World Jazz (& Blues)
Autres Suggestions (2)


"No two people on earth are alike,
and it's got to be that way in music or it isn't music"

Billie Holiday



Majid Bekkas



African Gnaoua Blues

[IGLOO IGL 163]
2002
Comme le blues nord-américain ou la macumba latine, la musique Gnaoua jouée en Afrique du Nord a ses racines en Afrique de l'Ouest. Il y a cinq cents ans, à l'époque de la conquête du Soudan, une partie de la population noire migra vers le Nord sous les effets conjugués du commerce, de l'enrôlement et surtout de l'esclavage, emmenant avec elle ses coutumes, ses croyances et sa musique. La tradition Gnaoua s'est perpétuée depuis dans les pays du Maghreb et il n'est pas surprenant qu'aujourd'hui cette musique présente des analogies aussi bien avec les premiers country-blues qu'avec le vaudou haïtien ou les mélopées sonrai d'Afel Bokoum. Basés sur la gamme pentatonique, les chants lancinants sont soutenus par une rythmique propulsée par une guitare ou un guembri et des percussions diverses où l'on distingue parfois le son de castagnettes métalliques. Véhiculant une profonde nostalgie - peut-être celle d'un royaume perdu enfoui dans les sables du Sahara - et un mysticisme lié à ses origines spirituelles, la musique Gnaoua traditionnelle est ici agrémentée de diverses influences intelligemment mixées. L'apport oriental tout d'abord avec la flûte arabe (ney) accentue le côté spirituel et religieux des mélopées, leur donnant cette couleur particulière que l'on retrouve si souvent dans les chants du désert. Des percussions africaines évoquent l'origine des Gnaouas et confèrent à la musique ce côté lascif propre à l'Afrique de l'Ouest. Enfin, les guitares de Paolo Radoni et de Marc Lelangue, spécialistes du blues invités chacun sur deux titres, rappellent la filiation qu'il y a entre cette musique née de l'esclavage et celle du blues américain beaucoup plus médiatisé en Occident. Superbement produit et enregistré, African Gnaoua Blues, outre le plaisir direct qu'il procure, est un disque indispensable pour comprendre la part africaine de bon nombre de musiques actuelles. A ranger précieusement entre un Ali Farka Touré et un John Lee Hooker !

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Wajdi Cherif



Phrygian Istikhbar

[WECH Records]
2002
Jeune pianiste tunisien, Wajdi Cherif s’est tourné vers le jazz en 1998 après une rencontre musicale avec le plus célèbre jazzman du pays, le luthiste et guitariste Faouzi Chekili (membre fondateur du groupe belgo-tunisien Anfass). Depuis, il a eu l’occasion d’accompagner des musiciens de passage et d’approfondir son art, en leader ou en sideman, sur les scènes des festivals tunisiens (Tabarka, Carthage) ou internationaux (Marseille, Palerme). Très éclectique dans son approche de l’instrument et ne rejetant aucune forme d’expression, du jazz à la musique arabe ou tunisienne en passant par le classique occidental, Cherif a conçu son premier cédé (un mini-CD en fait car il ne dure qu’un peu plus de 30 minutes) comme une combinaison originale de toutes ses influences. Le résultat, fort plaisant, s’inscrit dans la lignée d’un jazz de chambre acoustique qui n’oublie pas ses racines méditerranéennes, coloré qu’il est par le tapis de percussions tressé par le bendir ou la derbouka de Habib Samandi. Le reste du quartet est classique avec une rythmique, constituée d’une batterie (Jeff Boudreau) et d’une contrebasse (Diego Imbert), qui tire davantage les compositions du leader vers le jazz moderne improvisé. La formation séduit par son équilibre, son aisance et une sorte de sérénité lumineuse due pour une bonne part au toucher très sensible du leader et à sa sonorité douce et apaisante. On est plus encore captivé par les compositions, où percent bien souvent la nostalgie et les chaudes couleurs des mélodies orientales, ainsi que par les arrangements qui témoignent à la fois d’une grande ouverture d’esprit et d’une fraîcheur qui ne l’est pas moins. Phrygian Istikhbar démontre une fois plus que le jazz, en tant que musique improvisée, convient à toutes les cultures pourvu que l’on ait suffisamment de talent pour en jouer et, surtout, qu’il n’est pas nécessaire de renier pour autant ses bases musicales mais plutôt de composer avec. C’est ce qu’a fait Wajdi Cherif sur ce premier essai réussi dont on ne peut que recommander l’écoute. Encore une chose : j’ai entendu beaucoup de musiciens de jazz qui intégraient à certaines occasions de la musique arabe dans leurs propres œuvres ; le contraire, un musicien arabe qui vient au jazz, est beaucoup plus rare. C’est pourquoi l’initiative de Wajdi Cherif fait plaisir : sa musique est entrée par une nouvelle porte creusée dans la grande maison, sans toit ni murs, du jazz universel.

