Le Rock Progressif

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série III - Volume 3 Volumes : [ 1 ] [ 2 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ] [ 10 ]

Sigur Ros : Hvarf / Heim (EMI - 2 CD), Islande 2007
Sigur Ros : Heima (EMI - 2 DVD), Islande 2007


Sigur Ros (ça s'écrit avec un accent aigu sur le o) vient d'Islande. Baptisé à Reykjavík au début de 1994 d'un nom qui signifie « Rose de la Victoire », le groupe enregistra trois disques (Von, 1997 ; Von Brigoi, 1998 et Agaetis byrjun, 1999) avant d'être repéré par Radiohead, qui leur demandera d'assurer la première partie de leur tournée européenne fin 2000. Ils connaîtront aussi une certaine notoriété grâce à l'inclusion de trois de leurs compositions (Agaetis byrjun / An Alright Start, Svefn-g-englar / Sleepwalkers ainsi qu'une version live de Njosnavelin / Nothing Song) dans la bande originale de Vanilla Sky (film de science-fiction de Cameron Crowe sorti en 2001 avec Tom Cruise et Pénélope Cruz). Comme on pourra s'en rendre compte à l'écoute de Agaetis Byrjun repris sur ce double album, leurs compositions hypnotiques collent admirablement à l'ambiance à la fois nostalgique, étrange et cauchemardesque du film. La charge émotionnelle véhiculée par leur musique leur vaudra d'ailleurs à plusieurs reprises l'honneur de figurer dans des bandes sonores de films plus ou moins célèbres (la série TV « 24 » avec Kiefer Sutherland, Immortel d'Enki Bilal, Angels of the Universe, Penelope ...). Sorti en novembre 2007, ce double compact est une compilation, mais pas simplement une rétrospective, de leurs albums précédents : le premier CD intitulée Hvarf (Disappeared) comprend des versions en studio d'anciennes compositions rares ou inédites, tandis que le second, Heim (Home), est constitué de versions acoustiques de titres connus enregistrées lors de concerts en Islande aussi mythiques que confidentiels. On peut aisément comprendre pourquoi Thom Yorke est tombé amoureux de cette musique flottante comme un nuage : il y règne le même spleen que l'on trouve parfois dans certaines chansons de Radiohead. Toutefois, la comparaison s'arrête là. Autant la musique du groupe alternatif anglais est variée et évolutive, autant celle de Sigur Ros est, d'un disque à l'autre, fidèle à elle-même. Depuis des années, le son lunaire et fantasmagorique s'effiloche interminablement dans l'air glacé d'un hiver blanc tandis que le chanteur à la voix de fausset, Jonsi Birgisson, susurre des textes en islandais ou en vonlenska, une langue créée de toutes pièces et sans aucune signification connue. On retrouvera sur le premier disque de cette compilation le style unique et envoûtant de Sigur Ros que l'on apparente faute de mieux au post-rock. Le second est tout simplement magique : les reprises acoustiques ne sont pas très différentes des versions originales mais, moins électroniques, elles gagnent encore en émotion et en fragilité. L'addition d'un quartet à cordes vient renforcer les structures acoustiques en apportant une densité supplémentaire et le vertige est au rendez-vous. On notera les photos aux couleurs étranges des pochettes qui représentent des micros solitaires avant l'arrivée du groupe. Elles ont été prises à l'aide d'un appareil photographique à sténopé, en fait une simple boîte noire percée d'un trou minuscule laissant passer la lumière qui imprime à l'envers un papier sensible. Le parallèle entre ces images et la musique de Sigur Ros est facile : elle procèdent toutes deux d'un processus ralenti à l'extrême mais l'impression qui se dégage du résultat montre une profondeur de champ qui ressemble à l'éternité. Et si ce disque vous a plu, optez aussi pour le fantastique DVD « Heima » qui présente la musique des concerts acoustiques sublimant le peuple et les paysages grandioses de leur Islande natale. C'est aussi beau qu'une émission d'Ushuaïa Nature !

