Blues 4 : Autres Suggestions


The Derek Trucks Band : Songlines (Columbia / Sony), USA 2006

L'oncle de Derek, le batteur Claude Hudson « Butch » Trucks, est un des membres fondateurs du fameux Allman Brothers Band avec lequel il continue de jouer aujourd'hui. Il est donc normal que le petit neveu (né à Jacksonville en Floride en 1979) ait été fortement influencé par ce groupe, à l'origine du Southern Rock, que Derek finira d'ailleurs par rejoindre en 1999. En fait, à l'instar du guitariste légendaire Duane Allman décédé en 1971, Derek Trucks est un spécialiste de la slide guitare et sa première inspiration vient du Blues. Ceci dit, la comparaison s'arrête là. Car Derek s'est rapidement senti attiré par d'autres genres musicaux, à commencer par le Jazz, la Soul, le Reggae mais aussi par la musique classique indienne et les joueurs de sarod en particulier. Tout cela transparaît dans ce dernier opus en studio du DTB, le cinquième depuis leur premier album éponyme paru en 1997. Derek n'hésite pas à y combiner des genres à priori disparates, sinon incompatibles, parfois au sein d'un même morceau et le plus remarquable est qu'il le réussit très bien. Certes, cet album éclectique qui emprunte un peu ici et là est désormais tout sauf un disque de Blues pur mais il n'en garde pas moins l'esprit car Truck a eu l'intelligence cimenter ses idées par une approche personnelle qui reste d'un bout à l'autre dominée par la note bleue de sa Gibson. On passe ainsi sans heurt d'un Blues classique en 8 mesures (Crow Jane) à une mélopée traditionnelle pakistanaise (Sabib Teri Bandi/Maki Madni de Nusrat Fateh Ali Khan enjolivé par le flûte Kofi Burbridge), d'un R'n'B gospellisant (I Wish I Knew How It Would Feel To Be Free popularisé jadis par Nina Simone) à des incantations africaines sur fonds de percussions (Volonteered Slavery composé par Rahsaan Roland Kirk et Mahjoun), et d'un Rock juteux (Revolution) à un rythme jamaïcain qui sent le large (Sailing On) sans parler de l'inclassable This Sky qui clôture l'album. La nouvelle recrue du groupe, le chanteur Mike Mattison est doté d'une voix Soul et expressive qui s'adapte à tous les styles tandis que la guitare slide de Derek s'insinue partout, rendant cet album beaucoup plus homogène qu'on ne pourrait le croire à la lecture de cette chronique. A sa manière, Derek Trucks, à l'instar d'un Coltrane pour le Jazz, a décidé d'aller de l'avant en adoptant une large ouverture d'esprit allant de pair avec une attitude spirituelle (confer le concept abordé dans le livret et les textes des chansons). Du coup Songlines représente bien plus qu'un disque inspiré, c'est un espoir pour les nouvelles générations de bluesmen.

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Paul Rodgers : Muddy Water Blues - A Tribute to Muddy Waters (Victory Music), UK/USA 1993 - réédition (Eagle Records), 2005