Mâäk's Spirit
Gnawa Express de Tanger
Baba Sissoko




Al Majmaâ

[Igloo IGL 172]
2003
La musique Gnawa (ou Gnaoua en français) trouve son origine en Afrique de l’Ouest à peu près là où se situent aujourd’hui le Mali, le Burkina Faso et le Senegal. Il y a quelques cinq siècles, l’esclavage et le commerce transsaharien induisirent des migrations vers les pays d’Afrique du Nord et la musique accompagna les populations, se teintant au passage d’influences arabes. Musique pentatonique et syncopée propulsée par des tambours (tbel), des castagnettes (qaraqeb) et une guitare basse traditionnelle nommée guembri, le Gnaoua conduit à des transes et est jouée dans des fêtes ou à des fins initiatiques, mystiques et même ésotériques (la nuit de la derdeba). Ce disque appelé Al Majmaâ (la communauté) est consacré à une rencontre entre la musique Gnaoua interprétée par le Gnaoua Express de Tanger et le collectif de jazz moderne appelé Mâäk’s Spirit, ce dernier emmené par le trompettiste Laurent Blondiau, le saxophoniste Jeroen Van Herzeele et Michel Massot au tuba et au trombone. Le malien Baba Sissoko (ngoni et tamani) vient ajouter une couleur africaine à l’ensemble. Les huit titres sont à peu près ce que l’on peut attendre d’une telle confrontation culturelle. Le Gnaoua impose ses rythmes immuables et son chant lancinant tandis que le groupe introduit des variations improvisées très libres dont la densité monte en puissance au fur et à mesure que la cadences accélère. On pense évidemment à Don Cherry qui s’intéressa au genre à travers ses expériences multiculturelles mais aussi à ces rencontres inter-ethniques qui permirent le développement d’une certaine forme de free-jazz dans les années 60. Abdelmajid Domnati, leader marocain et fondateur du Gnaoua Express de Tanger, a quant à lui l’esprit ouvert et sait comment faire la fête, fascinant le public du Middelheim Jazz Festival avec ses musiciens en costume traditionnel, des danses, des explosions de couleurs et l’accroissement dynamique de ces rythmes afro-arabes qui semble sans limite et se résout invariablement dans des explosions libératrices. Ce disque vous permettra de revivre les grands moments de ce concert ou, si vous étiez ailleurs ce jour-là, de vous laisser imaginer ce que vous avez raté.

