Jazz & Fusion : Sélection 2020





Retrouvez sur cette page une sélection des grands compacts, nouveautés ou rééditions, qui font l'actualité. Dans l'abondance des productions actuelles à travers lesquelles il devient de plus en plus difficile de se faufiler, les disques présentés ici ne sont peut-être pas les meilleurs mais, pour des amateurs de jazz et de fusion, ils constituent assurément des compagnons parfaits du plaisir et peuvent illuminer un mois, une année, voire une vie entière.

A noter : les nouveautés en jazz belge font l'objet d'une page spéciale.


Silence The 13thThomas Delor : Silence The 13th (Fresh Sound Records / Distribution : Socadisc), France, sortie le 30 mai 2020

1. Syllogism (09:49) - 2. Silence the 13th (08:16) - 3. Peaux Pourries (01:07) - 4. My Little Suede Shoes (05:51) - 5. Providence Incitation (06:33) - 6. Minefield (07:25) - 7. Que reste-t-il de nos amours (05:17) - 8. Prelude Op. 28 No.20 (07:05) - 9. Une soupe et au lit (05:52)

Thomas Delor (batterie, composition); Simon Martineau (guitare); Georges Correia (contrebasse). Enregistré les 4 et 5 septembre 2019 au studio Artesuono à Udine en Italie.


Et si le silence était une note ? Le silence est le sujet du nouvel album de Thomas Delor, le titre de l'album et le leader du groupe le confirment : Je travaille énormément avec le trio autour du silence dans la musique qui je pense est un élément majeur dans tout langage". Ecrire sur le silence est une gageure. Philippe Geluck, le dessinateur de bande dessinée, illustre le silence avec Le Chat par une bulle donc le texte est " ". Il serait donc logique d'imaginer que Silence The 13th est fait de morceaux silencieux, mais ce n'est pas le cas. Syllogism introduit le disque avec des accords suspendus qui donnent une illusion de grands espaces indispensables à la réflexion, et permettra peut-être de trouver un syllogisme pour définir le silence comme Aristote l'a fait sur le noir dans son Organon : Le noir est une couleur. L'absence de couleur est le noir. L'absence de couleur est donc une couleur.

Cette recherche passe obligatoirement par Peaux Pourries, morceau qui plonge l'auditeur dans le travail du son et du silence. La piste semble être un enregistrement d'essai sonore lors d'une répétition. Son écoute permet de ressentir l'impact du son de la batterie. En fonction des nuances : crescendo, decrescendo, pianissimo..., le relief de la musique ainsi que les ressentis émotionnels sont différents. Enrichi par cette expérience auditive, quel plaisir de déguster la reprise de My Little Suede Shoes de Charlie Parker. Le "A" du thème est joué à la batterie, Thomas Delor prouvant ainsi que la batterie se doit d'être un instrument à part entière en accord avec l'ensemble, un espace à maîtriser afin d'en sortir de la musique.

Le merveilleux arrive quand guitare et batterie entament des solos en question-réponse. Au début, Simon Martineau joue une phrase reprise en écho par Thomas Delor : les notes sont reproduites par le batteur, une prouesse. Les deux compères ne s'arrêtent pas là, le batteur propose à son tour des phrases rejouées par le guitariste, Thomas Delor va même jusqu'à faire aux mailloches une citation musicale du célèbre Au clair de la lune et son compère lui répond par la suite de l'introduction de la comptine. Quand le batteur joue sur le bord de la caisse claire, le guitariste pince les cordes de son instrument pour imiter ce son particulier de la batterie. Ce morceau, à lui seul, justifie l'album et donne à la batterie ses lettres de noblesse, un instrument répondant trop souvent à la règle (que je ressens assez en France et dans son enseignement) qui offre à la batterie comme seules et uniques fonctions le rythme et le tempo...

L'écoute de l'ensemble de l'album, reprises et compositions originales, permet de trouver le syllogisme sur le silence : Le silence est de la musique. La musique est composée de notes. Le silence est donc une note. Et si le silence est une note, il ne peut en être que la treizième puisque la gamme musicale en compte douze. C'est bien ce que Thomas Delor nous souffle à l'oreille par le titre de son nouvel opus : Silence The 13th.

