Le Rock Progressif

Spécial Fusion / Jazz-Rock Européen


Série IV - Volume 10 Volumes : [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ]

Mis au point à la fin des années 60 aux Etats-Unis par une cohorte de musiciens hyperdoués (Stanley Clarke, Chick Corea, Herbie Hancock, Tony Williams, John McLaughlin, Lenny White, Joe Zawinul…) rassemblés sous la direction éclairée de Miles Davis, le jazz-rock américain ne s'exporta en Europe que quelques année plus tard dans la première moitié des 70's. Contrairement à d'autres expériences de fusion en Angleterre qui incorporaient quelques éléments de jazz dans un contexte rock, la fusion davisienne infusa du rock dans le jazz moderne. Le résultat se concrétisa par deux albums séminaux, In A Silent Way et Bitches Brew, qui auront une influence considérable sur la musique progressiste mondiale, le premier en termes d'atmosphère et le second sur le plan de la virtuosité et de la technique. Les œuvres de groupes progressistes majeurs, comme Magma, King Crimson, Gong ou Soft Machine, assimileront rapidement les percées de la fusion américaine et orienteront leur production future dans de nouvelles directions plus hybrides que jamais.

Cependant, de nouveaux groupes vont aussi se constituer en Europe pour propager la nouvelle musique de Miles et celle de ses principaux rejetons spirituels comme le Mahavishnu Orchestra, Return To Forever, Weather Report ou le Tony William's Lifetime. Globalement, ces nouveaux groupes européens seront assemblés par des musiciens pouvant se prévaloir d'un bagage technique considérable. Ces formations vont se libérer de tout texte philosophique ou fantastique pour se concentrer d'abord, dans une attitude quasi punk, sur la "rage de jouer", ne conservant éventuellement que quelques rares références à l'espace et à la science-fiction (souvent décelables uniquement dans l'art des pochettes et les titres des albums ou des morceaux) de façon à enrober leur projet dans un contexte attractif. Leur but était ainsi de faire étalage d'une musique sophistiquée et virtuose qui, en dépit de l'abandon de tout message externe, n'en était pas moins, quand elle était bien jouée, aussi excitante que spectaculaire.

Le virus de la fusion davisienne se répandra ainsi progressivement à travers toute l'Europe, de l'Italie à la Norvège et de l'Angleterre aux pays d'Europe de l'Est : Modry Efekt et Jazz Q (République Tchèque), Jean-Luc Ponty, Sixun, Didier Lockwood et Spheroe (France), Open Sky Unit et Philip Catherine (Belgique), Rolf Kühn, Joachim Kühn et Volker Kriegel (Allemagne), Nova (Italie), Jasper Van't Hof et Jan Akkerman (Pays-Bas), Terje Rypdal (Norvège), Iceberg (Espagne), Brand X, Nucleus, Allan Holdsworth, Isotope et Bill Bruford (UK), Finnforest (Finlande), Jacob Magnusson (Islande), Michael Urbaniak et Ursula Dudziak (Pologne) sont quelques un des noms les plus connus. Tous n'ont eu au départ qu'un seul mot d'ordre : jouer pour jouer, reculer les limites des instruments, inventer de nouvelles rythmiques d'une prodigieuse complexité, explorer de nouveaux horizons aux frontières de la musique connue, et bien entendu mettre le feu sur scène par des joutes impressionnantes entre musiciens. Heureusement, la plupart d'entre eux ont rapidement évolué, explorant de nouvelles mélodies et intégrant dans leur musique des influences propres à leurs régions d'origine, pour se démarquer ainsi progressivement d'une simple copie de leurs modèles d'outre-Atlantique. La liste proposée ci-dessous reprend quelques disques d'origines et de cultures diverses, connus et moins-connus, qui témoignent de l'apport européen au genre. La fraîcheur et la richesse indéniables de cette musique vous surprendront : essayez-les !

