Blues 14 : Autres Suggestions


I’ve got the blues for the highway
Rambling blues, I got to go
I better start running
Because walking for me is much too slow, oh, yes it is

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J'ai attrapé le blues de l'autoroute
Le blues de la randonnée, je dois y aller
Je ferais mieux de commencer à courir
Car marcher pour moi est beaucoup trop lent, oh, oui, ça l'est


Ramblin',
Aretha Franklin: Soul '69 (Atlantic), 1969




Eddie Boyd : The Blues Is Here To Stay 1947-1959 (Jasmine), 2013
Eddie Boyd : Five Long Years (Fontana), 1965
Eddie Boyd & His Blues Band Featuring Peter Green (Deram), 1967
Eddie Boyd : 7936 South Rhodes (Blue Horizon), 1968

Né le 25 novembre 1914 dans la plantation de Frank Moore à Stovall (où naquit également Muddy Waters quelques mois plus tard), un peu au Nord de Clarksdale (Mississippi), Edward Riley Boyd débute en chantant et en jouant de la guitare après ses heures de travail dans les bars locaux mais, impliqué dans une bagarre avec un jeune Blanc, il se résigne comme tant d'autres à suivre le mouvement migratoire des Noirs du Sud vers les industries des grandes cités. En passant par Clarksdale et Memphis (où il apprend le piano), il échoue finalement à Chicago en 1941 où il forme un orchestre pour se produire dans les clubs du South-Side. Désormais chanteur et pianiste accompli dans un style influencé par Roosevelt Sykes, Leroy Carr et par son demi-frère Memphis Slim, Boyd s'intègre facilement sur la scène locale et rencontre un certain succès populaire même s'il doit attendre la fin de la guerre pour enregistrer ses premiers disques pour RCA Victor soit sous son nom (Little Eddie Boyd), soit en accompagnant d'autres stars de RCA Bluebird comme Big Maceo, Jazz Gillum et Tampa Red. Il contribue ainsi, avec l'aide du producteur Lester Melrose, à mettre au point le "Bluebird beat", un style dynamique d'accompagnement à base de piano, basse et batterie, en support au soliste, chanteur et éventuellement guitariste. On retrouve aussi son nom comme pianiste sur le fameux Elevator Woman gravé en 1947 par l'harmoniciste légendaire John Lee 'Sonny Boy' Williamson.

En 1952, il enregistre à ses frais l'un de ses plus grand succès qu'il vend à J.O.B. Records : Five Long Years qui raconte comment un ouvrier s'est fait larguer par sa petite amie après avoir travaillé durement pendant cinq années dans la sidérurgie et lui avoir remis régulièrement sa paie. Ce morceau qui sut toucher la population ouvrière fut non seulement classé en tête du Billboard R&B à sa sortie mais, récompense ultime, il fut également inscrit au Blues Foundation Hall of Fame en 2011 après avoir été repris par des Artistes comme Muddy Waters, Jimmy Reed, B.B. King, Buddy Guy, Junior Wells, et Ike & Tine Turner. Cette réussite est suivie d'au moins deux autres succès populaires: 24 Hours et Third Degree, tous deux enregistrés en 1953 pour le label Chess mais, ne s'entendant guère avec le patron Léonard Chess qui ne reconnait pas son talent, il finit par déménager chez Bea & Baby Records du producteur et propriétaire de club Narvel Eatmon, (plus connu à Chicago sous le nom de Cadillac Baby) pour qui il gravera en 1959 quelques excellents 45 tours avec Ronald Wilson au saxophone et Robert Lockwood Jr. à la guitare (I'm Comin' Home et Blue Monday Blues en particulier). Par la suite, il enregistrera encore pour des labels de moindre importance, comme Key Hole, La Salle, Mojo et Art-Tone Records, quelques titres qui ne feront aucune vague.

