubaine pour tous les amateurs de rock progressif italien : il parvient en effet à recréer la grande époque du genre tout en préservant cette âme italienne si distincte et en exhibant suffisamment de modernité pour ne pas tomber dans le simple rétro. Vivement conseillé.

[ Il Bacio Della Medusa sur MySpace ] [ Discesa agl'Inferi d'un Giovane Amante ]

Il Tempio Delle Clessidre (Black Widow), Italie 2010
L’autre jour, je feuilletais un exemplaire de cette luxueuse revue britannique qui fait désormais la pluie et le beau temps dans le petit monde du prog anglais et voilà que je tombe par hasard sur une chronique de cet album. On y apprend entre autre que, selon l’auteur, la majorité des groupes de prog italiens n’ont guère eu d’impact sur la scène mondiale en raison partielle, suppose t’il, de la barrière linguistique et des caractéristiques vocales des chanteurs tous influencés par l’opéra. Cette poduction manifestement n’a pas changé la perception du chroniqueur : ce n’est à ses oreilles qu’une musique mineure, reproduisant sans les renouveler les heures glorieuses de Yes et de Genesis, pour un album qu’on n’écoutera au mieux qu’une seule fois. La réalité est en fait tout autre : fondé en 2006 par le chanteur Stefano Galici (ex Museo Rosenbach) et la claviériste Elisa Montaldo, Il Tempio Delle Clessidre, dont le nom est repris d’une chanson de l’album Zarathustra de Museo Rosenbach, est tout simplement la nouvelle merveille du « rock progressivo italiano ». D'abord, « Lupo » Galici est un chanteur exceptionnel doté d’une voix claire, expressive et pleine de soul, s’adaptant sans aucun problème aux différents styles des compositions et parfaitement capable de faire passer l’émotion même sur des textes écrits en italien, une langue qui, répétons-le, est magnifiquement adaptée au style progressif symphonique d’inspiration classique dont les références sont ici bien davantage à rechercher chez Museo Rosenbach ou Banco del Mutuo Soccorso que chez Yes ou Genesis. Mais que serait la voix si la musique n’était pas bonne ? Or, les compositions sont magnifiques. Qu’elles soient complexes, épiques, dramatiques ou lyriques, elle sont chargées de mélodies accrocheuses et de passages instrumentaux grandioses. Certes, le son est typé avec l’emploi assumé d’instruments vintage (dominé par l’orgue et le piano acoustique de l'irrésistible Elisa Montaldo, égérie au look gothique et à l'âme progressive) mais il est aussi actualisé par les techniques modernes qui en rehaussent largement la qualité et le mixage. Quant au guitariste Giulio Canepa, il joue la plupart du temps en phase avec les claviers qu’il accompagne ou qu’il double à l'unisson, ce qui ne l’empêche pas de lâcher à l’occasion quelques riffs acérés. Parfois, la musique devient vraiment majestueuse avec l’emploi d'un violoncelle et d’un orgue d’église impressionnant (superbe Faldistorium) et on ne peut alors qu’apprécier les arrangements cadrés au millimètre par un quintet qui regorge décidément de talent et d’idées. On l’aura compris, cet album, avec celui d’Il Bacio Della Medusa (Discesa Agl'Inferi D'Un Giovane Amante) paru deux années auparavant sur le même label génois, perpétue le meilleur d’un genre qui connut son heure de gloire en 1974 et, contrairement à l’avis du journaliste précité, il est probable que vous ferez tourner épisodiquement ce compact un nombre incalculable de fois avant de vous en lasser. Les pendules étant remises à l’heure, ont peut maintenant aller se coucher !

[ Il Tempio Delle Clessidre sur Myspace ] [ Il Tempio Delle Clessidre (CD & MP3) ]