[ Sigur Ros Website ] [ Hvarf / Heim (2 CD) - Heima (DVD) ]
[ Salka (YouTube) ]

Beardfish : Sleeping In Traffic: Part One (InsideOut), Suède 2007
Beardfish : Sleeping In Traffic: Part Two (InsideOut), Suède 2008


Ce groupe suédois formé au début du millénaire a déjà produit quatre albums. Et si les deux premiers (Fran En Plats Du Ej Kan Se, 2003 et The Sane Day, 2006) sont passés relativement inaperçus, les deux suivants, qui se regroupent sous un même concept, valent bien qu'on s'y attarde un peu. Désormais édité par le label InsideOut qui a l'oeil sur tout ce qui bouge en musique progressive, Beardfish se révèle comme un groupe de rock progressif rétro mais avec une touche moderne, sa musique évoquant à la fois celle des flamboyants seventies et celle d'ensembles plus modernes comme les Flower Kings ou Anekdoten. Les chansons s'appuient sur une base vintage composée essentiellement de piano, d'orgue Hammond (qui donne un son classique à la Uriah Heep) et de guitares. Centré autour de la personnalité de Rikard Sjöblom, à la fois guitariste, claviériste, accordéoniste, percussionniste et chanteur, Beardfish épouse un tracé sinueux caractérisé par des climats multiples et une grande diversité de styles. Sans être trop complexes, les compositions réverbèrent les années glorieuses où Gentle Giant, Jethro Tull, King Crimson et Supertramp mixaient allègrement progressif, psychédélique, folk, hard, avant-gardisme et autres genres tandis qu'ailleurs, Zappa et ses Mothers injectaient un humour vorace dans la recette. Point de virtuosité inutile ici ni de vitesse exagérée mais une musique construite, éclectique, ambitieuse et sophistiquée qui croise les voies et donne à savourer grooves, timbres et contrastes. Certes, on peut regretter l'absence d'un hymne fort qui aurait sûrement étendu l'audience encore limitée du groupe mais certaines compositions comme Sunrise et son orgue mordant, le complexe Roulette et, dans une veine plus Beatles, la ballade au piano Dark Poet ne manquent pas de potentiel accrocheur. Encore mieux est le fantastique The Hunter qui hésite à la croisée des chemins entre le Pink Floyd de One Of These Days et le classicisme d'un Deep Purple à ses débuts. Mais le sommet de ces deux disques se trouve sur « Part Two » : le morceau fleuve au titre éponyme qui s'étend sur plus de 35 minutes est un de ces indescriptibles monuments épiques qui ravissent les amateurs de prog. Ritournelles folkloriques, valses tristes et rouillées, ballades acoustiques, hard-rock à l'ancienne, interludes déclamés à la Frank Zappa, solos de guitare musclés, klaxons, rires, cris de goélands et même une imitation disco des Bee Gees frappés par la fièvre du samedi soir : climats et tempos se succèdent dans des arrangements de haute volée qui concluent en beauté ce second épisode en définitive encore plus passionnant que le précédent. Il est clair que Beardfish n'attendra plus longtemps avant de jouer dans la cour des grands. D'ailleurs, voici ce qu'en pense Mike Portnoy : « parmi les nouveaux groupes dotés d'un son ancien, Beardfish est mon favori. Utilisant tous les styles et les sonorités des ensembles de rock des années 70 (mellotron, orgue Hammond, leslies, guitares nos trafiquées, batteries organiques, etc.), ces gars font de la musique pour ceux qui se languissent des groupes classiques qui enfantèrent le genre tout entier... ». Cette déclaration tranchée de la part du fameux batteur de Dream Theater exprime clairement ce que vous entendrez sur ces deux albums.

[ Beardfish Website ] [ Beardfish sur MySpace ] [ Sleeping In Traffic: Part I (CD & MP3) - Beardfish : Sleeping In Traffic: Part II (CD & MP3) ]
[ Sunrise (YouTube) ] [ Sleeping In Traffic (YouTube) ]

Riverside : Rapid Eye Movement (InsideOut), Pologne 2007


Lying here on the floor
Starting to come around
What you did Mr. Hyde
What you got me into this time

