World Jazz (& Blues)
Autres Suggestions (4)


"Le jazz, musique universelle par exellence,
qui doit tout à la volonté d'émancipation vitale de ses inventeurs afro-américains,
fait sens aujourd'hui pour des musiciens partout sur notre planète rétrécie"

Romain Grosman, Rédacteur en chef de Jazz News



Alula



Finis Terrae

[Composite Collectif] 2016
Quatrième album de ce groupe parisien qui existe depuis 1998, Finis Terrae est marqué par l'inclusion récente de Bachir Sanogo, chanteur, joueur de kamalé n'goni et percussionniste ivoirien. Sa voix, son djembé et sa guitare traditionnelle impriment en effet une coloration ouest-africaine aux compositions plus éclectiques du saxophoniste Christophe Lehoucq. Le groove nonchalant propre aux musiques du grand fleuve Niger est souvent présent et c'est dans son flot que s'immergent les solistes, en l'occurrence le guitariste électrique Alex Stuart et, surtout, les saxophonistes Christophe Lehoucq et Philippe Razol dont les lignes cuivrées dans Forêt Danse forment un tourbillon organique des plus réjouissants. D'une manière générale, l'entrelacement entre folklore et musique improvisée est cohérente et bien dosée, ce qui amène certaines compositions comme Nostalgia In Tropical Rainforest à proposer des atmosphères originales au confluent des deux cultures. Quelques bruitages atmosphériques et sons électroniques très subtils donnent à l'occasion une touche aérienne à la musique comme sur Les Trois Belles d'Eté dont la structure évoque davantage un jazz européen aux sonorités plus feutrées et introspectives. Bien sûr, il y a l'inévitable Lona, un véhicule modal avec cadence et voix africaines qui coule comme du miel au soleil, emportant les solistes qui rebondissent sur le trampoline des rythmes alanguis. Placé stratégiquement en début de répertoire, il attirera le bedeau amateur de productions "world" mais il est bon de savoir que la musique d'Alula (dont le nom fait référence à une partie du plumage de l'aile des oiseaux) est un peu plus que ça : globalement, elle s'inscrit plutôt dans une fusion douce de mélodies délicates, d'improvisations aérées et d'ostinati envoûtants dont la séduction immédiate résiste aussi aux écoutes successives.

[ Finis Terrae (CD & MP3) ]
[ A écouter : Intro Malta ]

Orchestre Toubab



Tukki Janeer / Imaginary Voyage

[Autoproduction] 2015
Une fois que la superbe pochette multicolore peinte par le Brésilien Cleverson de Oliveira a accroché le regard, on n'a plus qu'une envie: pénétrer au coeur de cet album ouvert sur le monde et en découvrir ses secrets. Et ça commence bien: dès les premières notes de Fuuta Blues, on est téléporté chez les Toucouleurs sur les rives du Fleuve Sénégal. La mélopée incantatoire est chaloupée à l'instar de ces blues africains dont Taj Mahal et Ry Cooder sont si friands tandis que les cordes du violoniste Benoit Leseure et du guitariste Robert Falk dansent sur les djembés. Pas une once d'électricité ici mais rien que des instruments acoustiques qui renforcent l'évocation des sonorités et des couleurs africaines. A ce même coin du continent appartiennent aussi Maggat Thiof et Chérie / Sicap Amitié et, si les rythmes sont cette fois différents, on ressent la même empathie pour ces mélodies enivrantes qui débordent de nostalgie chantante.

Le répertoire s'avérant très éclectique, on s'envole avec Siete vers une Espagne chimérique qui n'est pas sans évoquer celle de Miles Davis et de Gil Evans. Le violon y tient une large place avec une longue introduction legato de toute beauté et un finale mélancolique qui traverse les frontières telle une roulotte gitane. De là au Brésil, il n'y a qu'un océan vite franchi avec Villa Sabrina et, surtout, Hexagon en forme de samba veloutée aux accents séducteurs. Le guitariste et le percussionniste Gauthier Lisein glissent cette fois dans la lumière pour quelques improvisations savoureuses et alanguies, pétries de sable et de soleil. Et puis, il y a ce formidable Diamant inspiré par le Mutuashi qui est la danse des Balubas du Kasai, une province diamantifère de la République du Congo. La transe habituellement électrique de ce style a été gommée au profit d'un arrangement acoustique mais la verve sensuelle y a été préservée à la grande satisfaction des esprits de la forêt. Le reste du disque n'est pas insignifiant et explore d'autres idées, d'autres cultures, d'autres genres parfois inattendus comme Freegyan Love Song qui évoque une fusion acoustique, comme Larry Coryell en jouait autrefois, mutant en son milieu en une section free aussi provocante qu'imprévue. Via ce voyage imaginaire qui transcende les cultures, Robert Falk et son groupe remuent en nous une sensibilité enfouie, ce qui nous rend un peu plus citoyen conscient de cette bonne vieille planète Terre.

