Le Rock Progressif

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série II - Volume 3 Volumes : [ 1 ] [ 2 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ] [ 10 ]

Fish : Vigil In A Wilderness Of Mirrors (EMI), UK 1990


On trouve sur le site de Fish un collage réalisé par un fan qui en dit long sur ce disque. On se souvient que la pochette de Cluster At Straws était dédiée à des personnages fameux décédés suite à un abus d’alcool ou de substances prohibées. Rassemblés virtuellement par Mark Wilkinson dans une taverne obscure de Colchester, Robert Burns, Dylan Thomas, Truman Capote et Lenny Bruce (de gauche à droite) hantent le bar où ils tiennent compagnie au personnage fictif de Torch Song. Dans le collage, ce dernier est extrait de son contexte et placé devant un cadre représentant la pochette du nouvel album de Fish, suggérant ainsi, mieux qu’on ne pourrait l’écrire, que Vigil s’inscrit dans la continuité du dernier opus de Marillion enregistré avec Fish. Quand Marillion sortira Seasons End avec Steve Hogarth, on mesurera l’ampleur de la rupture et en même temps l’influence décisive qu’avait pu avoir le chanteur écossais sur le style et le charisme du groupe. En attendant, Vigil In A Wilderness Of Mirrors laissait augurer pour Fish une nouvelle et fructueuse carrière à la Peter Gabriel, ce que ses albums en solo ultérieurs ne confirmeront malheureusement pas. Après son départ, Fish n’avait pas tardé à réunir autour de lui une cohorte de fines gâchettes que l’on retrouve sur cet album : à la basse John Giblin (Simple Minds, Kate Bush, Peter Gabriel & Phil Collins), à la batterie Mark Brzezicki (Big Country & Procol Harum), aux guitares Hal Lindes (Dire Straits), Frank Usher (Blewitt, Mike Heron) et, sur un titre (View From A Hill), Janick Gers (Iron Maiden) sans oublier aux claviers l’excellent Mickey Simmonds (Mike Oldfield, Renaissance). Le répertoire est un florilège de chansons variées aux textes parfois cyniques et souvent critiques à propos de sujets divers comme le mode de vie américain, les tromperies des faux amis, les violences conjugales et l’hypocrisie de ceux qui se taisent. Mais Fish peut aussi afficher un profond romantisme avec une chanson d’amour comme Cliché dotée d’une mélodie superbe hantée par des claviers somptueux et une guitare veloutée dans le pur style de … Steve Rothery. La petite histoire raconte que certains de ces titres comme Family Business et The Company furent proposés à Marillion juste avant que Fish ne remette son tablier mais qu’ils furent unanimement rejetés par les autres membres du groupe. Une décision difficile à comprendre quand on écoute ces deux compositions qui comptent parmi les meilleures de l’album. Qu’importe d’ailleurs puisque sur Family Business, Fish refait du Marillion à lui tout seul, aidé il faut le dire par les guitares de Lindes et Usher tandis que Big Wedge, avec son tempo rapide et malgré ses arrangements de cuivres, évoquera probablement la verve d’Incommunicado. Quant à The Company, c’est un des sommets de l’album avec le titre éponyme, fascinante pièce de musique, enrobée d’une orchestration de cordes arrangée par un Mickey Simmonds très présent et incluant des références à un folklore dansant qu’on suppose écossais. En fait, ce disque ne présente aucun moment faible : le chant est parfait (étonnant quand on pense qu’une des récriminations de Marillion à l’égard de son premier chanteur était une diminution de ses capacités vocales soi-disant entamées par l’abus d’alcool et de cigarettes), la musique est somptueuse, les arrangements diversifiés et les mélodies grandioses. Dans la continuité toujours, la pochette a naturellement été confiée à Mark Wilkinson qui a construit comme à son habitude une vaste fresque dont l’analyse de ses multiples symboles nécessiterait une thèse de doctorat. Certes, la réduction au format du compact réduit l’impact de cette image luxuriante censée représenter un monde de confusion où l’individu a perdu ses valeurs spirituelles sous l’assaut des publicités vantant en permanence sur les écrans TV de frivoles et illusoires gadgets. Ceux qui auront le courage de la scruter à la loupe y découvriront notamment quelques références à Marillion parmi lesquelles le bouffon, le garçon à la veste miliaire ou les caricatures de Mark Kelly et de John Arnisson, respectivement claviériste et manager de Marillion. Si vous appréciez les quatre premiers albums de Marillion et le Néo-Prog accessible mais de qualité et si vous n'avez rien contre les disques de chanteurs où les instruments sont au service de la voix, Vigil In A Wilderness Of Mirrors ressemble fort à ce qui se fait de mieux dans le genre !