En 1965, Eddie Boyd est embarqué dans le fameux American Folk Blues Festival et part pour l'Europe. Quand le spectacle est à Londres, il est amené dans les studios Wessex Sound par le grand amateur de blues Mike Vernon pour y enregistrer son premier LP. En plus du piano, Boyd a demandé un orgue, ce qui lui est accordé. En dépit du fait que la toute première fois qu'il en joue, le résultat, comme on pourra s'en convaincre en écoutant Hello Stanger, The Big Question et surtout Eddie's Blues, est convaincant. Fort bien accompagné par le guitariste Buddy Guy, le bassiste Jimmie Lee Robinson, et le batteur Fred Below, Boyd va concocter un répertoire constitué d'anciens morceaux (dont le fameux Five Long Years qui donne son nom à l'album et 24 Hours) à côté de nouveaux titres écrits pour l'occasion. La voix bien timbrée et pleine de soul de Boyd, son piano qui roule (écoutez cet amalgame de boogie et de blues sur l'instrumental My Idea), la guitare mordante de Guy, une section rythmique alerte et professionnelle, sans oublier une production claire et un mixage quasi parfait, font de cet album, bien qu'il ait été enregistré hors de la cité des vents, l'un des classiques du Chicago Blues. Lassé de la ségrégation sévissant dans le Sud des Etats-Unis, Boyd fera en quelque sorte une seconde carrière en Europe, jouant plus tard avec Peter Green et Fleetwood Mac (le légendaire 7936 South Rhodes, Blue Horizon, 1968), John Mayall (Eddie Boyd & His Blues Band, Decca, 1967, également avec les guitaristes Peter Green et Tony McPhee, le bassiste John McVie et le batteur Ansley Dunbar), et le groupe hollandais Cuby and the Blizzards (Praise the Blues, Philips, 1967). Dans le cas d'Eddie Boyd, cette confrontation des cultures fut bénéfique dans le sens où le rapprochement du blues blanc européen et du blues noir américain se fit habilement tout en préservant les particularités de style de chacun. Boyd finira par s'installer en Finlande en 1970 pour y enregistrer d'autres albums (Praise to Helsinki, Love Records, 1970) et s'y marier avant d'y mourir en 1994 quelques mois avant la sortie de From The Cradle dans lequel Eric Clapton lui rendait un bel hommage en reprenant deux de ses tubes : les inusables Five Long Years et Third Degree.

Les amateurs désireux d'aller plus loin dans la découverte d'Eddie Boyd pourront écouter aussi l'excellente compilation "The Blues Is Here To Stay 1947-1959" éditée par Jasmine en 2013 qui couvre, en 52 titres répartis sur deux compacts, la période avant sont départ pour l'Europe. Moins valorisé que d'autres suite à son exil volontaire en Europe à la fin des années 60, Eddie Boyd n'en est pas moins l'un des plus grands pianistes de l'histoire du Chicago Blues.

[ Blues Is Here To Stay 1947-1959 (2CD) ] [ Five Long Years (feat. Buddy Guy, 1965, Réédition Evidence) ]
[ Eddie Boyd & His Blues Band Featuring Peter Green (CD & MP3) ]
[ 7936 South Rhodes (CD & MP3) ] [ The Complete Blue Horizon Sessions (CD & MP3) ]

[ A écouter - Sur RCA Records : I Had To Let Her Go (1947) - Rosa Lee Swing (1948) ]
[ Sur J.O.B. Records : Five Long Years (version originale, 1952) ]
[ Sur Chess Records : 24 Hours (1953) - Third Degree (1953) - Real Good Feeling (1955) ]
[ En Europe : Five Long Years (Vidéo du DVD American Folk Blues Festival Vol 1, 1965) - Rosa Lee Swing (1965) - You Got To Reap (avec Fleetwood Mac, 1968) - You Are My Love (avec Fleetwood Mac, 1968) - Nothin' But Trouble (avec Cuby & The Blizzards , 1967) - 24 Hours (avec Pekka Jarvinen: guitare, 1972) ]

Luther "Guitar Junior" Johnson : Slammin' On The West Side (Telarc), USA 1996

Né en 1939 dans le Mississippi, à Itta Bena comme B.B. King, mais émigré à Chicago à 16 ans, Luther "Guitar Junior" Johnson (qu'il ne faut pas confondre avec un autre guitariste homonyme qui joua aussi dans le groupe de Muddy Waters) s'est très vite intégré au mouvement musical du ghetto du West Side, représenté notamment par Magic Sam dont il a rapidement rejoint la formation. L'influence du West Side Sound perdurera toute sa carrière même après qu'il se soit installé à Boston au début des années 80. C'est ainsi que cet album tardif, sorti en 1996, s'appelle Slammin' On The West Side, un titre malgré tout surprenant si l'on considère que la session a eu lieu en Louisiane avec le soutien d'une section rythmique typiquement new-orléanaise incluant le bassiste George Porter, Jr., membre fondateur des Meters, et le batteur Herman Ernest III, truculent personnage accompagnateur de l'excentrique Dr. John.

