MISSISSIPPI - MALI BLUES



Voici six musiciens africains, tous originaires du Mali, et sept disques pour découvrir une des multiples racines du blues. En faisant le voyage du Mississippi au Niger, on remonte le temps à la rencontre d'une culture ancestrale et immobile, enfouie depuis une éternité comme les pierres ocres dans les sables du Sahel. Ses riches valeurs préservées par les anciens griots sont enfin révélées à un large public par des artistes locaux qui ont su leur insuffler la dose de modernisme juste nécessaire, parfois avec le propice coup de pouce d'un lointain cousin d'Amérique.

Ceci dit, certains pourraient à juste titre s'étonner de cette connexion Mali - Mississippi : à priori, on pourrait en effet penser qu'un pays enclavé comme le Mali, contrairement aux franges atlantiques du Ghana ou de la Côte d'Ivoire, ne fut pas particulièrement le terrain de chasse des marchands d'esclaves. L'explication peut sans doute être trouvée dans l'histoire mouvementée des empires du Soudan occidental. Au début du XVIIe siècle, l'Empire Sonrai (ou Songhai), écrasé par les Marocains, est démantelé en petites principautés militaires mais vers 1660, renaît dans les environs de Ségou un nouvel Etat qui deviendra le royaume Bambara. Cet Etat puissamment militarisé se désagrègera à son tour à cause de luttes intestines en produisant des groupes autonomes de soldats vivant de guerres et de razzias perpétuelles et ramassant des captifs à la pelle. Or, vers 1760, le commerce des esclaves est devenu une activité très lucrative et l'on sait que, là bas sur la Gold Coast au Ghana, les Européens ont transformé leurs comptoirs commerciaux en camps de détention. Dès lors, les malheureux prisonniers sont systématiquement dirigés vers les côtes atlantiques où les attendent des centres d'embarquement pour esclaves destinés aux Amériques. C'est le temps du fort Elmina au Ghana avec ses prisonniers liés à des boulets de canon, du Fort James anglais, du comptoir français Albréda ou de l'innommable île de Gorée au large de Dakar. C'est ainsi que pendant tout le XVIIIe siècle, les pays Malinké, Bambara, Khassonké et même Sonrai se dépeupleront de leurs habitants les plus instruits et les plus robustes. Beaucoup mourront sur les pistes ou dans les camps et ensuite sur les bateaux des négriers au cours de la grande traversée. Les moins malheureux, de 10 à 15 millions d'âmes, atteindront les Etats-Unis, les Caraïbes ou le Brésil où leurs colonies, au contact de nouveaux environnements, s'inventeront d'autres mythes.

Aujourd'hui, à l'époque de la mondialisation, il est normal que les cultures s'exportent, s'échangent, se rejoignent. Ainsi, les bluesmen du Mississippi, et leurs frères qui ont émigré vers le Nord à la recherche d'un travail dans les grandes cités industrielles, partent-ils à la recherche de leurs racines, emmenant avec eux l'électricité et leur fameux blues qui a conquis le monde. Les Africains, eux, ont gardé soigneusement leurs instruments sacrés, indispensables à la perpétuation de leur histoire et de leurs traditions, mais les plus jeunes n'hésitent plus aujourd'hui à injecter dans leur folklore quelques touches de modernisme qui séduiront les oreilles des amateurs de blues. Tel un Lobi Traoré par exemple qui introduit sur son disque Duga l'harmonica, l'instrument du blues par excellence après la guitare, jusque là totalement ignoré par les Africains. Ainsi l'échange se fait-il maintenant dans les deux sens pour le plus grand bonheur des mélomanes toujours avides de goûter à un gumbo nouveau.




[Hannibal Records]
Ali Farka Touré With Ry Cooder : Talking Timbuktu, 1994
Le virtuose de la slide guitar, Ry Cooder, est un musicien curieux de tous les folklores. Du country blues au tex-mex des bords du Rio Grande, des hymnes sudistes à la guaracha cubaine, de l'Inde à l'Afrique de l'Ouest, il se fond comme un caméléon dans les cultures qu'il découvre, insérant avec nuance son jeu si caractéristique dans tous ces styles divers dont il prend un soin maniaque à ne jamais en altérer l'essence. Sur ce disque, en compagnie du grand bassiste John Patitucci, du batteur Jim Keltner, du guitariste et bluesman Clarence Gatemouth Brown, et de deux percussionnistes maliens, il donne sa chance au guitariste et chanteur Ali Farka Toure et met en valeur ce blues africain qui le fascine. Quant à Farka, lui fait comme d'habitude : il interprète ses propres compositions avec cette voix profonde, cette nonchalance naturelle et ce rythme lancinant qui lui sont propres sans chercher à s'en écarter d'un iota. Le disque est seulement mieux produit, mieux mis en place, mieux calibré (si j'ose dire) pour une plus grande consommation. Mais si l'emballage a cette fois été particulièrement soigné, le produit lui a toujours la même qualité.