[ The Perception of Fish : Official Fish site ] [ Ecouter / Commander ]

The Enid : In The Region Of the Summer Stars (BUK), UK 1976 - version remixée et réenregistrée de 1984 (Inner Sanctum / ENID001CD)
The Enid : The Seed And The Sower (Inner Sanctum / ENID008CD), UK 1988


L’histoire compliquée du groupe anglais The Enid tient un peu de la légende. Son concepteur principal s’appelle Robert John Godfrey, ancien pianiste de concert et orchestrateur du fameux Barclay James Harvest jusqu’en 1971 (il participa au développement de leurs premières longues pièces comme Dark Now My Sky ou Mockingbird). Après avoir enregistré un premier album sous son nom (The Fall of Hyperion) pour le label Charisma, il rencontre les guitaristes Stephen Stewart et Francis Lickerish et fonde The Enid en 1974, un groupe devenu culte malgré ou à cause de son histoire tumultueuse. Le premier disque, In The Region Of The Summer Stars, paru à l’été 1976 sur le label Buk (EMI) et considéré comme l’une de leurs œuvres majeures, définit ce que sera leur style : un Rock progressif entièrement instrumental qui mérite plus que tous les autres l’appellation de « symphonique ». Mélange haut en couleurs d’arrangements orchestraux sophistiqués influencés par les grands classiques romantiques comme Rachmaninov ou Ravel et de Rock débridé, tout ça joué avec une instrumentation Rock typique à base de claviers, guitares, basse et batterie (avec l’aide quand même du trompettiste Dave Hancock), cet album n’avait aucune chance d’être écouté à un époque où le Punk fasciste naissant laminait sans vergogne toute velléité artistique. Suite à des problèmes légaux avec EMI et désireux de ressortir ce premier opus sur leur propre label ENID, le groupe sera forcé d’en réenregistrer les titres en 1984 et de les rééditer sous une nouvelle pochette avec des noms alternatifs rappelant les intitulés originaux (The Tower Of Babel pour The Falling Tower, The Loved Ones pour The Lovers, The Demon King pour The Devil … etc.) Trois albums (Aerie Faerie Nonsense, Touch Me et Six Pieces) suivront plus ou moins dans la même veine avant le départ du guitariste Francis Lickerish au début des années 80 et une refonte du groupe annonçant un changement de direction musicale qui les conduira jusqu’à la fin des années 90. The Seed And The Sower, édité en 1988 sous le nom de Godfrey et Stewart, marque la fin de cette seconde période (il y en aura une troisième après la reformation de The Enid en 1994) par un retour inattendu à une forme presque entièrement instrumentale alliant une fois encore musique classique et Rock en de somptueuses symphonies évocatrices de bandes sonores pour films imaginaires. En l’occurrence, le disque est un album conceptuel autour du roman éponyme du légendaire Laurens Van Der Post qui raconte comment il organisa sa vie de prisonnier dans un camp japonais pendant la seconde guerre mondiale (le film de 1983, Merry Christmas Mr Lawrence, de Nagisa Oshima avec David Bowie est basé sur la même histoire). La célèbre bande originale du film qui fut composée par Ryuichi Sakamoto (malgré le succès mineur de Forbidden Colours chanté par David Sylvian) peut avantageusement être substituée au profit de cette œuvre superbe qui, en dehors de certains passages plus progressifs intégrant quelques influences orientales (on pense à Jade Warrior), évoque aussi les méditations électroniques émotionnelles d’un certain Vangelis mais avec une touche plus sombre et dramatique. On notera encore la participation aux flûtes (low whistles) de Troy Donnockley qui fera plus tard les beaux jours du goupe de Folk-Prog Iona. Cet album énigmatique, peu connu des amateurs, est pourtant l’une des plus belles émanations progressives qui émergèrent dans la désolation de la fin des années 80. A redécouvrir absolument surtout que le compact d’Inner Sanctum comprend en bonus Reverberations, une composition planante de plus de 18 minutes, jouée en solo sur des synthés par un Godfrey désireux à l’époque de sortir un disque sous son seul nom.