Quoiqu'il en soit, Luther Johnson est au sommet de sa forme sur ce disque éclectique où, à côté de ses propres compositions, il rend encore hommage à Magic Sam en reprenant un titre écrit en commun: Hard Times (Have Surely Come). Bien que pour cette session, il ait apparemment eu toutes les facilités nécessaires, Johnson joue toujours de la guitare dans le style West Side en alternant accords et riffs comme à l'époque où, faute de moyens, l'on ne pouvait pas se payer à la fois un guitariste rythmique et un guitariste lead. Le répertoire est très varié, Johnson s'avérant aussi à l'aise en électrique qu'en acoustique, sautant avec bonheur du blues des campagnes (The Woman I Love) au funk des villes (It's Good To Me). En plus, chose rare, il a réservé un grand espace à ses Magic Rockers qui s'expriment plus souvent qu'à leur tour, émaillant la musique de chouettes interventions à l'orgue Hammond (Dave Torkanowsky) et au saxophone (le flamboyant Gordon "Sax" Beadle, musicien de session réputé et second couteau du band de Duke Robillard, qui a joué avec presque tout le monde). Bien sûr, les textes, qui traitent des thèmes habituels du blues traditionnel ne sont pas très originaux et, comme en témoignent les titres des compositions (A Pretty Girl, She's Looking Good, Early In The Morning Blues, Waiting At The Station ...), on rêve toujours aux belles filles, on se lève le matin avec le blues et on attend le train à la gare. Mais les arrangements sont hyper soignés avec une vraie section de cuivres qui groove en rappelant parfois Wilson Pickett. Et le son est d'autant plus flatteur que la production (une constante chez Telarc) est d'une exceptionnelle clarté. Bref, Slammin' On The West Side est un album réussi qui perpétue la tradition du blues West Side en le modernisant mais sans pour autant le dénaturer.

[ Slammin'On The West Side (CD & MP3) ]
[ A écouter : Early In The Morning Blues - Suffer So Hard With The Blues - from album Talkin' About Soul (Telarc, 2001) ]

Burning Plague (CBS), Belgique 1970 - Réédition CD (Progressive Line), 2001 & (Artefact Records), 2007- Réédition CD/LP remastérisé (Pseudonym), 2015

En 1969, quand le guitariste et chanteur Michael Heslop décide de former un nouveau groupe, c'est pour jouer du blues-rock, un style alors très en vogue en Europe. Il s'associe avec à Roger Carlier (basse) et Willy Stassen (batterie et harmonica) qui constitueront la rythmique ainsi qu'à Alex Capelle, un second guitariste qui joue aussi à l'occasion du piano. Après s'être fait les dents en se produisant sur des scènes locales, la formation décroche un contrat avec la firme CBS grâce à la compagnie belge de production Raza. Enregistré au studio Madeleine à Bruxelles fin 1969 et début 1970, et produit par Jean Huysmans (le bassiste des Cousins), le résultat est une bombe. Burning Plague y délivre une musique à haut indice d'octane rappelant aussi bien le blues anglais de John Mayall (celui de Beano avec Clapton) que le boogie de Canned Heat. Toutes les compositions sont écrites par Heslop, certaines en collaboration avec Alex Capelle, et elles touchent à toutes les formes du genre: le boogie incendiaire (A-38, Night Travellin´ Man), le slow électrique lent (She Went Riding, Hairy Sea), le blues acoustique plus traditionnel dans le style de Chicago (Follow That Road), et des blues appuyés en mid-tempo (Life Is Nonsense, Will I Find Somebody) comme les affectionnaient Jimmy Page et Eric Clapton au début de leur carrière. Les deux guitaristes ont une sonorité distincte et s'échangent constamment des solos électriques et électrisants. On sent que ces deux là ont écouté leurs classiques: le son des guitares est monstrueux, rugueux, profond, rageur, perçant, nourri de sustain et se détache loin au-dessus du reste. Sans avoir de détail sur les instruments utilisés, ça sent quand même l'ampli Marshall à plein nez. En tout cas, cette musique intense était ce qu'il y avait de mieux pour une virée à travers le plat pays depuis Bruxelles jusqu'à Bilzen où le groupe connaîtra son heure de gloire à l'été 1970. Avant le nouveau millénaire, le LP initial, qui existe en deux couleurs différentes, était quasiment impossible à trouver mais depuis, il a été réédité plusieurs fois, le meilleur résultat étant l'édition CD ou LP 180 grammes de Pseudonym Records qui a bénéficié d'un superbe travail de remastérisation 24 bits à partir des bandes originales et, pour le LP, d'un luxueux emballage dans une double pochette reproduisant le graphisme original.

