British Blues II : raretés & autres suggestions



Né dans les clubs au début des années 60, le mouvement connu sous le nom de « English Blues Boom » a entraîné la formation d’une multitude de groupes et l’enregistrement d’une myriade d’albums dont quelques uns seulement ont légué leur nom à la postérité. Pourtant, en cherchant bien, on peut trouver dans les archives des grands labels de l’époque (Decca, Chrysalis, Blue Horizon, Polydor, Harvest …) des disques dont peu se souviennent et qui, malgré une qualité certes variable mais parfois aussi excellente, n’ont pas survécu dans la mémoire collective. Certains d’entre eux ont été réédités par des labels spécialisés comme Repertoire ou, au Japon, dans des éditions de luxe reproduisant en mini format cartonné les pochettes de l’époque. D’autres par contre attendent encore qu’on veuille bien les exhumer des caves de rangement où ils reposent en paix.


Même les groupes les plus célèbres ont connu des hauts et des bas : avec sa structure musicale immuable, le blues est après tout un genre difficile à gérer et, à un moment ou à un autre, les musiciens, pour ne pas se répéter à l’infini, ont été forcés d’évoluer et d’introduire de nouveaux éléments pour éviter la lassitude. Ceci s’est traduit chez John Mayall par l’intégration perpétuelle de nouveaux musiciens susceptibles de renouveler l’intérêt (Eric Clapton, Peter Green, Mick Taylor, …) ou, chez d’autres, par des expériences musicales (Cream, Blodwyn Pig, Jethro Tull, Groundhogs…) qui vont bien au-delà de la tradition du blues américain ou encore, par le recours à des textes plus en phase avec les préoccupations sociales et politiques des jeunes européens de l’époque et donnant souvent une vision du monde en rupture avec les normes établies (Thank Christ For The Bomb des Groundhogs, Street Fighting Man des Stones en référence aux turbulences politiques et sociales de 1968, Nature's Disappearing de John Mayall à propos de considérations environnementales … etc.). Ces évolutions n’ont pas toujours remporté le succès escompté et beaucoup de formations plus ou moins renommées sont rapidement retombées dans l’anonymat tout en continuant à produire des albums pour leurs noyaux de fans de plus en plus réduits. Quelques uns d’entre eux valent bien qu’on les redécouvre aujourd’hui (Before We Were So Rudely Interrupted des Animals pour ne citer que celui-là).


Enfin, le Blues anglais ne s’est jamais vraiment éteint et a même connu à des moments divers des flambées de succès aussi fortes qu’imprévisibles, notamment en 1975 avec Dr. Feelgood et leur excellent album Malpractice (Columbia) très proche dans l’esprit de ce que faisaient les Stones à leur tout début ; en 1981 avec Nine Below Zero, auteur d’un très contagieux Don't Point Your Finger (A&M) ; et en 1990 avec la parution du premier album entièrement dédié au blues de Gary Moore (Still Got the Blues). Mais entre ces périodes de grâce, la musique populaire, dominée par des modes diverses et éphémères comme le punk, la disco ou la new-wave, ne laissa qu’une place très réduite aux autres styles. Nombre de disques parus à des moments défavorables furent ainsi négligés, voire démolis, par la presse musicale toujours plus encline à encenser ceux qui font l’histoire (et rapportent du pognon) qu’à ceux qui s’accrochent à leur art fut-il en perte de vitesse. D’excellents disques comme ceux du Mick Abrahams Band, de Maggie Bell ou de Stretch disparurent ainsi rapidement des bacs à disque (pour autant qu’ils y soient jamais arrivés) sans être remplacés et nombre d’entre eux sont aujourd’hui introuvables (même si une bonne traque sur le Net donne parfois des résultats surprenants). Ainsi, en marge des figures historiques que furent les Yardbirds, Long John Baldry, Graham Bond ou John Mayall et des ténors du genre comme Fleetwood Mac, Savoy Brown, Cream et autres Rory Gallagher, voici quelques albums moins connus d’artistes qui valent la peine d’être écoutés : Jo Ann Kelly, Bakerloo (ex The Bakerloo Blues Line), Climax Chicago Blues Band, Sam Apple Pie, Mick Abrahams, Blodwyn Pig, Ashkan, Taste, Peter Green en solo, The Blues Band, Duffy, Stretch, Duster Bennett, The John Dummer Blues Band et The Groundhogs sont quelques uns des chantres oubliés de la petite histoire du blues anglais. Sélectionnés avec soin parmi tant d’autres, les disques qui suivent sont sortis de l’ombre pour votre bon plaisir : en fin de compte, il ne tient qu’à vous qu’il leur soit rendu un peu de lumière.


Mick Abrahams : A Musical Evening With Mick Abrahams (Chrysalis), UK 1971 - réédition CD (Beat Goes On), 2002