[ The Enid Home ] - Ecouter / Commander : [ In The Region Of The Summer Stars ] [ The Seed And The Sower ]

Aksak Maboul : Onze Danses Pour Combattre la Migraine (Crammed Discs), Belgique 1977
Aksak Maboul : Un peu de l'âme des bandits (Crammed Discs), Belgique 1979


Groupe belge fondé en 1977 par Mark Hollander (claviers, saxophones) et Vincent Kenis (accordéon, guitare et basse), Aksak Maboul (qui s’écrivait à l’époque Aqsak Maboul) enregistra rapidement un premier album avec quelques musiciens prestigieux (dont Marc Moulin aux claviers, Chris Joris aux percussions et l’incontournable Michel Berckmans de Univers Zéro au basson et au hautbois) : Onze danses pour combattre la migraine ne fit peut-être pas de vagues à une époque menacée autant par le Punk que par le disco ou les insipides Eagles mais il contenait suffisamment d’idées saugrenues pour se transformer sur la durée en un album culte. Mélange ludique, intimiste et parfois mélancolique de genres aussi disparates que le jazz, la musique de chambre, le rock de Canterbury, le minimalisme américain, les bidouillages électroniques sans oublier les références à des folklores issus aussi bien d’Afrique que des Balkans, il est clair qu’on tenait là un objet non identifié au croisement de tous les sons et de toutes les cultures que les amateurs de musique bizarre allaient se refiler inlassablement au cours des décennies à venir. Au début de l’année 1979, Mark Hollander eut la bonne idée d’inviter pour le second album Chris Cutler (drums) et Fred Frith (guitare, violon et basse) du groupe Henry Cow récemment dissous. Un peu de l'âme des bandits fut enregistré aux studios Sunrise à Kirchberg en Suisse sans Marc Moulin ni Chris Joris mais toujours avec Michel Berckmans, Frank Wuyts au piano, Catherine Jauniaux au chant et Denis van Hecke au violoncelle. Influencé par les idées avant-gardistes des deux musiciens anglais qui constituent à eux deux une rythmique de fer, ce second disque apparaît plus intense et expérimental que le premier, plus sombre aussi mais l’esprit de leur premier opus est toujours là avec cette volonté de puiser à toutes les sources musicales de la planète et d’en restituer un curieux patchwork défiant raisonnablement toute description (pensez à un tableau dadaïste !). Ce n’est pas que la musique soit inaccessible, au contraire, mais elle fait voyager les esprits plus vite que la lumière et chacun y verra probablement d’abord ce qu’il porte déjà en lui. Ainsi A Modern Lesson contient-il en germe le beat des anciens Blues électriques de Bo Diddley, transcendé par la voix de Catherine Jauniaux en muse hystérique à la Yoko Ono, avant de se transformer en un épisode dominé par un enchevêtrement complexe de cordes, de bois et de piano. Ajoutez dans le mix, concocté ex-post par Frith et Etienne Conod, l’ingénieur du son visionnaire de Sunrise (écoutez aussi son travail sur le Winter Songs de Art Bears), un sampling d’extraits des différents morceaux de l’album et vous situerez peut-être le degré d’étrangeté et d’innovation de cette musique. Palmiers en Pots commence comme un trio classique de cordes et se termine par un collage aléatoire de différents tangos, le groupe ayant par la suite appris à jouer la séquence entière pour la restituer en concert sous la forme d’un morceau unique. I Viaggi Formano La Gioventu, inspiré par des mélodies turques ou moyen-orientales, envoûte littéralement avec sa voix doublée au violoncelle et rappelle l’esprit de l’école de Canterbury ou tout au moins le Soft Machine période Third. Quant à Cinéma, qui culmine à 23 minutes et occupait jadis toute la seconde face du LP, c’est une suite éclectique qui rassemble les innombrables visions du collectif : de la musique de chambre contemporaine au jazz en passant le Rock psychédélique. Le miracle est que cette improbable collision entre solos improvisés, petites pièces écrites, bouffées de chaleur atonales, effluves ethniques ou impressions culturelles métaphoriques nées de souvenirs fugitifs, ne présente aucun temps mort : elle dérive d’une logique implacable et s’écoute d’une seule traite avec passion et incrédulité. Dommage que Un Peu de L'Ame des Bandits ait été le chant du signe de Aksak Maboul, un groupe qui est resté dans l’histoire du Progressif comme l’une des dernières manifestations de l’école RIO (Rock In Opposition). Mais ce qu’on ne répétera jamais assez, c’est qu’il en fut aussi l’un de ses représentants les plus novateurs. On notera quand même que Mark Hollander a persisté dans ses goûts musicaux en projetant la dialectique d’Aksak Maboul dans Crammed Discs, son label dédié aux artistes hybrides qui pratiquent les mélanges avec un humour teinté d’esthétique. Ainsi, en perdant un groupe, on en gagnait des dizaines d’autres. Mais ça, c’est une autre histoire sur laquelle il me faudra revenir.