Paul Rodgers, c'est la voix profonde et riche en harmoniques qui fit le succès de Free et ensuite de Bad Company. Bien que Brown Sugar (le premier groupe de Rodgers) jouait du Blues, que Free en 1968 accompagna pour un temps le bluesman Alexis Korner et que le premier album de Free (Ton Of Sobs, 1968) contenait encore quelques références externes en matière de Blues, Paul Rodgers délaissa rapidement le genre au profit d'un Soul-Rock efficace et populaire. Mais en 1993, il réunit autour de lui une impressionnante brochette de talents pour revenir à ses premières amours et enregistrer un album intégralement consacré au Blues électrique et à l'un de ses plus illustres représentants : McKinley Morganfield plus connu sous le nom de Muddy Waters que Rodgers avait vu en concert à Londres au milieu des années 60. La voix puissante du leader confère à ces classiques (souvent écrits par Willie Dixon) une nouvelle dimension et les guitaristes légendaires qu'il a conviés pour l'occasion lui donnent la réplique chacun avec son style particulier. De Slash (Guns N'Roses) sur The Hunter à Trevor Rabin (Yes) sur Louisiana Blues, de David Gilmour (Pink Floyd) sur Standing Around Crying à Richie Samboa (Bon Jovi) sur Good Morning Little School Girl Part 2 et de Neal Schon (Santana & Journey) sur Born Under A Bad Sign à Brian Setzer (Stray Cats) sur I Can't Be Satisfied, il y en a pour tous les goûts même si les meilleurs dans ce contexte restent ceux qui peuvent se prévaloir d'un véritable passé « Blues » comme Jeff Beck (I Just Want To Make Love To You), Gary Moore (She Moves Me) et bien sûr Buddy Guy (Muddy Water Blues), malheureusement le seul guitariste de Blues authentique invité à la fête. Les titres enregistrés avec ces derniers sont à mon avis supérieurs et on ne peut d'ailleurs s'empêcher d'imaginer ce qu'auraient pu apporter dans ce contexte des guitaristes plus spécialisés dans le Blues comme Jimmie Vaughan, Otis Rush, Luther Allison, Chris Duarte ou Dickey Betts. En dépit de cette critique, Muddy Water Blues est un grand disque de Blues-Rock d'autant plus qu'en dehors de la section guitares, le reste du casting qui propulse la voix au sommet est irréprochable avec entre autres Paul Shaffer à l'orgue Hammond, David Paich au piano, Pino Palladino à la basse et Jason Bonham à la batterie. Le label d'origine, Victory Records, ayant sombré peu après la parution de l'album, ce dernier est resté introuvable pendant des années. Sachez quand même qu'il existe aussi une édition spéciale de Muddy Water Blues datant de 1999 qui comprend deux compacts, le second étant constitué de six reprises des plus grands succès de Free et de Bad Company comme All Right Now, Wishing Well, Fire & Water et Can't Get Enough. Toutefois, vu la différence de prix importante entre les deux alternatives, mieux vaut en rester à l'édition simple.

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Memphis Slim & Buddy Guy : Southside Reunion (Barclay), USA 1971 - réédition remastérisée + 2 titres en bonus (Universal Records), 2004

Ce compact est une réédition du premier volume de la collection française House Of The Blues initialement éditée par Barclay, collection facilement reconnaissable à ses pochettes illustrées par les jolis dessins de Jean Vern. Alors que Peter Chapman (alias Memphis Slim) vit à Paris depuis 1962 où il s'est imposé comme l'ambassadeur du Blues américain, Buddy Guy et Junior Wells sont engagés par les Rolling Stones pour ouvrir leurs concerts en Europe pendant la tournée de 1970 (époque Get Yer Ya-Ya's Out!). Profitant de leur passage au Palais des Sports à Paris le soir du 24 septembre (avec Eric Clapton en invité), deux sessions d'enregistrement sont organisées pour Barclay au « Honky Château » d'Hérouville (près de Pontoise) le 24 dans l'après-midi et la journée du 25. Memphis Slim y attend ses compatriotes au piano. Buddy Guy est venu avec sa guitare et Junior Wells avec son harmonica. La section rythmique se compose du frère de Buddy, Philip Guy, à la guitare, de Ernest Johnson à la basse et de Roosevelt Shaw à la batterie. Deux saxophonistes, A. C. Reed et Jimmy Conley, complètent l'orchestre mais en n'intervenant que discrètement. Le premier titre When Buddy Comes To Town donne tout de suite le ton : ça rocke et ça swingue. Slim, heureux de se retrouver après si longtemps en bonne compagnie et dans une atmosphère qui lui rappelle ses origines, fait rouler ses basses comme le tonnerre et chante avec sa voix puissante au timbre profond si caractéristique. Buddy partage les vocaux et met le feu avec des solos concis et précis tandis que l'harmonica amplifié se taille une place de choix au dessus de la mêlée. A part les reprises du Rolling and Tumbling de Muddy Waters et du How Long Blues de Leroy Carr, le répertoire ne comprend que des compositions de Memphis Slim que plus jamais il ne rejouera avec autant de ferveur et d'enthousiasme. Le Boogie improvisé intitulé Jamming At The Castle (ajouté sur le CD en bonus) qui conclut la seconde session témoigne de l'ambiance fantastique qui devait régner ce jour là dans les studios construits par Michel Magne au coeur de ce château du dix-huitième siècle. Le digipack reprend la pochette du LP et contient un livret avec les textes originaux augmentés de notes récentes et de photographies. Deux titres issus des mêmes sessions ont été rajoutés en bonus et le tout a été soigneusement remastérisé. Southside Reunion est un album quasiment indispensable à tout amateur de Chicago Blues alliant guitare électrique et piano et interprété dans le style des années 50. Mieux vaut se jeter dessus avant qu'il ne devienne à nouveau introuvable.

