Le Rock Progressif

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série III - Volume 5 Volumes : [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ] [ 10 ]

Refugee (Charisma Records), UK 1974
Il y a bien longtemps, The Nice fut l'un des grands précurseurs du rock progressif. Grâce au talent singulier de Keith Emerson, c'est bien The Nice qui, dès 1967, introduisit avec maestria le classique, l'avant-garde et le jazz en plein coeur du psychédélisme, pavant ainsi le chemin vers le rock symphonique des seventies. Mais au moment où le groupe commençait à recueillir les fruits de son travail, Keith Emerson, conscient des limites vocales de son bassiste Lee Jackson, abandonna Nice pour fonder Emerson Lake & Palmer avec le succès que l'on sait. Abandonnée au seuil d'une gloire naissante, la section rythmique de Nice fut pour le moins désemparée. Aussi, quand après avoir tenté sans succès de lancer de nouveaux projets, Lee Jackson et Brian Davison découvrirent en 1973 un nouveau magicien des claviers en la personne du Suisse Patrick Moraz, la solution fusa en un éclair : reformer Nice mark II. Ainsi fut conçu à la hâte Refugee dont l'unique album éponyme paraîtra sur Charisma une année plus tard. Au niveau vocal, rien n'a changé : Lee Jackson n'a fait aucun progrès et sa voix de crécelle est toujours aussi rébarbative mais, question musique, ça vole plutôt haut. Heureusement, les parties chantées sont réduites au strict minimum et on a tout le temps pour se concentrer sur les sections instrumentales. Là, Jackson et Davison sont irréprochables et le petit nouveau, qui est venu avec son arsenal de pianos, d'orgue Hammond B-3, mellotron, Moog et autre clavinet, s'avère un monstre de technique, capable de tout jouer, en plus d'être un arrangeur hors pair. Du coup, le disque est bien meilleur que ceux enregistrés par Nice et pourrait même, si l'on exclut les parties vocales, tenir la dragée haute au premier essai d'ELP. Les deux instrumentaux, Papillion et Ritt Mickley (qui fait référence à la difficulté qu'avait Moraz de prononcer l'anglais en général et le mot « rhythmically » en particulier), témoignent de l'interaction entre les trois musiciens : question basse, Jackson vaut bien Greg Lake et Davison, sans atteindre la flamboyance de Carl Palmer, apparaît bien plus polyvalent que la moyenne des batteurs de rock. Quant à Moraz, il évoque carrément le grand Rick Wakeman dans sa manière de triturer les sons tout en lâchant des chapelets de notes en fusion qui grimpent jusqu'aux étoiles. Si on peut faire l'impasse sur le banal Someday, chanté tout du long par Jackson, les deux suites Grand Canyon et Credo mettent en valeur l'aptitude du pianiste à créer de longues pièces orchestrales complexes qu'il peuple de solos mémorables empruntant à toutes les formes musicales, du jazz au classique en passant par la musique d'ambiance sans oublier une formidable évocation de ces grandes orgues qu'on ne peut entendre que dans les cathédrales. Grande musique donc, qu'on aurait aimé voir évoluer sur d'autres opus du même genre. Mais Patrick Moraz décida un peu trop vite de rejoindre Yes alors en quête d'un nouveau claviériste après le désistement de Wakeman. Et la section rythmique, une nouvelle fois abandonnée, retomba derechef dans l'oubli, cette fois sans espoir de retour. Reste ce Refugee : un album mémorable que l'on ne peut que recommander à tous les fans de prouesses instrumentales et de rock progressif baroque à base de synthés.