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Queensrÿche : Operation: Mindcrime (EMI), USA 1988
Operation: Mindcrime, du groupe américain Queensrÿche originaire de la région de Seattle, est souvent cité comme le premier disque de Prog-Métal de l’histoire du Rock Progressif. Nonobstant la flamboyance du guitariste Chris DeGarmo et la présence d’un véritable titre épique de plus de 10 minutes (Suite Sister Mary), la musique agressive du quintet, dominée par les guitares électriques, n’est pourtant pas très différente de celle jouée par d’autres groupes de Hard-Rock / Heavy Metal de l’époque. Et si elle a pu servir de source d’inspiration dans les années 90, elle n’atteint jamais la virtuosité démesurée et la complexité des œuvres de Dream Theater, Symphony X, Shadow Gallery ou de la cohorte des groupes similaires qui ont fleuri dans leur sillage. Mais ceci ne signifie aucunement que ce disque ne mérite pas l’impact considérable qu’il a suscité à sa sortie en 1988. L’idée novatrice d’Operation: Mindcrime réside d’abord dans son concept : une tentative ambitieuse et réussie de traiter, dans l’esprit du Pink Floyd de The Wall, une histoire aux résonances politiques dans un contexte Heavy Metal. Comme dans The Wall, les 15 titres s’enchaînent les uns aux autres, séparés par de petites pièces instrumentales interstitielles (Anarchy-X et Waiting For 22), des conversations ou des monologues et des bruitages divers (hurlements, clameurs, sonneries …) qui installent l’ambiance, donnent de la profondeur au récit et procurent finalement l’impression d’écouter une bande originale de film. D’ailleurs, le fait de recourir au célèbre compositeur de musiques de film Michael Kamen pour orchestrer la superbe suite dédiée à Sister Mary n’est certes pas un hasard. Queensrÿche a eu la sagesse de ne pas exagérer le côté Hard de sa musique, variant les tempos au maximum, soignant les mélodies, se réservant des moments d’adrénaline (Revolution Calling) et d’autres plus atmosphériques (The Mission) sans oublier les deux ballades indispensables à tout bon album du genre et qui seront d’ailleurs les seuls titres à être édités en 45 tours : I Don't Believe In Love et The Eyes Of A Stranger. L’histoire est celle d’un homme nommé Nikki déçu par les valeurs de la société américaine et tombé sous l’emprise diabolique d’un certain Docteur X. Lorsque le mot « Mindcrime » est prononcé, le protagoniste est prêt à assassiner toute personne qui lui est indiquée. L’histoire de Nikki se complique quand il refuse de tuer une ancienne prostituée devenue nonne (Sister Mary) et décide de quitter l’organisation, ce qui s’avèrera impossible vu sa dépendance envers la drogue que lui fournit le Docteur X. Il entrera alors en catatonie après avoir constaté le suicide de Mary. On décèle immédiatement derrière Operation Mindcrime le thème du film The Manchurian Candidate (Un Crime Dans La Tête dont la version de John Frankenheimer, avec Frank Sinatra et Laurence Harvey, date de 1962) dans lequel le héro devient, après un lavage de cerveau, une sorte de bras armé manipulable à distance. Bien qu’une telle politique-fiction trouve ses racines dans le contexte de la guerre froide (le film était sorti dans les salles quelques mois à peine avant l’assassinat de Kennedy) et dans le climat de suspicion installé aux Etats-Unis par le Maccarthysme (les ennemis de l’Etat doivent être recherchés au sein même de la population), le récit de Mindcrime échappe à son époque et présente des ramifications qui sont toujours actuelles, par exemple dans les agissements tragiques des kamikazes terroristes souvent dirigés par des groupes rebelles qui les manipulent d’une façon ou d’une autre ou encore dans le développement des communications en tant que vecteur d’un pouvoir dominant cherchant à façonner l’esprit des gens. Malgré les emprunts précités au niveau du thème et une musique encore assez conventionnelle, sans parler du fait que cet album n’est pas le meilleur du groupe (optez plutôt pour le disque suivant, Empire, sorti à l’été 1990), Operation : Mindcrime reste une galette historique et surtout, pour peu que le Hard Rock en tant que genre ne soit pas inscrit sur votre liste rouge, agréable à écouter.