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Luther Allison : Blue Streak (Alligator), USA 1995

Après 12 années passées à écumer les clubs parisiens et les festivals de la Riviera, Luther Allison, coupé de ses racines, signe un accord inespéré avec le label Alligator en 1994 et enregistre l'album Soul Fixin' Man. Un peu plus tard, il fait le déplacement de Paris à Chicago pour se produire au douzième Festival annuel de Blues : le public n'en revient pas. Attaquant chaque morceau avec furie comme s'il était le dernier qu?il devait jouer dans sa vie, Allison souligne son chant puissant de riffs furieux et tire de sa Stratocaster des solos assassins qui plombent la foule débout, électrisée et clamant pour en avoir plus (écoutez pour ça le fabuleux double CD Live In Chicago). Blue Streak, son second album studio pour Alligator, plus Blues et plus orienté guitares que le premier, va remporter le jackpot en raflant toutes les récompenses aux W.C. Handy Blues Awards, aux Living Blues awards et au NAIRD (meilleur album, meilleure chanson Blues avec Cherry Red Wine en plus de la nomination de Allison comme meilleur artiste de Blues contemporain et guitariste de l'année). Sur ses onze compositions (la plupart écrites en collaboration avec l'excellent guitariste et producteur James Solberg) plus une reprise de Magic Sam (What Have I Done Wrong?), Luther Allison délivre une musique presque aussi intense que sur scène. Que ce soit sur des ballades pleines de Soul comme All The King's Horses ou Think With Your Heart mises en valeur par une section de cuivre (The Memphis Horns), sur des Chicago Blues fumants tels Move From The Hood et Walking Papers ou sur le funky You Don't Know au refrain à la Wilson Pickett, il joue et chante avec une énergie phénoménale tout en affichant cette Blues attitude dont ne se parent que ceux qui se savent les meilleurs. Décédé soudainement en 1997 après avoir gravé un excellent troisième album en studio (Reckless) pour le même label de Bruce Iglauer, Luther Allison était devenu, en trois années et après un incroyable come-back, l'un des guitaristes les plus extrêmes et les plus indispensables du Blues moderne de Chicago.

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Duane Allman: slide guitar & lead guitar
Gregg Allman: vocals, organ
Dickey Betts: lead guitar
Berry Oakley: bass guitar, vocals
Butch Trucks: drums
Jai "Jaimoe" Johanson: drums, congas
Allman Brothers Band : Beginnings (Polydor), USA 1973 - réédition remastérisée (Capricorn), 1998

Quand l'album The Allman Brothers Band est sorti en 1969, le nom du groupe était inconnu et rien, surtout pas la pochette avec ses cinq cow-boys urbains, ne laissait augurer une telle bombe. Pourtant, dès les premières notes de Don't Want You No More, on est conquis : ce fantastique instrumental infusé de Jazz avec ses guitares coulées dans des riffs groovy d'orgue Hammond B3 est du Blues-Rock digne d'un Eric Clapton (époque Derek & The Dominos) mais avec en plus quelques effluves sudistes dont s'inspireront plus tard des groupes de Rock Dixie comme Lynyrd Skynyrd, les Outlaws ou 38 Special. Ça n'est pourtant que l'entrée en matière et le reste de l'album fait carrément dans l'abondance sans aucun titre à jeter. Du Blues lent qu'est It's Not My Cross To Bear à un Black Hearted Woman up tempo, dont le riff et l'intensité peuvent évoquer Jimi Hendrix, en passant par la reprise du Trouble No More de l'incontournable Muddy Waters, on ne se remet pas des solos organiques de guitare pulsés par deux guitaristes à la sensibilité affûtée : Duane Allman et Dickey Betts. Le disque se termine sur le classique Whipping Post, une célébration magistrale d'un mélange fusionnel de Blues, de Soul, de Rock et de Country qui connaîtra plus tard en concert un développement épique. Dotée d'une séquence d?accords aux accents dramatiques, cette histoire paranoïaque d'un homme dupé par une femme est la quintessence des textes de Blues dont elle perpétue tout à la fois la rage, la mélancolie et la noirceur.