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Majid Bekkas



Mogador

[Igloo IGL 174]
2004
Abdelmajid Bekkas, qui fit jadis partie du célèbre groupe de folklore marocain Jil Jilala, revient sur le label IGLOO avec ce deuxième disque consacré une fois de plus à ce mélange si particulier de musique Gnaoua et de Blues afro-américain. Cinq compositions originales et cinq morceaux traditionnels composent ici un répertoire bien équilibré et plus varié que sur African Gnaoua Blues. Certes, les rythmes lancinants, au croisement de l’Afrique subsaharienne et des mélopées orientales, sont toujours présents, assurés par des musiciens du terroir imprégnés de l’histoire et des rites associés à cette musique pentatonique séculaire : Abdelkader Amlil (guembri), Hassan Zoutai et Abdessadek Bounhar (qarqabou) font en effet tous partie de troupes Gnaoua traditionnelles qui se produisent régulièrement à Rabat. Quant à Rachid Zeroual, dont le souffle profond transcende la musique et accentue encore son côté mystique, il est l’un des maîtres de la flûte orientale (neï) parmi les plus appréciés au Maroc et son ouverture récente au blues n’est due qu’à sa rencontre avec Bekkas pendant le célèbre festival des Oudayas. Cependant, Majid Bekkas, soucieux de porter son art vers la modernité, s’est ouvert à d’autres genres qui lui confèrent une dimension plus universelle, moins ethnique, et plus apte à s’imposer dans d’autres cultures sans pourtant renoncer d’un iota à la magie de son essence ni à la profondeur de sa spiritualité. Il a ainsi convié à la fête le batteur et percussionniste guadeloupéen Serge Marne qui s’est fait un nom sur la scène jazz aux côtés du grand Eddy Louiss, de Philip Catherine et d’Archie Shepp et dont le jeu d’une retenue exemplaire s’intègre avec félinité à la pulsation. Mais il y a plus. Le guitariste belge Paolo Radoni intervient sur deux titres en renforçant le côté bluesy de la musique. Une autre surprise, c’est d’entendre le grand trompettiste italien Flavio Boltro sur Moussaoui et sur l’instrumental Mogador, un titre superbe et le sommet de l’album qui, avec ses solos de luth, de flûte et de trompette, évoque carrément le jazz oriental d’un Rabih Abou Khalil. Le disque se clôt en beauté avec Nekcha, un étonnant mariage de timbres entre Majid Bekkas au guembri et le pianiste Charles Loos qui n’en est pas à son premier essai de fusion entre jazz et musique arabe (confer son disque avec les Aissawas de Rabat sorti en 1997 chez Igloo). Mogador, c’est l’ancien nom d’Essaouira, l’une des grandes cités marocaines de la côte atlantique. Maintenant, c’est aussi le titre d’un superbe album de fusion entre des cultures qui, après une longue errance, ont fini par se retrouver. Faut-il alors s’étonner si la joie, l’échange, le contraste et l’émotion sont au rendez-vous ?

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Manuel Hermia



Le Murmure de l'Orient

[IGLOO MONDO IGL 182]
2005
Ce double album est un voyage intérieur, celui de Manuel Hermia inspiré par l’Inde, sa culture, sa spiritualité et par la musique Hindustani. Emporté par sa passion, il nous fait partager, dans le livret accompagnant l’album, une pensée philosophique et, pour une fois, on n’a pas droit à quelques extraits ésotériques recopiés pour faire couleur locale mais bien à une réflexion personnelle, basée sur le Sâmkhya, à propos de l’origine de l’Univers, la structure de l’homme et sa place dans le cosmos. Au fil des pages, on remonte ainsi derrière le mur de Planck au Big Bang originel, à la singularité dans le vaste éther immobile qui fut le point de départ de l’expansion du temps et de l’espace. On y apprend que l’homme, au-delà de son corps physique, est constitué de cinq couches d’énergie croissante, de la matière à la conscience. Enfin, la place de homme dans l’univers se traduit par le fait que la conscience individuelle qui lui est propre est perçue comme une parcelle de la conscience cosmique. Quant au murmure de l’Orient adressé à l’homme occidental qui a appris par la techno-science à maîtriser le monde extérieur, c’est une invitation à se pencher davantage vers son Soi intérieur. Un murmure on ne peut plus judicieux dans un monde subjugué par l’argent, dominé par le pouvoir et le profit immédiat et qui a oublié les valeurs sacrées du partage. La musique ici est conçue comme un complément naturel de cet enseignement. Il s’agit d’un souffle propice à la concentration ou à la méditation, au retour sur soi, qui s’enroule en d’infinies variations infinitésimales. Manuel Hermia joue du bansuri : une flûte transversale à 6 trous généralement faite en bambou et utilisée dans la musique classique Hindustani. Il est à l’occasion accompagné par Barbara Wiernik au chant, Dhruba Gosh au sarangi (violon indien avec des cordes sympathiques en plus et joué à l’archet), Fabrice Colet aux tablas et Michel Seba à l’udu (percussions). Faite de notes qui s’enroulent, de silences, de respirations, de solos déliés, de duos impromptus, la musique est aussi l’occasion d’une promenade dans la vielle ville mythique de Bénarès, sur les ghats ou au sur les eaux brunes du Gange, là où la vie côtoie la mort et où les fumées des bûchers funéraires ont une odeur d’éternité. Ne cherchez plus ces disques sans nom que l’on dit conçus pour la méditation et le retour à la nature : optez plutôt pour celui-ci ! Ses improvisations libres ressemblent aux flammes dansantes des petites lampes à huile que l’on dépose sur l’eau du fleuve : elles paraissent évanescentes, fragiles, prêtes à s’éteindre mais elles survivent bien longtemps après avoir disparu en aval dans la lumière jaune.

