Compacts de Jazz Belge :
Autres Suggestions (13)




"Là-bas [à New York], c'est grave comment les musiciens jouent
le swing, le funk, le hip hop... Même les amateurs ont un bon groove.
C'est un aspect que l'on néglige un peu chez nous.
On est parfois trop centré sur l'harmonie et l'aspect cérébral de la musique."

Steven Delannoye in "Le Journal des Lundis d'Hortence", N°85, p. 19



Prima ScenaMathieu Robert - Mario Ganau : Prima Scena (Hypnote Records), 5 octobre 2018

Mathieu Robert (saxophone soprano); Mario Ganau (piano). Enregistré à Liège à Pianos Wielick. Produit par Mario Ganau & Mathieu Robert

1. Dani (M. Ganau) (7:04) - 2. New Peace (M. Robert) (8:17) - 3. The Real Life (M. Robert) (5:06) - 4. La Via Del Mare (M. Ganau) (5:48) - 5. Prima Scena (M. Ganau) (9:13) - 6. Do Not Tease the Yeti (M. Robert) (4:41) - 7. Prelude in F# Minor (M. Ganau) (6:04) - 8. Magic Order (M. Robert) (7:20) - 9. Bill, Paul & Jacob (M. Robert) (5:01) - 10. Brick Lane Market (M. Ganau) (6:14) - 11. Anonymous Letter N°9 (M. Robert) (7:55)


Prima ScenaPremier titre du disque, Dani en donne le ton général : une musique intimiste, débordante de lyrisme, aux nuance subtiles qui renvoient à un jazz de chambre épuré, tendance européenne. Rencontré au sein du Harvest Group de Guillaume Vierset, le Belge Mathieu Robert joue exclusivement du saxophone soprano avec une approche "classique" pleine de sensibilité. Son complice Mario Ganau, originaire de Sardaigne, est son pendant parfait pour la création de ces espaces délicats qui évoquent des sous-bois ombragés. Les tonalités douces et harmonieuses de son piano sont essentielles aux atmosphères poétiques du projet. Les deux musiciens se sont réparti la composition des onze nouveaux morceaux de Prima Scena mais il a dû s'établir une véritable communion d'esprit entre eux car il est bien difficile à leur écoute de les départager : elles se fondent toutes dans un répertoire homogène sans rompre à aucun moment le charme unique de cette longue ballade bucolique. Il ne serait pas du tout surprenant qu'au-delà de leur partenariat, ces deux-là soient de vrais complices, voire des amis partageant des goûts et des valeurs communes en même temps que le mérite de leur création.

Le duo joue en parfaite symbiose : mélodies en solo ou accompagnées, contrepoints et improvisations se succèdent dans une grande pureté de style et d'interprétation. En fait, cette musique calme qui suscite le rêve conviendrait aussi très bien à une promenade dans un musée ou dans une galerie d'art où elle élèverait l'esprit des visiteurs et favoriserait la réflexion pendant leur marche entre deux tableaux. Difficile d'épingler un morceau plutôt qu'un autre dans un répertoire aussi cohérent mais j'ai quand même un faible pour le titre éponyme et pour Magic Order dont l'atmosphère légèrement mystérieuse interpelle.

Cet album, dont la maturité et la fluidité donnent l'impression qu'il a été enregistré sans effort, ravira les amateurs de musique douce et apaisante à qui il offrira de multiples occasions de s'évader du quotidien.

[ Prima Scena (MP3) ]
[ A écouter : Prelude In F# Minor - Anonymous Letter N°9 (Live) ]



Kartinka : Tableaux d'Une ExpositionCécile Broché, Jacques Pirotton, Antoine Cirri - Kartinka : Tableaux d'Une Exposition (Indépendant), 5 octobre 2018

Cécile Broché (violon électrique, effets, voix); Jacques Pirotton (guitare); Antoine Cirri (batterie, électronique)

1. Prelude (1:10) - 2. Promenade 1 (2:04) - 3. Gnomus (3:29) - 4. Promenade 2 (1:01) - 5. Il Vecchio Castello (5:44) - 6. Promenade 3 (0:54) - 7. Tuileries (3:20) - 8. Bydlo (4:40) - 9. Promenade 4 (1:45) - 10. Ballet Des Poussins (Chick's dance) (1:01) - 11. 2 jews, The Rich And The Poor (8:07) - 12. Promenade 5 (1:01) - 13. Marché De Limoges (3:23) - 14. Catacombae I Con Mortuis (2:28) - 15. Baba Yaga (3:05) - 16. La Grande Porte De Kiev (5:11)


KartinkaLe trio Kartinka se compose de trois musiciens individuellement bien connus de la scène jazz en Belgique mais dont cet album est la première réalisation commune. Cette dernière présente leur version des Tableaux d'une Exposition de Moussorgski. Auteur de deux disques sous son nom dont le splendide Soundscapes déjà présenté dans ce magazine, la violoniste Cécile Broché qui peut se prévaloir de solides connaissances en musique classique, contemporaine et jazz est parfaitement à l'aise dans ces interprétations qui font appel à ces différents styles. Le guitariste vétéran Jacques Pirotton est également un musicien imprévisible rencontré dans de multiples projets à géométrie variable (Octurn, Al Orkesta ou son trio avec Steve Houben et Stephan Pougin) et l'entendre jouer dans ce contexte n'est au fond pas si surprenant. Quant à Antoine Cirri, ses études polyvalentes et expériences percussives, notamment avec Barre Philips et Garrett List, le prédisposaient sans doute à s'associer à cette entreprise.

