Le Rock Progressif

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série II - Volume 9 Volumes : [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 10 ]

Jean-Luc Ponty : Enigmatic Ocean (Atlantic), FRANCE 1977
Pour les fans de Rock expérimental, le nom du Français Jean-Luc Ponty restera pour toujours associé à celui de Frank Zappa et des Mothers Of Invention avec qui il a enregistré quelques albums essentiels comme Hot Rats (It Must Be A Camel), King Kong (How Would You Like To Have A Head Like That), Over-nite Sensation, Apostrophe et Return Of The Son Of Shut Up 'n Play Yer Guitar (Canard Du Jour). Les jazzmen par contre préfèreront l’album Live At Donte’s édité par Blue Note : ce concert enregistré à Los Angeles en mars 1969 avec George Duke au piano acoustique, John Heard à la basse et Al Cecchi à la batterie montre un Ponty, influencé par le second quintet de Miles, s’exprimant dans un jazz plus classique et reprenant avec bonheur le Eighty-One de Ron Carter et le fameux Canteloupe Island de Herbie Hancock. Mais pour les amateurs de fusion progressive, il n’y a pas de meilleur choix que cet Enigmatic Ocean sur lequel Ponty, encore marqué par son passage dans le Mahavishnu Orchestra en 1974 et 1975, s’oriente vers une approche moins compulsive, plus mélodique, plus lyrique et, en un sens, plus européenne. En plus d’un claviériste et d’un moteur propulsif particulièrement efficace (Ralphe Armstrong, ex-Mahavishnu, à la basse électrique et le batteur Steve Smith qui fondera plus tard l’un des groupes essentiels du Jazz-Rock : Vital Information), on trouve au générique deux excellents guitaristes : l’extraordinaire Alan Holdsworth (U.K., Soft Machine, K2) et Darryl Steurmer, accompagnateur de Genesis en concert que l’on vient de redécouvrir avec la sortie de son album en solo intitulé Go. Les solos et les interplays entre guitares et violon électrique, sans viser le paroxystique, valent vraiment le détour. En particulier, le phrasé legato de Holdsworth et les lignes chantantes du violon de Ponty cohabitent avec bonheur, évoluant avec aisance à travers des compositions, toutes de la plume du leader, qui sont en plus très réussies : Mirage et les deux suites Enigmatic Ocean, en quatre sections, et The Struggle Of The Turtle To The Sea, en trois parties, sont de fins témoignages de la « french Touch » élégante et parfois atmosphérique qui caractérise désormais le Jazz-Rock du violoniste. Les synthés et claviers de Allan Zavod donnent aussi une allure progressive à cette musique inspirée et étoffent des arrangements subtils. La Fusion est certes un genre difficile semé d’embûches et de clichés mais sur Enigmatic Ocean, Jean-Luc Ponty, avec la classe des plus grands, a réussi à tous les éviter.