[ Refugee ]

Refugee : Live In Concert - Newcastle City Hall 1974 (Voiceprint), UK 1974 (édition 2007)
Qui aurait pu imaginer qu'on entendrait un jour de Refugee autre chose que leur unique disque éponyme sorti en 1974 ? Et voilà qu'en 2000, le batteur Brian Davison (récemment décédé en 2008) retrouve une cassette C90 d'un concert donné au City Hall de Newcastle en 1974. Enregistrée directement à partir de la console de mixage, la K7 a un son qui lui semble suffisamment correct. Davison appelle Patrick Moraz à la rescousse et, ensemble, ils nettoient et remastérisent la bande pour en tirer un compact commercialisable. Il existait bien quelques exemplaires pirates de ce concert circulant sous le manteau mais rien de comparable en qualité au CD maintenant disponible officiellement sur le label Voiceprint. Le répertoire comprend des titres de l'album studio (qui n'était pas encore sorti au moment de l'enregistrement de ce concert) comme Ritt Mickley (tronqué en partie peut-être à cause de la bande originale incomplète ou défectueuse), Papillon, Someday et Grand Canyon mais aussi deux inédits (One Left Handed Peter Pan et Refugee Jam) plus She Belongs To Me de Bob Dylan (interprété par The Nice sur leur troisième album « Nice » sorti sur Immediate en 1969) et The Diamond Hard Blues Apples Of the Moon composé et également interprété par The Nice sur le premier album du groupe sorti en 1967 (The Thoughts Of Emerlist Davjack). Complément du disque en studio, ce « live » démontre la puissance de feu du trio : Jackson est un bassiste accompli, Davison un batteur émérite et Moraz un magicien capable de faire naître de nouveaux frissons de sa collection de claviers. La musique baroque, imprévisible, complexe, est forcément typique d'une époque révolue mais il faut aussi avouer que depuis, on a rarement fait mieux dans le genre. On en viendrait presque à oublier la voix rauque et limitée de Jackson et la sonorité médiocre, en regard des standards actuels, qui trahit les origines du compact. En dépit d'une pochette banale, le livret est intéressant avec des photos du groupe en concert et un essai édifiant écrit par Martyn Hanson, un gars qui s'y connaît puisqu'il est l'auteur des biographies d'ELP (The Show That Never Ends, 2000) et de Nice (Hang On To A Dream, 2002). Refugee Live In Concert n'est peut-être pas un album indispensable mais il est quand même sacrément instructif !

[ Live in Concert: Newcastle City Hall 1974 ]

Nice : Elegy (Charisma), UK 1971 - Edition CD remastérisée + 6 titres en bonus (Virgin), 1990
Quand Tony Stratton-Smith sort Elegy en avril 1971 sur son nouveau label Charisma, The Nice n'existe plus : Keith Emerson a déjà rejoint ELP tandis que Lee Jackson et Brian Davison jouent désormais au sein de leurs nouveaux combos, respectivement Jackson Heights et Every Which Way. Sur le LP d'origine qui faisait près 40 minutes, on trouvait deux titres en studio (My Back Pages et Third Movement, Pathetique) et deux autres enregistrés en concert au Fillmore East pendant la tournée 1969 aux Etats-Unis (Hang On To A Dream et America). Hang On To A Dream qui débute l'album est une version de près de 13 minutes mettant en exergue les qualités d'Emerson au piano. Entre l'introduction et le finale reprenant la délicate mélodie de Tim Hardin, figure une improvisation débridée qui est l'un des plus beaux exemples d'un Keith Emerson jazzy : il s'y montre à la fois vif d'esprit, amusant, sans esbroufe et doté d'un large bagage jazz (incluant des citations comme celle de Summertime) qui lui aurait probablement permis de faire carrière dans ce style s'il l'avait voulu. Dommage que la rythmique soit un peu trop monolithique pour ce genre de musique où l'on aurait préféré entendre des jazzmen au tempo plus élastique. Néanmoins, Hang On To A Dream reste le grand moment de cette compilation par ailleurs peu homogène. Gravé en studio, My Back Pages est une autre reprise de Bob Dylan totalement transfigurée, au piano et à l'orgue Hammond, par un Emerson tellement inventif que, s'il n'y avait les paroles, on aurait tout aussi bien pu lui attribuer l'honneur de la composition. Le Troisième Mouvement de la Pathétique de Tchaikovsky est quasiment la même version que celle, orchestrale, figurant sur le disque précédent Five Bridges sauf qu'elle est ici interprétée en trio avec beaucoup de brio et le support d'un jeu de batterie particulièrement brillant de la part de Davison. Le LP original se terminait sur une version en concert de ce qui reste le plus grand succès de Nice : le fameux America de Bernstein (un extrait de West Side Story mâtiné d'un zeste de Dvorak), qui sera également repris plus tard par Yes, ici rendu dans une interprétation pyrotechnique, voire iconoclaste, dans laquelle on peut imaginer un Emerson chevelu chevauchant son orgue B-3 et le sacrifiant au public avec un poignard. La réédition en compact a été étendue à 63 minutes avec l'addition de six morceaux anciens bien connus (Diamond-Hard Blue Apples Of The Moon, Dawn, Tantalising Maggie, Cry Of Eugene, Daddy Where Did I Come From et Azrial) enregistrés dans un contexte plus pop et psyché entre l'automne 1967 et le printemps 1968, avant que le guitariste Davy O'List ne quitte le groupe. Ces versions différentes et/ou remixées avaient déjà vu le jour sur une compilation, Autumn To Spring, éditée en 1972 par Charisma, mais n'avaient jamais été ressorties en compact. Dotée de l'une de ces magnifiques pochettes conçues par Storm Thorgerson et le studio graphique Hipgnosis, Elegy est un bien beau chant du cygne pour l'un des plus importants précurseurs du rock progressif classique.