Bien que This Was (1968) reste l’un des grands albums de Jethro Tull, il était évident dès le départ que l’expérience ne durerait pas. Mélange expérimental de rock, de blues et de jazz, ce disque est le reflet de deux fortes personnalités en opposition : d’un côté, le flûtiste et chanteur Ian Anderson plus intéressé par les côtés folk-rock et progressif de sa musique et de l’autre, le guitariste également chanteur Mick Abrahams dont les fondations sont profondément plantées dans le blues-rock d’Alexis Korner et de Graham Bond. Album bancal par sa dualité, This Was restera unique dans la discographie du Tull puisqu’en novembre 1968, soit trois mois après son enregistrement, Mick Abrahams jettera l’éponge pour divergences musicales. Après avoir réalisé avec Blodwyn Pig deux tentatives importantes de blues progressif (sur lesquels on reviendra), le guitariste entreprend une carrière sous son propre nom qui consistera en deux albums en studio : A Musical Evening With Mick Abrahams en 1971 et finalement At Last (1972) qui marquera le bout de la piste pour le héro désillusionné. Des deux, le premier s’inscrit le mieux dans l’idiome du blues avec des compositions qui sonnent parfois comme des traditionnels tels Winds Of Change et son accompagnement acoustique ou l’excellent Why Do You Do Me This Way très Chicago Blues dans un style qui peut évoquer un Eric Clapton à ses débuts. On y retrouve en tout cas le grand guitariste qu’est Abrahams, mixant avec une décontraction saisissante des accords sophistiqués avec des solos gourmands. Plus musclé, Greyhound Bus est un brûlot intégral emmené par la batterie hyper énergique de Ritchie Dharma et les traits rageurs de l’orgue de Bob Sargeant. Rien à jeter parmi les six premiers titres tandis que le dernier, Seasons qui dure plus de 15 minutes, est une incursion dans un rock plus complexe, pour ne pas écrire progressif, dont on sait le chanteur / guitariste friand. Toutefois, on ne s’y ennuie guère tant Mick Abrahams y apparaît à l’aise et maître de sa musique. L'opus suivant, At Last, qui ajoute le vieux complice Jack Lancaster au saxophone, n’est pas un disque de blues au sens strict du terme. Après avoir recherché en vain un succès public qui ne viendra jamais, Mick a en effet écrit des chansons plus rock et soul ce qui n’empêche pas le blues de transpirer de temps en temps par les pores de leur enveloppe commerciale. Toutefois, les amateurs de blues-rock anglais feront d’abord l’acquisition de ce Musical Evening qui mérite beaucoup mieux que l’oubli dans lequel on l’a cantonné.

[ Blodwyn Pig & Mick Abrahams ] [ Commander : A Musical Evening With Mick Abrahams ]

Stretch : You Can’t Beat Your Brain For Entertainment (Anchor), UK 1976 - Réédition CD (Repertoire), 2007

Le boogie de Stretch a définitivement quelque chose de Status Quo et je n’écris pas ça uniquement parce que le batteur crédité sur ce disque est Jeff Rich qui accompagnera plus tard le band de Francis Rossi et Rick Parfitt. Toutefois, on ne retrouve pas ici le côté pop et roboratif qui a marqué la vie du Quo au fil de sa discographie. Le chanteur Elmer Gantry (en réalité David Terry qui s’est ainsi rebaptisé d’après le personnage de l’évangéliste charlatan interprété par Burt Lancaster dans le film du même nom) est doté d’une voix rauque faite pour le blues tandis que Kirby (Graham Gregory, ex Curved Air) est un guitariste éprouvé aussi à l’aise avec une six-cordes électrique qu’avec une slide ou une acoustique. Le son dégage une réelle puissance à l’instar des ténors du genre comme Free ou Bad Company. Pas de blues édulcoré pour les puristes ici mais plutôt un heavy rock tendance boogie louchant même parfois sur le hard rock. Affublé d’un intitulé d’une longueur inhabituelle (qui lui fut attribué par l’acteur Richard O’Brien, auteur du Rocky Horror Show) cet album d’une énergie rare est porté par des compositions écrites sur la route dans des ambiances électriques : If The Cap Fits, That's The Way The Wind Blows et Put Your Hands Up sont du genre à faire se lever tout un public avec les bras dressés. D’ailleurs, alors qu’il assurait les premières parties du Rainbow de Ritchie Blackmore, Stretch ne s’en est jamais laissé compter par l’impétueux et irascible guitariste du Deep Purple à qui il tenait la dragée haute soir après soir. Aujourd’hui, alors que le band s’est reformé en 2007 autour de Gantry, Kirby et Rich pour de nouvelles tournées pleines de promesse et que le titre Why Did You Do It? a été repris dans le film « Lock, Stock and Two Smoking Barrels » de Guy Ritchie (avec Jason Statham) qui connut un retentissement international, il est temps de redécouvrir les trois premiers albums de Stretch enregistrés dans les 70’s : Elastique (1975, incluant leur seul succès : Why Did You Do It?), You Can't Beat Your Brain For Entertainment (1976) et Lifeblood (1977). Sautez Forget The Past (1978) gravé sans Elmer Gantry et commencez par celui-ci : vous n’allez pas être déçus !!!

[ Commander : You Can't Beat Your Brain for Entertainment ]

Jo-Ann Kelly (Epic), UK 1969 - Réédition CD (Beat Goes On), 1999

Ne vous laissez pas avoir par le profil de jeune fille sérieuse avec ses lunettes rondes qui évoque davantage une maîtresse d’école qu’autre chose, Jo-Ann Kelly est une vraie chanteuse de blues avec une voix expressive dotée d’une tonalité profonde digne des plus grandes dames du genre. Et en plus, elle s’accompagne à la guitare acoustique comme Memphis Minnie McCoy (son modèle depuis les débuts) dans un style rural qui remonte à Robert Johnson et même jusqu’à Son House. Profitant de la vague du blues boom anglais des 60’s, elle se produit dans les clubs de folk, les collèges et les pubs de Bristol et de Londres, participe à l’album How To Play Blues Guitar (Shanachie, 1966) de Stefan Grossman qui guidera les premiers pas de bien des guitaristes en herbe, répète avec les Yardbirds et Eric Clapton, joue avec Tony McPhee (des Groundhogs) avec qui elle enregistre Same Thing On Their Minds (Liberty/UA) et finalement sort pour le label Epic son premier vrai album en solo tout simplement intitulé Jo Ann Kelly. Elle s’y accompagne elle-même à la guitare acoustique dans un répertoire entièrement dédié au country blues, reprenant des classiques comme Fingerprints Blues et Yellow Bee Blues, tout deux composés par Kansas Joe McCoy, époux de Lizzie Douglas alias Memphis Minnie, Moon Going Down de Charley Patton, Jinx Blues de Son House, Louisiana Blues de Muddy Waters, Whiskey Head Woman de Tommy McClennan ou l’inévitable Come On In My Kitchen de Robert Johnson. Elle y rajoute deux compositions personnelles, Look Here Partner et Sit Down On My Knee, qui ressemblent à deux standards composés au début du siècle sur les bords du Mississippi. Kelly fut approchée par Johnny Winter qui souhaitait chanter avec elle et par Bob Hite du Canned Heat qui lui a carrément demandé d’intégrer son groupe. Ce qu’elle refusa, préférant se consacrer à l’interprétation solitaire de son blues rural acoustique à l’instar des premiers musiciens itinérants du Delta. A entendre ce fantastique album, on rêve à ce qu’une alliance comme celle-là aurait pu donner. A ceux qui tomberont sous le charme de cette blueswoman des brumes, sachez qu’il existe aussi une compilation sous la forme d’un double CD, édité en 2003 par Castle, qui regroupe 45 titres couvrant sa carrière de 1964 à 1988 : Black Rat Swing, absolument indispensable à toute collection de blues digne de ce nom.