[ Burning Plague (CD) ] [ Burning Plague (CD Pseudonym) ] [ Burning Plague (LP Pseudonym) ]
[ A écouter : A 38 - Follow That Road - Hairy Sea ]

Smokin' Joe Kubek & Bnois King : Road Dog's Life (Delta Groove Music), 2013

L'association entre le chanteur et guitariste rythmique Bnois King, originaire de Louisiane, et le guitariste soliste Smokin' Joe Kubek, né en Pennsylvanie mais ayant grandi à Dallas sous perfusion du blues texan, existe depuis 1989. Ensemble, ils ont réalisé un premier album en 1991 intitulé Steppin' Out Texas Style (Bullseye Blues/Rounder) et n'ont plus cessé depuis d'enregistrer en tandem jusqu'à la mort de Kubek en octobre 2015. Road Dog's Life est une production tardive qui, sans vraiment se démarquer des disques qui l'ont précédé, reste quand même une belle émanation du Texas Blues électrique tel qu'on le joue dans les bars de Dallas et des environs. La plupart des titres sont composés par Bnois King dans différents styles qui renvoient aussi bien à Freddie King, quand les solos perçants de Kubek prennent le dessus, qu'à Jimmy Reed à cause du timbre chaleureux de la voix et de l'accompagnement à la guitare plus relax de Bnois King. Loin de se considérer comme des puristes, Kubek et King ont intégré au programme deux reprises rock aussi étonnantes que réussies : Don't Bother Me des Beatles (écrit par George Harrison) et Play With Fire des Rolling Stones. L'enregistrement et le mixage réalisés par l'ingénieur David Z, qui travailla longtemps avec Prince, sont organiques avec une excellente séparation des canaux stéréo mettant en relief les contributions des deux complices par dessus une section rythmique conventionnelle mais terriblement efficace (après tout, ce n'est rien moins que celle des Mannish Boys composée du bassiste Willie J. Campbell et du batteur Jimi Bott). Quelques invités prestigieux sont venus ajouter un peu de piment dont Kim Wilson des Fabulous Thunderbirds qui joue de l'harmonica sur trois titres (dont le boogie frénétique I Ain't Greasin') et le guitariste Kid Andersen des Nightcats qui échange riffs et solos avec Kubek sur That Look On Your Face. Pas de doute, Smokin' Joe Kubek et Bnois King, dont les styles sont très différents, composaitt un duo original qui savait mettre de l'ambiance et, s'ils n'inventaient assurément rien de neuf, leur musique tournait à plein régime avec l'efficacité et la cadence d'un puits de pétrole texan.

[ Road Dog's Life (CD & MP3) ]
[ A écouter : Tired Of Cryin' Over (live in Fort Worth, Texas, 2005) - Shadows In The Dark (from album Have Blues Will Travel, 2010) ]

The Nighthawks : Last Train to Bluesville (Rip Bang), USA 2010

L'histoire des Nighthawks, un groupe basé à Washington D.C., remonte jusqu'en 1972 et inclut une discographie de plus de 25 albums. Au fil des ans, la formation a connu de multiples changements de personnel (Jimmy Thackery, Warren Haynes et Pete Kanaras, entre autres, sont passés par là) sans pour autant que son blues énergique et sans prétention, flirtant souvent avec le rock, le R'N'B, le jump blues et l'americana en général, n'ait vraiment changé. Toutefois, Last Train To Bluesville est une bête différente. Enregistré live en quelques heures aux Sirius/XM Studios de Washington sans aucun instrument électrique ni amplificateur, le répertoire s'inscrit cette fois dans un style plus proche du blues classique que de celui des Fabulous Thunderbirds, encore que les adaptations de Muddy Waters (Nineteen Years Old, Can't Be Satisfied, Rollin' and Tumblin'), Little Walter (High Temperature), Bo Diddley (You Don't Love Me), et Sonny Boy Williamson (Mighty Long Time) côtoient d'autres reprises de Chuck Berry (Thirty Days), Big Joe Turner (Chicken And The Hawk) et James Brown (I'll Go Crazy) qui échappent au moule du Chicago Blues. Quoiqu'il en soit, tout ça est de la routine pour les Nighthawks qui rappellent seulement qu'avec du talent on peut très bien jouer du blues urbain, du rock ou du doo-wop sans la bénédiction de la fée électricité. Le guitariste Paul Bell enflamme sa National Steel sur Can't Be Satisfied et le vétéran Mark Wenner, membre fondateur, brûle son harmonica sur Chicken And The Hawk tandis qu'en tandem avec son complice Johnny Castle à la contrebasse, Pete Ragusa assure (pour la dernière fois avec ce groupe) une rythmique simple mais efficace sur sa batterie réduite à une unique caisse claire. Rien de bien neuf certes mais la facilité, l'intensité et l'enthousiasme avec lesquels les Nighthawks interprètent ces chansons séculaires permettent à ce recueil acoustique d'échapper largement à la médiocrité. En 2011, Last Train To Bluesville a d'ailleurs été récompensé en tant qu'Album Acoustique de l'Année lors de la 32ème cérémonie des Blues Music Awards sponsorisés par la 'Blues Foundation'.