Jan Akkerman : Jan Akkerman (Atlantic), Pays-Bas 1977 - Réédition CD (WEA), 1995
Pour ce disque sans titre, l'ancien guitariste de Focus s'est entouré de musiciens d'origine diverse dont le Belge Bruno Castelucci à la batterie et l'Allemand Joachim Kühn aux claviers. Adoptant un style plus feutré qu'au sein de Focus, Akkerman s'impose ici comme un guitariste d'une grande finesse, marquant du sceau de l'originalité une collection de titres jazz-rock joliment ciselés. Il tire de sa six-cordes des notes d'une sonorité claire, presque fragile, sans aucune distorsion mais avec beaucoup de réverbération, qu'il module parfois avec son vibrato dans un style devenu sa signature. Le premier titre, Crackers, est une nouvelle version plus luxueuse d'un morceau figurant sur la compilation Ship Of Memories de Focus sortie en 1976. Angel Watch, qui dépasse les dix minutes, bénéficie dans sa première partie planante d'un superbe arrangement de cordes concocté par Michael Gibbs. De Manfred Mann Chapter Three à Stanley Clarke en passant par le Mahavishnu Orchestra, Jaco Pastorius, Gary Burton, Lenny White ou Osibisa, cet étonnant arrangeur né à Harare a travaillé avec à peu près tout le monde, se spécialisant surtout dans la fusion. Sa contribution à cet album est essentielle en ce qu'elle lui procure un lustre cool et des ambiances magnifiques, transformant la musique d'Akkerman en un jazz-rock de chambre qui n'a guère d'équivalent sinon dans certaines formes de smooth jazz comme le pratiquait Don Sebesky dans les années 60 pour le label ACT. Manifestement heureux d'avoir Kühn à bord, le Hollandais lui laisse la bride sur le cou pour de superbes solos de piano électrique lâchés avec toute la maestria dont on sait le claviériste capable. On l'appréciera surtout sur le formidable Floatin' sur lequel il est soutenu par le batteur de Focus, Pierre van der Linden, qui délivre ici une prestation technique exemplaire. On épinglera enfin le romantique et éthéré Pavane ainsi que le dernier titre Gate To Europe interprété à la guitare acoustique sur fond d'orchestration qui est une belle réussite préfigurant des sessions en collaboration avec Claus Ogerman qui sortiront l'année suivante. En dépit d'une charleston qui, sur un ou deux titres, peut parfois évoquer un lointain rythme disco, cet album de fusion douce et orchestrale reste l'une des meilleures réalisations de Jan Akkerman en solo et, en tout cas, son album qu'on réécoute le plus volontiers.

[ Jan Akkerman 1977 (CD & MP3) ]
[ Floatin' ] [ Angel Watch ]

Terje Rypdal : Whenever I Seem To Be Far Away (ECM), Norvège 1974
La fusion du jazz et du rock progressiste est ici étendue à la musique classique contemporaine pour un voyage unique au coeur d'une nature sombre, froide et mystérieuse. Sur Silver Bird Is Heading For The Sun, le guitariste norvégien a eu recours à un cor d'harmonie (Odd Ulleberg), une basse profonde (Sveinung Hovensjø), des percussions (le fabuleux Jon Christensen), ainsi qu'à un instrument emblématique des dérives en apesanteur: le mellotron joué par Pete Knutsen qui noie tout ce qui dépasse sous d'immenses déferlantes sonores. Sur cette trame organique, Rypdal peut greffer ses ruminations électriques en étant assuré de leur pleine charge émotionnelle. Et il va encore plus loin sur la longue et majestueuse composition néo-classique Whenever I Seem To Be Far Away qui intègre cette fois un orchestre symphonique. Voici une musique sinueuse et romantique, pleine d'ombre et de lumière, qui laisse l'auditeur repenti sur le rivage crépusculaire reproduit sur la superbe pochette. Violoncelles, violons, hautbois et clarinettes dominent la partition pendant quelques sept minutes avant que n'émerge la guitare saturée de Rypdael. Descendent alors enfin les ténèbres promises dont on ne s'extraira que longtemps après que la musique se soit éteinte. Les fans de Robert Fripp, Pink Floyd, Larry Coryell, Gavin Bryars, Harold Budd, Brian Eno, Arild Andersen, Ketil Bjornstad ou Cluster trouveront tous dans ce maelstrom éclectique des bribes de musique qui les hanteront longtemps. Whenever I Seem To Be Far Away, qui affiche son titre comme un constat laconique, reste à ce jour l'une des oeuvres les plus belles et les plus marquantes de la période seventies du label ECM.

[ Whenever I Seem to Be Far Away (CD & MP3) ]
[ Whenever I Seem To Be Far Away ]