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Henry Cow : Leg End (Virgin), UK 1974 - Edition remixée + 1 titre en bonus (East Side Digital), 1991 - Original mix (ReR, 2001)

  • Fred Frith : gt, vln, p, claviers, vocals
  • Tim Hodgkinson : orgue, p, claviers, cl, sax, voc.
  • Geoff Leigh : cl, fl, sax, vocals
  • Chris Cutler : p, tp, drums, vocals
  • John Greaves : b, piano, vocals
Le collectif anglais Henry Cow, assemblé par le guitariste et violoniste Fred Frith et le saxophoniste Tim Hodgkinson, deux étudiants de l’Université de Cambridge, restera surtout dans l’histoire du Rock comme le fondateur de l’école RIO (Rock In Opposition) inaugurée à l’occasion d’un festival organisé le 12 mars 1978 au New London Theatre. Cette manifestation qui entendait s’opposer à la loi du profit et à l’industrie musicale refusant de promouvoir leur musique rassemblait, outre Henry Cow, quatre groupes européens devenus pour l’occasion les fers de lance du mouvement : Univers Zéro (Belgique), Samla Mammas Manna (Suède), Etron Fou Leloublan (France) et Stormy Six (Italie). Bien que le terme RIO se réfère davantage à une attitude sociale et politique qu’à un quelconque genre musical, il est encore utilisé aujourd’hui pour décrire les musiques expérimentales de certains groupes inclassables, liés ou pas au mouvement, comme Art Bears (UK), Art Zoyd (France), Aksak Maboul (Belgique), Thinking Plage (USA), Miriodor (Canada) ou Guapo (UK). Toutefois, au-delà du concept RIO, Henry Cow (une contraction du nom du compositeur américain Henry Cowell ?) est aussi l’auteur de quelques albums qui ont marqué l’évolution du Rock Progressif du moins dans sa frange la plus radicale. Leur premier, The Leg End Of Henry Cow (une plaisanterie d’un humour tout britannique à propos du mot « légende » et de la chaussette « leg end » représentée sur la pochette de l’abum) fut enregistré en 1973 pour Virgin dans ses Studios Manor et s’avère plus accessible que les disques suivants. Presque entièrement instrumental, l’album est en effet encore plus proche du Soft Machine période Two ou Third et du Rock de Canterbury que de l’avant-gardisme dissonant et radical qui viendra plus tard. Tim Hodgkinson et Geoff Leigh (qui quittera le groupe après cet enregistrement) composent un duo de souffleurs qui renforce le côté jazz de la musique comme sur la première plage, Nirvana For Mice, une jam session débridée qui déboule sans aucun repère et pêche un peu par l’absence de mélodie. Heureusement, cette mise en bouche loin d’être inintéressante est suivie d’innombrables bons moments parmi lesquels : l’ensorcelant Amygdala enluminé par la flûte de Geoff Leigh et le jeu de guitare époustouflant de Fred Frith ; Tenbeat avec ses entrelacs d’instruments et ses drôles de mélodies tournoyantes qui rappelleront immédiatement le style du grand Gentle Giant ; l’extraordinaire Teenbeat Reprise avec un Fred Frith électrique et agressif, habité par l’esprit de Robert Fripp, qui donne à sa composition quelques accents crimsoniens ; et le seul titre de l’album comportant des paroles, Nine Funerals Of the Citizen King chanté collégialement par le groupe dans un style évoquant Matching Mole et Robert Wyatt (dont l’inclination politique est probablement similaire à celle des membres de Henry Cow). Mélange ahurissant de Jazz moderne, d’avant-gardisme à la Zappa / Keith Tippett, de Rock de chambre genre Univers Zéro et de Fusion psyché à la Soft Machine, ce premier effort de Henri Cow n’a pas pris une seule ride. La réédition en CD pour East Side Digital, en plus d’un titre en bonus (Bellycan), a été profondément remixée en 1990 par Hodgkinson et Frith avec l’aide de Lindsay Cooper (remplaçant de Geoff Leigh au début de 1974) qui en profita pour ajouter quelques parties de basson sur les bandes originales. La version du label indépendant ReR par contre n’offre aucun bonus mais restitue le mixage d’origine. Le choix est une affaire de puriste car, dans l’une ou l’autre version, cet album reste une introduction parfaite et relativement facile d’accès à un groupe ambitieux dont les œuvres futures iront de plus en plus à l’encontre de toutes les conventions. Que vous soyez RIO ou pas, Leg End est un album historique qui vaut la peine d'être écouté !