[ Last Train To Bluesville (CD & MP3) ]
[ A écouter : She Belongs To Me (Electric, from album American Landscape, 2009) - Can't Be Satisfied (Acoustic, live at the Music Cafe, Maryland) ]

Ana Popovic : Comfort to the Soul (Ruf Records), 2003

Née à Belgrade, Yougoslavie, Ana Popovic écoute les disques et la musique de son père, un passionné de blues, avant d'empoigner elle-même une guitare à 15 ans. Sans trop se soucier du régime nationaliste de Milosovic, elle fait ses classes jusqu'à l'université mais développe parallèlement son don musical si bien qu'à 20 ans, elle se produit dans les clubs de la capitale et à la télévision avant de profiter de la fin du communisme pour partir aux Pays-Bas. Comme les bombes commencent à pleuvoir en Yougoslavie, elle préfère sagement suivre les cours du conservatoire d'Utrecht tout en négociant un contrat avec le prestigieux label allemand Ruf Records. Son patron, Thoms Ruf, pour qui le blues est une musique vivante et en constante évolution (la devise du label n'est-elle pas "Where The Blues Crosses Over"), a vu en cette Serbe blonde et svelte comme un liane grimpante une nouvelle égérie du blues européen. Et Comfort To The Soul, deuxième album sur Ruf Records enregistré à Memphis et produit pour une moitié par Jim Gains et, pour l'autre, par David Z (Buddy Guy, Jonny Lang) confirme sa prémonition. Dans une étonnante fusion de soul, de rock et de blues, avec quelques effluves jazzy pour faire bonne mesure (sur l'instrumental Navajo Moon), la belle dynamite les 12 mesures avec entrain. Elle va même jusqu'à s'approprier le fameux Night By Night de Steely Dan, un titre qui figurait sur Pretzel Logic, qu'elle habille d'un groove sophistiqué digne de son tandem créateur Walter Becker / Donald Fagen. Quant à la reprise de Sittin' On Top Of The World de Howlin' Wolf, elle la balance au ras du sol sans cliché ni état d'âme, faisant lever la poussière avec la nonchalance d'un authentique guitariste texan. Sur le titre éponyme, elle chante "Inspire senses, unfocus your mind. Forget the explanations to the world. Accept your will as primaI route. Free your soul, search the truth..." C'est ça, Ana! Rappelle à tous ces irréductibles machos sudistes que non seulement le blues tombe comme grêle là où il veut mais surtout qu'il a aussi été chanté et joué depuis plus d'un siècle par des femmes libertaires et pugnaces.

[ Comfort To The Soul (CD & MP3) ]
[ A écouter : Navajo Moon - Night By Night - Sittin' On Top Of The World ]

Gary Clark, Jr. : The Story of Sonny Boy Slim (Warner Bros.), USA Septembre 2015

Après quelques productions live d'intérêt divers ressassant le matériel de Blak And Blu, voici enfin son successeur tant attendu. Gary Clark Jr. n'est peut-être pas un compositeur prolifique ou alors, c'est un perfectionniste: la dernière option étant probablement la donne puisqu'il s'est retiré une année entière dans les studios Arlyn à Austin pour y ciseler son nouveau disque qu'il a produit lui-même pour être sûr que sa musique ne serait pas dénaturée. Certes, le chanteur guitariste d'Austin s'écarte cette fois nettement du blues pur en intégrant des passages qui louchent sur la soul, le funk façon Prince ou Chic, le rock, et même le hip-hop mais, à moins de se répéter à l'infini, l'avenir du blues passera sans doute, pour le meilleur et pour le pire, par une telle agrégation de toutes les musiques noires populaires. The Healing qui ouvre l'album est déjà en soi un vrai pot pourri de genres difficile à étiqueter d'autant plus que Clark n'hésite pas à coller sur ce rythme psyché d'un autre temps un chœur issu du gospel. Contrastant avec la voix plutôt douce, la guitare saturée reste une marque de fabrique du son Gary Clark. C'est elle qui relie toutes les compositions entre elles en donnant malgré tout au répertoire une certaine homogénéité.

Du blues-rock comme sur le premier disque, il y en a peu. Sur Grinder, on retrouve bien cette fameuse patine texane qui perfusait tout l'album précédent et il est bon de savoir que Clark peut encore écrire des morceaux comme ça, comme d'ailleurs l'étonnant Shake, un boogie aussi rude et primitif qu'un morceau de Hound Dog Taylor. Pour le reste, on a droit à un festival de musiques noires où le blues n'est plus qu'un des ingrédients parmi d'autres quand il n'est pas totalement occulté comme sur les, par ailleurs excellents, Hold On et Cool Blooded bourrés de soul. Avec ses synthés, Down To Ride, le titre pop-soul qui clôture le disque, indique peut-être inconsciemment la direction dans laquelle inclinera ultérieurement le Texan. Les textes sont variés et bien écrits. Sur Hold On, Clarke aborde même la politique par le biais social et les méfaits du racisme et, même s'il reste très général dans ses propos, ça fait plaisir de le voir échapper au cycle habituel des chansons d'amour.