Parasomnia
Depuis leur première répétition en automne 2001, les musiciens de Riverside ont gardé le même fil rouge : composer des musiques ambitieuses, et donc progressives, sans se référer pour autant aux clichés du genre, que ce soit le rock symphonique des années 70 ou le néo-prog des 80's. Evidemment, puisque deux des membres fondateurs ont fait leurs premières armes dans des groupes de death et de heavy métal, il en est resté quelque chose sans pour autant que leur musique ait quoi que ce soit à voir non plus avec le métal progressif d'un Dream Theater ou d'un Symphony X. Tout au plus, pouvait-on déceler dans leurs deux premiers compacts (Out of Myself, 2003 et Second Life Syndrome, 2005) quelques traces de groupes modernes incontournables comme Pain Of Salvation, Tool ou Porcupine Tree et d'autres plus classiques mais tout aussi inévitables comme Pink Floyd. Forts d'une réputation désormais bien établie à la fois chez eux et un peu plus à l'Ouest, les Polonais balancent leur troisième opus en toute confiance sans changer grand-chose à leur approche éclectique. En un mot, Rapid Eye Movement s'impose à nouveau comme un disque sombre et passionné dans la ligne de ses deux prédécesseurs avec lesquels il compose une remarquable trilogie. Le répertoire comprend deux titres puissants dans le style qui a fait la gloire de Riverside : Beyond The Eyelids et Parasomnia sont dotés d'arrangements superbes mettant en valeur des solos de guitare émotionnels. Aucune démonstration de virtuosité n'est perceptible : tout est mis au service d'une musique ténébreuse et menaçante, pulsée par une rythmique lourde mais qui ne déborde jamais dans l'épileptique. On trouvera dans cette musique une façon moderne et naturelle de combiner les genres en compositions élaborées bien que toujours accessibles. Rainbow Box démontre l'influence que Porcupine Tree peut avoir sur le rock progressif actuel : la façon détachée de poser la voix, le riff obsédant de la guitare, la coloration du piano et ce mariage indéfinissable de mélancolie et de psyché. L'ombre de Steve Wilson plane ici de manière mesurée mais certaine. 02 Panic Room est spécial par son traitement sonique à base de synthés mais il est littéralement tiré par la voix superbe du chanteur Mariusz Duda. Quand aux chansons les plus douces, Through The Other Side et Embryonic, ce sont autant de vols en apesanteur avec des arrangements spatiaux de toute beauté. Elles préparent l'auditeur à entamer le dernier voyage intérieur avec le titre épique Ultimate Trip qui, fort de ses intenses 13 minutes, apporte une touche finale et grandiose au triptyque qui se referme en boucle (la fin du morceau est aussi le début de The Same River sur Out Of Myself). Rapid Eye Movement confirme la personnalité d'un groupe hors normes qui, à travers des ambiances allant du métal au planant, produit une musique à la fois créative et récréative.

[ Riverside website ] [ Ecouter / Commander ]
[ Parasomnia (YouTube) ] [ Rainbow Box (YouTube) ]

Klaus Schulze : Dune (Brain), Allemagne 1979 - Réédition avec 1 titre live en bonus (Revisited Records), 2005
Membre de Tangerine Dream, avec qui il enregistra leur premier opus Electronic Meditation (Ohr, 1970), fondateur avec Manuel Gottsching de Ash Ra Tempel et inspirateur de Kitaro, Klaus Schulze est l'un des initiateurs de ce qu'on appellera plus tard la musique « new age ». Né en 1947 à Berlin, ses premiers albums en groupe ou en solo le présentent surtout comme un explorateur sonore utilisant orgue, oscillateurs, voix, guitares, batterie et percussions diverses pour créer un univers personnel et contemporain. Après avoir acquis un synthétiseur en 1971, il introduisit progressivement cet instrument dans ses compositions et finit, à partir de l'album Blackdance en 1974, par produire des disques quasi entièrement électroniques. Dune, qui paraît en 1979, fait suite à une longue série d'albums fantastiques (Timewind, Moondawn, Mirage, Body Love et X) ayant imposé leur auteur comme le guru d'une musique électronique suggestive qu'on classe volontiers dans un genre appelé « krautrock » (un terme navrant, inventé par la presse britannique, qui met l'accent sur l'origine allemande de cette musique plutôt que sur sa substance expérimentale). Voulant éviter à tout prix de se répéter inlassablement, ce qui n'est pas si évident dans ce genre de musique, Schulze a cherché l'inspiration pour ce onzième album en solo dans Dune, l'un des romans les plus fascinants de la science fiction moderne écrit par Frank Herbert qui le publia en 1965. Beaucoup d'artistes se sont inventés une image de la planète Arrakis et des vents modulant à l'infini ses montagnes de sable doré mais rares sont les évocations aussi réussies que celle-ci. A tel point qu'on peut se demander pourquoi David Lynch a préféré confier la musique de son film (sorti en 1984) au groupe de rock Toto et à Brian Eno (pour un seul titre électronique appelé Prophecy Theme bien qu'il soit de notoriété publique qu'Eno avait aussi écrit un score complet) alors qu'il disposait déjà, avec la musique de Schulze, d'une bande originale visionnaire. Le titre Dune, qui occupait la première face du LP, a été conçu comme une longue pièce atmosphérique de trente minutes (la version CD est légèrement plus longue) et il se démarque des oeuvres précédentes ou de celles de Tangerine Dream par le fait qu'il ne comporte aucun séquenceur. Les frissons électroniques évoquent alors dans leur pureté les dunes silencieuses qui se refont à chaque changement de vent, l'air sec et la lumière intense de la planète sans eau, les rochers noirs qui s'étirent à l'horizon sur les lames pétrifiées de sable jaune. Le violoncelle de Wolfgang Tiepold, qui plane au-dessus des synthés, apporte encore une dimension lyrique supplémentaire en procurant une part de spiritualité à cette partition minérale d'une beauté sereine. En comparaison, la seconde plage, intitulée au départ Arrakis et rebaptisée en fin de compte Shadows Of Ignorance, retrouve les séquences de rythmes et comprend un poème écrit par Schulze et interprété de manière mi-déclamatoire mi-chantée par Arthur Brown tandis que le violoncelle vient une nouvelle fois humaniser le son des machines. La réédition en CD comprend un titre en bonus de 23 minutes, intitulé Le Mans, enregistré en concert pendant la tournée Dune de 1979 ainsi qu'un livret de 20 pages reproduisant la pochette originale et incluant des photos d'époque et un texte sur la conception de l'oeuvre. En admettant bien volontiers que tout jugement est biaisé par l'estime et l'affection qu'on peut porter au roman de Frank Herbert, je pense que la première face vaut à elle seule l'acquisition de cet album qui se hisse sans peine au sommet de ce que les maîtres teutons de l'électronique ont réalisé depuis la fin des années 60.