[ Commander : Jo-Ann Kelly ]

John Dummer Band (Mercury), UK 1969

Constitué à Londres en 1967 autour du batteur John Dummer, ce band semblait promis à un bel avenir. Pourtant, Cabal, leur premier disque édité chez Mercury est rapidement devenu un « collector » introuvable et leur second, paru la même année, n’a guère connu plus de succès. Entre-temps, le groupe avait déjà connu des changements de personnel avec le départ de Roger Pearce (guitare) et de Steve Rye (chant et harmonica). Mais le line up de ce second opus est irréprochable avec Robert « Bob » Hall au piano (l'un des plus grands pianistes dans le genre en Europe), Iain « Thump » Thompson à la basse et l’excellent Dave Kelly (le frère de Jo-Ann) à la guitare et au chant. Actif dans la seconde moitié des années 60, Kelly est un vétéran de la scène blues anglaise au même titre qu’un John Mayall, spécialiste du country blues acoustique (écoutez Skin Game avec sa superbe guitare slide) mais parfaitement capable aussi de jouer dans un style chicago électrique comme c’est souvent le cas ici. Avec un piano exhubérant et trois guitaristes en ligne (Adrian « Putty » Pietryga, Nick Pickett et Kelly), le blues du John Dummer Band a un son fantastique et une texture exceptionnelle pour l’époque sans parler de la rythmique élastique qui impulse un drive d'enfer : leur interprétation de Bullfrog Blues par exemple a un groove irrésistible qui n’a rien à rendre à la version du Canned Heat. De plus, Pickett joue aussi à l’occasion du violon et introduit des ambiances folk / jazz du plus bel effet comme sur le superbe Try Me One More Time. Même les instrumentaux comme Memphis Minnie, dédié à la célèbre chanteuse du Delta, dégagent un punch qu’on ne retrouve que chez les plus grands comme Savoy Brown ou Chicken Shack. Et sur Birds & Booze Blues, c’est Jo-Ann Kelly qui vient tenir compagnie à son frère pour quelques phrases intercalaires et rien que d’entendre sa voix fait regretter qu’elle n’ait pas pris le lead sur l’une ou l’autre chanson. Néanmoins, Ce second album est un véritable trésor oublié que l’on ne peut que conseiller à tout amateur de blues. Le John Dummer Band continuera à enregistrer jusqu’en 1973 pour le label Vertigo et connaîtra même un succès en France en 1970 avec le 45 tours Nine By Nine (composé et superbement interprété au violon par Nick Pickett) mais aucun de ces albums ultérieurs ne se hisse au niveau de celui-ci.

--- John Dummer Band : Bullfrog Blues (extrait) - 1969

[ Commander : John Dummer Band ] [ Nine By Nine sur YouTube ]

Ashkan : In From The Cold (Decca Nova SDN-R 1), UK 1969

Ahskan est un groupe britannique de Blues-rock édité par Decca en 1969 sur son nouveau label progressif Nova. Outre trois illustres inconnus, Steve Bailey (chant), Ron Bending (basse) et Terry Sims (drums et persussions), il comprend le guitariste Bob Weston qu’on retrouvera plus tard, en compagnie de Bob Welch, sur deux albums du Fleetwood Mac sans Peter Green et Danny Kirwan : Mystery To Me et Penguin (1973). Malgré un budget réduit se traduisant par un déficit en production, le combo a quand même réalisé un album qui ne laisse pas indifférent et qui aurait pu connaître un autre destin que celui d’obscure rareté. Le style, surtout sur le premier titre Going Home, fait beaucoup penser aux premiers albums de Free avec une guitare à la fois heavy et bluesy qui remplit l’espace d’un son énorme et propulse les mélodies en avant. En plus de Bob Weston et d'une rythmique particulièrement dynamique, ce combo bénéficie d'une troisième carte maîtresse avec la voix rocailleuse de Steve Bailey, sorte de croisement entre le timbre de Joe Cocker et la puissance de Mike Harrisson (du groupe Spooky Tooth). Avec un potentiel pareil, on aurait pu s’attendre à ce que ce disque fasse un malheur. D’autant plus que les compositions, sans être extrêmement originales, sont plutôt variées avec un Darkness de 12 minutes montrant quelques ambitions progressives, un Slightly Country évoquant le Traffic psyché-pop de Stevie Winwood, Backlash Blues qui est un formidable moment de blues-rock intense dans la manière des premiers blues heavy de Led Zeppelin et la ballade Stop Wait And Listen joliment emballée dans un tapis de guitares acoustiques. Certes, les tics du genre ne sont pas toujours évités mais il faut quand même avouer que tout ça tourne rond et on se demande même pourquoi ça n’a pas tourné plus longtemps : In From The Cold, qui fut leur seule réalisation, resta pour toujours dans l’ombre tandis que les trois quarts des musiciens disparurent de la scène aussi vite qu’ils y étaient montés. Etrange !