Ceux qui ont écouté la version rock de cette œuvre classique par le trio Emerson, Lake et Palmer n'y retrouveront pas la même vision. Cette version-ci sans clavier ni synthétiseur est plus jazz, encore qu'elle combine des sonorités franchement rock et électriques (sur Baba Yaga par exemple) ainsi que d'autres parfois dissonantes qui font penser très brièvement à de la musique contemporaine (Promenade, pt. 4). L'ensemble est toutefois bien loin d'être hermétique et s'écoute même d'une traite avec grand plaisir tant chaque tableau parvient à installer des ambiances différentes. Il arrive même que tous ces styles se croisent dans un seul titre comme sur La Grande Porte De Kiev qui offre successivement une introduction parlée en russe, un thème joué à la façon d'Emerson, Lake & Palmer justement, un passage lyrique qui se fond inopinément dans un pur blues-rock électrique à la manière d'Eric Clapton au temps de Cream, pour finalement revenir au thème du début qui atteint son apothéose dans une grandiose version symphonique à la Maurice Ravel. C'est certes étonnant mais ça fonctionne.

Tuileries est le titre le plus jazz, marqué par de belles interactions entre guitare et violon tandis que 2 Jews, The Rich And The Poor est le plus long titre, également jazzy avec de chouettes improvisations de violon et de guitare électrique sur fond de percussions. L'évolution de l'œuvre originale, qui décrit la visite imaginaire d'une collection d'art, est respectée incluant diverses promenades suggérant la marche du visiteur et peut-être ses réflexions entre deux tableaux. Enfin, Il Vecchio Castello est également très réussi en ce qu'il évoque parfaitement l'ambiance de l'aquarelle d'origine de Viktor Hartmann décrite comme représentant un troubadour jouant du luth devant un château médiéval.

De Maurice Ravel à Vladimir Ashkenazy en passant par Tomita et Jean Guillou, la liste des interprétations de l'œuvre de Moussorgski est déjà bien longue. Mais nul doute que celle-ci saura s'y faire remarquer par son originalité teintée d'humour et sa grande expressivité.

[ A écouter : Kartinka Teaser ]



TripStéphane Mercier : Trip (Igloo Records), 5 octobre 2018

Stéphane Mercier (Saxophone alto); Peter Hertmans (Guitare); Nicola Andrioli (Piano); Cédric Raymond (Contrebasse); Matthias De Waele (Batterie)

1. Route 166 (6:09) - 2. Artichoke Facial (5:22) - 3. Noah's Ark (4:52) - 4. Samsara (4:18) - 5. Noé (6:23) - 6. Je me suis fait tout petit (4:16) - 7. For Emilie (4:39) - 8. Eternally Yours (6:37) - 9. Trois (4:36) - 10. Remember (5:02)


Stéphane Mercier & Peter Hertmans (Brussels Jazz Weekend, 27 mai 1998)Le saxophoniste Stéphane Mercier a joué dans diverses configurations allant du duo au big band mais ce septième disque en leader le place à la tête d'un quintet qu'il présenta en mai 2018 sur la Grand-Place durant le Brussels Jazz Weekend. Intitulé Trip, cet album peut se définir comme un voyage au cœur du jazz vu sous différents angles même si, globalement, l'ambiance est paisible, propice à un farniente estival dans une chaise longue aux couleurs pastel. L'alliance entre le saxophone alto et la guitare parfois indolente de Peter Hertmans est parfaite. Les deux musiciens conversent en parfaite entente, avec justesse et juste ce qu'il faut d'énergie, sur une rythmique sans faille délivrée par le contrebassiste Cédric Raymond et le batteur Matthias De Waele. Dans ce contexte, le choix du pianiste italien Nicola Andrioli est judicieux : sa sensibilité naturelle servie par une technique sans faille se déploie à l'aise dans cette musique mélodique à laquelle il ajoute bon nombre de nuances inédites.

Samara et For Emilie sont ainsi deux petites merveilles aux allures de musique de chambre qui vous invitent à une douce nonchalance. Et entre les deux, il y a même un reggae sur la mélodie du Je Me Suis Fait Tout Petit de Georges Brassens. Pas un cocktail bass & drums taillé pour la danse mais une musique du soleil qui évoque davantage les rivages lumineux de la Jamaïque plutôt que les clubs nocturnes de Kingston. Cela dit, Trip offre aussi quelques morceaux qui swinguent mais en douceur, sans agitation. C'est le cas avec Eternally Yours et aussi Road 166 qui est une musique parfaite pour écouter en conduisant. Sur la rythmique lancinante d'un road movie qu'on dirait scandée par le mouvement des essuie-glaces, le saxophoniste trace sa route avant que chaque soliste ne prenne à son tour le volant pour vous ramener jusqu'au thème évocateur. On ne manquera pas de visualiser sur YouTube une clip amusant et très réussi de ce dernier morceau qui évoque le générique d'un film policier des années 60.