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The Alan Parsons Project : I Robot (Arista), UK 1977 - réédition CD remastérisé (Sony Legacy), mars 2007

I Robot ...
The story of the rise of the machine and the decline of man,
which paradoxically coincided with his discovery of the wheel
and a warning that his brief dominance of this planet will
probably end, because man tried to create robot in his own image

I Robot - LP (pochette intérieure)

On sait que le rock progressif et l'art-rock entretiennent des relations étroites avec la science-fiction et ceux qui ont dévoré les fameux romans d'Isaac Asimov consacrés à la robotique et à ses lois seront tentés d'écouter ce concept album dédié au célèbre auteur de « I, Robot » et des « Robots de l'Aube ». En fait, les textes des chansons laissent perplexes et l'histoire nous dit pourquoi. A l'origine Alan Parsons et Eric Woolfson, dont le projet de réaliser un second volume des « Tales Of Mystery And Imagination » fut refusé par leur nouveau label, avaient en tête de mettre en musique l'oeuvre d'Asimov mais les droits exclusifs ayant été cédés pour dix ans à une société de production de films, il ne reçurent jamais l'autorisation. Il fut alors décidé de conserver le titre I Robot tout en supprimant la virgule, d'écrire des paroles gardant malgré tout une vague connexion avec le monde de la robotique et d'affubler la pochette moderniste, confiée au célèbre studio Hipgnosis, d'un drôle de robot. C'est ainsi qu'on y traite davantage du thème de l'homme conditionné ou préprogrammé dans le choix de ses actes sans référence explicite au monde futuriste d'Asimov. Sorti aux Etats-Unis la même semaine que le premier Star Wars (Épisode IV), le disque bénéficia de l'intérêt soudain du public envers les robots et se vendit comme des petits pains. Mais cette coïncidence n'explique pas tout car, sur le plan musical, l'album est aussi d'une grande qualité. Débutant par une séquence électronique, le titre I Robot avec ses choeurs en ouverture capitalise sur le style de l'album précédent : tout ça ne sert qu'à introduire une rythmique lancinante. Et cet instrumental lui-même n'est qu'un prémisse à la première chanson du répertoire, I Wouldn't Want To Be Like You, véritable petit bijou plein de soul. On sait que les deux hommes à la base du « Projet » savaient s'entourer de musiciens compétents comme le guitariste Ian Bairnson, le bassiste David Paton ou les chanteurs Allan Clarke (Hollies) et Steve Harley (Cockney Rebel ) et ça s'entend. Les chansons sont concises dans un style proche de la pop mais avec des arrangements tellement sophistiqués qu'il ne viendrait à personne l'idée de ne pas appeler ça du Art-Rock. Ecoutez The Voice par exemple avec son écrin orchestral, ses riffs « disco », ses changements de tempo et ses bruitages savants : c'est du grand art en effet même si ça ne répond pas aux canons de la musique progressive. Certains morceaux, comme les instrumentaux Nucleus ou Total Eclipse, qui rappelle le György Ligeti entendu dans l'Odyssée de l'Espace de Kubrick, sont plus aventureux et découvrent d'autres atmosphères sombres et inédites qui tissent un lien entre d'autres chansons plus classiques, ces dernières se situant parfois entre les Beatles et Pink Floyd (Day After Day). La production, comme toujours avec Alan Parsons, est lumineuse et force à une écoute attentive. La réédition de I Robot en compact inclut cinq titres supplémentaires qui sont en réalité des expériences avortées ou des démos. Mais on y trouve aussi l'instrumental The Naked Robot, un nouveau montage original d'anciennes bandes qui démontre que l'on peut construire des choses fort différentes à partir d'un même matériau de base. Comme les « Tales of Mystery and Imagination » qui l'ont précédé, cet I Robot en réédition augmentée et remastérisée est à ne pas rater !