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Manfred Mann’s Earth Band : The Roaring Silence (Bronze / Island), UK 1976 - Edition remastérisée + 2 titres en bonus (Creature Music), 1998
C’est par The Roaring Silence que le Manfred Mann’s Earth Band accéda enfin à une reconnaissance internationale. Ce n’est pas que ce huitième album soit vraiment meilleur que les précédents et peut-être même est-il légèrement moins bon que Messin’ ou que Solar Fire, mais il contient un hit, un vrai : une transposition imaginative d’une composition de Bruce Springsteen intitulée Blinded By The Light (extrait du premier LP du rocker américain Greetings From Asbury Park) qui, dans sa version éditée en 45 tours, grimpa dans les premières places des charts anglais et américains et entraîna l’album dans son sillage jusque dans le top 10. Une aubaine d’autant plus que le groupe venait de perdre un de ses membres majeurs, le guitariste et chanteur Mick Rogers qu’il fallut au pied levé remplacer par deux musiciens : le guitariste écossais Dave Flett et le chanteur guitariste Chris Thompson originaire lui de Nouvelle Zélande. Toutefois, l’album ne se résume pas à ce titre porteur dont le succès doit autant à la mélodie accrocheuse de Springsteen qu’à l’arrangement original du MMEB. Chris Thompson s’avère un chanteur à la voix puissante, parfois un peu rauque et bluesy, qui s’investit vraiment dans ses interprétations. Il fait évidemment merveille dans les titres les plus classiques comme la ballade Questions ou Singin’ The Dolphin Through, une composition de Mike Heron du Incredible String Band qui bénéficie par ailleurs d’un agréable solo de saxophone soufflé par Barbara Thompson. Manfred Mann lui-même se réserve quelques beaux solos de Moog (This Side Of Paradise et la jam session live de Waiter There’s A Yawn In My Ear) dans son style aisément reconnaissable : à la différence des Wakeman, Moraz ou autres Emerson, Mann ne fait pas dans le classico-jazz pyrotechnique mais occupe l’espace sonore avec un phrasé linéaire qu’il module constamment par des effets, notamment en faisant varier les timbres, le volume du son ou l’amplitude des sinusoïdes (bending). The Road Of Babylon et Starbird, un peu plus complexes, complètent un album qui conforte deux ou trois choses que l’on sait du groupe : MMEB réussit mieux les reprises que ses propres compositions originales ; sa musique montre parfois quelques velléités progressives mais elle reste beaucoup plus proche d’un Rock mainstream ; et il manque quelque part un grain de folie dans ces recueils de chansons assemblées avec toute l’adresse d’un vétéran du show-biz. Le compact bénéficie d’un remastérisation et de l’addition de deux titres supplémentaires. L’édition en simple de Blinded By The Light, moitié plus courte que sur le LP, est calibrée pour la radio avec un arrangement plus compact excluant les interludes instrumentaux qui font tout le sel de la version longue. Quand à Spirits In The Night, second titre composé par Bruce Springsteen qui figurait déjà sur l’album précédent Nightingales and Bombers, il s’agit ici d’une version réenregistrée avec Chris Thompson au chant à la place de Mick Rogers qui n’a été éditée qu’aux Etats-Unis. Si vous aimez le Rock des 70’s un brin original sans être trop compliqué, The Roaring of Silence est un album conçu avec goût, arrangé avec soin et de toute façon, c’est le seul du groupe à offrir un titre aussi parfait que Blinded By The Light !