Une année plus tard, malgré l'accueil modéré de leur premier opus, le groupe persiste et sort ce qui reste encore aujourd'hui comme son meilleur album studio : Idlewild South qui porte le nom d'un ranch de Georgie. A côté d?une autre reprise d'un succès de Muddy Waters (le fameux Hoochie Coochie Man composé par Willie Dixon), ABB se fend de six nouvelles plages variées et plus fabuleuses les unes que les autres. Revival, Don't Keep Me Wonderin' et In Memory of Elizabeth Reed, superbe composition instrumentale de Dickey Betts inspirée par une pierre tombale du cimetière de Rose Hill à Macon (Georgie) où seront plus tard enterrés Duane Allman et le bassiste Berry Oakley, transcendent les genres établis dont ils s'inspirent et se révèlent d'extraordinaires véhicules pour des solos de guitare expansifs et plus particulièrement ceux de Duane Allman déjà promu dans le monde du Rock comme l'un des meilleurs guitaristes « slide » de sa génération. Le sommet de l'album réside dans l'étrange et concis Midnight Rider chanté par Gregg Allman dans la grande tradition des artistes de Soul Music. Mais il faut aussi mentionner l'interplay entre la guitare bluesy de Duane et le phrasé plus Country de Dickey Betts. Et puis, il y a cette production si intelligente de Tom Dowd (physicien atomiste impliqué dans le Manhattan Project et producteur du Respect d'Aretha Franklin et du Layla d'Eric Clapton) qui, en recourant à des effets de réverbération, procure à cette évocation toute simple d'une errance nocturne une atmosphère hantée et mystérieuse.

Le seul regret que l'on peut avoir est qu'aucun de ces deux albums ne dure guère plus d'une demi-heure, ce qui n?est pas adapté aux standards actuels du compact. Mais, pour une fois, une maison de disques a fait un effort en faveur du consommateur : les 14 plages originales des deux LP initiaux, déjà rééditées en 1973 par Polydor sur un double album intitulé Beginnings, ont été soigneusement remastérisées et réunies sur un unique CD vendu à prix raisonnable. C'est donc bien sûr ce dernier qu'il faut rechercher pour étendre son plaisir sans se trouer les poches !

[ Hittin' The Web with Allman Brothers Band ] [ Ecouter / Commander ]

Otis Spann : The Complete Blue Horizon Sessions (Blue Horizon), USA/UK 1969 - réédition BMG, 2006

En 1969, le Blues fait un tabac en Angleterre et l'un des meilleurs représentants de la jeune génération des groupes de Blues britanniques s'appelle Fleetwood Mac. Autant par amour de la musique que pour se donner une certaine légitimité, le groupe traverse l'Atlantique et enregistre avec des artistes de Chicago dans le temple même du Blues urbain : les fameux studios Chess. Parmi les artistes locaux figure Otis Spann, pianiste incontournable de l'orchestre de Muddy Waters dans les années 50 et 60 et chanteur à ses heures. L'osmose est telle que Spann décide d?enregistrer dans la foulée une session complémentaire avec trois des musiciens du Mac (John McVie à la basse et les deux guitaristes Peter Green et Danny Kirwin) tout en gardant son propre batteur : S.P. Leary. Il en résultera un disque mythique édité chez Blue Horizon, produit par Mike Vernon et intitulé The Biggest Thing Since Colossus. Vingt-sept ans plus tard, BMG International sort un double album inespéré offrant aux amateurs l'intégrale des chansons enregistrées au cours de ces sessions légendaires et soigneusement remastérisées. Soit, 28 titres incluant Someday Soon Baby et Hungry Country Girl initialement repris sur l'album Fleetwood Mac - Blues Jam At Chess, l'intégralité de Colossus (10 plages), 2 titres sortis en 45 tours en 1972 (Blues For Hippies / Bloody Murder), 12 prises alternatives (et faux départs) et 2 inédits (Can't Do Me No Good et She's Out Of Sight). Le son est superbe et la musique représente l'un des meilleurs exemples de fusion entre Blues blanc et Blues noir authentique. Originaire du Mississipi, le pianiste Otis Spann a l'occasion de sortir de son rôle d'accompagnateur et de briller aussi comme un chanteur fort convaincant alors que Marshall Chess, de façon inexplicable, avait toujours fait l'impasse sur son talent vocal. Evidemment, l'autre héro de ces mémorables sessions reste le guitariste Peter Green qui affiche ici un sens du Blues transcendé par une sensibilité extrême. Son phrasé fluide, son vibrato et son style reconnaissable entre tous mettent en valeur beaucoup de ces Blues et davantage les plus lents d'entre eux (écoutez sa longue intro sur Someday Soon Baby encouragée par un Otis Spann fasciné). Cette édition définitive et inespérée représente non seulement une véritable aubaine pour les collectionneurs et les vétérans mais pour les simples amateurs de Blues véritable, c'est aussi l'occasion de s'offrir un intense frisson de plaisir.