[ Alan Parsons Project website ] [ Ecouter / Commander ]
[ I Wouldn't Want To Be Like You (YouTube) ] [ Day After Day (YouTube) ]

The Alan Parsons Project : Pyramid (Arista), UK 1978 - réédition CD remastérisé (Sony), 2008

Après les contes fantastiques d'Edgar Allan Poe et l'univers futuriste des robots, le Projet se tourne vers une autre idée porteuse : le mystère des pyramides, englobant un certain ésotérisme lié depuis des temps immémoriaux à la forme pyramidale, qu'il va traiter plus ou moins de la même manière que dans les deux albums précédents. Au plan musical également, la formule reste la même : les chansons brillamment arrangées sont entremêlées d'épisodes instrumentaux, le tout composant une fresque à écouter d'un seul tenant. Les musiciens non plus n'ont pas changé : Ian Bairnson (gt), David Paton (b), Stuart Elliott (dr) et Duncan Mackay (claviers) entourent Eric Woolfson tandis que cuivres, cordes et choeurs dirigés par Andrew Powell sont toujours au rendez-vous. Quant au chant, il est à nouveau confié à une kyrielle d'artistes parmi lesquels on épinglera l'excellent Colin Blunstone (The Zombies, Keats). Pourtant, Pyramid laisse une impression mitigée, sans doute parce que le Projet a cette fois négligé les émanations progressives qui sous-tendaient ses oeuvres antérieures pour se concentrer sur une pop music symphonique certes de qualité mais plus banale (Pyramania, Can't Take It With You orchestré comme la bande sonore d'un western de Sergio Leone et le mélancolique The Eagle Will Rise Again fort bien chanté par Colin Blunstone) ainsi que sur une musique « new wave » à base de synthés (Hyper-Gamma-Spaces) dont le genre embrasera bientôt les années 80. Malgré tout, ce disque fort court (37 minutes dans la version LP originale) réserve quelques grands moments : One More River, le seul titre un peu rock de l'album, est aussi la composition la plus complexe du lot et comprend quelques solos réjouissants de saxophone ; l'instrumental In The Lap Of The Gods parvient à instaurer une atmosphère dramatique tandis que les choeurs en finale évoquent les scènes grandioses d'un film de chevalerie. Enfin, What Goes Up garde un feeling typique des premières productions d'Alan Parsons. Superbement remastérisé par Parsons lui-même à partir des enregistrements déjà somptueux issus des studios Abbey Road, le compact bénéficie d'un nouveau livret informatif et de sept titres en bonus, essentiellement des démos plus un medley instrumental de trois titres (Voyager/What Goes Up/The Eagle Will Rise Again). On notera en passant la photo d'Alan Parsons bizarrement recadrée qui fait l'impasse sur la lampe de chevet pyramidale (à droite de l'image) alors qu'elle donnait du sens à la pochette initiale. Pyramid reste un disque attachant pour ceux qui apprécient le pop-rock FM mais, par manque de substance, il n'est pas aussi indispensable que ses deux prédécesseurs.