Celeste : Principe Di Un Giorno (Grog GRL 02), Italie 1976 - Réédition CD (Si-Wan Records), 2002
Ce quartet originaire de San Remo fait depuis longtemps partie de mon patrimoine progressif personnel. Moins connu que PFM, Banco ou Le Orme dont il se distingue par une approche plus pastorale et éthérée, Celeste est resté dans l’ombre de ses contemporains essentiellement parce qu’il était surtout un groupe de studio quasiment sans expérience de la scène. C’est donc dans la pénombre d’une pièce aux stores baissés qu’il faut goûter cette musique ensoleillée dominée par des guitares et un piano acoustiques, des flûtes pastorales et un mellotron intelligemment utilisé et dont le son typé rappelle parfois les morceaux les plus calmes des deux premiers albums de King Crimson. Magnifiquement interprétée par quatre multi-instrumentistes au jeu plein de retenue, cette musique est lyrique, imprégnée de folk et de classique et profite d’un grand éventail de sonorités (voix, saxophone, violon, synthé Arp Odyssey, clavecin, xylophone et percussions viennent aussi s’ajouter aux instruments précités). Tout est ici question d’ambiance en demi-teinte et l’atmosphère générale, véritable poétique des panoramas, est plutôt joyeuse, évoquant bien souvent la vie rurale paisible et le village vert des Hobbits du Seigneur des Anneaux. C’est à peine si le saxophone se permet de temps en temps quelques envolées jazzy vite couverte par les nappes du mellotron. Pourtant, la musique est variée, pleine de subtiles surprises et de mélodies fantastiques qui contribuent à un ravissement perpétuel. Edité confidentiellement sur le petit label italien Grog, cet album éponyme, identifié dans les notes de pochette sous le nom de Principe Di Un Giorno, est doté d’une production somptueuse. Le LP original s’est vendu à moins de 5000 exemplaires avant de disparaître une fois pour toutes des bacs de disques. Mais si vous aimez le folk-rock progressif bucolique, raffiné et qui sent l’herbe fraîche d’un printemps éternel, ne ratez surtout pas sa réédition que ce soit en compact présenté sous la forme d’un mini-LP par les Japonais (Belle Antique) ou les Coréens (Si-Wan Records), en CD chez Vinyl Magic, ou encore en disque vinyle 180 g par le label italien spécialisé AMS/BTF.

[ Celeste : Principe Di Un Giorno ]

Jumbo : DNA (LP Philips 6323 017 L), Italie, 1972 - Réédition CD (Vinyl Magic / BTF VM CD 082), 2004
C’est à Milan en 1969, que le chanteur Alvaro Fella, dit « Jumbo », constitua un groupe auquel il donna son surnom. Après deux 45 tours parus sur le label Numero Uno en 1970, Jumbo passa chez Philips pour y enregistrer son premier LP éponyme qui sortira en 1972. Avec un pressage limité à 1000 copies, l’album est resté confidentiel d’autant plus qu’il n’offrait guère de quoi troubler les esprits. Et puis, mystère du souffle créateur, voici DNA qui ne sort pourtant que quelques mois plus tard mais sur lequel le sextet apparaît transfiguré. Parti d’un blues-rock acoustique tirant sur le folk, voilà que d’un seul élan, Jumbo saute un cran au-dessus en délivrant quatre titres surprenants dont une incroyable suite de plus de vingt minutes intitulée Suite per il Signor K qui occupait la totalité du vinyle original, une suite probablement dédiée à Franz Kafka et à sa nouvelle allégorique La Métamorphose. La voix de Alvaro Fella est bien sûr restée la même et constitue la caractéristique la plus évidente du groupe : puissante, rugueuse, elle s’impose aussi par un registre étendu et une grande expressivité qui permet au chanteur d’alterner des passages calmes avec des explosions furieuses dignes, si le chant n’était en italien, d’un combo de blues-rock texan. Pas de mellotron ici, ni de synthés mais plutôt un orgue groovy, un piano et des guitares acoustiques pour un accompagnement qui est cette fois zébré de solos et de riffs acérés de guitare électrique saturée, pédale wah wah à l'appui. L’effet est saisissant avec un côté psyché qui s’inscrit dans la grande tradition des premiers albums de Jethro Tull (This Was) et de Blodwyn Pig. Cette impression est encore renforcée par la présence d’une flûte qui colore avec beaucoup d’à propos une musique qui ne manque décidément pas de punch. Les trois autres morceaux occupant la seconde face sont forcément en retrait par rapport à ce coup de maître mais ne sont pas pour autant à dénigrer : le progressif Miss Rand comprend un joli passage au piano acoustique mi jazzy mi ragtime ; E' Brutto Sentirsi Vecchi est une ballade acoustique traitant de la vieillesse et de ses ravages tandis que Hai Visto s’avère un maelstrom de classique, de rock et de jazz à base d’orgue Hammond, de flûte et de guitare électrique comme aurait pu le concevoir The Nice et Jethro Tull enfermés dans le même studio. Ne vous laissez pas abuser par la singulière pochette qui a dû en repousser plus d’un : DNA est un bon album de rock progressif intense, asocial, rude et malin qu’on abordera de préférence en vidant une téquila.