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Jean-Luc Ponty : King Kong / Jean-Luc Ponty Plays the Music of Frank Zappa (Pacific Jazz / Blue Note), FRANCE 1969
Il est possible que vous ayez écouté tous les disques importants de Frank Zappa et que vous ne connaissiez pas celui-ci. C’est parce qu’il a été enregistré sous le nom de Jean-Luc Ponty. Pourtant, King Kong est bien une collaboration à part entière entre le délirant moustachu et le violoniste français. Enregistré à la même époque que Hot Rats auquel Ponty a participé, le répertoire de cet album entièrement instrumental comprend trois morceaux déjà enregistrés auparavant par les Mothers Of Invention (America Drinks, Idiot Bastard Son et King Kong extraits respectivement de Absolutely Free, We‘re Only In It For The Money et Uncle Meat) et un quatrième, Twenty Small Cigars, qui est une sorte d’avant-première puisqu’il figurera l’année suivante au programme de Chunga's Revenge. Ces reprises restent bien sûr du pur Zappa (son style est immédiatement reconnaissable) mais elles sont arrangées différemment et interprétées dans un esprit Jazz-Rock, avec d’ailleurs une contribution exemplaire de George Duke au piano acoustique ou électrique. Ernie Watts et Ian Underwood aux saxophones sont aussi de la partie tandis que Ponty rehausse de solos dynamiques ces compositions qui semblent avoir été conçues pour lui. How Would You Like To Have A Head Like That est le seul titre écrit en collaboration par Ponty et Zappa et c’est aussi le seul morceau sur lequel on peut entendre le guitariste dans un de ces solos dont il a le secret. Quand à Music For Electric Violin And Low Budget Orchestra, également composé par Zappa (qui d’autre pourrait donner à un morceau de musique un nom pareil?), il s’agit d’une suite contemporaine, interprétée par un orchestre conduit par Ian Underwood, dont les multiples sections reflètent les intérêts éclectiques de Zappa pour toutes les musiques du vingtième siècle, du classique à l’avant-garde en passant par le jazz et le Rock. Ponty, dont c’est le premier enregistrement personnel dans le genre Fusion, s’y montre particulièrement à l’aise, maîtrisant à l’instar de son mentor toutes les formes musicales abordées aussi bizarres soient elles. Ce titre refera surface en 1978 sur l’album Studio Tan dans une nouvelle version plus moderne, comportant moins de dissonances, et avec la guitare remplaçant les parties de violon mais elle est moins complète que l’originale (7’37" seulement contre les 19’20" de la version avec Ponty). Zappa s’est chargé de la production et il est clair qu’il aime voir sa musique ainsi interprétée par un musicien surdoué qu’il apprécie beaucoup (du moins jusqu’à ce que des divergences extra-musicales liées à des émoluments non payés ne les séparent pour toujours). Vous pouvez ranger ce compact dans votre discothèque au milieu des autres albums enregistrés par Zappa et les Mothers dans les 60’s ou au début des 70’s : il s’y sentira comme un poisson dans l’eau.

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Steve Vai : Real Illusions: Reflections (EPIC / Red Ink), USA 2005
Que Steve Vai soit un allumé, on le savait déjà. Il suffit de lire sur son site les histoires associées aux plages de cet album. Ce n’est ni de la SF (bien qu’on y voyage dans une autre dimension), ni de la satire sociale, ni de la philosophie ni même des représentations mentales : c’est un opéra spirituel extravagant engendré par une fièvre jaune tout simplement et je défie quiconque d’y trouver un sens. Mais par contre, la musique que ces textes ont soi-disant inspirés est grandiose. On savait l’homme amoureux des guitares et des sons mais il est aussi un perfectionniste, peut-être plus encore intéressé par les mélodies et les arrangements peaufinés avec un soin vétilleux. Chacune de ces miniatures est un véritable tour de force travaillé et retravaillé en studio jusqu’à la perfection ou tout au moins jusqu’à ce que le résultat final soit à la hauteur de l’idée qu’en avait le maître. Sampling, bruitages, réenregistrements multiples, distorsion, triturations sonores et ingénierie et surtout, ces multiples guitares et leurs équipements réglés en fonction d'une tonalité précisément désirée. Ajoutez à ça une technique de jeu digne d’un véritable virtuose avec tapping acrobatique et doigté élastique et vous pouvez alors imaginer le résultat … qui est encore bien en deçà de la réalité. Ecoutez Building The Church (le sommet de l’album) et sentez la vibration des fréquences plongeant dans le grave : Vai accorde sa guitare plus bas que la normale et le déplacement de l’air capté par les micros est tel que jamais, avec aucun autre disque, les tympans n’ont vécu un tel traumatisme mais quand, par-dessus cette attaque sonique, la mélodie limpide vient dérouler ses fastes, c’est carrément le ciel et l’enfer. Une autre bonne nouvelle, c’est qu’on a droit à un album d’une extraordinaire variété : d’un Glorious très Heavy à l’expérimental Yai Yai en passant par un Freak Show Excess extrême, un Firewall funky et la superbe ballade Lotus Feet enregistrée live avec un orchestre hollandais, on ne s’ennuie guère. D’ailleurs, les structures des morceaux sont elles-mêmes souvent progressives avec des passages complexes et surtout des idées à foison. A part la basse confiée au grand Billy Sheehan (Mr. Big, Derek Sherinian, Planet X) et la batterie à Jeremy Colson (MSG, Marty Friedman), Vai s’occupe de tout le reste (excepté des cuivres sur Firewall) et chante même sur quelques titres et il faut bien avouer que depuis Fire Garden, il a fait quelques progrès là aussi. Enfin, c’est encore Steve Vai qui s’est occupé de la production, ne laissant à personne d’autre le soin de modifier d’un iota sa perception musicale. Real Illusions: Reflections, vite repérable dans les bacs grâce à sa pochette ressemblant à un papier peint, est un album qui plaira à tous les amateurs de guitare Rock attirés aussi bien par la performance que par une musique intelligente, variée et osant s’aventurer hors des stéréotypes. Ca ne vaut peut-être pas Passion And Warfare mais c’est plutôt subjectif car on n’en est pas très loin !