[ Chronique de Jean-Constantin Colletto ]



Deux ans après The Swaggerer, Thomas Delor revient avec un album qui confirme d'une part sa différence et, d'autre part, l'importance qu'il accorde à l'écriture de sa propre musique qui compose les deux tiers de ce nouveau répertoire. Son trio est resté le même que sur le disque précédent, ce qui est un point positif : l'essentiel étant d'avancer en précisant sa pensée et non pas de recommencer à zéro.

Syllogism, qui ouvre l'album et n'est pas loin d'en être la pièce de résistance, nous plonge dans une atmosphère onirique que la batterie crépitante n'arrive pas à casser. On se laisse porter par cette houle sonore qui monte lentement comme si une tempête était en marche. Georges Correia qui joue à l'archet sur sa contrebasse compte pour beaucoup dans l'installation de cette ambiance unique dans laquelle va se fondre la guitare électrique volatile de Simon Martineau. Dans la partie finale, la batterie explose sous-tendant la construction et la menant à son terme. D'emblée, une superbe réussite.

Le titre éponyme est composé autour du silence. Les musiciens y avancent à pas feutrés, brassant l'air avec prudence et parcimonie. Tout reste en suspension jusqu'à ce que la musique monte en puissance, valorisant l'étape précédente par son inattendue impétuosité avant de retomber dans sa léthargie première. Et cette fois encore, l'émotion est au rendez-vous. A l'autre bout du spectre, Minefield est un morceau plus bluesy et plus ludique aussi où chaque instrumentiste s'en donne à cœur joie en poussant ses partenaires sur le devant de la scène. On apprécie l'osmose naturelle entre les trois musiciens parfaitement ajustés dans leurs improvisations respectives. Tout ça semble complètement spontané et dégage une fraîcheur qui laisse pantois.

Le répertoire est complété par trois reprises on ne peut plus différentes. My Little Suede Shoes est l'un des morceaux les plus accrocheurs et accessibles de Charlie Parker qui permet au batteur de jouer de façon détendue dans un mode latin. Que Reste-t-il De Nos Amours est une adaptation de la fameuse chanson de Charles Trenet qui conserve tout son romantisme original. Quant au Prélude Op.28, No.20 de Chopin, il ne dépare pas l'ensemble du disque vu que son arrangement pour un trio de jazz sonne bien différemment de la mélancolique pièce classique dont on reconnaît toutefois fort bien la mélodie.

Encore une fois, Thomas Delor a composé un album varié et plaisant qui met en évidence la technicité de ses complices, ses facultés de compositeur et d'arrangeur ainsi que son jeu de batterie aussi vivace que singulier.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Silence The 13th (CD / Digital) ]
[ A écouter : "My Little Suede Shoes (live)]


Is That So ?John McLaughlin, Shankar Mahadevan, Zakir Hussain : Is That So ? (Abstract Logix), UK, 17 janvier 2020

1. Kabir (07 : 27) - 2. Sakhi (08 : 26) - 3. Tara ( 08 : 32) - 4.The Search (10 : 49) - 5. The Guru (07 : 08) - 6. The Beloved (09 : 25)

John McLaughlin (guitare, synthétiseur de guitare, orchestration, composition : 1, 2, 3, 6) ; Zakir Hussain (tabla , composition : 2) ; Shankar Mahadevan (voix, composition : 1, 2, 3, 6). Enregistré au Mediastarz Studio (Monaco), au Purple Haze Studio à Mumbai, Inde, et au Airship Laboratories à Eichmond en Californie, USA.


Écrire une chronique dans cette période de pandémie internationale peut paraître décalé. Cependant, la seule consigne unanime est le respect du confinement à son domicile. Or, rester cloîtré n'est pas habituel pour l'Homo sapiens du 21ème siècle. Est-ce qu'une nouvelle espèce, l'Homo domus va-t-il naître pour s'adapter à cet isolement ? En quelques jours, les chaînes de TV, de radio, les sites média du web lancent des émissions pour aider l'humain à supporter la claustration : « Confinement vôtre » sur France Culture, « émissions pédagogiques pour les élèves de tous niveaux» sur France 4, ou "CultureChezNous", plateforme lancée par le ministère de la culture pour assister aux spectacles ou visiter des musées depuis chez soi.