Ce disque a beau être sans prétention, il n'en met pas moins en relief deux faits évidents qui expliquent sa réussite : d'abord, l'osmose entre les cinq musiciens qui déploient des trésors de finesse pour faire vivre les compositions; ensuite, la sensation d'apaisement qui se dégage de ce jazz mélodique porté par une grande musicalité. Ce disque, qui sort en automne, conviendra parfaitement pour accompagner une promenade en sous-bois dans le camaïeu des couleurs automnales.

[ Trip (CD) ]
[ A écouter : Route 166 ]



Soul VoyageMichel Mainil – Vincent Romain Quintet : Soul Voyage (Igloo Records), 24 août 2018

Vincent Romain (Guitare), Michel Mainil (Sax), Maxime Moyaerts (Orgue), Olivier Poumay (Harmonica), Antoine Cirri (Drums). Enregistré du 17 au 20 juillet 2017 au Centre Culturel de Beauraing (Belgique)

1. Summer Is Coming Soon (4:43) - 2. First Light (6:35) - 3. Lime And Chili (6:08) - 4. From Self To Self (5:08) - 5. Povo (10:07) - 6. Sunshine alley (9:26) - 7. Loran's Dance (5:21) - 8. No blues No More (5:48) - 9. Sweet Jail (5:21)


Nouveau disque de Michel Mainil égal nouveau projet. Comme à son habitude, le saxophoniste natif de La Louvière s'est approprié, pour le restituer à sa façon, un style particulier, en l'occurrence le hard bop imprégné de soul qui fit les beaux jours du label Blue Note dans les années 60. Qui dit hard bop, dit aussi orgue Hammond et guitare électrique : on se souvient de ces thèmes jadis portés à incandescence par des organistes comme Jimmy Smith, Big John Patton ou Richard "Groove" Holmes associés à des guitaristes comme Grant Green, Boogaloo Joe Jones ou autres Kenny Burrell. Ici, l'orgue est joué par Maxime Moyaerts, originaire de Dinant, rencontré sur scène au sein du quartet Four Of A Kind en compagnie Guillaume Gillain tandis que la guitare est dans les mains de Vincent Romain.

La formule est simple et le quintet a un son fluide qui glisse tout seul dans les oreilles. Michel Mainil a un phrasé de soulman avec un gros son qui rappelle parfois Grover Washington Jr. (dont le morceau Loran's Dance figure par ailleurs au répertoire) tandis qu'en arrière-plan, la guitare tricote des cocottes funky. Marqué par le blues et la soul, l'orgue Hammond groove tout du long que ce soit en solo ou en accompagnement. Le disque comprend deux reprises du trompettiste Freddie Hubbard dont le mythique First Light autrefois sorti sur CTI et une autre de Butch Cornell, Sunshine Alley, qui me rappelle la version de Stanley Turrentine sur l'album Sugar. Les nouvelles compositions écrites par les membres du quintet s'inscrivent sans hiatus dans le répertoire en respectant les codes du genre. Cette musique inclut toutefois un élément distinct par rapport aux groupes de hard-bop précités : l'inclusion d'un harmoniciste qui intervient ici en solo au même titre que le saxophoniste. Olivier Poumay distille de belles phrases mélodiques sur son orgue à bouche comme on s'en convaincra à l'écoute de sa propre composition, la ballade Sweet Jail dont le thème est aussi nostalgique que celui de la bande sonore d'un film romantique qui finit mal. Enfin, on ajoutera encore quelques mots pour souligner le travail efficace du batteur Antoine Cirri, complice de longue date de Michel Mainil puisqu'il participait déjà à son premier disque en leader, Water And Other Games, sorti il y a 15 années.

Les fans d'un jazz proche de ses racines soul, blues et funky apprécieront cette musique chaleureuse qui, pour être sans prétention, n'en est pas moins entêtante et "pleine d'âme". Moi, ça me sied !

[ Soul Voyage (MP3) ]
[ Michel Mainil sur Igloo Records ]
[ A écouter : Sunshine Alley (live) ]



AbyssVincent Thekal Trio : Origami (Hypnote Records), 14 septembre 2018

Vincent Thekal (saxophone ténor); Alex Gilson (basse); Franck Agulhon (drums). Enregistré les 27 et 28 Novembre 2017 au Wallstudio (Belgique)

1. Origami (4:05) - 2. Saint Josse (3:44) - 3. After The Storm (5:31) - 4. Misterioso (3:44) - 5. Today’s Opinion (4:04) - 6. Juju (3:37) - 7. For All We Know (4:30) - 8. Windows (4:59)


Originaire du Nord-Est de la France, Vincent Thekal s'est fait un nom sur la scène belge après une formation avec Steve Houben au conservatoire de Bruxelles. Quatre années après Climax (Ragtime), il sort aujourd'hui un second album en trio. Cette fois épaulé par une rythmique incluant le jeune contrebassiste Alex Gilson, également basé à Bruxelles, et le batteur Franck Agulhon, partenaire au long cours de nombreux solistes dont Eric Legnini, le saxophoniste ténor délivre un répertoire 100% jazz mêlant à parts égales compositions personnelles et standards du jazz.