[World Circuit]
Ali Farka Touré : Niafunké, 1999
Né en 1939, le guitariste et chanteur Ali Farka Touré joue le blues sonrai. Après avoir enregistré avec Taj Mahal et Ry Cooder, il revient d'un long exil dans son village natal de Niafunké, au bord du désert. Il n'a rien appris qu'il ne savait déjà. Le blues, il le porte en lui depuis toujours et, comme John Lee Hooker, il n'a jamais respecté ni le temps ni les modes. Sa musique, il la veut libre et si son phrasé de guitare rappelle le djourkélé, un monocorde qui fut l'instrument de ses débuts, c'est parce qu'il préfère l'authenticité à toute démonstration de savoir-faire. Hors des normes universelles, son chant lascif flotte dans l'air immobile et surchauffé, image sonore de l'homme à jamais prisonnier des murs d'argile. Cet album est peut-être son dernier mais parce qu'il est le plus proche de ses racines, c'est aussi le plus émouvant.

"We Ali Touré Farka, Amadou Bocoum Affel, Hamma Sankaré And Oumar Touré,
musiciens in the ASKO Group, arrived there in the spirit of
brotherhood to help the inhabitants of this region to harvest
in music the product of the area ."


Ali Farka Touré in Dofana - The Source




[Cobalt / Mélodie]
Lobi Traoré : Duga, 1998
Né en 1963 près de Ségou, Lobi, qui n'appartient pas à la caste des griots, a appris à jouer de la guitare en cachette. Son style au tempo plus vif, déjà à l'origine très proche de l'idiome du blues afro-américain, en a aussi subi l'influence en retour au fur et à mesure de son évolution. C'est donc sans surprise que l'on apprend que ses artistes préférés sont Ali Farka, John Lee Hooker et Ry Cooder. Lobi chante en Bambara et s'accompagne à la guitare électrique dans un style sobre mais efficace, accommodé parfois d'arpèges empruntés à ses cousins d'Amérique. Sur ce quatrième disque, il est accompagné par des instruments traditionnels comme le djembé ou la calebasse mais aussi par l'harmonica du bluesman français Vincent Bucher rencontré un soir par hasard au New Morning. Retrouvant dans la musique du malien tout ce qui fait la force des premiers chants noirs du Mississippi, Bucher n'a pas hésité à le suivre jusqu'à Bamako. Et il a eu raison : ce disque est une réussite, une preuve de plus, s'il fallait encore le démontrer, que quelques unes des semences du blues ont bien germé ici, il y a très longtemps, quelque part sur les bords du fleuve Niger.




[Hannibal]
Taj Mahal / Toumani Diabaté : Kulanjan, 1999
Par une chaude nuit de printemps, sous le porche en bois d'une vieille maison d'Athens en Georgie, six hommes attendent. Tous Noirs, tous originaires du Mali, ils ont à leurs pieds des instruments de musique aux noms étranges : kora, balafon, kamalengoni et cette petite guitare naviforme à 4 cordes appelée ngoni qui est l'ancêtre du banjo. Celui avec qui ils ont rendez-vous vient d'arriver : c'est le bluesman américain, Henry Saint Clair Fredericks plus connu sous le nom de Taj Mahal. Déjà une légende de son vivant, Mahal s'est en fait aventuré dans d'autres genres que le blues, comme la musique des Caraïbes (l'extraordinaire Sacred Island), le zydeco ou le country rock avec Ry Cooder (The Rising Sons). Constamment hanté par la vision d'une lointaine ascendance africaine, il est venu jusqu'ici avec sa guitare National pour confronter son art aux rythmes de l'Afrique de l'Ouest, terre mythique des ancêtres, où règne le sable et le vent et où l'on prétend que le country blues est né il y a des siècles, bien avant que le coton ne soit récolté dans les Etats du Sud de l'Amérique. Et quand Taj, après avoir salué tout le monde dans un français parfait, s'assied sous le porche et fait glisser ses doigts sur les cordes métalliques, le son traînant si particulier du Delta résonne comme un appel dans le cœur des Maliens. Comme par magie, l'orchestre prend corps, les doigts tricotent des phrases séculaires, le picking de la guitare se mêle aux archaïques instruments dont l'origine se perd dans la nuit des temps et le jeu virtuose de Toumani à la kora, s'il s'inspire toujours de la grande tradition des griots, se fait parfois plus agressif, plus osé dans ses improvisations. Tous les titres de ce compact sont ainsi : spontanés, inventifs, harmonieux, sereins, enracinés dans la tradition du peuple noir, tirant ici sur les mélodies africaines, rappelant là le blues du Mississippi, toujours à mi-chemin de ces deux cultures dont on sait bien qu'elle ont des racines communes. Aucune clé ne vous sera nécessaire pour entrer dans cette musique.

"All you do is take these melodies
and make them fall a little differently,
and you have the blues."