Alors, finalement, Clark ne sera pas le nouveau Stevie Ray Vaughan que certains avaient vu en lui, un peu vite il est vrai. Sa vision s'est orientée vers un futur alternatif qui cadre avec d'autres ambitions sans doute plus rémunératrices. Avec un tel disque moderne et non conventionnel, il est certain que Gary Clark jr. aura pour un temps la blues police sur le dos. Mais elle finira par s'en désintéresser, le nouveau kid d'Austin leur ayant déjà échappé en surfant sur la nouvelle vague du soul/RNB qui prend forme en même temps que lui.

[ The Story of Sonny Boy Slim (CD & MP3) ]
[ A écouter : Grinder - Hold On - Cold Blooded ]

Dan Patlansky : Dear Silence Thieves (Dan Patlansky Music), 2014

Le blues, comme le western, est aujourd'hui un genre à part avec ses propres codes qui, certes, porte encore l'héritage d'un incontournable passé mais qui sait aussi se réinventer régulièrement avec une étonnante fraîcheur tout en phagocytant à l'occasion d'autres styles de musique comme la soul, le gospel, le funk, le jazz, le rock ou certains folklores (la musique malienne en particulier). On constate aussi, dans le blues moderne comme dans le western actuel, une grande variété géographique, le genre n'étant plus une affaire obligatoirement américaine. Si les grands westerns sont aujourd'hui aussi japonais (Unforgiven), autrichiens (The Dark Valley), britanniques (Slow West), danois (The Salvation) ou argentins (El Ardor), quelques un des nouveaux bluesmen ayant contribué à revitaliser cette musique sont également localisés hors des Etats-Unis comme, entre autres, Ian Siegal, The Nimmo Brothers, Ana Popovic, Laurence Jones, ou … Dan Patlansky.

Originaire d'Afrique du Sud, Dan Patlansky a émergé de l'anonymat en 2004 avec l'excellent True Blues encore marqué par le blues traditionnel (on y trouvait d'ailleurs des reprises de standards comme Hootchie Cootchie Man et I Ain’t Superstitious). Depuis, le chanteur et guitariste a fait son chemin et sa musique est devenue plus personnelle, plus proche d'un blues-rock moderne peu soucieux de respecter les fameuses 12 mesures et les trois accords de base du blues classique. Du coup, il a été choisi pour assurer les premières parties de Bruce Springsteen et de Joe Satriani tandis qu'il était adoubé par la marque Fender qui reconnut en lui très rapidement un talent singulier et prometteur. En fait, seul Taking Chances se rapproche du blues tel qu'il est joué par Kenny Wayne Shepherd ou, auparavant, par feu Stevie Ray Vaughan. Pour le reste, le répertoire est un formidable creuset de chansons diverses où les qualités de chanteur mais aussi de guitariste de Patlansky sont mises à l'honneur. Franchement blues-rock sur Backbite et Fetch Your Spade, plus psyché sur Pop Collar Jockey, plus funky sur Feels Like Home, et plus pop sur Only An Ocean (Reprise), l'album comprend aussi quelques morceaux plus lents comme Windmills And The Sea et Madison Lane joliment enrobés dans des guitares acoustiques ainsi que Your War en forme de slow-blues brûlant pour fin de soirée. Ce qui est génial c'est qu'on sent bien malgré tout que la note bleue n'est jamais très loin même si la musique surprend et captive par sa diversité et sa forte personnalité. Le titre de l'album, Dear Silence Thieves, s'adresse aux personnes d'un public qui, en s'exprimant haut et fort, empêchent les autres d'écouter un concert. Et indirectement, c'est une requête de Patlansky pour que l'on prête attention à sa musique … Nul doute que ce Sud-Africain n'a pas fini de nous étonner.