D.F.A. : Duty Free Area (Mellow Records), Italy 1999 - Réédition remastérisée couplée avec Lavori In Corso (Moonjune Records - 2 CD), 2007
Originaire de Vérone, DFA (un acronyme pour Duty Free Area) avait largement conquis les amateurs avec leur premier opus, Lavori In Corso (Travaux en Cours), sorti en 1997. Compétences techniques indéniables, compositions fort bien écrites, improvisations jazz-rock subtilement intégrées dans un rock symphonique élaboré : tous les ingrédients étaient présents pour assurer au groupe un avenir prometteur. Différent apparaît ce second album même si les qualités du premier sont toujours présentes. Déjà, le premier morceau, Escher, intègre une nouvelle composante space-rock subtile mais bien réelle qui rappelle en filigrane Ozric Tentacles, Gong et même Clearlight Symphony. Les synthés pétillants d'Alberto Bonomi (décédé en juin 2011 dans un accident de voiture) procurent en effet une dimension cosmique à cette musique propulsée par une rythmique foisonnante (il faut absolument écouter ce déluge percussif dantesque qui intervient à 1 minute et 43 secondes exactement). Composition ample et dynamique incluant plusieurs changements de tempo, Caleidoscopio comporte de courtes sections chantées mais brille surtout par ses interventions instrumentales au vibraphone (émulé), au Fender Rhodes, à l'orgue Hammond et à la guitare. Plus enlevé, Esperanto bénéficie du chant d'Alberto Piras (Deus Ex Machina) invité pour l'occasion tandis que l'atmosphérique Ascendente Scorpione doit beaucoup à la batterie exubérante d'Alberto De Grandis qui relance perpétuellement ses complices en leur assurant une cohésion maximale. L'instrumental Ragno est une forme de jazz-rock élégant dans le genre du In Cahoots de Phil Miller avec de fantastiques interactions entre les musiciens et, vers la fin sur fond d'orgue groovy, un solo bluffant de guitare wah-wah par Silvio Minella qui fait souffler la tempête. L'album se termine sur un retour au calme avec un Malia serein chanté en duo par De Grandis et Giorgia Gallo en invitée. D.F.A. a la réputation d'être une bête de scène délivrant avec maestria des concerts inoubliables - leur performance enregistrée en 2000 au festival NEARFest (Pennsylvanie, USA) est à cet égard très éloquente - mais leurs enregistrements sont aussi de véritables perles parce qu'ils sont bourrés de subtilités et d'idées originales trouvant leur source dans une sensibilité européenne. Duty Free Area est une œuvre accomplie de la part d'un groupe qui, sans jamais être démonstratif, prouve que l'on peut créer une musique sophistiquée, accessible et pourvue d'une identité marquée en combinant intelligemment le jazz-rock énergique et technique avec d'autres formes musicales moins radicales.

Ce disque devenu rare a heureusement été réédité, à la demande des fans, par Moonjune Record sous la forme d'un double compact remastérisé, intitulé Kaleidoscope, incluant aussi leur premier album (Lavori In Corso) ainsi que trois morceaux issus de ce même premier album interprétés live en Italie en 2003.

[ Kaleidoscope : Duty Free Area + Lavori In Corso (2 CD & MP3) ]
[ Escher ] [ Ragno ]

Spheroe : Spheroe (Cobra / Musea), France 1977 - Réédition CD (Musea), 1998
Formé en 1972, ce quartet français basé à Lyon jouait du jazz-rock dans un style suffisamment personnel pour éveiller la curiosité des amateurs. Dommage que leur premier disque ne soit sorti qu'en 1977 à un moment où l'intérêt des masses pour ce genre de musique commençait à s'émousser sérieusement. Souvent comparé à tord à Return To Forever à cause de quelques intonations latines et du jeu de Gérard Maimone au piano électrique qui renvoie parfois à Chick Corea, le groupe se distingue surtout par des mélodies et des harmonies plus proches de la scène de Canterbury et d'une certaine sensibilité européenne que de la fusion américaine des années 70. Le guitariste Michel Perez a un son épais, plus rock que jazz à la manière d'un Carlos Santana, et il est probablement la raison pour laquelle, à l'époque, les fans de rock se sont autant intéressés à Spheroe. Enfin, le quartet bénéficie aussi du talent et de l'énergie de Rido Dieudonné Bayonne, un bassiste et multi-instrumentiste d'origine congolaise (Brazzaville) dont l'approche novatrice typiquement africaine influencera par la suite des musiciens fusionnels comme Paco Sery et Etienne M'Bappé. Le répertoire inclut deux longues pièces de 12 minutes et c'est sur la première d'entre elles (Black Hill Samba) que les qualités de Spheroe sont le mieux mises en évidence : improvisations jazzy excitantes, surtout au piano électrique et au moog, thèmes attractifs et originaux sans être trop sophistiqués (on est loin de Brand X par exemple ou du Extrapolation de John McLaughlin), et soutien rhytmique efficace y sont combinés avec bonheur. Malheureusement, la seconde intitulée Chattanooga est beaucoup moins réussie et on se lasse rapidement d'écouter la répétition à outrance par les divers instruments de motifs par ailleurs très banals. En ce qui concerne les titres plus courts, il faut encore séparer le bon grain de l'ivraie. D'un côté, Pu Ping Song et sa mélodie abstraite ainsi que Deconnection, qui sonne comme une ébauche inachevée, n'arrivent pas à convaincre. De l'autre, l'excellent Contine et ses interplays entre vibraphone et guitares acoustiques, Vendredo Au Golf Drouit qui comprend des solos décents de guitare et de piano électrique, ou la courte et sombre Ballade For Wendy confirment le potentiel de Spheroe dans un genre qui, sans rien devoir à Magma ni au mouvement Zeuhl en général, était finalement assez peu représenté en France. Rien de transcendent certes mais le premier album de Spheroe est quand même à (re)découvrir si l'on apprécie le jazz-rock sous toutes ses formes.