A l'échelle individuelle culturelle, chacun apporte sa pierre à cet élan pour agrémenter sa vie cloîtrée : concerts en ligne, jams entre musiciens tous confinés dans différents lieux du monde… Dans cette foison d'initiatives, le célèbre guitariste John McLaughlin écrit le 16 mars à 21 heure sur les réseaux sociaux : "Compte tenu de la situation actuelle dans le monde avec le coronavirus et du fait que nous sommes obligés de passer plus de temps à la maison, nous aimerions offrir à nos amis jusqu'à fin avril 2020 le téléchargement gratuit du nouvel album Is that So ? sorti le 17 janvier 2020 chez le label Abstract Logix. Profitez de la musique et restez heureux et en bonne santé!".

"Est-ce ainsi" le début de l'apparition de l'Homo domus comme l'annonce le titre de l'album proposé par le guitariste né dans le Yorkshire ? Il est certain que le célèbre musicien n'avait pas prévu cette pandémie pour le choix du titre de son dernier album : l'explication vient plutôt du travail colossal que le CD a demandé pendant les six ans de préparation. Selon John McLaughlin, Is That So ?, avec le compositeur et chanteur indien Shankar Mahadevan accompagné par le maître des tablas Zakir Hussain, est l'une de ses collaborations musicales les plus profondes. Depuis plusieurs années, le guitariste étudie la théorie et la pratique de la musique indienne, The Search montre comment les recherches musicales ont permis au chant de Shankar Mahadevan, accompagné par les lignes mélodiques de John McLaughlin au synthétiseur, d'instaurer une atmosphère inédite, planante et méditative.

La performance est de l'ordre de la prouesse : intégrer l'harmonie particulière de la musique occidentale dans les traditions de l'Inde du Nord et du Sud, tout en respectant les règles mélodiques du système raga (système musical classique indien fondé sur les théories védiques), semblait impensable. Cela n'est possible qu'en étant un Sakhi (un ami en hindi) titre du deuxième morceau de l'album, ce qui est le cas en particulier de Zakir Hussain avec qui le guitariste a fondé en 1975 le groupe Shakti. Kabir, piste la plus populaire des utilisateurs de la plateforme de streaming Deezer, doit son succès à la merveilleuse voix de Shankar Mahadevan, soutenue par les nappes musicales de John McLaughlin, les tablas de Zakir Hussain permettant au guitariste « d'appliquer sa propre liberté harmonique occidentale ». Le résultat de cette alchimie est un nouveau concept qui marquera probablement l'histoire de la musique.

Il est certain que la générosité et le talent de John McLaughlin, dit Mahavishnu, rappellent la philosophie du poète Kabîr né en 1440 à Vârânasî (Bénarès) qui affirme, que toute religion qui n'est pas amour n'est qu'hérésie. Et l'Homo domus a besoin de beaucoup d'amour et de la solidarité bienveillante de ses semblables pour vaincre la pandémie actuelle.

[ Chronique de Jean-Constantin Colletto ]

[ Lien de téléchargement gratuit de l'album sur Bandcamp ]
[ A écouter : Sakhi - The Beloved]


From This PlacePat Metheny : From This Place (Nonesuch), USA, 21 février 2020.

1. America Undefined (13:22) - 2. Wide and Far (8:26) - 3. You Are (6:13) - 4. Same River (6:43) - 5. Pathmaker (8:19) - 6. The Past in Us (6:23) - 7. Everything Explained (6:52) - 8. From This Place (4:40) - 9. Sixty-Six (9:38) - 10. Love May Take Awhile (5:57)

Pat Metheny (guitars); Gwilym Simcock (piano); Linda May Han Oh (basse); Antonio Sanchez (drums); Hollywood Studio Symphony (orchestrations) + MeShell NdegeOcello (chant); Gregoire Maret (harmonica); Luis Conte (percussions)