[ Dear Silence Thieves ]
[ A écouter : Backbite - Fetch Your Spade ]

Vincent Morla Quintet : Empathy (Indépendant), France 2016

Guitariste français ayant notamment tourné avec la chanteuse soul Martha Reeves & The Vandellas, Vincent Morla s'est entouré de musiciens chevronnés pour enregistrer un disque de blues laid-back qu'on pourrait qualifier de "smooth blues" si ce style, inventé par analogie avec le "smooth jazz", existait vraiment. En effet, le leader met ici l'emphase sur le côté doux et séduisant d'une musique after hours qui émerge parfois en un pop-rock aimable. Et quand la tentation du jazz se fait sentir comme sur Once They're Said ou Come To Life, la présence dans le quintet de Sébastien Lovato au piano et d'Adélaide Songeons au trombone permet de petites escapades improvisées avec nonchalance. Sur sa guitare, le leader délivre des phrases fluides avec un son clair caractéristique de la Fender Telecaster avec laquelle il est photographié sur la pochette. On pense parfois à Robben Ford, à Lee Ritenour et surtout à Larry Carlton (celui de Sleepwalk) qui évolue dans la même zone grise entre blues, jazz smooth et soft rock. Sa voix, que Morla ne force jamais, est bien adaptée à son style et, quand la musique se donne un petit air folk comme sur Clumsy (qui inclut par ailleurs une chouette partie de guitare), c'est plutôt le souffle intimiste des albums de Mark Knopfler en solo qui est invoqué. Quasiment toutes les plages sont en tempo lent ou moyen si bien que ce programme aussi harmonieux que léger pourrait bien constituer une bande son idéale pour une virée hors des trépidations urbaines. Seul le premier titre, Unknown Hero, se démarque de l'ambiance générale par un groove plus appuyé: Adélaide Songeons fait alors chanter son trombone sur les cocottes légèrement funky de la guitare avant que le leader ne s'envole dans un improvisation courte mais plus mordante que d'habitude et qui fait regretter qu'il n'y en ait pas beaucoup d'autres dans le même genre. Au total, Empathy est un disque séduisant dont les mélodies ciselées et les rythmes moelleux peuvent être recommandés sans réserve à tous ceux qui apprécient les artistes de référence cités dans cette chronique.

[ Empathy (MP3) ]
[ A écouter : Unknown Hero (Live Session) - Shooting Stars - Clumsy ]




Kokomo Arnold : Old Original Kokomo Blues - His 20 Greatest Songs (Wolf Records), 1997
Kokomo Arnold : Old Original Kokomo Blues (P-Vine Records), 2002
Kokomo Arnold : Complete Recorded Works in Chronological Order, Vol. 1 à 4, 1930-1938 (Document Records) 1994

Né à Lovejoy en Georgie le 15 février 1901 James Arnold adoptera plus tard le surnom de Kokomo d'après une chanson de Scrapper Blackwell qu'il reprendra à son compte sous le nom de Old Original Kokomo Blues. A 18 ans, il part vers le Nord travailler dans des aciéries à Buffalo (New York) et à Pittsburgh (Pennsylvanie) où, épisodiquement, il chante en s'accompagnant à la guitare. Un instrument qu'il pose sur ses genoux comme une lap steel et dont il joue avec un bottleneck qu'étant gaucher, il fait glisser sur les cordes avec sa main droite. Trafiquant d'alcool à ses heures pendant la prohibition, c'est à Memphis qu'il enregistre le 17 mai 1930 pour RCA Victor son premier 78 tours sous le nom de Gitfiddle Jim: Paddlin' Blues et Rainy Night Blues, deux très grands titres, le premier avec une guitare slide infernale qui reste un modèle du genre. Arrivé à Chicago en 1929, il compte bien faire fructifier son trafic plutôt que de vivre de la musique. Si bien qu'il faut attendre la fin de la prohibition et la réduction de son activité principale pour le voir à nouveau entrer en studio en 1934, cette fois pour Jay Mayo 'Ink' Williams, patron des 'Race Records' du label Decca (surnommé 'Encre' pour son habilité à signer rapidement des contrats avec des artistes de talent). Les deux faces qui en résultent sont à nouveau exceptionnelles : Milk Cow Blues (une chanson qu'on attribue à Sleepy John Estes qui l'a enregistrée, avec accompagnement de piano et mandoline, à Memphis en 1930) et Old Original Kokomo Blues (qui fait référence à une marque de café) qui non seulement devinrent ensemble le disque de blues le plus vendu de l'époque mais dont l'influence se fera sentir jusque chez Robert Johnson qui interprétera ces deux titres à sa manière en les renommant respectivement Milkcow's Calf Blues et Sweet Home Chicago (la version de Milk Cow Blues par Kokomo Arnold est d'ailleurs incluse sur l'album The Roots Of Robert Johnson édité par les spécialistes de Yazoo Records qui savent de quoi ils parlent). Même Elvis Presley a repris à ses débuts cette chanson qu'il enregistra en 1954 pour le label Sun (confer la compilation Blues Vs. Rock And Roll : Elvis Pays Tribute To The Blues, éditée par Saga).