[ DNA (CD Mini-LP / Japon) ] [ DNA (CD Vinyl Magic) ]

Finisterre : In Ogni Luogo (Iridea Records), Italie 1999 - réédition CD remastérisé (AMS / BTF), 1999
Formé à Gênes en 1993, Finisterre est aujourd’hui connu comme une des manifestations du bassiste et compositeur Fabio Zuffanti, révélé au millénaire suivant par son oeuvre mémorable sur le cycle des saisons (Hostsonaten). Mais Finisterre ne compte pas pour rien : entre 1995 et 2004, le groupe a sorti quatre excellents disques de progressif parmi lesquels ce très écoutable In Ogni Luogo de 1999. Par rapport à son prédécesseur, In Limine (1995) généralement considéré comme leur opus majeur, cet album souffre d’un hiatus : le titre Snaporaz, malheureusement mal placé en seconde position, qui inclut, sur un fonds musical monotone, un long dialogue à priori extrait d’une bande sonore de film. Mais à part ça, la musique a aussi considérablement évolué. Quittant les sentiers battus d’un progressif rétro largement inspiré des seventies, elle combine désormais un néo-prog plus moderne avec quelques envolées floydiennes. Le disque dans sa globalité affiche un côté rêveur fort agréable tandis que certains titres sont tout simplement superbes. L’instrumental Coro Elettrico par exemple sort du lot avec ses solos de violon et de guitare électrique, son changement inopiné de tempo et son finale détourné en une mélodie orientale où s’illustrent encore le violon de Sergio Caputo ainsi qu’un instrument à vent au son bizarre joué par Edmondo Romano : un grand moment de transe hypnotique. Agli Amici Sinestetici s’inscrit dans une approche plus symphonique et bénéficie des talents combinés de Stefano Marelli à la guitare électrique et de Fabio Zuffanti à la basse. Quand à Tempi Moderni, c’est encore un grand moment de musique instrumentale bourré de solos climatiques et de mélodies bien tournées, agencées avec goût. Quelques morceaux lorgnent franchement sur un rock jazzy à la Sade comme le morceau éponyme et Wittgenstein Mon Amour : les rythmiques y sont suaves tandis qu’au-dessus plane la voix douce et sensuelle de Francesca Lago. En fin de compte, si In Ogni Luogo est loin d’être un disque incontournable, il reste un album au ton léger qui ravira les amateurs d’un néo-prog quasi-instrumental intégrant sans exagérer des éléments pop et jazz.

[ Fabio Zuffanti (Finisterre) Website ] [ In Ogni Luogo (CD Remastérisé) ]

Il Rovescio Della Medaglia : Contaminazione (RCA), Italie 1973 - Réédition CD (Sony / BMG), 2008
Essentiellement à cause de sa pochette et de son concept faisant craindre une nième et inutile réinterprétation de Bach au synthé dans le genre de Wendy Carlos, je me suis tenu longtemps à l’écart de ce disque. C’était une erreur d’autant plus que ce groupe romain était connu à l’époque pour sa production antérieure beaucoup plus proche du hard-rock que de la musique classique (La Bibbia, 1971) et pour ses prestations scéniques au son démesuré alimenté par un système sonore éléphantesque. Quoiqu’il en soit, Contaminazione est un véritable album de rock progressif novateur, certes inspiré par l’oeuvre du célèbre compositeur allemand mais agrémenté de trouvailles sonores et d’orchestrations inédites avec l’aide du compositeur argentin Luis Enriquez Bacalov, célèbre pour ses musiques de film (celles de Django et du Grand Duel entre autres, cette dernière ayant été par ailleurs recyclée dans Kill Bill de Tarantino) et sa collaboration avec les New Trolls (Concerto Grosso) et Osanna (Milano Calibro 9). On peut considérer Contaminazione comme une suite en 13 parties imbriquées, d’environ trois minutes chacune, offrant une multitude de climats variés qui, bizarrement, ne s'enchaînent pas toujours de manière douce et évidente. En fait, cette musique est en constante opposition avec elle-même : les moments plus rock sont constamment interrompus par des interludes classiques, des envolées symphoniques et même quelques passages expérimentaux inattendus. L’ensemble ainsi construit fait penser à un musicien moderne tentant d’écrire une partition alors qu’il est totalement obnubilé par les claviers bien tempérés du célèbre compositeur allemand, ce qui est d'ailleurs, pour autant que je l’aie bien compris, le véritable thème de l’album. Evidemment, les claviers sont à l’honneur avec l’utilisation d’instruments vintage comme l’orgue Hammond, l’ARP, le Mini Moog, le VCS-3, un clavecin et un orgue d’église en plus du piano acoustique. L’approche est en tout cas différente de celle d’autres disques classico-rock : la musique, parfaitement produite, n’est pas simplement constituée de mélodies classiques jouées sur une rythmique rock mais constitue plutôt une oeuvre unique, formelle et cohérente qu’il faut écouter dans son intégralité pour en saisir le sens. Elle aurait pu être le point de départ d’une belle carrière pour Il Rovescio Della Medaglia si, en décembre 1973, le vol de leur onéreux équipement n’avait mis un terme prématuré à leur élan. Quand la version anglaise du disque (Contamination, RCA) fut éditée en 1975, le groupe n'existait déjà plus. Il reste ce disque qui, au fil des ans, n’a pas pris beaucoup de rides et s'impose aisément comme leur plus beau souvenir.