En compagnie de son batteur habituel d'origine mexicaine Antonio Sanchez, de la contrebassiste australo-malaisienne Linda May Han Oh et du pianiste britannique Gwilym Simcock, le guitariste Pat Metheny élargit encore son horizon en ajoutant après coup aux enregistrements, réalisés sans répétition préalable par son quartet, des arrangements orchestraux conçus par Alan Broadbent et Gil Goldstein, et conduits par Joel McNeely. On retrouve sur le titre America Undefined le souffle lyrique du Pat Metheny Group d'autrefois (avec le regretté Lyle Mays). Cette composition qui se développe comme une suite a un côté cinématographique avec l'inclusion de bruitages d'ambiance et de train. Son côté dramatique qui s'accentue graduellement fait rapidement oublier les improvisations virtuoses des instrumentistes au profit d'une vision d'ensemble à la fois grandiose et accessible. C'est l'une de ces immenses compositions épiques, riches de myriades de sonorités, comme le PMG nous en a déjà offertes quelques-unes dans le passé.

From This PlaceMais le répertoire offre aussi d'autres plaisirs qui témoignent du parcours varié du guitariste et de son intérêt pour les musiques les plus diverses. Ainsi Wide And Far évoque-t-il le Wes Montgomery de la période Verve quand le guitariste d'Indianapolis jouait lui-aussi en compagnie d'un orchestre arrangé et conduit par Don Sebesky. Sur Same River, Metheny pose à nouveau sa guitare synthé sur ces rythmes latins qu'il s'était jadis appropriés avec maestria sur Letter From Home. Et sur Everything Explained, il joue pleinement ce jazz fluide et mélodique dont il a depuis longtemps le secret.

Le guitariste a invité Meshell Ndegeocello qui prête sa voix fragile pour un From This Place particulièrement poignant. Selon le leader, ce titre éponyme fut composé le 9 novembre 2016, soit le jour suivant la dernière élection présidentielle américaine qui a marqué l'histoire des Etats-Unis par l'extravagance du candidat républicain. Cette pièce de musique a pris une intonation tragique au fur et à mesure que les résultats de l'élection devenaient de plus en plus évidents. On se rend compte ici que si Pat Metheny est l'un des plus grands musiciens actuels, ce n'est pas à cause de son incroyable technique mais plutôt par la profondeur des sentiments que sa musique fait naître. On épinglera encore le tendre et solo d'harmonica posé par Grégoire Maret sur la ballade The Past Is In Us qui rappelle une autre collaboration émouvante avec Toots Thielemans sur l'album Secret Story.

Alors que le guitariste n'avait plus produit de nouvelle musique depuis six ans, il est de retour, à la tête d'un quartet terriblement soudé, avec un album ambitieux et parfaitement structuré, rempli de sonorités envoûtantes, de mélodies splendides et d'atmosphères inédites. Entre jazz et fusion progressiste, aucune musique présente ou passée ne peut se comparer à celle de Pat Metheny !

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ From This Place (CD, Vinyle, Digital) ] [ From This Place sur Bandcamp ]
[ A écouter : America Undefined - Wide and Far ]


And Still We DreamPascale Elia : And Still We Dream (Indépendant), date non précisée sur la pochette.

1. There's a Small Hotel (3:29) - 2. Dream Dancing (4:01) - 3. Dancing on the Ceiling (4:36) - 4. I've Grown Accustomed to Your Face (3:28) - 5. There Is No Greater Love (3:34) - 6. I'm Oldfashioned (3:55) - 7. Invitation (4:25) - 8. Dolphin Dance (4:32) - 9. The Island (5:48) - 10. It's Alright with Me (4:06) - 11. Night and Wings (3:37) - 12. Ugly Beauty (And Still We Dream) (4:20). Enregistré au Realistic Sound à Munich

Pascale Elia (vocal); Tony Pancella (piano, arrangement); Henning Sieverts (contrebasse, violoncelle); Matthias Gmelin (drums)


On peut dire que Pascale Elia a acquis une longue expérience de la scène. Des cabarets liégeois au Big Band de Liège, elle a interprété pendant plusieurs années les grands standards du jazz empruntés à Nat King Cole, Duke Ellington, Ella Fitzgerald ou Sarah Vaughan. Par la suite elle a étendu sa palette en intégrant la soul et la musique brésilienne et s'est produite hors de Belgique sur la côte Ouest des Etats-Unis et au Japon où elle a rencontré le pianiste, compositeur et arrangeur italien Tony Pancella avec qui elle a enregistré cet album.