[ Spheroe ]
[ Black Hill Samba ] [ Pu Ping Song ]

Spheroe : Primadonna (Cobra), France 1978 - Réédition CD (Musea), 1998
Il est normal qu'au fil du temps, un groupe fasse évoluer sa musique mais, avec ce second album paru seulement une année après le premier, Spheroe s'est radicalement transformé. Les longues dérives instrumentales, les répétitions et les approximations du premier disque ont laissé la place à des compositions plus concises et beaucoup mieux écrites. La tendance est aussi de jouer une musique plus accessible et plus funky, même si le style global de l'album reste une combinaison assez unique de titres inspirés par une fusion à l'américaine et d'autres plus influencés par le rock progressif anglais genre Caravan ou Focus, le chant en moins. Des titres comme Hep Deliler Bisi Bulur, Janata Express, Arlecchino ou Matin Rouge sont ainsi de petits brûlots fusionnels, certes moins spontanés qu'auparavant, mais beaucoup plus efficaces tandis que le reste consiste en six pièces mélodiques aux ambiances variées qui vont d'un délicat et acoustique Karin Song au très élaboré Primadonna en rappelant par la forme et l'esprit l'école progressiste de Canterbury. Par rapport au premier LP, celui-ci a été conçu dans de biens meilleures conditions dans les studios Aquarius de Genève, là même où Shakti de John McLaughlin venait l'année précédente de mettre en boîte son LP Natural Elements. Enregistré en sept jours sur 24 pistes, avec de multiples retouches pour gommer toutes les imperfections, et mixé par l'ingénieur Jean Ristori (collaborateur habituel de Patrick Moraz), Primadonna affiche cette fois un son professionnel mettant bien en valeur les divers instruments. La basse de Rido Dieudonné Bayonne en particulier claque et sonne de façon explosive, mettant le feu aux compositions funky. Et même la pochette, réalisée librement par Jean-Pierre Vergier, a une touche moderne et sexy qui louche sur la « new wave » de la décennie suivante.

Malgré de bonnes critiques, Primadonna ne s'est vendu qu'à 8000 exemplaires, ce qui incita le groupe à revoir sa direction musicale. Mais l'adoption d'un style plus typiquement rock entraîna aussi des divergences entre les musiciens et, conséquemment, plusieurs changements de line-up. En fin de compte, le concept jazz-rock original et le nom de Spheroe disparurent dans la mutation. Restent en héritage deux disques témoignant d'un bel exemple de créativité dans un genre hybride qui, dans les années 70, n'était qu'une footnote dans l'histoire de la musique populaire française.

[ Primadonna (CD & MP3) ]
[ Arlecchino ] [ Hep Deliler Bisi Bulur ]