Paru initialement sur le label RCA, Contaminazione a été réédité en CD par RCA en 1990 et une seconde fois par Sony/BMG en 2008 qui avait entre-temps acquis les droits du catalogue RCA. D’autres rééditions en compact ont été réalisées au Japon (Mini-LP BMG Japan en 2004) et en Corée (Mini-LP Si-Wan Records SRMC 1002). La version anglaise du disque, Contamination, est dotée d’une pochette en noir et blanc avec le nom du groupe simplifié en RDM. Initialement parue chez RCA en 1975, elle a été rééditée en 2003 par BMG sous la forme d’un CD au format mini-LP qui est aujourd’hui difficilement trouvable. Par contre, on peut acquérir actuellement une édition CD de 2011 répertoriée sous le label PID.

[ Contaminazione (CD Sony/BMG) ]

La Torre Dell’Alchimista (Kaliphonia Records), Italie 2001
Fondé à Bergame en 1997, cette Tour de l’Alchimiste n’avait pas d’autre intention que de jouer un rock symphonique dans la grande tradition des grands maîtres italiens comme Le Orme, PFM et Banco del Mutuo Soccorso. Et ce premier album éponyme, sorti en 2001 sur le label spécialisé Kaliphonia de Raul Caprio qui s’est aussi occupé de la production, ne fait que retranscrire leur passion pour cette musique. Toutefois, si le son est vintage et la forme rétro, la musique n’est pas qu’une simple copie de celle des groupes précités. Car La Torre Dell’Alchimista affiche une certaine spécificité dans les limites du style qu’il s’est choisi. D’abord, le groupe n’a pas de lead guitariste. On entend bien des guitares acoustiques sur trois titres mais elles sont jouées soit par le batteur Noberto Mosconi, soit par le chanteur Michele Giardino. Qu’importe puisque la vedette de La Torre Dell’Alchimista est le claviériste Michele Mutti, spécialiste de l’orgue Hammond qui joue aussi du mellotron, du Fender Rhodes, du piano acoustique et des synthés. C’est lui aussi qui a composé la totalité des titres de cet album sur lesquels il n’hésite pas à étaler son savoir faire, mais sans virtuosité démonstrative, au cours de parties instrumentales davantage inspirées par le rock jazzy d’un Thijs Van Leer (Focus) que par les pyrotechnies classico-rock d’un Keith Emerson ou d’un Rick Wakeman. L’autre secret de ce quintet est la flûtiste Silvia Ceraolo qui apporte une indéniable brise de fraîcheur aux compositions. Et on notera enfin le soutien sans faille du bassiste Davide Donadoni qui double sa contribution sur La Volo par d’élégantes interventions jazz à la clarinette basse. Quant au chanteur Michele Giardino, il est doté d’un voix fluide et douce capable de distiller toute l’émotion nécessaire à travers ses textes en italien. Au final, ce premier disque manque un peu d’audace pour s’imposer comme une oeuvre indispensable mais il n’en est pas moins une réalisation soignée et subtile qui ravira surtout les nostalgiques du grand « rock progressivo italiano » des glorieuses seventies.

[ La Torre Dell’Alchimista Website ] [ La Torre Dell'Alchimista ]