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Manfred Mann's Earth Band : Solar Fire (Bronze), UK 1973 - édition remastérisée en CD + 2 titres en bonus (Cohesion), 2004
Bâti autour d’un concept inspiré par une cosmologie divine, ce disque débute par son plus fabuleux morceau, Father of Day, Father of Night, une reprise de Bob Dylan dont le style musical ressemble bien davantage à celui du premier album de King Crimson qu’au Folk-Rock de son créateur. Hommage flamboyant à l’Etre sage à l’origine de la création du monde, elle fut interdite dans la patrie d’origine du Sud Africain Manfred Lubowitz (alias Manfred Mann) à cause de la phrase « Father of black, Father of white » comprise par la communauté blanche comme une ode à l’égalité des races. C’est qu’en ces terres australes, on ne plaisantait pas à l’époque avec l’apartheid et son système de ségrégation raciale. Solar Fire parut en 1973, l’ année pendant laquelle Stephen Biko fut banni et réduit au silence, ce qui ne l’empêchera pas d’organiser la protestation qui culminera dans le soulèvement de Soweto en juin 1976. Mais si ce disque nous invite à se souvenir de ces évènements, Solar Fire marque aussi pour le Manfred Mann’s Earth Band la percée du groupe vers le succès après trois albums enregistrés dans la foulée de sa mutation stylistique (Manfred Mann's Earth Band, 1972 ; Glorified Magnified, 1972 et Messin', 1973). Il faut dire que Solar Fire est ambitieux et que, malgré un côté ludique évident, tous les morceaux enregistrés ont leur part d’inventivité. Voici par exemple un Earth Band qui n’hésite pas à s’inspirer de Jupiter, extrait de la suite imaginative de Gustav Holst (Les Planètes), pour écrire Joybringer (édité en simple à l’époque et non inclus sur le LP original du label Bronze mais fort heureusement rajouté en bonus sur cette réédition en compact). Pour la petite histoire, on notera que c’est la première version populaire autorisée de cette œuvre classique dont les droits étaient encore protégés à l’époque par la famille du compositeur. King Crimson s’était bien inspiré de Mars:The Bringer Of War en 1970 pour The Devil’s Triangle sur le LP In The Wake Of Poseidon mais n’avait pas reçu l’autorisation pour y faire référence : beaucoup d’autres adaptations viendront par contre plus tard dont celles de Tomita, d’Emerson Lake & Powell et de Rick Wakeman. Manfred lui-même souhaitait enregistrer une interprétation de la suite entière mais, cette fois, ne reçut pas les autorisations nécessaires. Le titre éponyme est un grand moment de Rock classique et la première véritable heure de gloire du guitariste australien Mick Rogers (qui quittera le groupe après Nightingales and Bombers en 1975). Quant à Manfred lui-même, c’est un spécialiste du Minimoog dont il tire des sons expressifs jamais entendus ailleurs. Prince de la molette et roi du pitch bend, il donne une âme à ses impressionnants solos et dose ses effets comme les meilleurs guitaristes savent le faire en tirant les cordes de leur instrument. Symphonique, hypnotique parfois et alternant avec bonheur mélodies Pop et passages instrumentaux brillants, Solar Fire est l’un des grands albums du Manfred Mann’s Earth Band et un disque essentiel du Rock progressif des 70’s. A noter que le compact offre également en bonus une version alternative éditée en simple de Father Of Day, Father Of Night, mais, plus courte, elle est loin de valoir celle du LP.