[ Elegy ]

Jackson Heights : King Progress (Charisma), UK 1970 - Réédition CD (Repertoire), 1998
Quand Keith Emerson mit un terme à son trio The Nice pour fonder ELP, Lee Jackson après un coup de déprime, troqua sa basse contre une guitare acoustique et fonda Jackson Heights avec Charlie Harcourt (guitare électrique, piano, orgue et mellotron), Tommy Sloane (drums et percussions) et Mario Tapia (basse et guitare espagnole). Leur premier album, sorti en 1970 sur Charisma, comporte 7 titres pour un peu moins de 36 minutes. Le style n'a rien à voir avec celui du trio d'Emerson (malgré une reprise de The Cry Of Eugene qui figurait sur The Thoughts of Emerlist Davjack) et si la voix âpre de Jackson est immédiatement reconnaissable, la musique relève davantage d'un Rock plus classique dont la principale originalité est d'être bâti sur des textures essentiellement acoustiques. En plus de la guitare sèche, Lee joue aussi de l'harmonica et il est clair que du Blues au Folk en passant par des ballades et un Rock up-tempo inspiré (l'excellent Mr. Screw), le bassiste reconverti a voulu s'éloigner le plus loin possible de l'univers baroque d'Emerson. Avec ses arrangements simples et ses ambiances hippisantes à la Jefferson Airplane plus la voix « naturelle » de Lee qui reste un chanteur extrêmement limité, King Progress apparaît comme un disque peu sophistiqué, rustique et relaxant, à mille lieues d'un Rock progressif que son titre laissait augurer. L'album ne fit pas grand bruit à l'époque et s'il s'en écoula quelques exemplaires chez les amateurs, ce fut surtout à cause de la double pochette attractive d'Hypgnosis, du nom de Jackson associé à The Nice et d'une certaine garantie de qualité offerte par le fameux label indépendant de Tony Stratton Smith (VDG, Genesis, Atomic Rooster, Peter Hammill...) qui lâcha quand même le groupe après avoir fait ses comptes. Lee recruta de nouveaux musiciens, dont l'ex-batteur de King Crimson, Mike Giles, et passa chez Vertigo pour trois disques de plus (The Fifth Avenue Bus et Ragamuffins Tool en 1972, Bump'n'Grind en 1973) avant de s'associer au claviériste Patrick Moraz et à l'ancien batteur de Nice, Brian Davison, pour fonder Refugee. Aujourd'hui, le LP King Progress est un collector et même sa réédition en compact chez Repertoire semble introuvable.