Les quatre reprises sélectionnées témoignent déjà d'un bel éclectisme. Car si For All We Know, une chanson autrefois popularisée par Shirley Bassey, est la ballade américaine classique extraite d'un film de 1970, les trois autres stimulent davantage la curiosité. Juju de Wayne Shorter reçoit une relecture tranchante qui renvoie au label Blue Note dans les années 60. La reprise de Misterioso semble incontournable tant elle montre l'influence qu'à pu avoir Thelonious Monk sur le leader : la phrase répétitive du thème, son développement vertigineux en spirale et l'improvisation bop du leader portée par la frappe dynamique d'Agulhon sont l'expression d'un incontestable savoir-faire. Mais le plus surprenant est cette très belle version de Windows, une pièce que Chick Corea composa en 1967 pour l'album Sweet Rain de Stan Getz. Grâce à son thème élégant et au son ample du ténor qui l'explore, la séduction est immédiate et c'est le sourire aux lèvres qu'on quitte cet album sur ce titre judicieusement placé à la fin du disque.

Ce sont toutefois les compositions originales qui attisent la curiosité. En guise d'ouverture, Origami est pétri dans un bop ardent qui révèlent de la part du leader à la fois une grande aisance instrumentale, une fougue naturelle et une fraîcheur de jeu des plus réjouissantes. Saint Josse, dédié à une commune de Bruxelles, poursuit dans la même veine du bop énergique. After The Storm comporte un thème attractif où l'influence de Thelonious Monk reste perceptible ainsi qu'une improvisation fluide des plus remarquables. Enfin, Today's Opinion emporte l'adhésion par son solo bien fringant.

Vincent Thekal a su profiter de l'expérience acquise lors de ses multiples prestations scéniques : le son, l'assurance, la richesse mélodique sautent aux oreilles, d'autant plus qu'il est ici accompagné par un tandem attentif et terriblement efficace. Si vous aimez le jazz Blue Note des années de feu ou le bop puissant et habité (ce qui, j'en conviens, est un peu la même chose), n'hésitez-pas car ce disque à une pêche d'enfer !

[ Origami (CD / MP3) ]
[ Vincent Thekal sur Hypnote Records ]
[ A écouter : Origami ]



AbyssDelvita : Abyss (Outhere Music), 18 mai 2018

Peter Delannoye (trombone, conques); Steven Delannoye (saxophone ténor, clarinette basse); David Thomaere (piano, claviers); Janos Bruneel (guitare basse); Toni Vitacolonna (batterie). Enregistré en septembre 2016 au studio Caporal, Anvers, et en septembre 2017 au Records Office, Sint Niklaas.

1. S.O.I. (5:22) - 2. Abyss (6:33) - 3. Hill Peak (5:08) - 4. BlockBorth (4:32) - 5. Principal Skinner (4:31) - 6. Prinicipal Skinner (Remix) [feat. DJ Grazzhoppa] (4:30)


Delvita (Brussels Jazz Weekend, 27 mai 1998)Delvita ! Ce patronyme qui claque comme un étendard résulte de la contraction des noms des deux frères Delannoye et de Vitacolonna, respectivement souffleurs et batteur de ce nouveau projet à tendance fusionnelle. L'idée directrice était de brasser le beat et l'énergie de certaines musiques actuelles avec une approche jazz acoustique plus classique. Un objectif finalement assez commun de nos jours. Pourtant, Il en est cette fois résulté un univers différent de ce qu'on pouvait imaginer avant d'écouter ce disque en forme de EP qui ne dure guère plus de 30 minutes.

Une des raisons de cette singularité réside dans les instruments des solistes : un saxophone ténor joué par Steven Delannoye dialoguant en parfaite interaction avec le trombone de son frère Peter. Qu'ils jouent à l'unisson ou en contrechant, les Delannoye sont à l'eau et au moulin, définissant le son de l'ensemble, délivrant des riffs cuivrés qui font monter la tension ou s'envolant occasionnellement dans des improvisations habitées qui, on l'a constaté lors de leur concert en mai dernier sur la grand-Place de Bruxelles, ne laissent personne de marbre. Ensuite, le groove, s'il est bien réel, est aussi parfois subtil, moelleux, voire mélancolique avec un côté cinématographique un peu sombre comme dans une série noire. Soutenus par une rythmique efficace dont les colorations rock sont pleinement assumées, les deux solistes définissent ainsi des climats qui prennent lentement possession de l'auditeur et ne le lâchent plus avant la dernière note. On soulignera quand même l'apport essentiel de David Thomaere dont les claviers enrichissent les textures d'une myriade d'idées harmoniques qui contribuent dans l'ombre à la définition du son collectif. Enfin, composante importante de ce style hybride, l'électronique approfondit le côté urbain de cette musique, parfois en soulignant un balancement sensuel apte à faire bouger les corps comme sur le titre éponyme, ou en renforçant la vibration incantatoire d'un Hill Peak plus atmosphérique.

L'album se clôture sur une seconde version de Principal Skinner trafiquée par DJ Grazzhoppa qui accentue le côté bass & drums et ajoute les bruitages typiques de ce genre de remix. En fonction de ses propres inclinations, on préfèrera l'interprétation clean de ce morceau ou celle remixée. Qu'importe, la musique stimulante de Delvita est taillée pour emporter et exalter et, à ce titre, sa mise à l'affiche des festivals de jazz de la saison est vivement recommandée aux programmateurs.