[ Commander : In From The Cold ]

Peter Green : Blues By Green (Fuel 2000), UK 2003

Mine de rien, depuis que Peter Green a quitté Fleetwood Mac au milieu des années 70 pour vagabonder on ne sait où, il a enregistré une pléthore d’albums en solo dont la plupart, malheureusement, ne sont guère passionnants. Perturbé psychologiquement et en perpétuelle convalescence, il semble que l’homme ait été incapable de concevoir un album cohérent de bout en bout même si l’on trouve ici et là quelques réminiscences de son style de guitare si clair qu’il illumina les 60’s. En tout état de cause, j’avoue qu’après avoir écouté des disques aussi décevants que The End Of The Game (1970) ou White Sky (1981), j’ai arrêté de suivre systématiquement sa production. Heureusement, cette excellente compilation de 14 titres, qui retrace son parcours de 1979 à 1983 (si l’on excepte Man Of The World enregistré en 1969 avec Fleetwood Mac), extrait le meilleur des six albums réalisés pendant cette période (In The Skies, 1979 - Little Dreamer, 1980 - Blue Guitar, 1981 - White Sky, 1981 - Whatcha Gonna Do?, 1981 et Kolors, 1983). L’expression vocale a certes perdu sa puissance d’antan mais le jeu de guitare a conservé une part de magie. Entre un Same Old Blues traditionnel avec ses chœurs mélancoliques et un A Fool No More qui évoque les beaux jours du Mac, on est replongé dans le bleu façon Greeny : on se rend compte alors combien son phrasé unique d’une fluidité parfaite et sa tonalité, si différente de celle de ses pairs, nous ont manqué. Prêtez une oreille à ce blues-rock laid-back qu’est Last Train To San Antone ou à sa version personnelle de Born Under A Bad Sign, un standard popularisé par Albert King pourtant déjà mis à toutes les sauces : l’homme a une vision originale du blues qui, en dépit des perturbations de sa personnalité, ne l’a jamais quittée. Et pour s’en convaincre encore mieux, il suffira d’écouter l’incroyable Slabo Day, une composition en mineur d’une confondante simplicité où le guitariste nous refait le coup d’Albatross, cet instrumental presque mystique qui l’avait emmené dans un vol plané magistral jusqu’au sommet des Hit Parades.

[ Commander : Blues By Green ]

The Groundhogs : Blues Obituary (Liberty), UK 1969

Les Groundhogs s’étaient déjà faits une réputation dans les années 60 alors qu’ils accompagnaient John Lee Hooker à Londres et, en se baptisant du nom d’une chanson du grand bluesman de Detroit, le trio marquait clairement ses intentions. A l’instar des autres groupes de l’époque, comme Ten Years After, Cream, Savoy Brown, Chicken Shack et Fleetwood Mac, les Groundhogs avaient aussi leur arme secrète : le chanteur, compositeur et guitariste Tony McPhee, également pianiste à l’occasion (mais pas sur ce disque). Ce troisième album, après Scratching The Surface (1968) et le rarissime The Groundhogs with John Lee Hooker (1968), peut être considéré comme une de leurs meilleures prestations en studio. Si le blues est ici parfois traité avec le respect dû à sa longue histoire (Times, Express Man ou encore Mistreated qui fait penser à Canned Heat), il est le plus souvent l’occasion de vols jubilatoires effectués par un guitariste habile, se distinguant de ses pairs par un son âpre et rugeux dont le côté hard s’amplifiera encore par la suite. Le disque s’appelle Blues Obituary, ce qui signifie « la nécrologie du blues ». Dans le style désuet des films d'horreur de la Hammer, la pochette du LP original présente au verso une croix constituée de photographies censées raconter la mise en terre du blues. Le fait est que cet album est un œuvre de transition : McPhee, Peter Cruickshank (bass) et Ken Pustelnik (drums) commençaient en effet à pousser l’enveloppe au-delà des douze mesures traditionnelles. Ainsi Daze Of The Weak, qui débute comme un bon vieux boogie, plonge-t-il occasionnellement dans le désordre paroxystique tandis que l’époustouflant instrumental Light Was The Day, qui clôture le répertoire, tranche sur le reste avec son rythme tribal, sa slide juteuse et ses vagues psychédéliques. Dès lors, on comprend mieux : Les Groundhogs enterrent le blues parce qu’il ont décidé d’aller plus loin et de jouer plus fort, ce qu’il feront bientôt avec Thank Christ For The Bomb (1970), Split (1971) et Who Will Save The World? (1972) qui grimperont tout les trois de façon inattendue dans le top 10 des charts anglais. A partir de là, les Groundhogs auront réussi à se façonner une autre image, celle d’un power trio de rock à tendance progressive, mais, grâce à leurs trois premiers opus, ils existeront à jamais dans l’esprit de leurs fans comme l’un des secrets les mieux gardés du blues boom anglais.