A partir de là, Kokomo Arnold va enregistrer, toujours pour Decca, quelques 80 titres sous son nom et ce jusqu'en 1938. Ses vertigineux glissandos réalisés au bottleneck, sa voix rude et dramatique zébrée d'occasionnels falsettos, et son sens très personnel de la mesure lui assureront tout du long un certain succès populaire même si, à la longue, sa musique devint répétitive comme ce fut souvent le cas pour les musiciens ayant abondamment enregistré. De temps en temps, émergent toutefois des morceaux uniques comme The Twelves (1935) qui contient sans doute son meilleur jeu de guitare, l'entraînant Set Down Girl (1937) où il est accompagné par Peetie Wheatstraw au piano (qui se faisait appeler le Grand Sheriff de l'Enfer), Cold Winter Blues (1937) dédié au terrible hiver de Chicago, Red Beans And Rice (1937) évoquant le mal du pays symbolisé par ce fameux plat très répandu chez les Noirs du Sud, ou l'inénarrable Big Ship Blues (1937) dans lequel Arnold se penche sur un cas aigu de mal de mer pendant une traversée de l'Atlantique (qu'il n'a probablement jamais effectuée). A partir de 1938, Kokomo Arnold a soudain jeté l'éponge et abandonné sa carrière musicale, préférant vivre dans l'obscurité comme un simple ouvrier d'usine. Malgré de multiples sollicitations pour le faire revenir en studio, Arnold n'a jamais renoué avec la musique jusqu'à son décès d'une crise cardiaque à Chicago le 8 novembre 1968.

La plupart de ses grands titres figurent sur un compact simple intitulé Old Original Kokomo Blues (Wolf Records). Sont ainsi au répertoire les indispensables Rainy Night Blues, Paddlin' Madeline Blues, Milk Cow blues, Old Original Kokomo Blues, Old Black Cat Blues, Cold Winter Blues, Bad Luck Blues et 13 autres morceaux couvrant toute la carrière discographique du bluesman (on regrettera quand même l'absence de The Twelves qui figure par contre sur une autre compilation du même nom éditée par P-Vine Records, tout aussi excellente mais plus difficilement trouvable). Bien sûr, les plages les plus anciennes grattent un peu mais les plus récentes par contre sont d'une bonne qualité pour l'époque. En principe, ce disque devrait suffire à l'amateur pour appréhender l'œuvre de ce bluesman singulier qui jouait du bottleneck à la vitesse de l'éclair. Quant aux complétistes, ils pourront toujours opter pour l'intégrale, éditée par Document Records sur quatre volumes, des 91 titres (dont quatre versions de Milk Cow Blues) enregistrés par Kokomo Arnold du 17 mai 1930 au 12 mai 1938.

[ Old Original Kokomo Blues (Wolf Records) ]
[ Complete Recorded Works Vol.1 (1930-35) ] [ Complete Recorded Works Vol.2 (1935-36) ]
[ Complete Recorded Works Vol.3 (1936-37) ] [ Complete Recorded Works Vol.4 (1937-38) ]
[ Blues Vs. Rock And Roll : Elvis Pays Tribute To The Blues (Compilation : 1 titre de Kokomo Arnold) ] [ Back To The Crossroads - The Roots Of Robert Johnson (Compilation : 3 titres de Kokomo Arnold) ]

[ A écouter - 1930 : Paddlin' Blues ]
[ 1934 : Milk Cow Blues - Old Original Kokomo Blues ]
[ 1935 : Old Black Cat Blues - Hobo Blues - The Twelves ]
[ 1936 : Desert Blues - Shake That Thing ]
[ 1937 : Cold Winter Blues - Red Beans And Rice - Set Down Gal - Big Ship Blues ]
[ 1938 : Bad Luck Blues - Kid Man Blues ]

Going to the Louisiana bottom to get me a hoodoo hand
Going to the Louisiana bottom to get me a hoodoo hand
Gotta stop these women from taking my man.

Down in Algiers where the hoodoos live in their den
Down in Algiers where the hoodoos live in their den
Their chief occupation is separating women from men.

The hoodoo told me to get me a black cat bone
The hoodoo told me to get me a black cat bone
And shake it over their heads, they'll leave your man alone.
--------------------
Je pars en Louisiane me chercher un gris-gris
Je pars en Louisiane me chercher un gris-gris
Je vais empêcher ces femmes de prendre mon homme

A Algiers où les féticheurs vivent dans leurs tanières
A Algiers où les féticheurs vivent dans leurs tanières
Leur première occupation est de séparer les femmes des hommes

Le féticheur m'a dit de prendre un os de chat noir
Le féticheur m'a dit de prendre un os de chat noir
Et de l'agiter au-dessus de leurs têtes pour les éloigner de mon homme

Ma Rainey : Louisiana Hoo Doo Blues (Paramount), mai 1925




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