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Robert Lockwood Jr. : Delta Crossroads (Telarc), USA 2000

Né dans l'Arkansas en 1915, Robert Lockwood Jr. avait 85 ans quand il a enregistré cet album pour le label Telarc. La pochette raconte l'essentiel : à l'instar d?un Robert Johnson solitaire dans sa chambre d'hôtel, Lockwood est assis sur une valise, tout seul avec une guitare acoustique à 12 cordes. Je ne sais pas si l'homme a lui aussi fait un pacte avec le diable à la croisée des chemins (Crossroads) mais on raconte que dans ses jeunes années, lui et Robert Johnson jouaient chacun sur un bord de la rivière Sunflower près de Clarksville dans le Mississippi tandis que sur le pont reliant les deux rives, les passants étaient incapables de décider lequel des deux musiciens était vraiment Robert Johnson. Dans sa longue carrière, Robert a beaucoup voyagé et joué avec les meilleurs, notamment dans les années 50 comme musicien de session à Chicago pour le label Chess, mais il n'a jamais oublié les leçons que Johnson lui avait procurées quand il avait à peine onze ans. Sur cet album qui sonne aussi authentique qu'un disque de Delta Blues des années 30 malgré une technique d'enregistrement ultra-moderne et la production cristalline de Joe Harley, Lockwood chante et joue sans effort apparent des chansons dont il connaît tous les recoins pour les avoir interprétées si souvent et même enregistrées en d'autres occasions. Bien sûr, il reprend ici quelques grands titres de son mentor dont 32-20 Blues, Stop Breakin' Down Blues, Rambling On My Mind et Love In Vain mais aussi quelques autres grands classiques du terroir comme le C.C. Rider de Lightnin' Hopkins, Mean Mistreater Mama et In The Evening (When The Sun Goes Down) de Leroy Carr, Keys To The Highway de Jazz Gillum ou encore l'inusable Dust My Broom avec lequel Elmore James a embrasé Chicago. Lockwood complète le répertoire par cinq de des propres compositions qui ne font certainement pas tâche dans le paysage. Si vous aimez Robert Johnson et le Blues acoustique du Delta interprété par un des derniers vétérans ayant contribué à sa définition et que vous en avez assez des grattements et du son voilé des enregistrements d'avant-guerre, ce disque totalement anachronique va vous enchanter.

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[ A écouter : C.C. Rider - In The Evening (When The Sun Goes Down) ]

Coco Montoya : Just Let Go (Blind Pig), USA 1997

Né en 1951 à Santa Monica (Californie), Coco Montoya aurait pu se contenter d'une carrière modeste comme batteur dans des groupes de Rock locaux si, au milieu des années 70, la chance ne lui avait soudain tendu les bras. Albert « the Iceman » Collins, à qui il avait involontairement prêté sa batterie dans un club, lui demanda peu après de rejoindre son groupe. Collins prit alors le jeune batteur sous son aile et pendant les longs mois qu'il passa en tournée avec lui, le maître de la Telecaster lui enseigna son art. Quand Montoya quitta Collins, il persévéra sur sa six-cordes et, durant un concert à Los Angeles au début des années 80, il attira cette fois l'attention de John Mayall en jouant sa propre version de All Your Love. Mayall l'engagea rapidement en tant que nouveau guitariste des Bluesbreakers au sein desquels il restera pendant dix années, participant au passage à l'enregistrement de quelques albums dont Behind The Iron Curtain (GNP, 1985), A Sense Of Place (Island, 1990) et le superbe Wake Up Call (Silvertone, 1993). Finalement, le guitariste, soutenu par Mayall, Collins et le grand Al Kooper, sortira son premier album sous son nom pour Blind Pig en 1995 : Gotta Mind To Travel. Deux années plus tard, ce Just Let Go, troisième album solo sur Blind Pig, confirme que Coco Montoya a toutes les qualités qu'il faut pour émerger du lot encombré des guitaristes de Blues-Rock moderne. Non seulement, sa voix est suffisamment expressive, mais il manie sa Fender Stratocaster avec une fougue et une dextérité qui sont l'apanage des meilleurs. Magnifiquement enveloppée par un groupe soudé qui tourne aussi rond qu'un mécanisme d'horlogerie suisse, la six-cordes est le point focal du répertoire à tel point que le brûlant instrumental Cool Like That n'est pas loin d'en être le point culminant. A côté de ses propres compositions, Montoya n'oublie pas de rendre hommage à son ancien mentor, Albert Collins, en reprenant le slow-blues Do What You Want To Do. Certes, certains lui reprochent d'avoir trop bien écouté les conseils de son maître à jouer et pensent que son phrasé fluide et le son clair de sa guitare rappellent trop souvent le style « icy hot » de Collins particulièrement sur les titres les plus lents. C'est en partie vrai et le leader le reconnaît lui-même bien volontiers mais Montoya tire aussi souvent ses Blues vers le Rock (Hard Love) et même la Soul (Sending Me Angels de Delbert McClinton) et le R'n'B (Give It To A Good Man dans lequel il se fait aider par les Cate Brothers) en leur procurant un côté Pop-Rock et un mordant que le producteur Jim Gaines (qui a entre autres travaillé avec Stevie Ray Vaughan et Jimmy Thackery) a su particulièrement bien mettre en valeur. Si vous aimez le Blues-Rock à mi-chemin entre l'éclectisme inspiré et sincère d'un John Mayall et l'énergie brute et émotionnelle d'un Albert Collins, cet album vous ira comme un costume fait sur mesure.