Pierre Moerlen's Gong : Downwind (Arista), France 1979 - Réédition CD (Esoteric Recordings), 2011
Forcément très différent de la formation psychédélique du fantasque Australien Daevid Allen, le Gong de Pierre Moerlen a été trop souvent sous-estimé par les amateurs et les critiques de rock, surtout après Gazeuse! et Expresso II quand le groupe a changé de nom et est passé du label Virgin sur Arista. Pourtant, la fusion percussive et progressiste jouée sur Downwind est non seulement originale mais aussi excitante, et en tout cas plus stimulante que la musique jouée par Soft Machine après son propre virage Jazz-Rock. Il suffit d'écouter le titre éponyme qui s'étend sur plus de 12 minutes pour s'en convaincre. Avec leurs mailloches, les frères Moerlen y déroulent un tapis inextricable de percussions sous les pieds des prestigieux solistes invités : Didier Malherbe toujours impérial au saxophone, Stevie Winwood au Minimoog et surtout Mike Oldfield, immédiatement identifiable, qui incruste sa guitare aussi acide que mélodique pour, en un clin d'œil malicieux, transcender la composition en une sorte de nouvelle « Incantation » à la Tubular Bells. Il ne faut pas oublier non plus de mentionner la prestation du bassiste américain Hansford Rowe dont le slapping funky apporte une touche fusion à l'ensemble. Enfin, on notera que malgré l'abondance des instruments percussifs (vibraphone-xylophone-marimba-batterie), la musique n'est jamais assourdissante tant les arrangements sont savamment agencés en une trame organique et mouvante sur laquelle rebondissent les autres instruments. Dans le même genre que Downwind, Crosscurrents est une autre réussite. On y appréciera notamment l'intervention du violoniste de jazz Didier Lockwood, également très présent sur les deux derniers morceaux Emotions et Xtasea qui, reliés l'un à l'autre, clôturent l'album dans une ambiance planante. En fournissant un contrepoint mélodique au vibraphone, le violon parvient à installer une atmosphère relaxante qui va crescendo jusqu'à un finale symphonique zébré par un solo aérien délivré par le jeune guitariste américain Ross Record (Pat Travers Band). Batteur génial, Pierre Moerlen n'hésite pas à revisiter le fameux Jin-Go-Lo-Ba du percussionniste nigérian Olatunji (John Coltrane) dont Santana donna aussi une interprétation sur son premier disque. La version de Moerlen lui est toutefois supérieure grâce à un festival de percussions distractives. Les deux morceaux plus rock chantés par Pierre Moerlen, Aeroplane et What You Know, ne sont pas les meilleurs mais ils ne dérangent en rien le plaisir d'écoute tandis que les fans de Mick Taylor (John Mayall, Rolling Stones) se réjouiront de l'entendre soloter, avec tout le feeling qu'on lui connaît, sur What You Know. La réédition par Esoteric Recordings ne comprend aucun bonus mais a été transférée directement à partir des bandes originales. Elle restitue ainsi avec une excellente clarté sonore une musique unique à la croisée du prog et de la fusion qui, contrairement à d'autres, a traversé les âges sans prendre aucune ride.

[ Downwind (Esoteric Recordings CD & MP3) ]
[ Downwind ] [ Crosscurrents ]

Embryo : We Keep On (LP BASF Systems), Allemagne 1973 - Réédition CD avec 2 titres bonus (Disconforme), 1999
Au sein de cette école qu'on dénomme Krautrock, on trouve à boire et à manger même si l'on doit reconnaître l'influence énorme que cette musique aura sur celle des années 80 et au-delà. De plus, la production allemande des années 70 est apparemment sans limite et on a l'impression qu'on n'aura jamais fini d'en faire le tour (voir par exemple la colossale anthologie Krautrock : Music For Your Brain qui ne fait en plus qu'en gratter la surface). Mais en explorant la montagne d'albums enregistrés en Allemagne de l'Ouest à cette époque, il arrive parfois que l'on tombe sur de vraies merveilles qui se hissent à la hauteur des meilleures productions d'Amon Düül II, de Tangerine Dream, de Can ou d'Ash Ra Tempel et ce disque d'Embryo en fait indéniablement partie. Au moment de l'enregistrement de We Keep On, Embryo venait d'intégrer le guitariste Roman Bunka et le déjà célèbre saxophoniste de jazz Charlie Mariano dont la connaissance encyclopédique des musiques du monde sera bénéfique au collectif. Le répertoire s'avère en effet une fusion inégalée à ce jour de (kraut)rock, de jazz et de rythmes et mélopées ethniques glanées autour du monde. C'est l'Afrique de l'Ouest qui est invoquée sur Ehna, Ehna, Abu Lele, le Maroc et l'Inde sur Hackbrett-Dance, l'Inde encore sur Flute And Saz tandis que la formation rend hommage à Miles Davis sur No Place To Go qui phagocyte en passant le groove de Jack Johnson. Incroyable mélange de rock psyché et de jazz-rock, Embryo perpétue et emporte un peu plus loin la musique inventée par Miles sur Bitches Brew, musique que le Prince des Ténèbres a ensuite laissée en jachère pour d'autres aventures plus funky. D'ailleurs, sur la longue improvisation de 16 minutes intitulée Ticket To India, qui est ajoutée en bonus sur la réédition en CD, c'est bien le motif de Spanish Key à peine modifié que l'on entend. En décembre 1972 dans les studios d'Ascona en Italie, les cylindres tournaient à plein régime et les solistes flottaient en apesanteur tandis que Christian Burchard et sa formation enregistraient leur chef d'œuvre devenu par la suite l'un des incontournables du jazz-rock européen.