[ Alan Parsons Project website ] [ Ecouter / Commander ]
[ One More River (YouTube) ] [ In The Lap Of The Gods (YouTube) ]

Tangerine Dream : Electronic Meditation (Ohr), Allemagne 1970 - réédition CD (Sanctuary), 2005
Tangerine Dream : Alpha Centauri (Ohr), Allemagne 1971 - réédition CD remastérisé (Ruthless), 2008


Malgré la participation de Klaus Schulze à la batterie, Electronic Meditation n'est en fin de compte qu'un conglomérat d'essais inachevés récupérés sur d'anciennes bandes. Le manque de direction artistique empêche aujourd'hui d'apprécier ces expériences sonores réalisées sans objectif précis. Ce n'est heureusement pas le cas de leur second album, Alpha Centauri, à nouveau enregistré en trio mais avec une nouvelle équipe composée du membre fondateur Edgar Froese (guitare et basse), de Christopher Franke (flûte, percussions et synthés) et de Steve Schroeder (orgues Farfisa et Hammond). Comme la pochette, l'intitulé de l'album et les noms des plages l'indiquent, ceci est censé être la musique des sphères. Pas celle du Beau Danube Bleu rythmant le ballet perpétuel des planètes proches mais plutôt les émissions sonores des corps célestes de l'espace profond. Trois titres seulement, dont un de 22 minutes (Alpha Centauri) occupant toute la seconde face du LP original, mais c'est bien suffisant pour emporter l'auditeur dans un voyage vers l'infini et au-delà. Sur le plan de l'évolution, il est clair que Tangerine Dream est encore loin des immenses séquences soyeuses qui feront le succès des Phaedra et autres Rubycon. En fait, Alpha Centauri est la suite logique de Electronic Meditations mais avec une vision astrale comme fil conducteur. Les nappes d'orgue qui se déploient à l'arrière-plan rappellent parfois le Pink Floyd d'Ummagumma mais en plus sombre, plus imprévisible, avec une ambiance presque gothique. Des accords de guitare climatiques, une flûte atmosphérique, des explosions percussives, des voix mêmes se superposent en une construction à priori chaotique, sans mélodie, qui suggère davantage les températures glaciales du vide intersidéral que le coeur en fusion des étoiles. De temps à autre, les cris stridents des synthés VCS3 lacèrent les constructions sonores, évoquant le métal hurlant des grands vaisseaux qui sillonnent les films de genre comme Event Horizon ou Alien. Certes, cet album respire encore l'amateurisme : l'équipement est embryonnaire, la seconde plage (Fly And Collision Of Comas Sola) s'interrompt brutalement au milieu d'une furia percussive et si l'on voyage dans la troisième, ce n'est pas forcément que l'on va quelque part. Toutefois, si tout n'est pas à sa place, Froese vient quand même de découvrir le potentiel que peut receler l'imagerie spatiale et la science fiction sonore et il engage son groupe sur la bonne voie. Dans le noir, avec Alpha Centauri dans les oreillettes du casque bien calées au fond des pavillons, vous n'entendrez personne crier.

[ Tangerine Dream Website ] [ Ecouter / Commander : Electronic Meditation - Alpha Centauri ]

Eloy : Silent Cries And Mighty Echoes (Harvest / EMI), Allemagne 1979 - réédition CD remastérisée + 2 titres (EMI) 2005


Just have a thought,
cry a word or pray a silent plea
Do you know what will happen?
All one what we feel or do
echoes return from eternity

