Blues 16 : Autres Suggestions / Livres / Nouveautés


Sun Studio, 706 Union Avenue, Memphis
"Si je pouvais trouver un Blanc qui ait un son noir
et une sensibilité noire, je pourrais gagner
un milliard de dollars."

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Sam Phillips, fondateur de Sun Records, avant
de trouver la clé avec Elvis Presley.

In Feel Like Going Home de Peter Guralnick, 1971


Change My Game
Thorbjorn Risager and The Black Tornado : Change My Game, (Ruf Records), Danemark, Janvier 2017

Ce qui frappe d'abord, c'est la voix, profonde, expressive, puissante, et un peu rauque quand elle monte en régime. Une voix taillée pour le genre et polie par plus d'une décennie de concerts internationaux, une voix qui force l'écoute et fait naître l'émotion. Et puis, il y a cette formation baptisée The Black Tornado. Pas un petit combo villageois rassemblé à la hâte mais un vrai septet urbain, soudé et dévoué au leader, avec un son énorme et une ligne de cuivres rutilante en arrière-plan comme chez Stax à Memphis. Avec tous ces atouts dans la manche, pas étonnant dès lors que le Danois Thorbjorn Risager ne se limite pas aux trois accords du blues classique : son disque est plutôt un vrai cocktail de musiques diverses. De la ballade soul nostalgique (I Used to Love You) au rhythm'n'blues de Maybe It’s Alright, chauffé à blanc et ornementé comme il se doit par trois vocalistes en renfort, en passant par un Lay My Burden Down jazzy avec un leader soudain transformé via une incantation voodoo en crooner de charme à la voix grave, il y en a pour tous les goûts. Et c'est sans parler de Dreamland, un blues-rock à haut indice d'octane dont l'excitant riff de guitare est inspiré, mais pas recopié, de celui du légendaire Walk This Way d'Aerosmith. Enfin, que serait ce recueil sans quelques bons blues trempés dans l'eau boueuse du Mississippi ? Avec un convoi qui passe dans le lointain et sa guitare acoustique, Train nous ramène dans le Sud à vive allure tandis que Holler 'n Moan, avec sa guitare à résonateur et son chant rustique et incantatoire, nous invite à passer une nuit sous le porche devant les champs de coton en fleurs. Et pendant que vous écoutez la musique, jetez un coup d'oeil à la pochette où Risager portant gilet de costume et chapeau pose dans une scène nocturne aux couleurs tamisées : des arrangements soignés à la production impeccable en passant par un emballage attrayant, la Tornade Noire n'a décidément laissé aucune chance au diable pour se faufiler dans les détails : c'est ça la classe !

[ Change My Game (CD & MP3) ]
[ A écouter : Change My Game - Lay My Burden Down - Change My Game (album teaser) ]

Feel Like Going Home
Peter Guralnick : Feel Like Going Home / Légendes du Blues & Pionniers du Rock'N'Roll, Rivages (collection Rivages Rouge), Septembre 2009, 288 pages / Ed. Poche, Août 2012, 400 pages.

Publié dans son édition originale américaine en 1971, la traduction française de Feel Like Going Home n'a pas le souffle lyrique des livres d'Alain Gerber ni même de Stéphane Koechlin à propos du blues. Par ailleurs, ce n'est pas non plus une histoire globale et chronologique du genre. Enfin, l'auteur émet au début du livre quelques opinions personnelles qu'il contredit par la suite à plusieurs reprises. Il décrit ainsi le blues comme obéissant à une structure rigide, réservant peu de place pour l'excentricité ou la virtuosité instrumentale, pourvu de paroles peu originales, sans poésie, et qui ne reflètent en rien la condition sociale des Noirs américains (pages 55 à 59) alors qu'il s'évertuera plus tard à démontrer "la sensibilité poétique unique" de Robert Johnson (page 80), "le jeu de guitare sophistiqué et le sentiment de regret mélancolique" imprégnant toutes les compositions de Tommy Johnson (page 86), "la technique inventive de Son house en slide" (page 97), "les trames élaborées de contrepoints et de rythmes" mises au point par le tandem Muddy Waters / Jimmy Rodgers (page 106), "la virtuosité technique de Little Walter à l'harmonica" (page 109), "la créativité soutenue et permanente de Johnny Shines" (page 154), ou "les chansons reflétant les dures conditions de la vie quotidienne de Robert Pete williams et la poignante réflexion de Pardon Denied Again" (page 200)..., etc.