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Frank Zappa : Guitar (Barkin Pumpkin), USA 1988 - Edition 2 CD remastérisée + 13 titres supplémentaires (Rykodisc), 2005
Guitar est une séquelle à la série des trois fameux Shut Up And Play Your Guitar sortis en 1981. Cette fois encore, Zappa a extrait de concerts enregistrés entre 1979 et 1984, une collection de solos de guitare qu’il a rassemblés sans ordre particulier. Entièrement instrumentale et composée de fragments musicaux mis bout à bout, cette longue compilation de 19 improvisations (et il y en 13 en plus sur la réédition en compact) n’est certes pas destinée à tout un chacun et même pas à ceux qui ont apprécié les œuvres essentielles du maître comme Hots Rats, Over-nite Sensation, The Grand Wazoo ou autres Sheik Yerbouti. Toutefois, ceux qui voient en Zappa un guitariste exceptionnel trouveront ici largement de quoi alimenter leurs phantasmes musicaux. De l’extraordinaire Sexual Harassment In The Workplace avec son solo bluesy et laid-back à la Eric Clapton aux accords bizarres et menaçants de Republicans, en passant par la slide de For Duane extrait d’une reprise du Whipping Post des Allman Brothers ou le reggae de Too Ugly For Show Business, il y en a pour tous les goûts. La plupart des solos sont interprétés sur une Fender Stratocater « Custom » mais Zappa joue aussi quelques titres sur une Les Paul et trois avec la fameuse Strato Sunburst de Jimi Hendrix (Sexual Harassment, Chalk Pie, Swans? What Swans?). Cette guitare légendaire, incendiée par Hendrix au Miami Pop Festival de mai 1968, fut ensuite cédée à Zappa qui la restaura soigneusement avant de l’utiliser sur l’album Zoot Allures en 1968. Chalk Pie est d’ailleurs le premier solo du titre Zoot Allure enregistré à Salt Lake City dans l’Utah le 7 décembre 1981. Redécouverte après la mort de Frank et restaurée à nouveau par son fils Dweezil, cette Sunburst au destin fabuleux finit dans une vente aux enchères à Las Vegas où elle atteignit le prix fabuleux de 500000 $. Nonobstant les limites inhérentes à un concept biscornu, les solos qui proviennent d’un même morceau enregistré à des endroits divers (on compte par exemple sept titres du CD qui sont des solos tirés de versions différentes de Let's Move To Cleveland) en disent long sur les capacités d’improvisation du maître : Zappa ne rejoue jamais deux fois la même chose. Sur scène, il réinvestit avec sincérité une musique qui n’a pas tout dit, tentant soir après soir la chance qui bien souvent est au rendez-vous. Les musiciens qui faisaient à l’époque partie de sa formation, comme Bobby Martin (claviers), Scott Thunes (basse) et Steve Vai (guitare) sont tous impeccables même si l’on peut regretter le batteur Vinnie Colaiuta (crédité ici sur deux titres seulement enregistrés en 1979) dont les échanges avec Zappa dynamitaient les impros de shut Up and Play Your Guitar. Il est ici remplacé par Chad Wackerman, batteur sans doute moins exubérant que Colaiuta mais par ailleurs tout aussi excellent (il suffit pour s’en convaincre de réécouter sa contribution aux albums de Allan Holdsworth). Dans les notes de pochette, Zappa ne recommande pas ce disque aux enfants ni aux républicains. Clin d’œil humoristique du maître régulièrement vilipendé par l’Amérique bien-pensante pour les paroles de ses chansons souvent offensantes pour de jeunes oreilles alors que ce recueil est entièrement instrumental. Quant aux républicains qui font l’objet de critiques acerbes et régulières de la part de Zappa, il est probable que le musicien aura été particulièrement conscientisé en cette année 1988 au cours de laquelle se déroulaient les élections présidentielles qui furent remportées par George H. W. Bush … à la tête du Parti républicain.