[ We Keep On (CD) ] [ We Keep On - full album (YouTube) ]

Fox : Blasting Zone Ahead (Mogno), Belgique 2013
Une ligne de basse pour le groove, une batterie mordante tout de suite après et la guitare hirsute qui part dans tous les sens. On retrouve l'essence de la fusion bourrée à la dopamine comme la pratiquait autrefois les trios électriques de Larry Coryell, Scott Henderson ou John Scofield. C'est écrit dans le titre et dans les notes la pochette : on joue fort, sans concession ni inhibition tandis que l'objectif est clairement d'enregistrer une épopée sonique en dynamitant le confort du studio pour retrouver l'énergie des concerts. Tony Williams, McLaughlin et Larry Young ne faisaient pas autre chose à la fin des années 60. Ceci dit, le groove est profond comme on pourra en juger sur Rapture Of The Deep ou sur Julie In The Sky With Diamonds. François Delporte, déjà apprécié au sein d'aRTET, domine son sujet, parcourant son manche avec souplesse dans un jeu où résonne l'héritage des maîtres de la fusion. Sur Time Warp, qui porte bien son nom, les sons sont distordus comme en provenance d'une autre dimension temporelle tandis que Gulliver s'affiche comme une angoissante poursuite urbaine qui s'interrompt brutalement dans un crash frontal. Quant à la rythmique qui propulsa jadis en orbite le Quetzal du saxophoniste Fred Delplancq, elle a le souffle qu'il faut pour porter à bout de bras les saillies du guitariste. Mais ce qui rend ce disque attachant c'est qu'au-delà de la performance, qui a aussi son charme, on y trouvera également un brin d'humour (la fin de Tethys Part One vous en dira plus) ainsi qu'une ouverture salutaire sur diverses formes musicales comme le funk, la soul, le rock psychédélique et même le hard-bop. Attention toutefois : Blasting Zone Ahead est un exercice de haute voltige tellement jubilatoire que, sur l'autoroute, l'aiguille du compteur dérive toute seule dans le rouge.

[ Fox interprète Rapture Of The Deep live au Bouchon à Tournai (YouTube) ]

Jean-Luc Ponty : Enigmatic Ocean (Atlantic), France 1977
Jean-Luc Ponty : Enigmatic Ocean
Pour les fans de Rock expérimental, le nom du Français Jean-Luc Ponty restera pour toujours associé à celui de Frank Zappa et des Mothers Of Invention avec qui il a enregistré quelques albums essentiels comme Hot Rats (It Must Be A Camel), King Kong (How Would You Like To Have A Head Like That), Over-nite Sensation, Apostrophe et Return Of The Son Of Shut Up 'n Play Yer Guitar (Canard Du Jour). Les jazzmen par contre préfèreront l’album Live At Donte’s édité par Blue Note : ce concert enregistré à Los Angeles en mars 1969 avec George Duke au piano acoustique, John Heard à la basse et Al Cecchi à la batterie montre un Ponty, influencé par le second quintet de Miles, s’exprimant dans un jazz plus classique et reprenant avec bonheur le Eighty-One de Ron Carter et le fameux Canteloupe Island de Herbie Hancock. Mais pour les amateurs de fusion progressive, il n’y a pas de meilleur choix que cet Enigmatic Ocean sur lequel Ponty, encore marqué par son passage dans le Mahavishnu Orchestra en 1974 et 1975, s’oriente vers une approche moins compulsive, plus mélodique, plus lyrique et, en un sens, plus européenne. En plus d’un claviériste et d’un moteur propulsif particulièrement efficace (Ralphe Armstrong, ex-Mahavishnu, à la basse électrique et le batteur Steve Smith qui fondera plus tard l’un des groupes essentiels du Jazz-Rock : Vital Information), on trouve au générique deux excellents guitaristes : l’extraordinaire Alan Holdsworth (U.K., Soft Machine, K2) et Darryl Steurmer, accompagnateur de Genesis en concert que l’on vient de redécouvrir avec la sortie de son album en solo intitulé Go. Les solos et les interplays entre guitares et violon électrique, sans viser le paroxystique, valent vraiment le détour. En particulier, le phrasé legato de Holdsworth et les lignes chantantes du violon de Ponty cohabitent avec bonheur, évoluant avec aisance à travers des compositions, toutes de la plume du leader, qui sont en plus très réussies : Mirage et les deux suites Enigmatic Ocean, en quatre sections, et The Struggle Of The Turtle To The Sea, en trois parties, sont de fins témoignages de la « french Touch » élégante et parfois atmosphérique qui caractérise désormais le Jazz-Rock du violoniste. Les synthés et claviers de Allan Zavod donnent aussi une allure progressive à cette musique inspirée et étoffent des arrangements subtils. La Fusion est certes un genre difficile semé d’embûches et de clichés mais sur Enigmatic Ocean, Jean-Luc Ponty, avec la classe des plus grands, a réussi à tous les éviter.