[ Abyss (MP3) ]
[ Delvita sur Soundcloud ]
[ A écouter : Abyss ]



4 for Brothers +1Phil Abraham : 4 for Brothers +1 (Hypnote Records), 11 mai 2018

Phil Abraham (trombone); Bas Bulteel (piano : 1,5), Johan Clement (piano : 2, 8), Ivan Paduart (piano : 3, 7), Christoph Mudrich (piano : 4, 6), Luc Vanden Bosh (percussions). Enregistré au studio Pyramide les 1 et 2 juin 2017, Beersel.

1. Never Regret the Things That Made You Smile (5:44) - 2. Dab-Die-Dabedodab-Die (5:14) - 3. Mister Jones (6:22) - 4. Lush Life (4:20) - 5. For Four Brothers (6:42) - 6. Dancing on a Cloud (7:10) - 7. Igor (5:19) - 8. Oui Mais Bon ! (6:03)


Clark Terry & Phil Abraham (Brosella Jazz Festival, 12 juillet 1998)Il y a 20 ans exactement, je me trouvais au Théâtre de Verdure du Parc d'Osseghem à Bruxelles pour y entendre l'une des légendes du jazz : le trompettiste Clark Terry. Sur scène, un tromboniste de 28 ans prenait quelques chorus à côté du grand maître assis au soleil dont le visage souriant, masqué en partie par des lunettes noires, reflétait sa satisfaction. Depuis, Phil Abraham a fait beaucoup de chemin. Non seulement, après le lointain et remarquable Stapler de 1991, a-t-il remporté quelques palmes et enregistré sous son nom une dizaine d'albums mais il a aussi côtoyé quelques-uns de grands noms du jazz européen comme Didier Lockwood, Dee Dee Bridgewater, Henri Texier, Michel Petrucciani ou Toots Thielemans et joué pour Charles Aznavour et Claude Nougaro sans parler de sa participation à l'Orchestre National de Jazz de Laurent Cugny d'abord (1994 à 1997) et de Didier Levallet ensuite (1997 à 2000).

Le revoici aujourd'hui sur cet album sobrement intitulé, à l'ancienne, 4 Brothers +1. Les frères en question, ce sont quatre pianistes conviés à jouer chacun sur deux morceaux : un choisi par Phil Abraham et l'autre par le pianiste invité. Quant au "+1", il s'agit du batteur percussionniste Luc Vanden Bosh, membre du Phil Abraham Quartet depuis plusieurs années. Déjà, la sonorité de cet ensemble sans contrebassiste est distincte, les harmonies étant uniquement le fait des pianistes mais le répertoire est aussi varié, chaque invité perfusant les compositions dans lesquelles il est impliqué par sa propre sensibilité et son style personnel. Igor composé et interprété par Ivan Paduart est ainsi conforme au romantisme de ce musicien célébré pour avoir écrit quelques une des plus belles mélodies du jazz belge. Surtout connu en Flandres où il a enregistré en trio un excellent album pour De Werf (Coming Home), Bas Bulteel a amené Never Regret the Things That Made You Smile, tellement mélodique qu'on souhaiterait qu'un auteur lui écrive un jour des paroles. L'Allemand Christoph Mudrich, que le tromboniste a rencontré jadis au sein du Europool Jazz Orchestra, a composé Dancing On A Cloud qui installe l'atmosphère en apesanteur promise par le titre. Quant au Hollandais Johan Clement, qui fit partie du New Look Trio de Roger Vanhaverbeke, il fait honneur à sa réputation de pianiste swinguant à la Oscar Peterson en choisissant Dab-Die-Dabedodab-Die, un titre plein d'allant qui met tout le monde de bonne humeur. Le reste, composé ou sélectionné par le tromboniste, s'inscrit harmonieusement dans la même ligne très jazz et très cool où sensibilité et musicalité sont reines.

Globalement, ce disque échappe à toute mode et s'inscrit dans la tradition du jazz classique. Le swing, la mélodie, les improvisations sont au cœur de cette musique tranquille, généreuse et ensoleillée qui coule comme la crème glacée vendue sur le Théâtre de Verdure en été. Nul doute que Clark Terry aurait adoré cet album qui permettra déjà de se détendre un peu en avance en attendant d'aborder la période (f)estivale...

[ For 4 Brothers +1 (CD) ]
[ Hypnote Records ]
[ A écouter : For 4 Brothers +1 (Album Teaser) ]



NoctisThibault Dille & Charles Loos : Noctis (Quetzal Records), 20 avril 2018

Thibault Dille (accordéon); Charles Loos (piano). Enregistré à la Salle Columban, Louvrange, du 5 au 6 septembre 2017, sauf 1, 8 & 12 enregistrés au Heptone, Ittre, le 18 septembre, 2016.

1. Chanson Triste (Thibault Dille) (5:13) - 2. Belge Gigue (Charles Loos) (4:12) - 3. Noctis (Thibault Dille) (3:23) - 4. Tango ?(Charles Loos) (5:17) - 5. Musette (Thibault Dille) (3:54) - 6. BAH! (Charles Loos) (5:52) - 7. As I Said (Thibault Dille) (4:15) - 8. Dense Danse (Charles Loos) (5:52) - 9. Orange Juice (Thibault Dille) (4:04) - 10. White (Thibault Dille) (5:05) - 11. What a Mellow Man (Charles Loos) (4:27) - 12. Pour Félicien (Charles Loos) (6:56)