Onze des douze titres du répertoire sont des reprises de chansons populaires dans le répertoire jazz (There's a Small Hotel de Rodgers & Hart, It's All Right With Me de Cole Porter, I'm Old Fashioned de Jerome Kern, … etc.) que Pascale interprète avec beaucoup de respect mais aussi avec le genre d'aisance qu'on acquiert seulement après une longue pratique. Son sens du timing est impeccable et son phrasé parfaitement maîtrisé. Il faut l'entendre improviser en scat sur There Is No Greater Love : on se croirait dans un club de jazz à Harlem vers minuit. Le trio de Tony Pantella est efficace, le leader se réservant toujours quelques mesures pour faire chanter son piano. On apprécie aussi le contrebassiste Henning Sieverts qui troque son instrument principal contre un violoncelle sur le très beau Ugly Beauty de Thelonious Monk. Le seul titre original, Night & Wings, ne se démarque pas de l'ensemble et pourrait fort bien passer pour un standard oublié.

Influencé d'abord par la grande tradition du jazz vocal, And Still We Dream n'offre certes rien de révolutionnaire mais il nous entraîne à rebours dans un univers charmant et un peu désuet. Idéal pour se la jouer cool et transformer son petit salon personnel en Winnie's Jazz Bar en ces temps de confinement sanitaire.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ And Still We Dream (CD / Digital) ]
[ A écouter : Pascale Elia & Mimi Verderame : In Walked Bud ]


Black MagicJason Miles & Kind Of New : Black Magic (Robeadope / distributeur Fat Beats), USA, 06 mars 2020

1.Black Magic (4:54) -2. Kathy's Groove (3:20) -3. The Other Side Of The World (Intro) (1:15) -4. The Other Side Of The World (5:24) -5. Wolfedelic (5:15) -6. Interlude 1 (1:04) - 7. Jean Pierre (11:06) - 8. Ferrari (12:11) -9. Kats Eye (11:00) - 10. Street Vibe (8:20).

Jason Miles (piano, claviers) ; Philippe Dizack ( trompette) ; Jay Rodriguez( saxophones, clarinette basse, flûte) ; Reggie Washington ( basse électrique ) ; Gene Lake ( batterie) ; Jimmy Bralower (boite à rythmes : 2) ; Steven Wolf (boite à rythmes : 5). Enregistrement de six morceaux en live le 27 décembre 2018 au NuBlu New York et de quatre morceaux au studio de Jason Miles début 2019.


Le titre du présent album instaure une écoute particulière. Sans affirmer la dimension cabalistique des compositions et arrangements, le producteur de jazz américain donne la raison du titre : « toute ma carrière, en tant que claviériste/ programmeur synthétiseur, a évolué avec une certaine magie. J'ai donc décidé d'appeler l'album Black Magic. » L'explication de Jason Miles semble incongrue au premier abord, mais l'écoute des dix pistes du CD éclaire sur l'occultisme de cette production.

La définition du terme « magie » de l'écrivain anglais Aleister Crowley : « La magie est la science et l'art d'occasionner des changements en accord avec la volonté », convient tout à fait à Jason Miles. Ce compositeur producteur, né dans un des bastions du jazz (Brooklyn) n'a cessé d'aller de l'avant, il s'agit même de sa philosophie directrice. Ce forcené des claviers et des arrangements musicaux, chercheur intrépide, est très demandé, ce qui lui permet de se confronter à divers styles : « j'ai appris que créer de la musique pop n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. » Sa soif de découverte le fait participer à un grand nombre d'enregistrements pendant une vingtaine d'années. Ses collaborations sont des plus prestigieuses : Miles Davis, Aretha Franklin, Marcus Milller, Diana Ross, Michael Jackson, Withney Houston, Diana Krall... Tout en jouant avec d'autres, il mène une carrière solo, qui bénéficie du résultat de ses recherches : Miles To Miles sorti en 2005 propose ainsi du Miles Davis revu par Jason Miles avec une virtuosité digne du prince du silence. Dans 2 Grover, With Love de 2008, le claviériste s'est entouré de grands musiciens comme Chaka Khan, Michael et Randy Brecker pour rendre hommage au saxophoniste Grover Washington.