[ Jean-Luc Ponty Website ] [ Ecouter / Commander ] [ Enigmatic Ocean - full album (YouTube) ]

Nucleus : We'll Talk About It Later (Vertigo), UK 1970 - Réédition CD remastérisée et couplée avec Elastic Rock (Beat Goes On - 2CD), 1995
Nucleus : We'll Talk About It Later
Sorti la même année que l'excellent Elastic Rock et sur le même label mythique Vertigo, We'll Talk About It Later poursuit avec un peu plus d'intensité la définition d'un jazz-rock britannique aussi original que celui de Soft Machine. La formation complète a donc rempilé en septembre 1970 dans les Studios Trident de Londres et c'est avec un frisson de plaisir que l'on retrouve ces fabuleux musiciens réunis sous l'égide du trompettiste de jazz Ian Carr. Mais c'est le claviériste, multi-instrumentiste, et principal compositeur Karl Jenkins (futur membre de Soft Machine à partir de Six) qui est la véritable cheville ouvrière de cet album, ensemençant la musique de solos vitaminés, groovy ou atmosphériques. Quand à Chris Spedding, c'est un guitariste polyvalent qui vient du rock et qui n'a pas les compétences pour prendre des solos pyrotechniques comme John McLaughlin ou Allan Holdsworth. On peut s'en rendre compte en s'attardant sur le morceau Song For The Bearded Lady que Jenkins réintroduira sous une forme altérée et sous un autre nom (Hazard Profile) sur l'album Bundles de Soft Machine : la nouvelle version est cette fois dynamitée par un solo phénoménal d'Holdsworth qui compte parmi les meilleurs de sa carrière. Toutefois, c'est justement à cause de ce déficit que Spedding parvient à accentuer largement le côté impulsif et rock d'une musique qui en fin de compte aurait été plus conventionnelle en son absence. Conçue par Roger Dean, la pochette exagérément sombre présente au verso une ancienne photographie d'une barricade à Dublin, se référant ainsi au dernier titre de l'album (Easter 1916), tandis que la photo du groupe au recto est couverte d'une étrange grisaille. A noter que les deux derniers morceaux, composés par Ian Carr, sont chantés sans que l'on ne sache par qui puisque la pochette ne mentionne à cet égard aucun crédit. La réédition rémastérisée par BGO est d'autant plus indispensable que We'll Talk About It Later est couplé avec Elastic Rock, permettant ainsi à l'amateur d'acquérir en une fois et pour une somme modique les deux meilleurs enregistrements de Nucleus.

[ Elastic Rock / We'll Talk About It Later (2 CD) ]
[ Nucleus : Song For The Bearded Lady (YouTube) ] [ Soft Machine : Hazard Profile Part 1 avec Allan Holdsworth (YouTube) ]

The Rolf Kühn Group : Total Space (MPS Records), Allemagne 1975 - Réédition CD (MPS Records), 2009
Total Space
Le groupe de Rolf Kuhn est d'abord un formidable creuset de talents venus des quatre coins de l'Europe. Outre son frère cadet Joachim (claviers) et ses compatriotes Gerd Dudek (saxophone) et Albert Mangelsdorff (trombone), Rolf Kühn y est aussi accompagné par le guitariste belge Philip Catherine, le bassiste danois Bo Stief et le batteur suisse Daniel Humair. Ayant à coeur de prêcher la bonne parole et d'assurer la rémanence du jazz-rock sur le vieux continent, ce jeune équipage se métamorphose en un redoutable combo funky-jazz ayant assimilé toute l'essence de la fusion américaine. Le plus étonnant toutefois est d'entendre ce genre de musique interprété à la clarinette par un leader époustouflant d'aisance et de créativité. Et si vous croyez que cet instrument appartient à l'époque archaïque des Sydney Bechet et autres Claude Luter, écoutez directement la seconde plage Buzz pour changer tout de suite d'avis. Au milieu des cuivres, des guitares et des claviers électriques, le clarinettiste en état de grâce groove sans complexe et casse la vaisselle avec vivacité et fraîcheur. Au piano, Joachim Kühn est égal à ce qu'il était dans ses années de folie. Quant à Philip Catherine, il se contente de faire gronder sa guitare en lâchant ici et là des traits acérés qui évoquent McLaughlin et ne laisse encore rien percer de son talent de mélodiste qu'il exploitera plus tard. Au milieu d'un répertoire aussi funky et hyper-vitaminé que la bande sonore d'un film de la blaxploitation se niche quand même un surprenant Lopes dont les improvisations libertaires laissent entrevoir d'autres talents avant-gardistes. Total Space démontre que le jazz-rock européen pouvait être aussi virtuose et technique que son parent américain sans pour autant oublier d'être créatif.