Taj Mahal, cité dans le livret de Kulanjan




[World Circuit]
Afel Bocoum : Alkibar, 1999
Afel Bocoum a été membre du groupe d'Ali Farka Touré depuis 30 ans. Aujourd'hui que le leader charismatique de Niafunké manifeste sa volonté de se consacrer davantage à ses terres, Afel se décide enfin à enregistrer son propre disque. Avec son groupe composé de guitares, d'instruments locaux traditionnels (djourkélé, djembé, calebasse, violon njarka à une seule corde) et d'un chœur à trois voix, il délivre une musique qui s'étire telles les longues caravanes des sables et danse comme les vaguelettes du fleuve pendant l'hivernage. Enregistré dans des conditions difficiles dans d'une école abandonnée, transformée en studio pour l'occasion, à quelques kilomètres de Niafunké, ses mélopées lancinantes sont moins " blues " que celles d'Ali Farka, résolument acoustiques et plus proches de la tradition pentatonique des chants du désert. Bocoum raconte en Sonrai ou en Tamachek les légendes et les petits évènements de la vie des sociétés agraires : l'avancée fatale des sables, la sagesse des anciens, l'importance pour la survie de l'arbre que l'on replante, de l'irrigation et de la culture de la terre. Et sur deux titres, Ali Farka Touré est venu mêler sa guitare à la sienne, adoubant ainsi ce premier disque et attestant en quelque sorte la filiation d'un style qu'il a créé il y a plusieurs décennies et imposé ensuite sans effort au monde entier.

"You, destroyer of the forest, I will not recall you
You who have never planted a tree, you are excluded
You who know that the trees have always been generous
I will recall and thank you."


Afel Bocoum in Buribalal - Alkibar




[World Circuit]
Oumou Sangaré : Worotan, 1995
Née à Bamako en 1968, cette chanteuse malienne interprète ses propres compositions qui parlent des traditions, de la dévotion, du courage de la femme malienne et de sa lutte pour la liberté dans le choix d'un mari (Worotan signifie 10 noix de cola, le prix à payer pour une fiancée). Soutenu par un groupe mixant des instruments modernes (basse électrique, guitare, section de cuivres) et traditionnels (kamalengoni, flûte Peul, djembé et chœurs), son chant fier et puissant, qui présente de fortes réminiscences arabes, est l'archétype du style Wassoulou (une région au sud-ouest du Mali dont sa famille est originaire). Le wassoulou groove est basé sur l'ancien rituel des chasseurs maliens qui remonte jusqu'au XIIIe siècle au temps du premier empereur du Mali : Sunjata Keita. Ceci explique l'omniprésence au cœur de la musique d'Oumou Sangaré du kamalengoni, une sorte de harpe à 6 cordes qui est l'instrument réservé aux chasseurs et qui ne se mélange jamais avec la kora ou le ngoni des griots. Sur ce disque on notera aussi, à côté des chansons traditionnelles, quelques titres au traitement plus moderne rehaussés intelligemment par la section de cuivres funky de l'américain Pee Wee Ellis, accompagnateur de James Brown, ainsi que l'attachante ballade Djôrôlen avec la superbe guitare espagnole de l'Indien Nitin Sawhney. Voici quelque chose d'inattendu à découvrir !

"A polygamous man is like a ronier tree
Those nearest to him do not benefit from his shadow."


Oumou Sangaré in Tièbaw (Big Men) - Worotan




[One Root Music]
Baba Sissoko & Mighty Mo Rodgers : Griot Blues, 2017
Pianiste, compositeur, producteur et philosophe, l'Américain Mighty Mo Rodgers possède aussi l’une des plus belles voix du blues. C'est en Lituanie qu'il a rencontré par hasard le Malien Baba Sissoko, chanteur et percussionniste, spécialiste du tama également appelé "tambour parlant". Entre eux, le courant est passé et il en est résulté un disque intitulé Griot Blues sur lequel les deux musiciens sont accompagnés par le groupe habituel de Rodgers incluant Luca Giordano à la guitare et une section rythmique. Emporté par les rythmes africains, Mighty Mo y retrouve naturellement ses racines tandis que, débonnaire et généreux, le griot accueille le blues américain à bras ouverts, comme un lointain cousin perdu qui serait enfin revenu au pays.

"Donke dance your blues away
I dance with the beauty of the music
I dance on holidays, and wedding parties too
And when there is a new born I dance for you."


Baba Sissoko & Mighty Mo Rodgers : Donke / Dance



A écouter aussi, pour les Maliens :
(les disques recommandés sont en rouge)

Ali Farka Touré (gt, voc) :
Toumani Diabaté (kora) :
Lobi Traoré (gt, voc) :
Neba Solo (balafon) :
Moriba Koïta (ngoni) :
Habib Koité (voc, gt) :
Boubakar "Kar Kar" Traoré (voc, gt) :
Oumou Sangaré (voc) :


Et pour leurs amis américains, une discographie sélective :
(les disques recommandés sont en rouge)

Taj Mahal (voc, gt) :
Ry Cooder (voc, gt) :
Autres :


Les instruments traditionnels du Mali :


[ Index | CD base | Vision | Initiation | Europe | Belge | Blues | Sélection | Liens ]

[ L'Oratorio Ishango ]

[ World Jazz ]

Retour à la page d'index

DragonJazz - cdjazz@dragonjazz.com