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King's X : Gretchen Goes To Nebraska (Megaforce / Atco), USA 1989
Basé à Houston, ce trio composé de Ty Tabor à la guitare, Doug Pinnick à la basse et Jerry Gaskill à la batterie, tous également chanteurs, n’a jamais vraiment connu la gloire. Pourtant, il s’agit là d’un groupe exceptionnel officiant en plus dans un genre populaire : un Rock Heavy mélodique et carré, très accessible malgré quelques velléités progressives. Ces dernières se manifestent essentiellement par des intros originales, l’injection dans le mix d’instruments divers comme le sitar, l’orgue et le dulcimer, des arrangements sophistiqués et des finales qui se prolongent au-delà de ce qu'offre généralement le Rock mainstream. Dans le spectre du Métal progressif, un genre auquel on assimile volontiers King’s X, on se situe ici à l’opposé d’un Dream Theater : pas de démonstrations techniques, ni de compositions très complexes, ni de rythmique mitraillette. La musique de King’s X se rapprocherait davantage de celle d’un groupe comme les Beatles qui auraient muté Hard. Le bassiste Jeff Ament de Pearl Jam voyait en King’s X les inventeurs du mouvement Grunge et, bien que leur musique n’ait pas grand-chose à voir avec celle de Soundgarden ou de Nirvana, il faut bien avouer que cette affirmation n’est pas non plus totalement dénuée de sens : même si le volume reste bien en deçà de celui des groupes de Grunge, on trouvera chez King’s X des guitares saturées au son barbouillé et un inclination pour les tempos médium affectionnés dans le Rock alternatif. Par contre, le groupe étant taxé de « Chrétien » (le nom King’s X ne fait-il pas explicitement référence au Roi des Juifs et à la croix ?), les textes ne sont ni angoissés ni désenchantés mais au contraire teintés de spiritualité. L’absence totale d’une imagerie gothique et de références aux aspects méphistophélique prisés par les amateurs de Métal compte probablement aussi dans le manque de reconnaissance des amateurs du genre. Quoiqu’il en soit, après un premier essai fort réussi (Out Of The Silent Planet, 1988), ce second album marque un sommet qui reste à ce jour inégalé dans leur discographie. Comme chez Rush, le trio est soudé et, mixé dans l’égalité, il produit un son épais un rien dominé quand même par une basse ronflante et jouissive. Les compositions sont musclées et toutes respirent l’honnêteté de musiciens qui y croient. La voix de Pinnick, parfois teintée de gospel, est émouvante et les harmonies vocales de ses comparses superbes (Fall On Me). Même les textes sont intelligents : écoutez par exemple Pleiades qui renvoie dos à dos la profondeur d’un univers infini et l’intolérance humaine. Quant aux solos incandescents de Ty Tabor (celui de I'll Never Be The Same est franchement époustouflant), ils renouent avec une science qu’à cette époque on croyait à jamais enfuie : celle qui consiste à distiller de la Soul avec une six-cordes. Décidément, beaucoup de choses se nichent sous l’apparente simplicité de la musique de King’s X. Et si finalement, c’était eux le secret le mieux gardé du Rock des années 80!