Pour un titre nommé Chanson Triste, c'est vraiment une chanson triste. A son écoute, on voit les gouttes de pluie filer sur la fenêtre à travers le jour gris. L'accordéon de Thibault Dille remplit l'espace de lignes chantantes qui reflètent une étrange nostalgie. L'esprit se perd au fil du temps, au fil de l'eau, et chaque note qui s'enfuit est comme un pas vers l'oubli. Après une minute, le piano de Charles Loos fait son apparition, un peu timide d'abord, attentif à ne pas rompre le charme, mais progressivement, il s'affranchit et se mêle à la conversation avant de s'envoler lui aussi vers d'autres rives. Au fur et à mesure que la chanson coule, on est de plus en plus ébaubi devant la maîtrise de ces deux musiciens et leur exceptionnelle connivence. Loin du folklore et en pleine entente avec l’idée de création contemporaine, leur musique est un appel à s'évader sur une planète onirique submergée par une vague émotionnelle.

Ce qui vient ensuite est un festival de cet instrument à soufflet qui fait parler le vent. Comme les intitulés des morceaux le racontent, les deux hommes vont s'approprier le florilège de l'accordéon : du tango au musette en passant par des danses diverses, rien ne leur échappera au long des douze titres composant leur répertoire. Les notes enchevêtrées, et - cela mérite d'être souligné - magnifiquement enregistrées, étincellent de mille sensations, passant, comme dans la vraie vie, de moments de nostalgie (Noctis) à d'autres radieux (Belge Gigue, amusant calembour indiquant comme une signature qu'il s'agit d'une composition de Charles Loos), romantiques (White), voire même exaltés (What A Mellow Man).

Combiner les richesses polyphoniques de l'accordéon et du piano n'était pas, au départ, un objectif si facile à réaliser. Mais les deux chants qu'ils soient ardents ou paisibles ont su s'accorder avec fluidité et délicatesse, sans esbrouffe mais avec une musicalité jamais prise en défaut. Toutes ces qualités autant humaines que musicales font de Noctis un disque aux intonations uniques, particulièrement agréable à écouter dans sa diversité, et capable par sa grande sensibilité de toucher en plein cœur.

[ Quetzal Records ]



Connexions UrbainesL'Orchestre Du Lion : Connexions Urbaines (Igloo), 9 mars 2018

Pierre Bernard (arrangements, flûtes); Michel Debrulle (batterie, percussions); Clément Dechambre (arrangements, saxophones); Nicolas Dechêne (guitares, basse), Laurent Dehors (arrangements, saxophones, clarinettes, cornemuse); Véronique Delmelle (saxophone, violon); Thierry Devillers (chant); Jean-Paul Estiévenart (trompette); David Hernandez (chant); Adrien Lambinet (trombone, tuba); François Laurent (texte); Véronique Laurent (euphonium); Michel Massot (arrangements, sousaphone, euphonium, trombone); Etienne Plumer (batterie, percussions); Stephan Pougin (batterie, percussions); Adrien Sezuba (chant).

1. Mon Eléphant (7:06) - 2. Anus Mundi (3:47) - 3. A La Campagne (4:53) - 4. Here I Am (4:54) - 5. Trafic En Galaxie (3:07) - 6. Can Your Bird Sing ? (4:10) - 7. Kakouline (5:52) - 8. Reprend (3:55) - 9. Mmm (7:03)


Les racines historiques de cette formation remontent jusqu'à la création dans les années 80 d'un premier ensemble dirigé par par Garrett List et composé de musiciens ayant suivi sa classe d’improvisation. Ce collectif basé à Liège a toujours fait la part belle aux expérimentations les plus diverses, mêlant musique, chansons, danse, théâtre et même littérature dans un ballet fantaisiste ouvert à toutes les possibilités où se côtoient humour et amour de l'art. On ne s'étonnera donc guère de retrouver parmi les 16 musiciens et chanteurs de cet orchestre le flûtiste Pierre Bernard, le percussionniste Michel Debrulle, le tubiste et tromboniste Michel Massot, et le souffleur Laurent Dehors, tous artisans de musiques insoumises dans des projets qui questionnent la perception de l'auditeur comme Trio Bravo et Rêve d’Éléphant Orchestra entre autres.

Forcément, le répertoire est des plus éclectiques d'autant plus qu'il est conçu comme une sorte de "best of" incluant, dans de nouveaux arrangements, des compositions autrefois jouées dans des configurations différentes. Même au sein d'un unique morceau, les juxtapositions sont osées comme, par exemple, A La Campagne dans lequel les cornemuses côtoient fièrement une guitare électrique psychédélique ou Here I Am, un morceau du SilverRat Band qui passe en un clin d'œil d'une introduction néo-classique solennelle à une section débridée et chantée en rap. Culture jazz, sonorités rock, arrangements de big band, instruments multiples et chant alternent ou s'unissent avec aisance et enthousiasme sur des rythmiques modernes et solides, toujours accessibles et même parfois dansantes. Car la musique est d'abord festive et on imagine facilement, à l'écoute de ce disque, la ferveur et l'éclat que peuvent dégager leurs prestations live.

Au cœur de ce syncrétisme se traduisant par un entrelac de styles, on sent une réelle volonté de surprendre, d'animer, de combattre l'austérité et d'amuser dans la bonne humeur. Et le fait est qu'avec cette musique directe et vibrante, il n'est pas nécessaire de subir des dizaines d'écoutes attentives avant d'être conquis.