[ Tukki Janeer: Imaginary Voyage (CD & MP3) ]
[ A écouter : Hexagon live (May 2014) - Teaser Orchestre Toubab ]

Slang & Purbayan Chatterjee



Pace Of Mind

[Zig Zag World] 2015
Distribué au Bénélux par Xango Music
Rouge, absurde et dérangeante, le livret du pénultième opus de Slang (Karmasutra, 2009) laissait bien présager du groove urbain qu'on trouvait à l'intérieur. Cette fois, la pochette bleue et ludique a un parfum d'aventure en montrant un trio à dos d'éléphant, arpentant avec tout son matériel une route qui le conduira jusqu'aux confins de l'Inde. Sur le cou de la bête aux couleurs chatoyantes, c'est Purbayan Chatterjee qui leur sert de cornac. L'homme a apporté son sitar et deux des cinq compositions, Run et Pace Of Mind, qui traduisent son étourdissante maîtrise de ce luth indien complexe qui ensorcela jadis George Harrison mais aussi sa propension à en amalgamer les sons frisés à des techniques modernes d'amplification et de bidouillage sonore (écoutez-le s'envoler sur Run avec l'impétuosité des guitaristes de rock). Face à ces sonorités inédites, qui d'autre que Manuel Hermia, muni de son saxophone soprano et de son bansuri, pouvait dialoguer avec lui? Entendre ces deux là musarder avec une curiosité insatiable autour d'un thème sur un tréfonds rythmique électrique, tantôt explosif tantôt lascif, fera peut-être dresser les cheveux de la jazz police mais réjouira à coup sûr tous les autres. Ainsi, aérienne et mystérieuse, la reprise sensorielle de Karmasutra n'a-t-elle aucune peine à propulser le tapis volant un peu plus près du soleil en faisant oublier la version originale. Plus question de vocaux cette fois et c'est tant mieux. Car la musique suffit amplement à cette fête de la main tendue au dessus des continents, des conventions et des styles. Emportés par leur élan, les musiciens ont aussi allongé leurs compositions au-delà des dix minutes, histoire de remplir leur carnet de route avec des détails insolites. C'est ainsi que The Apu Trilogy, coda de cet album migrateur qui frôle les quinze minutes, part tranquillement sur fond d'udu à la conquête du monde, explorant le moindre espace de liberté et laissant libre cours aux émotions qui jaillissent des solistes. Envoûtant comme le pas du tigre !

[ Slang sur Zig Zag World ] [ Pace Of Mind (CD & MP3) ]
[ A écouter : Slang et Purbayan Chatterjee live à Bruxelles (Septembre 2014) ]

Tali Toke



Tali Toke

[Homerecords.be] 2014
Le label Homerecords.be s'est fait une spécialité de ces groupes surgis de nulle part (If Trio, Diab Quintet, PiWiZ trio…) qui jouent des musiques protéiformes émargeant à plusieurs styles (du classique au folk en passant par la variété et le jazz) et qui suscitent la curiosité par la qualité de premiers albums inclassables. Tel est Tali Toke, un quintet international (Belgique, Luxembourg et France) qui joue les compositions originales du saxophoniste François Lourtie déjà remarqué pour ses participations à des projets divers comme le quartet Cruz Control ou le fabuleux groupe de jazz-rock The Wrong Object (sur lequel on reviendra bientôt dans les pages prog de ce site).