[ The Groundhogs ] [ Commander : Blues Obituary ]

Christine Perfect (Blue Horizon), UK 1970 - Réédition japonaise en CD, remastérisé avec pochette cartonnée en mini format (Sony Japan), 2006 - Réédition CD remastérisé sous le titre The Complete Blue Horizon Sessions avec 5 titres en bonus mais sans I'd Rather Go Blind (Blue Horizon/Columbia), 2008

Entre le moment où, en 1969, elle décida de quitter Chicken Shack et de se retirer du show business et celui où elle rejoindra Fleetwood Mac, Christine McVie (qui s’appelait encore à l’époque Christine Perfect) enregistra pour Blue Horizon un album éponyme dont peu se souviennent. On y retrouve bien sûr le simple I'd Rather Go Blind, une brillante reprise d’Etta James encore enregistrée avec Chicken Shack qui venait de la propulser dans le cercle réduit des grandes chanteuses anglaises de blues et dont Mike Vernon pensait bien qu’elle ferait une locomotive idéale pour son album en solo. Egalement inclus est le simple When You Say, une ballade sirupeuse, sortie en octobre 1969, qui était couplée avec No Road Is The Right Road en face B. On y entend cette fois, perdu dans les violons, le guitariste Danny Kirwan et le bassiste John McVie (futur époux de Christine) dans un titre atypique très différent de ce que sera Kiln House, premier album de Fleetwood Mac sans Peter Green qui sortira en septembre 1970. Un second simple I'm Too Far Gone (To Turn Around), couplé avec la face B Close To Me, est également édité en février 1970. Ces titres sont tous repris sur le LP initial qui en comprend douze. Entre ballades pop-soul et blues au tempo nonchalant, la musique n’a pas grand-chose à voir avec celles de Chicken Shack ou de Fleetwood Mac. Perfect joue ici la carte d’une douceur mélancolique, enrobant à l’occasion sa voix fluide et son piano dans des orchestrations aux arrangements bien conçus. Le groupe réuni pour ces sessions, qui comprend les guitaristes Top Topham (Yardbirds) et Rick Hayward (Savoy Brown), Martin Dunsford (basse) et Chris Harding (drums), est compétent mais n’en fait jamais trop, tout au service de chansons courtes, simples et au feeling blues indéniable sans qu’en soit systématiquement respecté la structure. Evidemment, ce disque peut dans l’ensemble paraître un peu anémique, surtout si on le compare à la scène blues-rock de l’époque ou aux flamboyances pop des Rumours et autres Tango In The Night. D’ailleurs, Christine McVie qui n’en était pas satisfaite, l’a elle-même plus ou moins renié. Il n’en reste pas moins un album fort agréable à écouter et qu’on se repasse volontiers en boucle au cœur de la nuit. Ce disque a été réédité récemment sous le nom « Christine Perfect : The Complete Blue Horizon Sessions » avec cinq titres en bonus : I'm Too Far Gone (To Turn Around) dans sa version 45 tours un peu plus courte ; Tell Me You Need Me : un inédit issu des mêmes sessions que celles de l’album ; et trois autres titres inédits enregistrés en mono pour la BBC en novembre 69. Malheureusement, cette nouvelle édition pourtant très soignée a préféré faire l’impasse sur I'd Rather Go Blind qui a plutôt été inclus sur les « Complete Blue Horizon Sessions » de Chicken Shack. C’est compréhensible mais il n’empêche que ce morceau était le pilier central du LP initial et ne pas le retrouver ici en sixième position est frustrant. C’est d’autant plus dommage que les rares exemplaires de la réédition japonaise de l’album original (avec pochette en mini format cartonné) sont aujourd’hui offerts à des prix réservés aux seuls collectionneurs.

[ Christine McVie / Christine Perfect ] [ Ecouter / Commander ]

The Animals : Before We Were So Rudely Interrupted (United Artists), UK 1977 - Réédition CD remastérisé (Repertoire), 2008

Pour ceux qui se souviennent des Animals du milieu des années 60 et de leurs grands succès - House Of The Rising Sun, I'm Crying et autres Don't Let Me Be Misunderstood - mieux vaut prévenir que ce disque est une autre histoire. En 1976, soit onze années après leur séparation, Eric Burdon, Alan Price, Hilton Valentine, Chas Chandler et John Steel décident de ressusciter le groupe dans son line-up original. Comme on peut le voir sur la photo au verso de la pochette, il s’agit d’une réunion de famille plutôt cool et il est probable que les aspirations du quintet étaient dès le départ limitées. Quoiqu’il en soit, l’ambiance du disque reflète une session en roue libre qui n’a pas grand chose à voir avec l’énergie et la densité de leurs premiers enregistrements. Pourtant, Before We Were So Rudely Interrupted est quand même une réussite. La voix d’Eric Burdon, égale à elle-même, est toujours la plus impressionnante de l’ensemble du blues-rock anglais tandis que le reste du groupe l’accompagne avec décontraction sans fioritures ni artifices. Certes, les Animals n’ont jamais été célèbres pour leurs prouesses instrumentales mais il n’empêche que les musiciens sont compétents : écoutez par exemple le solo de piano d’Alan Price sur It's All Over Now Baby Blue ou la guitare du discret Hilton Valentine qui n’a jamais été aussi volubile que sur Fire On The Sun. Comme jadis, la majorité du répertoire est constituée de reprises avec une seule nouvelle composition sur dix titres (le bluesy Riverside County) mais les interprétations du groupe sont tellement personnelles qu’on oublie vite les versions originales aussi bonnes soient-elles (Please Send Me Someone To Love de Percy Mayfield qui fit autrefois les beaux jours de B.B. King et de Champion Jack Dupree, As The Crow Flies de Jimmy Reed ou Many Rivers To Cross de Jimmy Cliff entre autres). Sans virtuosité stérile ni esthétisme inutile, cette musique simple, qui mixe le blues avec un peu de rock et une double dose de soul, marquait le retour en grâce d’une vieille légende. Dommage que le public, plus enclin à l’époque à écouter du punk ou du disco, ne l’ait pas compris !