[ King Progress (paper-sleeve) ]

Brian Davison's Every Which Way (Charisma), UK 1970 - Réédition CD (Progressive Line / Coe Records / Long Hair), 2003 / 2004 / 2006
Le fait est moins connu mais le batteur de The Nice, une fois Keith Emerson parti, fonda lui aussi son propre groupe dénommé Every Which Way. A l'instar de son collègue Lee Jackson avec Jackson Heights, il adopta un profil étonnement bas avec une musique dépressive aux antipodes du rock pyrotechnique de Nice. Bed Ain't What It Used To, le premier titre qui frôle les 10 minutes, donne le ton : ambiance relax, mélodie minimale, guitare électrique bluesy et un accompagnement acoustique sur lequel plane la voix traînante un rien nasillarde de Graham Bell. On se croirait chez Savoy Brown s'il n'y avait le saxophone jazzy de Geoffrey Peach qui imprime une couleur plus progressive genre Blodwyn Pig. Plus éthéré et cette fois dominé par la flûte de Peach, Castles Of Sand n'est sans évoquer le King Crimson de McDonald & Giles. Go Placidly est exactement ce que son titre signifie : une composition qui sinue comme un long fleuve tranquille en rappelant Traffic et parfois Spooky Tooth. C'est encore un Traffic mi-blues mi-jazz qu'évoque All In Time avec son solo de saxophone étiré à l'infini et la voix de Bell se situant quelque part entre celles de Mike Harrison et de Stevie Winwood. What You Like est la composition la plus agressive du disque et sans doute la plus progressive avec un arrangement avant-gardiste à la Keith Tippett. Et voici déjà le dernier titre, The Light, qui ramène l'auditeur vers un rock classique avec un solo de guitare saturée comme on pouvait en écouter jadis sur l'album Everybody Knows This Is Nowhere de Neal Young. Brian Davidson lui-même compose une rythmique lascive, sans aucune dynamique, en tandem avec le bassiste Alan Cartwright. A noter la pochette du CD qui montre une colombe tenant dans son bec un rameau de ... cannabis, un symbole de paix adapté au psychédélisme de la musique qu'on entend ici, alors que le LP original de Charisma était affublé d'un tableau naïf indéterminé beaucoup moins provocateur. Peut-être que le groupe aurait pu évoluer s'il en avait eu le temps mais le manque flagrant d'intérêt de la part des organisateurs de concerts pour une musique aussi dévitaminée combiné à une relation conflictuelle avec le label eurent raison de sa volonté. En fin de compte, le combo se démembra aussi vite que son album coula en eaux profondes, si bien que d'Every Which Way, il ne reste quasiment aucun souvenir. Le chanteur et compositeur Graham Bell joua un temps au sein de Bell & Arc, auteur d'un unique album sur Charisma en 1971, et fit même une apparition dans la version symphonique de Tommy (l'opéra rock des Who) sortie en 1972. Mais ce fut Alan Cartwright qui tira le mieux son épingle du jeu en rejoignant Procol Harum. Quant à Brian Davison, il prendra bientôt sa revanche au sein de Refugee avec Lee Jackson et Patrick Moraz mais, malheureusement, elle sera de bien trop courte durée.

[ Every Which Way ]

Fripp - Eno : Evening Star (EG Records), UK 1975
Fruit de la seconde collaboration entre deux monstres sacrés du rock « intelligent », Evening Star n'est rien d'autre qu'un disque d'ambiance. Eno a apporté ses synthés et installe des atmosphères planantes grâce à un système de bandes tournant en boucle, dénommé « Frippertronics ». Robert Fripp, lui, ajoute des nappes de guitare trafiquée qui s'effilochent avec une langueur infinie suggérant le vent qui fait frissonner les eaux d'un lac immobile aux origines du monde (Wind On Water). Plus beau encore est le titre éponyme, Evening Star, avec ses claviers cristallins magnifiés par la réverbération, proche de ce que l'on peut écouter sur les disques « ambient » de Eno comme The Plateaux Of Mirror. Par-dessus, Robert Fripp place un long et lent solo de guitare saturée qui s'incruste dans le paysage sonore comme l'étoile du soir dans l'azur du ciel déclinant. Plutôt qu'une approche minimaliste, les deux instrumentistes ont choisi de peaufiner chaque détail, ajoutant des micro-variations à la construction qui en devient plus riche, plus suggestive et encore plus mystérieuse. Evensong et Wind On Wind sont deux autres plages plus courtes dans le même style éthéré mais An Index Of Metals, qui frôle les 30 minutes et clôture le disque, est une autre histoire. L'atmosphère y est cette fois plus sombre, invoquant des secrets enfouis, tandis que les sons créent dans l'air des vagues immenses qui interfèrent les unes avec les autres jusqu'à la dissonance. Synthés et guitares sont ici presque indiscernables, se confondant dans des textures sonores aussi suggestives qu'énigmatiques et dont on ne saurait nier l'impact sur notre imagination.