[ Coco Montoya ] [ Ecouter / Commander ]

The Aynsley Dunbar Retaliation (Liberty), UK 1968 - réédition remastérisée 2 CD, The Ainsley Dunbar Retaliation / Doctor Dunbar's Prescription (Blue Label / SPV), 2006

Au moment où paraît le premier LP du Aynsley Dunbar Retaliation, son leader a déjà une petite histoire derrière lui. Après avoir joué dans des combos de Jazz et de Rock locaux à Liverpool, Dunbar a tenté sa chance à Londres et joué avec Alexis Korner avant d'être recruté par John Mayall en remplacement du batteur Hughie Flint. Il participera ainsi à l'enregistrement de l'un des albums légendaires du British Blues : A Hard Road (1967) avec Peter Green et John McVie. Viré par Mayall pour s'être montré trop personnel dans son jeu, il rejoint le groupe monté par Jeff Beck avec Ronnie Wood et Rod Stewart mais n'apprécie que moyennement les frasques de l'ex-guitariste des Yardbirds. Il décide alors de créer son propre orchestre qu'il baptise « The Retaliation » (La Revanche) comme un clin d'oeil à Mayall pour l'avoir viré des Bluesbreakers. Le 23 septembre 1967, The Retaliation entre au studio CBS et grave pour le label Blue Horizon de Mike Vernon ses deux premiers titres : le fameux Warning - couplé avec Cobwebs - qui sera repris par Black Sabbath sur leur premier album, devenant ainsi au fil des ans une source inépuisable de revenus. A noter que ces deux morceaux ont été inclus dans une excellente compilation éditée par Blue Horizon en 1969 et intitulée In Our Own Way / Oldies But Goodies (un LP devenu aujourd'hui un collector). Warning figure aussi dans le coffret The Blue Horizon Story 1965 - 1970, Volume 1. Il existerait également des bandes inédites d?un concert donné en 1967 au Blue Horizon Club et dont la rumeur prétend qu?elles pourraient bien être éditées prochainement. Le groupe fait ensuite son chemin dans les circuits londoniens, jamme avec Hendrix (dont Dunbar a failli devenir le batteur attitré), Alvin Lee et Marc Bolan au Speakeasy, change de label en signant chez Liberty et finit par enregistrer en 1968 son premier LP éponyme sous la direction du Producteur Ian Samwell (John Mayall, Small Faces & America). Si le premier morceau Watch 'n' Chain, inspiré par une antique chanson de travail des prisons sudistes, surprend par son ton léger et sa mélodie sifflée, le reste est beaucoup plus proche de ce que l'on peut attendre d?un groupe de British Blues. Le guitariste John Morshead a un style fluide caractérisé par une attaque franche, un phrasé dépouillé et une sonorité claire qui rappellent beaucoup Peter Green qu'il avait d'ailleurs jadis remplacé au sein des Shotgun Express. Le slow-blues Double Lovin? permettra de se rendre compte à quel point les deux hommes partagent une même vision de la guitare Blues, plutôt singulière dans le genre et en tout cas très différente de celle d'un Eric Clapton, d'un Mick Taylor ou d'un Jeff Beck. Le chanteur Victor Brox, lui aussi vétéran de la scène du Blues britannique, a une voix profonde et expressive et joue en plus du piano, de l'orgue et même du cornet sur My Whiskey Head Woman. Quant à la rythmique composée de Dunbar à la batterie et d'Alex Dmochowski à la basse, elle confère à ces Blues inspirés un balancement irrésistible : on jugera du talent des deux hommes en écoutant leurs solos respectifs sur Mutiny et Sage Of Sydney Street ainsi que leur dynamique en tandem sur l'excellent See See Baby. La réalisation de la pochette fut confiée au studio Hypgnosis : l'idée initiale était de prendre une photo du groupe et de son reflet dans un lac mais, le vent s'étant mis de la partie, la surface de l'eau se rida et le résultat du montage s'avéra finalement un trompe l'oeil préfigurant les futures productions du plus célèbre designer de la culture Rock. Il y a ainsi des années où tout se met en place de façon naturelle !