[ Connexions urbaines (CD / MP3) ]
[ Le Collectif Du Lion Website ]
[ A écouter : Le Best Of du Lion, Festival Connexions Urbaines 2016 ]



Four YearsArthur Possing Quartet : Four Years (Hypnote Records), 23 mars 2018

Arthur Possing (piano, compositions); Pierre Cocq-Amann (saxophones); Sebastian 'Schlapbe' Flach (contrebasse); Pit Huberty (batterie). Enregistré et mixé du 25 au 28 octobre 2017 au Kleine Audiowelt, Sandhausen, Allemagne.

1. Startin' (6:22) - 2. B16 (6:28) - 3. 4 To 7 (7:32) - 4. Brahms On A Journey (8:03) - 5. African Dream (6:42) - 6. Four Years (9:56) - 7. Picturesque (3:55) - 8. Impression (2:44)- 9. XL (6:58)


Originaire de la belle ville de Luxembourg, Arthur Possing a suivi une formation classique avant d'embrasser le jazz sous la direction musicale de Marc Mangen pour le piano et ensuite de Guy Cabay pour le vibraphone. Four Years est le premier disque sorti par son quartet et comme ce dernier existe depuis 2013, son titre pourrait se référer au temps mis pour le concevoir. La première plage qui s'intitule prosaïquement Startin' laisse entendre un groove terrien ancré dans la grande tradition hard-bop des disques Blue-Note. La sonorité est chaleureuse et le piano danse avec un bel enthousiasme tandis que le jeu du saxophoniste français Pierre Cocq-Amann se montre direct, incisif et précis avec une sonorité légèrement aigre, voire trafiquée, quelque part entre celles de Lou Donaldson et d'Eddie Harris. Mais, dès la seconde plage, B16, l'ambiance change pour une musique plus lyrique où la mélodie est reine. Brahms On A Journey, comme son intitulé le laisse deviner, renvoie à la tradition de la musique classique européenne encore que, dans son développement, ce long morceau réserve quelques surprises comme le solo aérien de saxophone à la sonorité encore une fois légèrement trafiquée via un effet d'écho.

On l'aura compris, cet album ne se laisse pas enfermer dans un style unique mais explore plutôt, morceau après morceau, différents horizons. Quel gouffre sépare ainsi l'hypnotique Impression, petite miniature interprétée avec beaucoup de sensibilité au piano en solo un peu à la manière d'Abdullah Ibrahim, la ballade Picturesque en forme de rêverie bucolique dans une nature vierge, et African Dream et son solo de saxophone honorant l'esprit des grandes figures du jazz libertaire dont John Coltrane et Pharoah Sanders. Heureusement que la section rythmique, qui affiche une belle aisance, fait corps avec les différents styles abordés. En fin de compte, c'est cet éclectisme qui rend ce disque passionnant. D'aucuns pourront toujours évoquer un manque de cohérence mais qu'importe ! Arthur Possing parvient à nous divertir avec ce programme aux multiples facettes qui s'écoute comme on regarde un film des frères Coen où tout peut arriver à tout moment.

[ Four Years (CD) ]
[ Arthur Possing Website ]
[ A écouter : Four Years - Four Years (présentation de l'album) ]



One TakeLoris Tils : Presents One Take - Live at Trente Trois Tours (Indépendant), 1er février 2018

Loris Tills (basse électrique); Hervé Letor (sax); Igor Gehenot (claviers); Xavier Bouillon (synthés); Patrick Dorcéan (drums). Enregistré le 1er juin 2017 live au Trente-Trois-Tours, La Louvière.

1. Here We Go (12:26) - 2. Classy part 1&2 (11.22) - 3. Hotter Than Hell (5:29) - 4. Pink Candy (10:14) - 5. Sunset Road (11:28)


Basé à La Louvière, le bassiste électrique Loris Tils a joué dans le groupe jazz funky & soul de Dominic Ntoumos ainsi qu'avec le guitariste Jean-Michel Veneziano au sein de Six Ways to Funk. Il s'est ici investi dans un projet personnel construit autour d'une idée simple mais efficace : enregistrer en une seule prise, sans artifice ni préparation d'aucune sorte, une jam session organisée au bar Trente Trois Tours à La Louvière. Histoire de retrouver dans cette approche le côté tribal propre à certaines musiques noires telles que les pratiquaient jadis les J.B.'s, Bootsy Collins, Maceo Parker ou, plus récemment, Soulive.

Evidemment, le résultat d'une telle démarche dépend énormément des musiciens invités à participer mais, dans ce cas, Loris Tils a visé juste. D'abord, son partenaire de rythmique est Patrick Dorcéan, batteur polymorphe aussi à l'aise dans la pop (Soulsister, Zap Mama, Khadja Nin), que dans le funk (Ida Nielsen), le rap (Guru/Jazzmatazz) ou la fusion (avec Sam Vloemans et Reggie Washington). Avec Tils, l'entente est parfaite : sur le groovissime Here We Go qui démarre le répertoire sur les chapeaux de roue, ça sent déjà la fumée qui monte en volutes derrière le tandem rythmique en combustion spontanée.