[ Evening Star ]

Catapilla (Vertigo 6360 029), UK 1971 - Réédition CD (Akarma AK 131), 2004

A l'instar de Colosseum et de son disque fondateur Valentyne Suite, le groupe Catapilla joue une musique qui est un amalgame entre rock et jazz. Constitué à la fin des années 60, la première mouture du groupe ne comprend pas moins de sept musiciens dont une section de souffleurs composée de Hugh Eaglestone, Robert Calvert et Thierry Rheinhart. Leur rencontre avec le manager de Black Sabath, Patrick Meehan, aboutit à la confection d'un album qui sort en 1971 sur le label Vertigo avec une pochette symbolique : une pomme évoquant l'univers des Beatles dans laquelle on a mordu à belles dents. En fait, la musique de Catapilla n'a pas grand-chose à voir avec celle Lennon et McCartney : si l'approche psychédélique typique de l'époque est bien là, cette musique est perfusée d'un jazz cuivré qui fait davantage penser à l'école de Canterbury et peut-être plus encore à ces ensembles ésotériques et inclassables que sont Nucleus, Van Der Graaf Generator ou le précité Colosseum. Quatre titres seulement sur ce disque dont deux qui vont respectivement au-delà de quinze et de vingt-quatre minutes. La longue et dernière plage porte d'ailleurs un titre emblématique : Embryonic Fusion (fusion embryonnaire) marquant les débuts de ce qu'on pensait à l'époque être une voie royale : combiner les rythmique binaires, énergiques et envoûtantes du rock avec des improvisations de jazz débridées. Même si la fête est un peu gâchée par la voix falsetto d'Anna Meek dont les « oooh oooh » et les percées dans les aigus sont quasiment insupportables, derrière, ça tourne rond et les parties instrumentales sont au top. Le premier titre (Naked Death) est le grand moment de cet album. Le chant y est mieux contrôlé et les improvisations carrément hypnotiques avec une guitare aux accords acides et légèrement funky sur lesquels se greffent des solos de sax (Robert Calvert) et de guitare (Graham Wilson) au feeling intense : Naked Death est un grand moment de rock progressif non symphonique dont s'inspireront pas mal de combos qui viendront plus tard s'abreuver à cette fusion anglaise novatrice. Les deux morceaux plus courts (Tumbleweed et Promises) sont joliment enrobés dans des arrangements de cuivrés astucieux mais souffrent encore, surtout Promises, de la voix outrancière, hurlée jusqu'à la rupture, d'Anna Meek. En dépit de cette faiblesse, Catapilla reste un bon album de rock-jazz dont l'impact aurait sans doute été bien plus grand s'il avait pu bénéficier d'un organe vocal plus puissant et mieux adapté à ce genre de musique.

[ Catapilla ]