Corte dei Miracoli (Grog GRL 04), Italie 1976 - Réédition CD (Vinyl Magic VM040CD), 1994
Autre groupe italien quasiment inconnu sorti du chapeau apparemment sans fond des années 70, Corte dei Miracoli réussit pourtant à avoir un style bien à lui. C’est que ce quintet originaire de Savone ne comprend aucun guitariste mais bien deux claviéristes : Alessio Feltri et Riccardo Zegna. Bien que ces deux talentueux musiciens aient chacun leur style particulier, leur complicité est parfaite. Feltri, qui fut membre de Il Giro Strano, est un spécialiste de l’orgue Hammond et c’est lui qui joue essentiellement de cet instrument sur cet album tandis que Zegna est un pianiste de jazz réputé (il retournera d’ailleurs au jazz après la dissolution du groupe) qui prend en charge les parties de piano acoustique. D’autres claviers vintage, comme le Moog et un String Synthé genre ARP Solina, sont largement utilisés dans cet album mais c’est surtout la combinaison aussi originale qu’efficace entre orgue (ou synthé) et piano qui est mémorable. Des exemples ? Ils ne manquent pas. Prenez Il Rituale Notturno : après deux minutes d’introduction symphonique, le piano surgit derrière la voix du chanteur, prend de l’ampleur et explose en un solo passionnant soutenu par l’orgue et les synthés. Même recette sur Verso Il Sole où le pianiste improvise en injectant dans son chorus plein d’accords de transition pour la plus grande joie de l’auditeur. C’est un peu comme si on avait convié Brian Auger et Keith Emerson à jouer ensemble dans le même studio. Cette confrontation permanente entre les deux styles différents contribue assurément à l’originalité de ce disque. En plus, le dynamique batteur Flavio Scogna est aussi un fin percussionniste, adepte en particulier des temple blocks (un idiophone originaire de Chine appelé aussi « sabots » par les jazzmen). Quant au chanteur Graziano Zippo, il séduit avec sa voix de ténor qu’il parvient à placer sans peine au dessus de la masse orchestrale. On notera enfin sur E Verra L'Uomo la présence discrète du patron du petit label italien Grog, le guitariste Vittorio De Scalzi, invité à incruster sa signature. Corte dei Miracoli n’a connu qu’une distribution confidentielle mais la réédition en CD par Vinyl Magic permet de redécouvrir dans de bonnes conditions ce groupe sous-estimé qui étonnera les amateurs de rock progressif symphonique par sa musique intense, à tendance jazzy et à base de claviers.

[ Corte Dei Miracoli ]

Conqueror : Madame Zelle (Ma.Ra.Cash Records), Italie 2010
La formation de ce groupe sicilien remonte à 1994 mais leur première trace discographique, Istinto, ne date que de 2003. Depuis leurs lointaines origines, seul le batteur Natale Russo est resté à bord, s’entourant au fil des changements de personnel, d’un groupe remarquable comme on pourra en juger sur ce quatrième et excellent compact dédié à l’espionne la plus célèbre du monde : Margaretha Geertruida Zelle plus connue sous le nom de Mata Hari. Outre le fait que ce concept a permis la réalisation d’un pochette à la fois belle, originale et intrigante, il est aussi l’occasion pour le groupe d’élargir sa palette musicale en intégrant des parfums exotiques évoquant les endroits mythiques visités par le personnage ainsi que les danses mystérieuses qui l’ont, en partie, rendue célèbre. Les deux soeurs Simona et Sabrina Rigano, respectivement chanteuse / claviériste et flûtiste / saxophoniste, qui sont à la base du projet, impulsent leur talent à travers une musique moderne, différente du style symphonique dont les Italiens se sont faits une spécialité. La musique ici est extrêmement variée, élégante, raffinée avec un côté cinématique indispensable pour évoquer la vie tumultueuse de la courtisane. Que ce soient les rythmes militaires sur Margaretha, les mélodies extrême-orientales de Indonesia ou, partout ailleurs, un certain néo-classicisme pour suggérer les fastes et les dangers de la belle époque, Madame Zelle fait le tour du sujet avec émotion et compétence. Le piano acoustique de Simona Rigano et la flûte de sa soeur sont au cœur de la musique, transcendant les mélodies par des passages instrumentaux délicats sans tomber pour autant dans la guimauve. Certes, Madame Zelle s’éloigne du « rock progressivo italiano » classique, abandonnant toute intellectualisation au profit d’une sensibilité plus pop-rock (pensez à Karnataka ou à Mostly Autumn comme références anglophones) mais cette approche plus accessible n’en procure pas moins une dose appréciable de fraîcheur et de plaisir. A écouter en regardant le beau livret qui, outre les textes en italien, comprend aussi un jeu de photographies récentes représentant, à l’instar de la pochette, une fausse Mata Hari en situation d’époque.

[ Madame Zelle ]



En fin de compte, les choses ne se sont pas passées si mal.
Nous ne sommes pas devenu des stars mais nous avons quand même eu la satisfaction
de jouer sans compromis la musique que nous aimions.


Walter Pini (claviériste de Nuova Era)



En 1969, l’Italie a été inondée de jeunes musiciens érudits qui voulaient changer le monde.
Ils se sont identifié avec l’idéologie des hippies mais ont retenu le langage de Bach.
Le rock progressif est né de cette contradiction.


Piero Scaruffi (A brief summary of Italian Rock Music - scaruffi.com)




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