La définition de la magie par Aleister Crowley convient bien à la volonté de Jason Miles, qui veut continuer à étudier et à découvrir : « J‘ai toujours été curieux musicalement et je n'ai jamais eu peur d'acheter un disque que je ne connaissais pas, mais qui avait l'air intéressant. » Si, dans le monde de la magie, le grimoire est le recueil des formules écrites par des maîtres de cet art, dans la musique c'est sur le CD que les enregistrements sont gravés. Black Magic semble être le recueil annoncé par son compositeur comme nécessaire à sa propre progression. Adoubé par Herbie Hancock et entouré d'une équipe d'artistes confirmé, le « Quincy Jones de la musique contemporaine » propose dix pistes finement arrangées. Le titre éponyme lance l'album sur une rythmique batterie-clavier-basse dynamique, rejointe par Philippe Dizack à la trompette et Jay Rodriguez à la flûte. Le ton est donné, c'est du jazz fusion de grande classe, surtout quand on apprend que plus de la moitié des morceaux ont été enregistrés en live sans répétition. La reprise de Jean Pierre est grandiose, plus de onze minutes de ce grand standard où l'âme de Miles Davis est transcendée par le jeu de Reggie Washington qui surfe sur le thème joué par les cuivres ainsi que sur l'improvisation des différents musiciens. La conclusion de cette piste est digne d'un bouquet final du 14 juillet et rappelle que le célèbre trompettiste avait défini le claviériste de « touche à tout de génie. »

Les différents morceaux, chacun dans un style différent, démontrent la maîtrise des arrangements et des compositions, que ça soit sur Kathy's Groove et Wolfedelic, enregistrés en studio avec un effectif plus réduit mais tout aussi agréables et groovy, ou sur The Other Side Of The World, composition plus planante où Gen Lake à la batterie au fond du temps laisse à ses compagnons le loisir d'accompagner l'auditeur en douceur dans un voyage sonore.

L'écoute de l'ensemble de l'album confirme la troisième loi de l'écrivain de science fiction Arthur Charles Clarke : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. » La magie est compagne de Jason Miles et Black Magic en est son grimoire.

[ Chronique de Jean-Constantin Colletto ]

[ Black Magic (CD / Digital) ]
[ A écouter : Wolfedelic ]


Yes LoveGilbert Isbin Trio : Yes Love (Tern Records), 2019

1. Yes Love (4:12) - 2. Gift To The Fall (3:32) - 3. Observation (3:38) - 4. A Fine Day (2:47) - 5. Blue In Green (4:43) - 6. Sky And Sand (3:55) - 7. Aquest Amor (4:54) - 8. Singsong (3:45) - 9. Wawacou (3:58) - 10. Troubled (4:08) - 11. Wellspring (3:22) - 12. Peace Piece (2:01)

Gilbert Isbin (luth); Xavier Rau (contrebasse); Peter Vangheluwe (percussions)


Gilbert Isbin a une discographie passionnante derrière lui. Plusieurs de ses albums qui s'inscrivent dans le jazz d'avant-garde ou la musique contemporaine avec utilisation de guitares préparées sont toutefois restés confidentiels mais le guitariste a su prouver de temps en temps qu'il savait aussi toucher les cœurs par une musique au lyrisme indéniable (on se souvient en particulier du splendide Water With A Smile sorti en 2004). Le voici aujourd'hui dans un contexte encore différent puisque qu'il a cette fois choisi de jouer sur un luth en trio avec un contrebassiste et un percussionniste.