Toutefois, la force de ce livre réside ailleurs. Car ce que raconte avant tout Peter Guralnick, c'est moins une analyse en profondeur du blues que la vie des bluesmen eux-mêmes. Et sur ce point Feel Like Going Home est imbattable. L'auteur est en effet parti à la recherche des derniers grands bluesmen, les traquant jusque dans leurs maisons perdues au fin fond des campagnes du Sud, décrivant avec force détails leur vie quotidienne et les invitant à raconter leur histoire, leurs ambitions et leurs frustrations. Ces pionniers que furent Skip James, Muddy Waters ou Howlin' Wolf, rencontrés au crépuscule de leur vie et aujourd'hui disparus, prennent vie à nouveau, retrouvent une dernière fois leur gouaille naturelle et se souviennent avec émotion et spontanéité de leurs moments de gloire comme de leur mauvaise fortune. Ecouter les histoires poignantes de ces perdants oubliés et magnifiques fait alors naître une envie irrésistible de réécouter leur musique et de s'imprégner à nouveau de ce blues mythique dont est dérivé le rock'n'roll des années 50 (dont les chantres font l'objet des derniers chapitres) et ensuite le rock tout court dont les Rolling Stones sont le groupe emblématique. Particulièrement intéressants aussi sont les chapitres consacrés à Sam Phillips, fondateur du label Sun à Memphis qui révéla le jeune Elvis Presley en 1954, ainsi qu'à Phil et Leonard Chess dont les studios à Chicago ont enregistré les plus grandes figures du blues d'après-guerre. Pour tout ça, le texte de Guralnick mérite largement son statut d'œuvre culte et fait partie des livres indispensables à toute bibliothèque consacrée à la culture musicale américaine et au blues en particulier.

[ Feel Like Going Home (livre, éd. Poche, français) ]

Le Blues, les Musiciens du Diable
Stéphane Koechlin : Le Blues, les Musiciens du Diable, Le Castor Astral, 2014, 222 pages.

Fils du journaliste Philippe Koechlin, fondateur de Rock And Folk, Stéphane Koechlin est lui aussi un vulgarisateur de musiques populaires, auteur d'essais consacrés au jazz, au rock et au blues. Ce petit livre retrace en un peu plus de 200 pages la saga du blues depuis la complainte entendue dans une gare par W.C. Handy à la fin du XIXème siècle jusqu'à ces bluesmen modernes comme Mighty Mo Rodgers et Otis Taylor qui ont perpétué, parfois avec une approche pédagogique, la flamme sacrée au-delà du nouveau millénaire. Les grands maîtres du genre, féminins ou masculins, sont survolés en quelques paragraphes bien écrits et qui ne manquent pas de panache, l'auteur ayant privilégié l'ambiance et les anecdotes sur l'accumulation de détails biographiques lassants qu'on peut de toute façon trouver ailleurs sur internet ou dans d'autres livres en forme de dictionnaires.

Au fil des pages, on parcourt les styles et les lieux légendaires où le blues a fleuri, depuis les campagnes jusqu'à Chicago et au-delà, jusqu'en Angleterre où se sont convertis de nouveaux disciples comme Brian Jones, Alexis Korner, John Mayall et Eric Clapton. Les grands découvreurs, historiens, producteurs et patrons de firmes de disques comme Lester Melrose, Alan Lomax, Paul Oliver, Moses Asch, Léonard Chess ou Bruce Iglauer ne sont pas oubliés ni d'ailleurs les bluesmen blancs si souvent omis des anthologies du blues écrites par des puristes et l'on sait le rôle essentiel qu'ont joué dans son développement récent des artistes majeurs comme Stevie Ray Vaughan, Johnny Winter, John Hammond Junior, Charlie Musselwhite, Mike Bloomfield, Alan Wilson, Bob Hite, Roy Buchanan et d'autres. L'auteur a également tenu à inclure à la fin du livre un dernier chapitre plus personnel et particulièrement intéressant où il part à la découverte de ce qui reste du blues du Mississippi, confrontant ses fantasmes à la réalité et faisant du même coup quelques rencontres étonnantes. On regrette qu'il n'y ait pas plus de pages sur ce voyage initiatique qui fera peut-être un jour l'objet d'une autre roman plus détaillé.