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Ashra / Ash Ra Temple : New Age Of Earth (Isadora / Virgin), Allemagne 1976
Ash Ra Temple, plus tard raccourci simplement en Ashra, fut l’un de ces groupes allemands qui, au tournant des années 60 et 70, « inventèrent » la musique électronique dite planante. L’âme du groupe s’appelle Manuel Göttsching et il peut déjà se prévaloir d’une formation en guitare classique et en musique contemporaine quand il s’associe avec Hartmut Enke et Klaus Schulze (ex-Tangerine Dream) pour former Ash Ra Temple en 1970. Après six disques et de multiples changements de personnel paraît en 1976 ce septième album, en fait un disque solo entièrement conçu et interprété par Göttsching aux synthés et à la guitare. D’abord sorti confidentiellement en France sur le label Isadora, New Age Of Earth sera réédité par Virgin en 1977, cette fois sous le nom de Ashra. L’album deviendra l’œuvre la plus connue de son auteur, marquant en quelque sorte l’apothéose d’une musique cosmique maîtrisée, mieux arrangée et beaucoup plus méditative que les cafouillages psychédéliques des débuts. D’ailleurs, si la nouvelle pochette retenue pour l’édition Virgin, avec son soleil pointant au-dessus d’un building, fait clairement référence au monolithe noir de l’Odyssée de l’Espace, c’est qu’à l’instar du célèbre film de Stanley Kubrick, la musique est ici conçue comme une expérience subjective destinée à pénétrer l’inconscient de l’auditeur. En quatre titres aux noms évocateurs (Sunrain, Ocean Of Tenderness, Deep Distance et Nightdust), Manuel Göttsching nous entraîne dans un voyage sidéral au cœur des galaxies là où les vents solaires bercent indéfiniment le lent et mystérieux mouvement des sphères célestes. Vagues électroniques douces, fréquences basses, boucles rythmiques et bruitages spectraux définissent rythmes et mélodies qui se fondent en un spectaculaire happening spirituel. Et quand les notes limpides de la Gibson viennent s’entrelacer aux ondes relaxantes des multiples synthés analogiques, le moment devient carrément magique. New Age Of Earth, au nom prémonitoire, reste aujourd'hui l’une des plus subtiles et plaisantes émanations ayant émergé de la musique électronique conçue à Berlin dans les 70’s.

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Savatage : Dead Winter Dead (Atlantic), USA 1995 - réédition CD avec 2 titres en bonus (Steamhammer), 2002
Savatage est un groupe de Heavy Métal comme il y en existe beaucoup mais cet opus doit être classé à part en ce qu’il consiste en un concept album manifestant non seulement une réelle ambition sur le plan musical mais aussi la volonté de traiter d’un sujet d’actualité brûlant du début des années 90 : la guerre dans les Balkans. L’ouverture instrumentale qui débute l’album renseigne tout de suite sur les intentions du groupe : leur Rock mélodique est teinté d’harmonies complexes tandis que les arrangements témoignent d’une attirance pour le Rock Opéra racontant une histoire à la manière du Operation Mindcrime de Queensrÿche ou de Ayreon pour The Human Equation. Toutefois, le thème unificateur est ici beaucoup plus sérieux puisqu’on y décrit l’absurdité de la guerre bosniaque à travers la rencontre entre un garçon serbe et une fille musulmane. Les vocaux sont partagés entre Jon Oliva dont la voix âpre et rocailleuse apparaît sur deux titres parmi les plus Heavy du répertoire (I Am et Doesn't Matter Anyway) et Zak Stevens, bien meilleur chanteur doté d’une voix plus expressive mieux adaptée aux pièces plus progressives. This Is The Time et Starlight sont ainsi deux morceaux pourvus d’un chant intense mis en valeur par une orchestration remarquable et d’excellents chorus de guitare concoctés par Al Pitrelli (ex-membre d’Asia avec lequel il joue sur les disques Aqua et Aria et futur remplaçant de Marty Friedman dans Megadeath). Mais Dead Winter Dead, ce sont aussi d’époustouflants titres instrumentaux où brillent guitares et piano acoustique (joué par Jon Oliva) comme l’étonnant Mozart And Madness qui mêle habilement musique classique et Hard-Rock, Memory qui est une courte transcription à la guitare électrique de l’Ode à la Joie de Beethoven ou encore Christmas Eve (Sarajevo 12/24) qui revisite deux comptines de Noël en leur injectant une bonne dose de métal symphonique, les transformant du même coup en une lugubre complainte. Ce titre magnifique fera d’ailleurs le succès de l’album grâce une diffusion stratégique en radio au temps de Noël et sera même reprise en 1996 sur un projet parallèle nommé Trans-Siberian Orchestra. L’ambiance dramatique de la musique évoque dans l’ensemble, mais sans excès, l’horreur d’un pays dévasté par la guerre après la fin du communisme. L’œuvre s’achève toutefois sur une note optimiste quand les deux protagonistes, émus par la mort d’un vieux violoncelliste dont le chant s’interrompt brutalement au cœur d’une bataille, décident soudain abandonner leur propre guerre (Not What You See). Seule reste alors cette gargouille blanche au sommet d’une antique cathédrale qui surveille d’un œil de pierre la ville de Sarajevo détruite et engoncée dans le froid de l’hiver.