Les neuf compositions qui sont de sa plume se situent au croisement de divers genres, jazz improvisé, musique classique et folklore, mais aussi d'influences. On entend notamment dans cette musique claire et fluide quelques réminiscences de Ralph Towner (la sonorité sèche du luth de Gilbert n'est pas si éloignée de celle d'une guitare acoustique à cordes de nylon) et, plus proche de nous, d'Alain Pierre qui joue parfois en solo dans un style similaire.

Poétique et méditative, la musique inspire et on sent bien que le luthiste a recherché l'alliance parfaite entre simplicité, beauté et spiritualité. Gift To The Fall, Sky And Sand et Wellspring sont des odes à la nature, des invitations à l'arpenter jusqu'à s'y perdre comme dans un rêve. La complicité entre les trois musiciens est quasi irréelle : Xavier Rau invente en permanence des contrepoints célestes sur sa contrebasse tandis que Peter Vangheluwe, ancien complice déjà présent sur Water With A Smile, accompagne la musique par des percussions attentives.

Le répertoire est complété par trois reprises. L'angulaire Wawacou qui figurait au menu d'un disque enregistré il y a bien longtemps par Gilbert Isbin en collaboration avec le contrebassiste Cameron Brown (Spring Cleaning, 1993), le mélodique et splendide Singsong extrait d'un disque ECM encore plus ancien de Jan Garbarek (Wayfarer, 1982) et la cerise sur le gâteau : une interprétation du célèbre Blue In Green de Bill Evans ici rendu dans une majestueuse lenteur qui rend hommage à son spleen original.

Tel un paysage verdoyant, cette musique a quelque chose d'apaisant. Elle vous fait pénétrer dans un univers onirique d'une beauté diaphane. Il serait vraiment temps que Gilbert Isbin sorte de son statut de secret bien gardé afin que sa musique aux multiples vertus puisse être appréciée par un public beaucoup plus large.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Yes Love sur Bandcamp ]
[ A écouter : Blue In Green ]


CursivIgor Gehenot : Cursiv (Igloo Records), 24 janvier 2020

1. The Faith - 2. Cursiv - 3. Little Boy - 4. Hopeful - 5. Fat Cat - 6. Julia - 7. Yaï - 8. I remember Clifford - 9. Julia (Alternative Live Take)

Igor Gehenot (piano); Alex Tassel (bugle); Viktor Nyberg (contrebasse); Jérôme Klein (drums); David El-Malek sax (1, 2, 4, 5 & 9)


Sous cette couverture sans titre se niche Cursiv, deuxième album en quartet du pianiste liégeois Igor Géhénot avec le trompettiste français Alex Tassel qui n'y intervient plus comme invité mais bien comme un membre à part entière. Cette fois, l'invité est un autre jazzman français : le saxophoniste David El-Malek, surtout connu pour ses projets avec le pianiste Baptiste Trotignon, qui joue ici sur quatre titres (cinq si l'on ajoute la prise alternative de Julia).

Outre le standard I Remember Clifford écrit par Benny Golson, le répertoire comprend sept nouvelles compositions dues pour cinq d'entre elles à la plume du pianiste et, pour les deux autres, à celle du bugliste. Les inspirations des deux hommes sont admirablement croisées : la musique suggère tout du long une unité de pensée qui, comme c'était déjà le cas sur le disque précédent, n'est pas étrangère à la cohérence et à la qualité de l'album. Le style général reste un jazz moderne tendance post-bop mais entre les différents morceaux existent de grandes variations d'ambiance. Ainsi, le splendide The Faith est-il un moment intime de réflexion où le bugle soyeux délivre des phrases poétiques au-dessus des accords délicats du piano. La mélodie belle, parfaitement lisible et guidée par un profond lyrisme rend ce morceau concis très attachant. D'un autre côté, Yaï, écrit par le bugliste, est un pur bop au groove prononcé sur lequel il est difficile de ne pas hocher la tête en rythme avec la pulsation. Et c'est d'ailleurs le moment de souligner l'excellente contribution d'une section rythmique particulièrement dynamique composée du contrebassiste Viktor Nyberg et du batteur Jérôme Klein.