Fruupp : Future Legends (LP Dawn), UK / Irlande 1973 - Réédition CD + 1 titre en bonus (Esoteric Recordings ), 2009
Paru sur Dawn, créé au début des années 70 par Pye Records pour suivre la mode des labels expérimentaux comme Harvest (EMI) et Vertigo (Phonogram), Future Legends est un diamant brut oublié des seventies. Doté d'une pochette « fantasy » typique avec amazone et licorne, dessinée dans un style naïf par le bassiste Peter Farrelly, cet album trouve ses racines dans le rock symphonique d'un Genesis mais aussi, par ses arrangements élaborés et parfois classicisants, dans celui d'un Barclay James Harvest, des Moody Blues ou de Enid. Toutefois, ce quartet irlandais au nom bizarre se distingue des groupes précités par une grande hétérogénéité de climats et la présence d'un guitariste au son hard. Vincent McCusker, leader et principal compositeur, s'autorise ainsi régulièrement des débordements qui étonnent dans un tel contexte, d'autant plus que sa guitare énergique se combine alors avec l'orgue incisif de Stephen Houston et la basse particulièrement volubile de Peter Farrelly. Dès lors, par suite de ce zapping musical, Fruupp affiche des connotations plus iconoclastes que ses références explicites. On s'en rendra compte en écoutant Lord Of The Incubus qui inclut, entre autres mouvements, une intro symphonique superbe et un passage néo-classique avec piano acoustique avant de morpher dans un boogie à la Rory Gallagher et de revenir en finale à un clin d'oeil à la musique classique. Un autre exemple est Song For A Thought dans lequel le groupe se lance d'emblée dans une partie instrumentale endiablée qui rappelle le Deep Purple des grands jours et évolue ensuite vers un rock planant à la Moody Blues avant de reprendre le thème initial sur un arrangement acrobatique de cordes évoquant cette fois Electric Light Orchestra. Quelques passages en forme de folk-rock pastoral enjolivent encore, ici et là, cette musique en définitive bien difficile à cataloguer. On aura compris que Fruupp, totalement imprégné des expériences musicales de son temps, avait un potentiel énorme, non seulement au plan technique mais aussi au niveau de la composition et des arrangements. Cela lui permettra d'enregistrer trois autres LP (Seven Secrets, 1974 - The Prince Of Heaven's Eyes, 1974 - Modern Masquerades, 1975) avant de jeter l'éponge à l'été 1976 devant le désintérêt croissant d'un public désormais tourné vers d'autres amours. Particulièrement soignée, la réédition récente de ces quatre albums par le label Esoteric Recordings permettra de redécouvrir dans les meilleures conditions ce groupe injustement négligé par les amateurs de rock progressif.

[ Fruupp Official website ] [ Future Legends ]

Harmonium : Si On Avait Besoin d'une Cinquième Saison (LP Célébration), Canada 1975 - Réédition CD (Polydor), 1991
A l'origine un trio de folk-rock comprenant Serge Fiori (Guitares, flûte, chant), Michel Normandeau (guitare, accordéon, chant) et Louis Valois (basse, piano, chant), Harmonium est devenu un quintet quand il entre en studio en 1975 pour enregistrer son second opus : Si On Avait Besoin d'une Cinquième Saison. Le concept est un survol des quatre saisons auxquelles le groupe en a rajouté une cinquième imaginaire. A l'instar de Vivaldi, la musique décrit des ambiances liées aux paysages et climats qui se succèdent. Vert est ainsi dédié au printemps et à ses couleurs chatoyantes, Dixie à l'été ici musicalement associé à l'insouciance d'un jazz traditionnel nommé dixieland, Depuis l'Automne est tout simplement bucolique avec ses choeurs et son mellotron tandis qu'En Pleine Face, plus sombre, pourrait être, avec son accordéon nostalgique, un hymne à l'hiver glacé canadien. Les textes sont chantés en français avec cet accent mélodieux caractéristique du Québec. Les flûtes, piccolos, saxophone soprano et guitares à douze cordes sont assaisonnées d'une basse, d'un piano et d'un mellotron tandis que l'absence de batterie confère à l'ensemble une douceur plus proche du folk que du rock. Reste le meilleur avec ce titre épique, Histoire Sans Paroles, qui dépasse les 17 minutes. Ici, la musique toujours d'inspiration folk et dominée par les flûtes et les guitares acoustiques prend une réelle dimension symphonique. Le mellotron s'en donne à coeur joie, les différentes sections s'imbriquent avec efficacité et délicatesse tandis que des paysages sonores inédits se fondent les uns dans les autres jusqu'aux vagues immenses de l'océan, terminal d'un magnifique voyage fantasmagorique. Ne vous laissez pas avoir par la pochette naïve qui semble reléguer cet album dans une époque peuplée de fleurs et d'heureux hippies, cette musique poétique et optimiste est non seulement belle, elle est intemporelle.