Mighty Echoes
Septième album en studio, Silent Cries And Mighty Echoes appartient à la période « space » du groupe allemand avec Dawn (1976) et Ocean (1977) et il ne s'écarte guère du style de ces deux derniers opus. Subjugué par le Pink Floyd et son guitariste David Gilmour et plus particulièrement par leurs albums Wish You Were Here, Meddle et Dark Side Of The Moon, Eloy y présente une musique qui est une sorte de décalque de leur illustre modèle. Leur rock planant joué en tempo moyen, qui trahit parfois aussi une influence de leurs compatriotes de Tangerine Dream, comprend de longues parties instrumentales où brillent alternativement guitares et claviers tandis que les textes parlent d'inévitables échos et d'autres balivernes cosmiques. Bien sûr, la voix de Frank Bornemann est limite dans la médiocrité et elle est toujours teintée d'un irrépressible accent allemand mais il prouve cette fois encore qu'il peut donner l'ivresse avec sa guitare. Le lent crescendo de Astral Entrance/Master of Sensation évoquera immanquablement Shine On You Crazy Diamond tandis que la voix féminine de Brigitte Witt sur The Apocalypse offrira un substitut honorable à l'inoubliable The Great Gig In The Sky. Plus original, Pilot To Paradise est aussi plus robotique et les deux derniers titres sont davantage orientés chansons tout en gardant une atmosphère planante. On notera en passant la phrase "What we feel or do echoes return from eternity" que le héros de Gladiator reprendra bien plus tard en s'adressant à son armée juste avant la bataille : ce qu'on fait dans sa vie résonne dans l'éternité. Dernier album enregistré avec Jürgen Rosenthal (drums) et Detlev Schmidtchen (orgue Hammond, Mini-moog, Mellotron et Piano) qui partiront bientôt tenter leur chance ailleurs, Silent Cries And Mighty Echoes met un terme à la phase spatiale d'Eloy dont Ocean, qui s'est pourtant moins bien vendu, reste la meilleure expression. Désormais, le groupe se tournera vers un rock plus tranché et commercial. En 1979, ce disque était une aubaine pour les amateurs de progressif qui n'avaient plus grand-chose à se mettre dans l'oreille. Aujourd'hui, il est plutôt à réserver au noyau dur du fan club des Pink Floyd. Mais bon, ça fait quand même encore beaucoup de monde !

La version remastérisée comprend deux titres en bonus enregistrés à l'époque par Eloy comme contribution à « l'année internationale de l'enfant 1979 » : Child Migration et Let The Sun Rise In My Brain qui figuraient déjà sur la compilation Rarities sortie par EMI en 1991.

[ Ecouter / Commander ]
[ The Apocalypse (YouTube) ] [ Pilot To Paradise (YouTube) ]

Elegant Simplicity : Architect Of Light (Proximity), UK 2002
Elegant Simplicity se résume à une seule personne : le multi-instrumentiste Steve McCabe qui compose, arrange, produit et interprète ses propres albums sur lesquels il invite à l'occasion un chanteur et d'autres musiciens. Aussi méconnu que prolifique, l'homme a déjà sorti, en plus d'une compilation (As It Was, 2010), vingt albums enregistrés en studio de 1992 à 2013. Tous ne se valent pas mais, niché au coeur de sa discographie pléthorique, cet Architect Of Light édité en 2002 compte certainement parmi ce qu'il a fait de mieux. On sera d'abord surpris par le style global de la musique qui ne se laisse pas facilement cantonner dans un genre particulier. Certes, il s'agit de prog symphonique mais qui louvoie entre différentes écoles, du planant à la Pink Floyd au rock jazzy d'un Camel en passant par Focus et Jethro Tull. Comprenant cinq titres pour une durée totale de 70 minutes, le répertoire inclut deux titres épiques de 17 minutes et un de 23 minutes qui, en plus, sont interconnectés pour répondre à un concept global que l'auteur décrit comme suit : "basé sur les aventures d'un collectif déterminé à échapper à une société asservie depuis une éternité par la technologie et l'Architecte de la Lumière, l'album suit leur progression vers la rédemption et, finalement, vers la liberté". Vaste programme propice à de multiples prouesses et épisodes musicaux qui s'imbriquent avec une belle fluidité. On s'en convaincra en écoutant les titres fleuves A Crack In The Ice, Architect Of Light et Capillary Attraction : la succession des solos de flûte, de synthé, d'orgue, de piano et de guitare est une performance proprement stupéfiante surtout quand on sait qu'ils sont tous exécutés par le même musicien. Les parties vocales éparses sont correctes même si le chanteur Ken Senior n'a pas une voix suffisamment expressive pour convaincre. Par contre, la musique souffre d'une rythmique mécanique et sans imagination. La basse en particulier, jouée par le leader, se contente le plus souvent de marquer le temps tandis qu'il est parfois difficile de distinguer le jeu du batteur invité, Christopher Knight, d'une simple programmation électronique. Ces lacunes expliquent pourquoi Architect Of Light n'a pas le mordant qu'il aurait pu avoir dans un autre contexte. On ne peut qu'encourager le talentueux Steve McCabe à réunir un vrai groupe autour de lui et à développer ainsi davantage ses interactions avec d'autres musiciens. C'est à ce prix que sa musique pourra enfin passer dans une division supérieure et prétendre à la reconnaissance médiatique qu'elle mérite.

[ Architect Of Light (CD & MP3) ]

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