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Jackson Heights : King Progress (Charisma), UK 1970 - Réédition CD (Repertoire), 1998
Quand Keith Emerson mit un terme à son trio The Nice pour fonder ELP, Lee Jackson après un coup de déprime, troqua sa basse contre une guitare acoustique et fonda Jackson Heights avec Charlie Harcourt (guitare électrique, piano, orgue et mellotron), Tommy Sloane (drums et percussions) et Mario Tapia (basse et guitare espagnole). Leur premier album, sorti en 1970 sur Charisma, comporte 7 titres pour un peu moins de 36 minutes. Le style n’a rien à voir avec celui du trio d’Emerson (malgré une reprise de The Cry Of Eugene qui figurait sur The Thoughts of Emerlist Davjack) et si la voix âpre de Jackson est immédiatement reconnaissable, la musique relève davantage d’un Rock plus classique dont la principale originalité est d’être bâti sur des textures essentiellement acoustiques. En plus de la guitare sèche, Lee joue aussi de l’harmonica et il est clair que du Blues au Folk en passant par des ballades et un Rock up-tempo inspiré (l'excellent Mr. Screw), le bassiste reconverti a voulu s’éloigner le plus loin possible de l’univers baroque d’Emerson. Avec ses arrangements simples et ses ambiances hippisantes à la Jefferson Airplane plus la voix « naturelle » de Lee qui reste un chanteur extrêmement limité, King Progress apparaît comme un disque peu sophistiqué, rustique et relaxant, à mille lieues d'un Rock progressif que son titre laissait augurer. L'album ne fit pas grand bruit à l’époque et s’il s’en écoula quelques exemplaires chez les amateurs, ce fut surtout à cause de la double pochette attractive d’Hypgnosis, du nom de Jackson associé à The Nice et d’une certaine garantie de qualité offerte par le fameux label indépendant de Tony Stratton Smith (VDG, Genesis, Atomic Rooster, Peter Hammill…) qui lâcha quand même le groupe après avoir fait ses comptes. Lee recruta de nouveaux musiciens, dont l’ex-batteur de King Crimson, Mike Giles, et passa chez Vertigo pour trois disques de plus (The Fifth Avenue Bus et Ragamuffins Tool en 1972, Bump’n’Grind en 1973) avant de s’associer au claviériste Patrick Moraz et à l’ancien batteur de Nice, Brian Davison, pour fonder Refugee. Aujourd’hui, le LP King Progress est un collector et même sa réédition en compact chez Repertoire semble introuvable.

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