[ The Animals ] [ ommander : Before We Were So Rudely Interrupted ]

Taste : On The Boards (Polydor), UK 1970

Avant que Rory Gallagher ne devienne une star, il fonda dans son Irlande natale un trio qu’il baptisa Taste. Après avoir émigré à Londres en mai 1968, il recruta deux nouveaux musiciens pour une seconde incarnation du groupe dont il conserva néanmoins le nom. Le bassiste Charlie McCracken (ex-Spencer Davis Group) et le batteur John Wilson (ex-Them) offraient cette fois la rythmique dont le guitariste et chanteur avait besoin pour se propulser dans les étoiles. Taste enregistra deux albums en studio avant de se séparer en 1970 : Taste (1969) qui recèle encore des aspérités mais surprend déjà pour un premier essai et On The Boards (1970) qui monte d’un cran sur le plan de la distinction par rapport à son prédécesseur. Tout ceux qui ont vu le trio sur scène à l’Ile de Wight (il existe un disque datant de 1972 qui immortalise l’évènement et, au moins, un bon film amateur visible sur YouTube), au Marquee Club ou ailleurs savent combien leur musique était intense. Cet album en témoigne certainement mais avec une dimension en plus. Gallagher a en effet pris soin de fignoler et de varier ses compositions, de retenir sa propension naturelle à lâcher des solos hargneux (il le fera de plus en plus dans sa future carrière de « guitare héro » menée sous son nom propre) et de varier les atmosphères en changeant de style au fil des plages et en troquant à l’occasion sa guitare contre un saxophone (qu’il relèguera définitivement au grenier par la suite). Ici, Gallagher joue constamment du bout des doigts avec un swing léger qui rend sa musique vivante. Tout ceci fait de On The Boards (avec l’album Rory Gallagher qui sortira une année plus tard et qui en est le prolongement logique) l’un des disques les plus agréables à écouter du virtuose Irlandais. Slow-blues (On The Boards), folk-blues (Railway And Gun), ballade acoutique (If The Day Was Any Longer), impro jazzy (It's Happened Before, It'll Happen Again) et même hard-rock (What's Going On) se succèdent ainsi en constituant un répertoire qui prend le temps de respirer et fait passer un souffle d’air frais sur le blues britannique des 60’s. Près de quarante ans plus tard, il n’est pas sorti beaucoup de disques dans le genre qui soient aussi éclectiques, inspirés et passionnants que celui-ci.

[ Rory Gallagher Website ] [ Commander : On The Boards ]

Chicken Shack : 100 Ton Chicken (Blue Horizon), UK 1969

Chicken Shack doit son nom à la coopérative de poulets dans laquelle le groupe répétait mais sans doute aussi aux restaurants populaires (chicken shacks) souvent mentionnés dans les blues classiques (Chicken Shack Boogie d’Amos Milburn entre autres). Constitué en 1967 à Stourbridge, le groupe donna rapidement ses premiers concerts et fut remarqué par Mike Vernon, fondateur du célèbre label Blue Horizon, qui leur fit enregistrer un premier album intitulé Forty Blue Fingers Freshly Packed And Ready To Serve (1968). La combinaison entre la technique du guitariste Stan Webb, fort influencé par Freddie King et le Blues de Chicago en général, et le feeling plus délicat de la chanteuse et pianiste Christine Perfect attira immédiatement l’attention des critiques qui placèrent d’emblée Chicken Shack sur un pied d'égalité avec le Fleetwood Mac de Peter Green. Malheureusement, après un second album aussi réussi que le premier (O.K. Ken, Blue Horizon, 1969) et quelques 45 tours remarqués (dont la fameuse reprise d’Etta James, I'd Rather Go Blind) la chanteuse quitte le groupe pour se marier avec John McVie, bassiste de Fleetwood Mac. Chicken Shack ne s’en remettra jamais et ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Le pianiste Paul Raymond (Plastic Penny) est recruté en quatrième vitesse en remplacement de Perfect et le groupe décide d’enregistrer illico un nouveau disque tout en changeant son style. Ils abandonnent ainsi les studios CBS, traditionnellement utilisés par Blue Horizon, pour se retrouver en avril 1969 dans ceux de Barry Morgan au Nord de Londres. Leur sonorité sera désormais moins raffinée, plus lourde, d’où le titre donné à l’album qui sort à la fin du printemps 69 : un poulet de 100 tonnes. Il est clair cependant qu’en perdant l’émotion et la délicatesse apportées par Christine Perfect, Chicken Shack a aussi perdu sa spécificité. En fait, plus grand-chose ne le distingue des dizaines de groupes de blues blanc qui écumaient les bars britanniques de l’époque. De plus, la voix de Stan Webb est plus que médiocre, surtout quand il force son accent cockney, mâche les mots et plonge dans un maniérisme difficilement supportable. Reste quand même la musique ! Sur les instrumentaux, Stan Web fait preuve de sa facilité à jouer le blues avec la force et la conviction de son modèle Freddie King : Evelyn en particulier est un bon moment grâce aussi à l’orgue terriblement groovy joué par Paul Raymond tandis que Horse And Cart est également excellent. A ajouter encore dans ce lot est la version semi acoustique de Anji emprunté au guitariste de folk Davey Graham. A côté des originaux, figurent quelques reprises astucieuses comme The Road Of Love et Weekend Love de Clarence Carter, Reconsider Baby de Lowell Fulsom, Midnight Hour de Clarence « Gatemouth » Brown et Look Ma I’m Crying de Freddie King dont aucune, à cause des vocaux, ne se hisse à la hauteur des versions de leurs créateurs respectifs. Tears In The Wind est une incursion commerciale qui sera éditée en simple en septembre et grimpera quand même à la 29me place des Charts anglais. Moins maniérés et dotés de spectaculaires solos de guitare, Still Worried About My Woman et The Way It Is passent facilement la rampe. Le répertoire du LP initial est complété par les faces B des 45 tours I'd Rather Go Blind (Night Life) et Tears In The Wind (Things You Put Me Through), tout deux sortis en 1969. Confié au grand Roy Thomas Baker, l’enregistrement est marqué par une présence qui étonne encore aujourd’hui. Enfin, la pochette amusante, réalisée par Terence Ibbott, met en scène les quatre musiciens affublés d’habits médiévaux à la Robin des Bois qui chassent le poulet au cœur de la forêt de Sherwood. Inutile de préciser que ce disque et le suivant (Accept, Blue Horizon, 1970) seront des échecs critiques et commerciaux, ce qui à terme amènera Stan Webb à se séparer de Blue Horizon et le forcera à se recentrer sur le circuit des clubs. Sans être indispensable, 100 Ton Chicken reste pourtant une manifestation honorable du blues anglais de la fin des années 60 et les amateurs du genre y trouveront certainement leur compte.