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[ A écouter : Warning - The Aynsley Dunbar Retaliation (full album) ]

Stone The Crows (Polydor), UK 1970 - CD remastérisé (Repertoire), 2002

Ce groupe écossais fut fondé en 1968 à Glascow par la chanteuse Maggie Bell et le guitariste Les Harvey, frère cadet du chanteur et leader du Sensational Alex Harvey Band. Alors qu'ils se produisent sous le nom de Power dans un bar de Glasgow, ils se font remarquer par le manager de Led Zeppelin, Peter Grant, qui les prend sous son aile fin 1969. Ils se rebaptisent alors « Stone The Crows », d'après une expression de Grant, tandis que Colin Allen (l'un des meilleurs batteurs de John Mayall avec qui il vient d'enregistrer Blues From Laurel Canyon) intègre le groupe dont le line-up comprend aussi John McGinnis aux claviers et Jimmy Dewar, excellent bassiste chanteur qui mettra plus tard son talent au service de Robin Trower. Le premier LP est alors rapidement enregistré aux studios Advision à Londres et paraît en 1970. La première face du disque comprend quatre titres dont Blind Man, un Blue lent magnifique basé sur une chanson traditionnelle de Josh White, et le Fool On The Hill des Beatles dans une interprétation soul fort distincte de l'original. Mais ce sont les deux compositions du groupe qui retiennent surtout l'attention : un Raining In Your Heart qui rocke sans vergogne et surtout le fabuleux The Touch Of Your Loving Hand dans le style de Ray Charles avec des couplets chantés alternativement par Jim Dewar et Maggie Bell. Les Harvey s'y révèle un guitariste stylé tandis que la voix rauque et émotionnelle de Maggie la fera connaître comme une digne prétendante à la succession de la grande Janis Joplin (même si son registre n'est pas aussi étendu que celui de la diva cosmique). La seconde face est encore plus personnelle avec une longue suite épique de 18 minutes (I Saw America) en forme de voyage musical racontant la découverte de l'Amérique par le groupe. Stone The Crows y brasse toutes ses influences Soul, Jazz, Rock et Blues dans une série de thèmes imbriqués à la manière du rock progressif. On retiendra notamment la troisième section (débutant à 04:15) et son Blues-Rock débridé dans le genre du Walking On Sunset de John Mayall avec un Les Harvey dans le rôle de Mick Taylor. Ce premier grand opus aurait dû être le point de départ d'une belle carrière. Malheureusement, après un second effort (Ode To John Law, 1970) tout aussi appréciable que le premier, John McGinnis et Jimmy Dewar rompent la belle alliance en lâchant le combo en 1971, ce qui ne l'empêchera pas d?enregistrer un troisième LP : Teenage Licks (1971). Le coup fatal sera toutefois porté par le décès en mai 1972 du guitariste Les Harvey, électrocuté sur scène pendant un sound check avant un concert à l'Université de Swansea. Stone The Crows ne s'en remettra pas et jettera finalement l'éponge en juin 1973 non sans avoir tenté de persévérer par l'enregistrement d'un quatrième album ('Ontinuous Performance, 1972) avec l'aide estimable du jeune guitariste Jimmy McCulloch (Thunderclap Newman et Wings).

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