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Camel : Mirage (Deram), UK 1974

Si le premier album éponyme de Camel, paru en février 1973 sur la branche anglaise du label américain MCA, fut globalement une déception, le second édité une année plus tard par Decca / Deram est bien meilleur et contient déjà en substance les éléments les plus caractéristiques de leur musique. Certes, il faudra attendre le troisième opus, The Snow Goose généralement considéré comme leur chef d’œuvre, pour une reconnaissance par un public élargi mais Mirage reste quand même un album fort agréable et original qui, en fin de compte, a peut-être mieux vieilli que son successeur. Presque entièrement instrumental, l’album met en évidence ce qui rend Camel différent : des compositions alambiquées et parfois conçues comme de petites suites, des échanges passionnants entre le claviériste Pete Bardens et le guitariste Andy Latimer et surtout un sens aigu de la mélodie qui, en dépit d’une certaine complexité, rend la musique plaisante et accessible à tous (un peu à l’instar de celle de Caravan à qui Camel sera souvent comparé pour ses longues digressions instrumentales dans le style jazzy de Canterbury). La présence d’une flûte, jouée d’une manière subtile et presque classique par Andy Latimer (écoutez le superbe Supertwister), contribue à donner au groupe un son particulier et transforme parfois sa musique en « rock de chambre ». Mais la plupart du temps, Camel dégage ici une belle énergie semblable à celle qu’il savait à l’époque distiller en concert et que l’on retrouvera de moins en moins dans sa discographie ultérieure. Sans être un album conceptuel au sens strict, il se pourrait bien que Mirage ait été conçu en forme d’hommage au Seigneur des Anneaux de Tolkien : Nimrodel est à la fois le nom d’une elfe et d’une rivière de la Terre du Milieu, The White Rider est une référence indirecte à Gandalf après sa transformation en Gandalf le Blanc et Freefall ferait référence à la fameuse bataille de Gandalf contre le Balrog dans les Mines de la Moria. Quand à la Lady Fantasy, elle serait la fille d’Elron, Arwen, qui épousera Aragorn et deviendra reine du Gondor. Bien que remarqué dans la presse anglaise, Mirage ne rencontra qu’un succès d’estime en Angleterre mais, bizarrement, il en fut autrement de l’autre côté de l’Atlantique et plus particulièrement sur la Côte Ouest. L’album entra dans le Billboard Top 200 fin novembre 1974 pour y rester 13 semaines, ce qui conduira Camel à faire ses bagages pour les Etats-Unis afin d’y entamer une longue série de concerts, d’abord en première partie de Wishbone Ash et ensuite comme vedette principale. Andy Latimer se souviendra plus tard de cette reconnaissance liminaire et quand les choses iront très mal pour lui en 1988, c’est en Californie qu’il émigrera pour y créer le label indépendant Camel Productions et perpétuer l’aventure de son dromadaire.

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