[ Stan Webb & Chicken Shack ] [ Commander : 100 Ton Chicken ]

Foghat : Night Shift (Bearsville), UK 1976 - réédition CD avec 1 titre en bonus (Wounded Bird), 2006

Si ce groupe a un son indéniablement américain, ses membres n’en sont pourtant pas moins anglais. Lonesome Dave Peverett (chant et guitare), Tony Stevens (basse) et Roger Earl (drums) étaient tout trois membres du blues band Savoy Brown jusqu’à l’excellent Looking In (Deram, 1970) avant de fonder en 1971 leur propre ensemble avec l’aide du guitariste Rod Price, spécialiste de la slide et lui-même issu de la scène blues anglaise (Black Cat Bones). Après quelques essais en studio qui aguichent l’oreille bienveillante d’Albert Grossman, patron de Bearsville Records, le groupe émigre aux USA et entame d’interminables tournées entrecoupées d’albums qui rencontrent un succès appréciable auprès du public américain. Night Shift, sixième disque du groupe, arrive après ce qui reste leur plus grande réussite commerciale, Fool For The City et son fameux tube Slow Ride qui tourne en boucle sur les ondes locales. Entre-temps, Stevens a été remplacé par Craig MacGregor, un vétéran bassiste californien dont le drive renforce encore le côté agressif de leur rock-boogie. Produit par Dan Hartman (ex-Edgar Winter), Night Shift rugit comme un moteur de roadster. La métaphore est d’ailleurs confirmée par le roboratif Drivin' Wheel qui crache des flammes en fonçant droit devant à toute allure. Le titre Night Shift est aussi un grand moment de hard-boogie avec sa basse roulante, ses riffs de guitare tendus à se rompre et des passages plus blues-rock avec la voix qui se superpose au son de la guitare. On y retrouve aussi un petit côté rock sudiste à la Allman Bothers Band (l’orgue en moins) sutout quand les partie improvisées s’étendent au-delà du minimum autorisé par les radios. Enfin, I'll Be Standing By est une superbe ballade bluesy pourvue d’un bel arrangement de cordes qui prouve que Foghat, contrairement à Status Quo, n’était pas qu’une machine à boogie. A noter que la pochette du LP initial indiquait la présence d’un huitième titre, New Place To Call Home, non inclus sur le vinyle apparemment par manque de place et qui a été réintégré sur le compact du label Wounded Bird. Généralement déprécié par rapport à l'album précédent et au live (1977) qui lui succèdera, Night Shift ne comprend pourtant aucune scorie. C’est du blues-rock efficace bourré de guitares (souvent jouées en slide) comme on n’en fait plus guère. Pompez le volume et jouez le fort quand vous roulez vers le Sud : la magie sera au rendez-vous !

[ Foghat Website ] [ Commander : Night Shift ]

Sam Apple Pie (Decca), UK 1969 - réédition CD avec 2 titres en bonus (Repertoire), 2003

Sam Apple Pie est le plus méconnu de tous les groupes de British Blues et seuls les festivaliers des années 60 se souviennent peut-être encore de cet ensemble qui se produisait en général l’après-midi, devant un public clairsemé, bien avant l’arrivée des vedettes. Leurs plus célèbres heures de gloire furent probablement leurs prestations au premier festival de rock de Glastonbury en 1970 en support à des groupes stars comme Tyrannosaurus Rex et Quintessence et, plus tard, à celui de Bickershaw avec le Grateful Dead, Spirit, Donovan et Quicksilver Messenger Service. Originaire des quartiers Est de Londres, ce quintet aurait pu percer et survivre à l’instar d’un Chicken Shack ou d’un Savoy Brown. Toujours est-il que ce premier album, enregistré pour le label Decca en 1969, présente un groupe de blues-rock typique de l’époque du Blues Boom britannique. Les musiciens crédités sur la pochette sont Sam Sampson (chant et harmonica), Andy Johnson (slide guitare), Mick Smith (guitare), Bob Renny (basse) et David Charles (batterie) mais ils sont à l’occasion accompagnés d’autres artistes en charge des claviers et saxophones. Inutile maintenant de crier au génie : ce disque n’est pas la septième merveille oubliée d’un genre qui a connu une profusion d’artistes plus talentueux les uns que les autres. Les compositions originales de Sampson / Johnson manquent parfois de consistance sinon de contraste, la voix est correcte mais n’accroche guère et Sam Apple Pie n’a pas de solistes de la trempe d’un Peter Green, d’un Eric Clapton ou d’un Mick Taylor. Pourtant, le disque s’écoute sans déplaisir avec même quelques réussites : Hawk est un blues-rock entraînant avec les deux guitaristes qui se répondent de belle manière, chacun ayant sa tonalité et son style propres. Stranger est pourvu d’une mélodie originale qui peut évoquer Fleetwood Mac avec sa tonalité en mineur. Swan Song est un blues soutenu par des riffs de saxophones, assez proche de ce que faisait à l’époque John Mayall et ses Bluesbreakers sur Bare Wires. Uncle Sam's Blues fait davantage penser à Chicken Shack avec une bonne partie de piano et un démarquage de la voix de Stan Webb dont le chanteur reprend les mêmes intonations et la façon de placer des onomatopées un peu partout sur les solos. Annabelle ravira une fois encore les amateurs de Fleetwood Mac avec un blues en velours sur lequel plane une jolie guitare aérienne pleine d’écho. Quant à Moonlight Man, son côté jazzy avec flûte et guitare démontre que le groupe avait un potentiel suffisant pour évoluer. Après avoir enregistré quelques émissions pour la BBC radio 1 de John Peel et un second et dernier album pour le label DJM en 1973 (East 17), Sam Apple Pie s’est séparé dans l’anonymat bien que Sam Sampson et Andy Johnson aient fait revivre le groupe plus tard avec d’autres musiciens (dont Gary Fletcher) et parfois sous d’autres patronymes (The Vipers). Ce disque restera à jamais comme une footnote dans l’histoire du British Blues, mais ça ne devrait pas décourager les aficionados du genre d’y laisser traîner une oreille s’ils en ont l’occasion.