[ Si On Avait Besoin d'une Cinquième Saison ]

Tudor Lodge : Tudor Lodge (Vertigo), UK 1971 - Réédition CD (Repertoire), 2008
Tudor Lodge (tiré du nom d'un pub de Reading) était à l'origine un duo comprenant deux chanteurs guitaristes. John Stannard et Lyndon Green s'associèrent à l'été 1970 à l'Américaine Ann Steuart, elle-même chanteuse et guitariste en plus de jouer de la flûte et du piano. Après s'être rôdé sur la scène folk anglaise, le groupe enregistre en février 1971 un album éponyme pour le célèbre label Vertigo pourtant davantage spécialisé dans le rock hard ou progressif. La pochette somptueuse en noir et blanc, qui se déplie en six volets avec des dessins typiques de l'époque psyché, a fait du LP original une pièce de collection avidement recherchée par les amateurs mais le contenu lui-même vaut aussi le détour. Afin d'étoffer la musique un peu uniforme, le label a ramené deux requins de studio (et membres de Pentagle) qui apprennent les chansons sur le tas : Danny Thompson à la basse et Terry Cox à la Batterie. Et pour faire bonne mesure, on a aussi rehaussé les arrangements d'instruments divers comme un hautbois, un cor, un basson, une section de cordes, une guitare électrique avec wah-wah (sur The Lady's Changing Home, le seul titre un peu rock du répertoire) et même des bongos joués par Sonny Condell de Tir Na Nog (Recollection). Mais globalement, la musique est acoustique, fraîche et extrêmement reposante. Mis à part l'instrumental Madelin et Willow Tree, on ne trouvera pas ici d'influences médiévales ou « renaissance » appuyées comme chez Forest ou Steeleye Span : les chansons reposent simplement sur de belles harmonies et sont arrangées de façon moderne rappelant ainsi davantage Magna Carta (autre groupe folk-rock du label Vertigo) ou Fotheringay. Avec des titres comme Kew Gardens, Forest ou Willow Tree, on se doute que les textes évoquent des promenades au sein d'une nature pastorale et ensoleillée. Ici, rien ne heurte ni d'ailleurs ne surprend : la musique de Tudor Lodge coule comme une rivière en eden. Après s'être produit sur la scène du fameux Festival Folk de Cambridge, ce qui fut probablement leur heure de gloire, le groupe s'est séparé en 1972 sans enregistrer d'autre disque. A la fin des années 90, Tudor Lodge est réapparu inopinément et continue d'exister aujourd'hui sous la forme d'un duo qui comprend le membre fondateur John Stannard et une nouvelle chanteuse et guitariste nommée Lynne Whiteland. Mieux vaut ne pas manquer la nouvelle édition de Tudor Lodge chez Repertoire car, après tout, des albums raffinés et romantiques comme celui-ci, plus personne n'en fait de nos jours.

[ Tudor Lodge ]