[ Total Space (CD) ]
[ Buzz ] [ Uncle Archibald ]

Brand X : Unorthodox Behaviour (Charisma), UK 1976 - réédition CD remastérisé (Virgin), 1989
Unorthodox Behaviour
Un mois avant d’enregistrer A Trick Of The Tail et de donner ainsi une suite à l’histoire de Genesis après le départ de Peter Gabriel, Phil Collins entrait en studio en compagnie de John Goodsall, ancien guitariste d’Atomic Rooster, du bassiste Percy Jones et de Robin Lumley aux claviers (ces deux derniers venaient de jouer ensemble sur le disque de Brian Eno, Another Green World). Le résultat fut pour le moins surprenant : Unorthodox Behaviour sonne comme un croisement entre rock et jazz avec une tendance bipolaire : d’un côté les rythmes intenses d’un batteur dont beaucoup ignoraient qu’il pouvait jouer de manière aussi impétueuse ici bien épaulés par une fretless agile qui compte aussi imposer son individualité et de l’autre, des arrangements subtils que l’on peut raisonnablement attribuer aux deux autres membres de Brand X. Comme le terrain arpenté par ce groupe très britannique recouvre en partie ceux de Weather Report, de Return To Forever ou du Mahavishnu Orchestra, on peut s’interroger sur la consistance d’une telle entreprise quand on sait qu’il n’y a ici aucun soliste de la trempe d’un Wayne Shorter, d’un Jaco Pastorius, d’un Chick Corea ou d’un John Mclaughlin. Pourtant si ce disque a aussi quelque chose à offrir c’est parce que les structures des sept compositions l’emportent sur les improvisations. Et le résultat est sans monotonie : délires contrôlés, valse, grooves funky, breaks malins, acoustique spacieuse, solos ajustés ... Tout se déploie et se met en place avec une belle tenue et on en vient même à regretter que le répertoire soit si court (41 minutes). Brand X n’a rien à se reprocher : son premier disque est une incontestable réussite individuelle et collective qui restera d’ailleurs la référence ultime de leur discographie à l’aune de laquelle seront pesés les autres opus à venir.

[ Brand X Official Site ] [ Unorthodox Behaviour (CD & MP3 ]
[ Born Ugly ] [ Nuclear Burn ]

Nova : Blink (Arista), Italie 1976 - Réédition CD (Vinyl Magic), 1990 et (BMG Japan), 2006
Blink
Créé à Londres au milieu des années 70 par des musiciens italiens issus des groupes Cervello, Osanna et Circus 2000, le quintet Nova a sorti son premier LP en 1976, un vinyle chargé d'un jazz-rock à haut indice d'octane qui emprunte aussi bien à Brand X (dont certains membres jouent sur ce disque et sur les suivants) pour la complexité des sections instrumentales qu'à Colosseum pour l'aspect rock énergique et les parties chantées (en anglais). Les deux solistes vont au bout de leurs possibilités en délivrant des impros qui décoiffent, Elio D'Anna se taillant la part du lion avec ses saxophones soprano, alto et ténor et sa flûte tandis que les deux frères Rustici lui donnent la réplique sur leurs guitares électriques. Pourtant, ce qui surprend encore davantage est la dynamique du tandem Luciano Milanese (basse) / Franco "Dede" Lo Previte (batterie, ex-Circus 2000). Ecoutez sur le titre Nova comment la fantastique trame rythmique fait rebondir les notes des solistes comme des balles de tennis. Vers 3'36", Milanese y prend un fulgurant solo de basse bientôt nourri de roulements de batterie qui déboulent en cascade et font grimper la pression. Le chanteur napolitain Corrado Rustici (ex-Cervello) n'a pas une voix qui impressionne mais ce n'est pas grave vu que le chant est clairement accessoire dans la musique de Nova. A noter que Corrado fera plus tard une belle carrière dans la musique en produisant des albums à succès notamment pour le chanteur Zucchero et pour PFM (Serendipity). Il est d'ailleurs toujours actif actuellement avec son propre groupe de jazz-rock (The Corrado Rustici Trio). De 76 à 78, Nova a enregistré quatre LP avec un côté funky commercial allant en s'accentuant d'un disque à l'autre. Le premier, Blink, reste le plus dense et le plus spontané de leur discographie et c'est probablement celui qui intéressera le plus les amateurs de jazz-rock. C'est aussi le seul album du groupe qui connut en son temps une édition italienne. Doté d'une pochette banale qui décompose un clin d'œil en plusieurs images, Blink n'est certes pas indispensable mais il n'en est pas moins réjouissant à écouter.

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