--- Sam Apple Pie : Uncle Sam's Blues (extrait) - 1969

[ Commander : Sam Apple Pie ]


Blues Anytime Vol. 1 - An Anthology Of British Blues (Immediate), UK 1965 - 1969
Blues Anytime Vol. 2 - An Anthology Of British Blues (Immediate), UK 1965 - 1969
The Immediate Blues Anthology (Charly Records), UK - Coffret 3 CD


Le label Blue Horizon fut l’un des principaux vecteurs du blues boom anglais de la fin des sixties mais il en existe un autre, moins connu, qui a aussi sa part de légende. Immediate Records fut créé en août 1965 par le manager des Rolling Stones, Andew Loog Oldham, en collaboration avec le promoteur Tony Calder (à qui l’on doit d’avoir amené Little Red Rooster et Paint It Black des Stones au sommet des charts anglais). Premier label indépendant à tenir tête aux ténors du marché, Immediate réussit à rassembler en un temps record des artistes incontournables du blues anglais à qui l’on fit enregistrer une liste impressionnante de titres. Jimmy Page fut recruté comme producteur et musicien de session tandis que Mick Jagger et Keith Richards participèrent également d’une manière ou d’une autre aux premiers enregistrements. Au fil des ans, des compilations regroupant les « blues » issus des bandes originales ont été régulièrement rééditées sous la forme de LP, de CD ou même de coffret. On y retrouve le gratin des musiciens de l’époque dont la plupart sont par la suite devenus de véritables légendes. Citons par exemple John Mayall & The Bluesbreakers avec I’m Your Witchdoctor / Telephone Blues sorti en simple en octobre 1965 ; la chanteuse Jo-Ann Kelly et sa voix profonde enracinée dans le blues authentique ; Tony « T.S. » McPhee avec ses quatre premiers enregistrements pour Purdah en 1966 et qui fondera plus tard les Groundhogs ou encore Rod Stewart et Cyril Davies. En juin 1965, Jimmy Page invita Jeff Beck et Eric Clapton à jouer au sein d’un All Stars Band pour Immediate : les morceaux sont des jam sessions peu élaborées mais sur lesquelles défilent des célébrités comme Bill Wyman, Ian Stewart ou Nicky Hopkins et on peut même y entendre Mick Jagger souffler de l’harmonica sur Draggin´ My Tale et West Coast Idea. Les guitaristes en particulier lâchent quelques zébrures prémonitoires des grands opus à venir si bien que certains titres comme L.A. Breakdown (Page), Chuckles (Beck) ou Freight Loader (Clapton) ne manquent pas de panache. Ces compilations comprennent aussi les quatre premiers titres de Kim Simmonds avec le Savoy Brown Blues Band enregistrés en août 1966 aux Wessex Studios de Londres pour le label Purdah (l’ancêtre de Blue Horizon) créé par Mike Vernon. Bien que catalogués chez Purdah, I Can't Quit You Baby, I Tried, True Blue et Cold Blooded Woman referont en fin de compte surface dans la série des « Blues Anytime » éditée par Immediate. A côté de ces noms devenus célèbres figurent quelques inconnus qui ne le sont pas vraiment : Albert Lee qui fut le guitariste de Chris Farlowe ; Earl Vince & The Valiants, en fait Fleetwood Mac avec le guitariste et chanteur Jeremy Spencer en vedette, ici dans un style R’n’R très différent de ses imitations d’Elmore James dont il parsèmera plus tard les premiers disques du Mac ; le Dharma Blues Band avec le guitariste Dave Brock (futur Hawkwind) et enfin le Santa Barbara Machine Head qui comprenait dans ses rangs pas moins que Ron Wood (Rollins Stones) et le futur organiste de Deep Purple, Jon Lord, déjà déchaîné sur un heavy blues dévastateur (le funky Rubber Monkey). Le label se sabordera en 1970 pour raisons financières tout en laissant derrière lui des impayés qui induiront des actions en justice de la part d’artistes comme les Small Faces. Aujourd’hui, les compilations de ces titres historiques (Blues Anytime Vol. 1 & 2 ou le coffret 3CD The Immediate Blues Anthology), qui ne sont malheureusement pas toujours faciles à trouver, constituent une manne pour les amateurs souhaitant explorer les sources du « blues boom britannique ».

[ Blues Anytime Vol. 1 ] - [ Blues Anytime Vol. 2 ] - [ The Immediate Blues Anthology ]

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