Interpose+ (Poseidon / Musea), Japon 2005
Comme disait Ry Cooder, on creuse, on creuse et on finit par tomber sur un trésor. C'est le cas avec cet ensemble japonais créé en 1986 par le guitariste Tanaka Kenji et le batteur Katsu Sato. En 2003, après de multiples changements de personnel, les deux membres fondateurs réussissent enfin à stabiliser une formation comprenant en plus un bassiste (Koike Toshiyuki), un claviériste (Yonekura Ryuji) et une chanteuse (Aruga Sayuri). Et au début de l'année 2005, le groupe baptisé « Interpose+ » entre en studio pour enregistrer un album éponyme. Dès le premier morceau intitulé Aircon, on est confronté à une musique techniquement parfaite et déjà parvenue à maturation. Après une longue introduction ample, majestueuse, dominée par un solo de guitare aérien, la composition évolue vers une fusion mélodique plus rythmée avec de superbes chorus de guitare et de synthé. La construction et le son d'ensemble sont ébouriffants mais on est loin d'être au bout de la surprise : sans prévenir, surgit la voix plaisante d'Aruga Sayuri et, tout de suite après, le violon magique de Akihisa Tsuboy, membre de KBB, venu prêter un coup de main à ses compatriotes. Tsuboy est, avec Ponty, l'un des grands violonistes de la fusion actuelle : sa maîtrise est totale et il a dépoussiéré l'instrument de toute tentation d'épate et de mièvrerie. Tout ce beau monde se rejoint pour un finale somptueux avec voix, claviers et violon entrelacés dans un chant d'une expressivité folle qui rappelle parfois les moments les plus progressifs de Renaissance. Aussi fantastique apparaît le second morceau (Dayflower) dominé cette fois par un mellotron dont la tonalité dramatique évoque le King Crimson des premiers albums. Après un solo de guitare stratosphérique vient le moment de gloire de Yonekura Ryuji qui délivre une étonnante partition de claviers frémissants dans la grande tradition du progressif des seventies (Ryuji a joué autrefois dans un « tribute band » dédié à Yes et ça se sent). La composition se termine doucement sur une partition de guitare acoustique qui se fond dans le silence. Changement de programme encore avec un Zitensya plus fusionnel rehaussé de soli de guitare dont un, particulièrement flamboyant, trafiqué par une pédale wah wah. Koibumi qui vient ensuite est un autre sommet d'un disque qui n'offre par ailleurs aucune faiblesse. L'ambiance y est plus symphonique avec des flûtes (synthétiques) en ouverture et de superbes parties de guitares. Le chant aérien de la chanteuse ajoute un aspect mélancolique à un morceau qui plane très haut jusqu'à sq note ultime. Le bien nommé Last Sign clôture en beauté un fabuleux répertoire. Démarrant sur une construction flottante dérivant sans but précis, la composition évolue rapidement en un vol spatial nourri par des synthés brillant de mille feux. Cinq morceaux de 10 minutes en moyenne et rien à jeter : c'est rare ! Interpose+ est un disque merveilleux, peut-être même l'un des meilleurs crus dans l'abondante production japonaise étiquetée comme fusion progressive. Chaudement recommandé !

[ Interpose+ Website ] [ Interpose+ ]

Prism : [mju:] (SACD/CD Universal Music), Japon 2003
Pendant les années 80 et 90 le Japon a vécu une éclosion surprenante de combos de jazz-rock qui ont atteint en Europe une certaine renommée parmi les amateurs de rock progressif. Si Ain Soph, Kenso et KBB sont les groupes les plus connus et les plus appréciés de ce mouvement, Prism est, quant à lui, le plus ancien. Formé en 1975 et devenu célèbre chez lui une année plus tard pour avoir joué en première partie de la tournée japonaise d'Eric Clapton, Prism existe toujours aujourd'hui même s'il ne comprend plus qu'un seul des membres fondateurs en la personne du guitariste Akira Wada. Ce disque sorti en 2003 n'est qu'un maillon de plus dans l'abondante discographie du groupe qui comprend quelques trente albums enregistrés depuis le premier LP éponyme paru en 1977. La musique est entièrement instrumentale et repose quasi exclusivement sur les épaules du guitariste et compositeur vétéran. Le premier titre, Cycles Of Life, est plutôt réussi : démarrage en douce à la Pink Floyd avec guitare et claviers, rythmique imposante due à la basse hyper dynamique et accordée très haut de Mansaku Kimura, interlude planant et solos de guitare en pagaille. Cette fusion a un côté psyché qui n'est pas du tout désagréable avec un ancrage quelque part dans le rock des seventies. Le dernier titre (Land Of Happiness - Another Take Off) est aussi attachant avec ses solos délicats de saxophone soprano joués par Satoshi Nakamura, qui n'a malheureusement été invité à se joindre au trio que sur cette unique composition. Entre les deux, on n'évite pas une certaine lassitude. Akira Wada étant le principal soliste, les chorus de guitare se succèdent en série et, comme il n'a ni la flamboyance d'un Frank Gambale ni la sensibilité d'un Pat Metheny, son discours se fait parfois répétitif, reprenant d'anciennes ficelles sans atteindre l'intensité qu'on attend dans ce genre d'exercice. Ceci dit, la musique n'est pas désagréable et Akira est loin d'être un manchot. Simplement, il n'y a pas assez de nuances entre les différentes compositions pour être entièrement satisfait du résultat. Cet l'album, qui est le premier de Prism à atteindre mes oreilles, m'a pourtant suffisamment convaincu pour m'inciter à rechercher leurs disques plus anciens enregistrés au temps où leur line up était un peu plus étoffé.

[ Prism Website ] [ mju: ]

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