Si l'on tient compte de l'ajout au texte principal d'une discographie sélective choisie avec discernement et d'une bibliographie certes sommaire mais essentielle, on peut conclure qu'on tient là un petit livre en français tout à fait recommandable non seulement aux néophytes qui veulent découvrir le blues mais aussi aux lecteurs plus informés qui y trouveront largement de quoi entretenir leur passion, voire d'accroître leurs connaissances sur cette musique qui n'en finit pas de mourir et de renaître de ses cendres.

[ Le Blues : Les Musiciens du Diable (livre, français) ]

The Blues Makers
Charters, Samuel. The Blues Makers, Da Capo Press, New York, 1991, 186 pages.

Ce livre est la réédition de deux volumes depuis longtemps épuisés : The Bluesmen (Oak Publications, NY, 1967) et Sweet As the Showers of Rain (Oak Publications, NY, 1977). Deux publications qui firent la réputation de leur auteur et qui furent longtemps l'objet de recherches par les fans de blues. A la fois écrivain, musicien (il a joué avec Dave Van Ronk au sein des Ragtime Jug Stompers et a ensuite formé un duo baptisé The New Strangers avec le guitariste Danny Kalb qui rejoindra plus tard The Blues Project), poète, traducteur (du suédois vers l'anglais), historien et producteur (notamment pour Country Joe and the Fish, pour Vanguard et pour le label Sonet basé en Suède, mais il fut également engagé en 1963 par Prestige comme découvreur de nouveaux talents en vue de leur recrutement), Charters étudia le blues sur le terrain dans les années 50, ce qui l'amena à publier en 1959 son fameux The Country Blues, la première étude sérieuse jamais éditée sur l'histoire du blues traditionnel. C'est également pendant ces années-là qu'il est parti à San Antonio au Texas pour tenter de glaner tout ce qu'il pouvait à propos de Robert Johnson, musicien légendaire dont on n'avait alors aucune photographie et sur lequel on ne savait quasiment rien.

Partant du Mississippi et passant en revue les grandes régions ayant vu naître différentes formes de blues (Alabama, Texas, Memphis, Atlanta et la Côte Est), il décrit la vie et la musique des musiciens parmi les plus influents du genre comme, entre autres, Skip James, Sleepy John Estes, Blind Lemon Jefferson, Memphis Minnie, Willie McTell, Tommy Johnson, Son House, The Memphis Jug Band, et Charley Patton. En plus d'une nouvelle préface, Charters a également ajouté un nouveau chapitre consacré à Robert Johnson qui fait le point sur les découvertes les plus récentes (à l'époque) faites à son propos. Aujourd'hui, ce livre hautement influent a certes un peu vieilli et certaines omissions dans les styles régionaux parcourus ont depuis été relevées par les spécialistes. Par ailleurs, certains centres importants sinon essentiels dans le développement du blues, comme Chicago et St. Louis, sont pratiquement ignorés. Toutefois, en dépit de ces quelques lacunes, cette œuvre du plus célèbre musicologue du blues, disparu le 18 mars 2015 à l'âge de 85 ans, reste une lecture incontournable pour comprendre la genèse du blues et sa place dans la culture américaine.

Enfin, on se souviendra aussi de Samuel Charters pour cette phrase magnifique digne du grand homme qu'il était : "pour moi", disait-il, "écrire au sujet de la musique noire est ma façon personnelle de combattre le racisme".

[ The Blues Makers (livre, anglais) ]

Phil Chess, Etta James & Ralph Bass en 1960 - Photo Michael Ochs
Mon père était un étrange amateur de musique.
Il voulait toujours aller dans ces petits clubs mal famés
où aucun Blanc n'était jamais entré,
pour voir de nouveaux shows, pour signer de nouveaux artistes.
Je pense qu'il ne s'est jamais considéré comme un amateur de musique.
Mais c'est ce qu'il était, à sa manière.

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Marshall Chess à propos de son père Phil Chess,
fondateur de Chess Records

In Feel Like Going Home de Peter Guralnick, 1971





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