Ainsi de pièces mélancoliques et tendres en morceaux plus enlevés et virevoltants, le disque reflète les différentes facettes de ses interprètes, ce qui permet incidemment de l'écouter d'une traite avec un immense plaisir. Quant à David El-Malek, on appréciera tout particulièrement son jeu sur le titre éponyme marqué par son très beau solo et ses interventions en contrepoint du bugle d'Alex Tassel.

Le précédent opus, leur avait déjà rapporté un Octave en 2018 et Cursiv, qui est pétri dans le même moule, pourrait fort bien lui succéder.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Cursiv (CD / Digital) [ Delta (CD / Digital) ]
[ A écouter : Cursiv ]


ElevenMike Stern - Jeff Lorber Fusion : Eleven (Concord Jazz), USA, 27 septembre 2019

1. Righteous (4:01) - 2. Nu Som (5:28) - 3. Jones Street (7:28) - 4. Motor City (4:04) - 4. Big Town (5:05) - 6. Slow Change (8:38) - 7. Tell Me (5:0127) - 8. Ha Ha Hotel (5:12) - 9. Rhumba Pagan (4:09) - 10. Runner (4:24). Enregistré les 20 et 21 mai 2019 au Blackbird Music Studio, Berlin

Mike Stern (guitare); Jeff Lorber (claviers); Jimmy Haslip (basse); Dave Weckl (drums); Vinnie Colaiuta (drums); Gary Novak (drums); Dave Mann (cuivres); Leni Stern (ngoni).


On peut dire que Mike Stern a un talent certain pour choisir ses complices. Après Yellowjackets, Jan Gunner, Eric Johnson, Dave Weckl et quelques autres, il s'allie aujourd'hui au claviériste Jeff Lorber, lui-même auteur de pas mal d'albums de jazz fusion mais à tendance plus douce (proche du smooth jazz). Avec Mike Stern qui est un musicien beaucoup plus mordant à bord, la musique est au croisement de deux approches différentes, ce qui a engendré un style intermédiaire à la fois accessible et sophistiqué avec, en plus, une pointe d'humour. D'ailleurs, le titre de l'album fait référence au film parodique Spinal Tap dans lequel le guitariste expliquait fièrement que son potentiomètre de volume avait onze degrés, soit un de plus que la normale, pour un extra de puissance en concert.

Le résultat est ainsi un jazz-rock esthétique et plein de groove, funky même comme sur Ha Ha Hotel qui évoque carrément les fabuleux Brecker Brothers. Mike Stern y délivre un solo de guitare pyrotechnique tandis que Jeff Lorber qui joue ici de l'orgue Hammmond conclut en réduisant le studio en cendres. Cette composition, qui était apparue pour la première fois sur l'album Is What It Is de Mike Stern en 1994, est ici revivifiée dans une version définitive.

Coproduit par le bassiste Jimmy Haslip (Yellowjackets) et bénéficiant, entre autres, de la présence remarquable des batteurs Dave Weckl et Vinnie Colaiuta, Eleven réunit le meilleur de deux mondes en offrent une fusion à la fois mélodique et incendiaire, de quoi plaire à tout le monde.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Eleven (CD / Digital) ]
[ A écouter : Ha Ha Hotel ]








Les News plus anciennes sont toujours en ligne : Jazz News 2019 (2e semestre)

Vous avez aimé cette page ? Faites le savoir sur mon livre d'or.

[ Index | CD base | Vision | Initiation | Europe | Belge | Blues | Sélection | Liens ]

[ NEWS : 1998-1999 | 1999-2000 | 2000-2001 | 2001-2002 | 2002-2003 | 2003-2004 | 2004-2005 | 2005-2006 | 2006-2007 | 2007-2008
| 2009 | 2010 | 2011 | 2012 | 2013 | 2014 | 2015 (1) | 2015 (2) | 2016 (1) | 2016 (2) | 2017 (1) | 2017 (2) | 2018 (1) | 2018 (2) | 2018 (3) ]


[ Les faces du jazz : 1917 - 1950 | Jazz Européen : Autres Suggestions ]

Ecouter les playlists de DragonJazz : Jazz Guitarists - ECM Northern Light - Cool Fusion

Retour à la page d'index


© 1998-2019 DragonJazz