Le premier titre, Etan Sul, confirme que Tali Toke cultive son art hors des sentiers battus. Certes au début, les bribes d'un folklore hybride rôdent un peu à cause de l'accordéon diatonique de Jonathan De Neck et du violon de Benoît Leseure mais la musique s'enfuit rapidement vers d'autres styles aux angles différents. La composition connaît ainsi plusieurs ruptures et, après une minute, voici qu'on arpente soudain un univers féérique installé par le phrasé fluide et évanescent d'une guitare qu'on dirait jouée par John Abercrombie. Un peu avant la troisième minute, une nouvelle mutation s'annonce par quelques dissonances avant que ne s'installe un jazz de chambre qui emprunte son vocabulaire aux musiques improvisées européennes. La démarche est sophistiquée et ambitieuse mais on est conquis par la dynamique, les interactions et la variété de ce qu'il faut bien considérer comme un coup de maître. Ce qui vient après reste enthousiasmant, certains morceaux tirant davantage vers un folklore imaginaire comme Le Chant Du Toke avec ses percussions exotiques sur lesquelles s'envolent successivement l'accordéon et un violon au lyrisme quasi-balkanique, d'autres vers le jazz avec de grands espaces réservés à l'improvisation (citons entre autre le superbe solo de saxophone soprano sur Pas Sûr), sans oublier ici et là un certain goût pour l'abstraction comme sur Olinaphte ou sur le cinématique Chérie d'A avec ses structures mouvantes aussi expressives qu'intimistes.

En fait, l'intrication des genres pratiquée par Tali Toké est tellement profonde que sa musique atypique en devient universelle. Il ne suffit pas de larguer les amarres et de faire valser les étiquettes pour convaincre mais dans ce cas, on n'est pas loin d'un de ces petits chefs d'œuvre inclassables et gorgés de nuances qui laissent pointer l'héritage des grandes rencontres polychromes organisées jadis par le label visionnaire ECM.

[ Tali Toké sur Bandcamp ] [ Tali Toké website ] [ Le label Homerecords ] [ Tali Toke (CD & MP3) ]
[ A écouter : Tali Toké (présentation de l'album) ]

Ulf Wakenius



Vagabond

[ACT] 2012
Malgré sa déjà longue discographie et sa collaboration fructueuse d'une décade avec Oscar Peterson (dont il fut le dernier guitariste), le Suédois Ulf Wakenius est aujourd'hui surtout connu du grand public pour son exceptionnel duo intimiste avec la chanteuse coréenne Youn Sun Nah. Le voici maintenant à la tête d'un nouveau trio comprenant l'accordéoniste français Vincent Peirani et le contrebassiste suédois Lars Danielsson. Leur musique est le produit d'un vagabondage aux quatre coins de la planète, du Japon à la Bretagne et de l'Amérique aux fjords nordiques. Pourtant, au-delà de ces références cosmopolites, elle reste d'une grande homogénéité en grande partie à cause de la sonorité très originale d'un trio en parfaite harmonie où chacun a l'occasion de briller sur son instrument. Wakenius sait tout faire sur sa guitare acoustique et sur son luth : fin et rapide comme l'éclair sur Praying et sur le très beau Chorinho de Lyle Mays, lyrique sur Encore de Keith Jarrett, fluide et mélodique en duo avec son fils Eric Wakenius sur Birds And Bees d'Attila Zoller, sans parler de sa composition Song For Japan où il imite à s'y méprendre le son d'un shamisen. Quand à l'accordéoniste, il s'adapte avec une étonnante facilité aux styles variés abordés et paraît aussi à l'aise en improvisant sur des mélodies celtiques que sur des arabesques arabes, levant toutes les appréhensions que l'on pourrait avoir par rapport à cet instrument qui n'est définitivement pas destiné à ne jouer que du musette. Et puis, il y a cette version aérienne du fameux Message In A Bottle de Police chantée par Youn Sun Nah, prestigieuse invitée venue témoigner de son amitié pour le guitariste. Nguyen Lê, grand spécialiste des réinterprétations de tubes rock, vient également y ajouter quelques lignes sinueuses de guitare. Et il n'en faut pas plus pour que la magie opère à nouveau tandis que le même frisson, que firent naître les chansons aériennes de Same Girl, se propage à nouveau dans l'échine. Brillant et polychrome!

[ Vagabond (CD & MP3) ]
[ A écouter : Vagabond - Message In A bottle - Bretagne - Song For Japan ]

"Je reçois des enregistrements étranges où le populaire et le savant,
l'acoustique et l'électronique se mêlent en un cocktail inclassable.
Derrière tout cela, je sens un style en gestation."

Rodolfo Stroeter, musicien et producteur brésilien



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