Aux claviers, on trouve Igor Géhénot, ici bien loin de son trio acoustique de jazz moderne où il excelle habituellement. Mais Igor, quand il n'introduit pas un peu de mélancolie comme sur le moelleux Sunset Road, sait aussi jouer funky sur son piano électrique comme on s'en convaincra en écoutant l'excellent Pink Candy. Il est en quelque sorte épaulé par Xavier Bouillon aux synthés qui assure à l'ensemble un côté urbain, électronique et actuel. Quant au saxophoniste, le choix s'est porté sur Hervé Letor qui s'octroie quelques improvisations décapantes notamment sur Hotter Than Hell où il s'impose en héro souffleur du jazz funk. Grâce à ces musiciens qui parviennent à donner du relief et de l'amplitude à leurs interventions ainsi qu'aux tempos variés des différentes plages, la lassitude n'a pas le temps de s'installer. Mieux, l'écoute s'avère jouissive de la première à la dernière mesure.

L'album n'existe pas (encore) sous la forme d'un CD physique ou d'un vinyle mais il est disponible sur plusieurs plateformes digitales dont l'incontournable Bandcamp qui permet de l'écouter en intégralité avant d'éventuellement acheter. Ne résistez-pas à cette invitation à la danse et, surtout, poussez le volume à fond pour que les vibrations actionnent ces mécanismes physiologiques qui vous feront inconsciemment taper du pied, tortiller les fesses et remuer la tête. Résultat 100% garanti !

[ One Take sur Bandcamp ]
[ A écouter : Classy Part 1 & 2 ]



SoftlyFabien Degryse & Joël Rabesolo : Softly (Midnight Muse Records), 16 Novembre 2017

Fabien Degryse (guitare acoustique); Joël Rabesolo (guitare acoustique)

1. Softly As In A Morning Sunrise (4:36) - 2. Voninavoko (5:20) - 3. Inty Hira Inty Mampanontany (4:46) - 4. Stompin' At The Savoy (8:02) - 5. {Six-(E[ight} Bar] Blues) (5:20) - 6. Naufrage En Drôme (5:26) - 7. Pangalana (4:24) - 8. Bye Bye Blackbird (5:01) - 9. Muir Woods (5:39) - 10. 017 (3:55)


Guitariste éclectique aux multiples projets, y compris didactiques, l'image de Fabien Degryse est devenue au fil du temps celle d'un homme associé à une guitare acoustique Martin dont il tire le meilleur sans aucun effet ni artifice. De Tunis à Kinshasa et de Bruxelles à Hanoi, beaucoup l'ont vu se produire sur scène avec Pierre Vaiana et Jean-Louis Rassinfosse, au sein du trio à succès L'âme des Poètes, sans savoir qu'il est aussi l'auteur, en trio ou en solo, de disques splendides mettant en relief sa sensibilité mélodique, sa connaissance des standards du jazz, et sa science de la six-cordes acoustique synthétisant des techniques diverses : The Heart Of The Acoustic Guitar - Chapters 1 & 2 en 2007 et 2009, Finger Swingin' en 2011 et Summertime en 2016.

Aujourd'hui, Degryse partage l'affiche avec un musicien malgache venu perfectionner son art au Conservatoire Royal de Bruxelles : Joël Rabesolo, autodidacte et gaucher - il explique sur son site qu'à la manière de Jimi Hendrix, il joue sur une guitare retournée dont l'accordage a été inversé, donc avec la corde E la plus grave en haut. Cette spécificité ajoutée à une approche imprégnée du style traditionnel de son pays donne à son jeu un caractère unique.

Le répertoire est un savant mélange de standards et de morceaux malgaches. Sur Softly As In A Morning Sunrise comme sur Stompin' At The Savoy, le tandem improvise avec légèreté tandis que naît un swing subtil de l'interaction délicate entre les deux musiciens. Bye Bye Blackbird séduit en revanche par sa douceur et son phrasé aussi fluide que lyrique tandis que le son moelleux et aérien des guitares contribuent à une impression d'apesanteur. Les titres portant la marque malgache comme le traditionnel Pangalana ou la chanson populaire Voninavoko de Gabriel Rakotomavo dit « Dadagaby » ont cette pulsion rythmique qui font tout le sel de la riche tradition musicale de l'île. Le phrasé plus jazz de Degryse s'incruste, sans raideur ni précipitation, dans ces belles ritournelles, entamant avec son complice un dialogue parfaitement équilibré. Mais on trouve aussi sur Softly des compositions personnelles. Fabien Degryse a écrit trois morceaux dont un blues magique qui fait toujours son effet et le très enlevé Naufrage en Drôme dans un style "chanson manouche" qui renvoie à Biréli Lagrène mais aussi au style romantique de L'âme des Poètes (à noter une chouette partie de percussions sur le bois des guitares). Quant à Joël Rabesolo, il complète le répertoire par deux compositions, Inty Hira Inty Mampanontany et 017, qui sonnent plus pop mais avec une ambiance intimiste évoquant une promenade en dilettante (la partie sifflée sur 017).

Softly est un disque accessible qui respire l'amitié et le plaisir de jouer ensemble. Pour sophistiqués qu'ils soient, les échanges n'ont ici rien d'ostentatoire mais il n'empêche qu'ils font honneur à la guitare et restent dans les mémoires comme autant d'envolées poétiques et expressives qu'on peut réécouter en boucle pendant des heures.

[ Softly (CD / MP3) ]
[ Fabien Degryse website ]
[ A écouter : Softly As In A Morning Sunrise ]



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