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Aumja



Mythologies

[Aumja]
2006
Aumja est un quartet composé de quatre musiciens en ballade entre le Jazz et d’autres musiques du monde. Le saxophoniste Doudou Guirand, qui fut un proche de Don Cherry, est connu par ses albums enregistrés avec Mal Waldron (Space, 1987), Bobo Stenson (La nuit de Wounded Knee, Blue Line) ou Michel Marre (Le matin d’un fauve, 1994) et a sorti récemment un excellent disque de métissage africain intitulé Les Racines du Ciel. Le percussionniste Pierre Dayraud a balancé sa carrière entre divers projets Jazz, variété et World tandis que le guitariste Jean-Marie Frédéric a lui aussi prêté ses cordes à des projets du Sud. Mais l’âme d’Aumja et celle qui lui procure sa spécificité sonore, c’est Brigitte Menon, l’une des rares femmes à maîtriser cet instrument démesuré qu’est le sitar et c’est à travers les disques modernes de Mukta (Indian Sitar & World Jazz, 1999 ; Jade et Dancing On One's Hands, 2000 ; Haveli, 2005) qu’elle s’est imposée dans le genre Jazz-World-Fusion. Moins New Wave que celle de Mukta (un remix électronique d’Aumja est inconcevable), la musique est ici avant tout mélodique même si elle repose sur une rythmique chaude et organique qui créée une atmosphère aussi exotique qu’envoûtante. Le sitar déploie sa subtile alchimie de sons flottants et vibrants comme la douce lumière d’une lampe à huile et sur All In One, Menon nous fait découvrir les sons graves du surbahar, qui est au sitar ce qu’est la basse à la guitare. Certains titres osent un mélange encore plus subtil où il est difficile de séparer les influences méditerranéennes, voire arabes, des phrases sinueuses de la musique classique indienne. Ainsi Lyra peut-il faire penser à une improvisation méditative de Rabih Abou-Khalil où le sitar se serait comme par magie substitué au luth. Tendres et mystérieuses, sensuelles et aériennes, les mythologies d’Aumja s’inscrivent dans les musiques rares capables d’ouvrir les portes des mondes intérieurs à l’instar de celles jouées par Anouar Brahem, Abou-Khalil, Oregon, Codona ou autres Collin Walcott.

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Robert Falk



Muzungu

[A3-CD-03]
2005
Muzungu (qui signifie homme blanc en Swahili) est dédié à la musique africaine, et plus particulièrement à celle des trois pays d'Afrique centrale avec lesquels la Belgique a, pour des raisons historiques, gardé des relations privilégiées : le Congo, le Rwanda et le Burundi. Mais si la part africaine apparaît évidente au niveau des rythmes et des mélodies, les compositions n’en obéissent pas moins à une conception occidentale de la musique: les harmonies sont souvent enrichies, les idées et les couches musicales qui vont avec sont superposées de manière à créer des couleurs inédites tandis que les thèmes sont nourris d’improvisations propres au Jazz, voire d’emprunts multiculturels. Pleine Lune est une illustration particulièrement réussie du procédé : un rythme inhabituel originaire de la région Mongo dans la cuvette centrale du Congo pour fil conducteur, un saxophone ténor imposant joué par Philippe Leblanc, un piano jazzy et un mini chœur Pygmée composent cette fresque cohérente aussi bien sur le plan culturel que musical. Mais beaucoup d’autres plages sont du même calibre comme The Atlantic Crossing en forme de métissage osé rappelant à l’instar d’un Ali Farka Touré qu’il n’y a pas de Noirs Américains mais seulement des Africains qui ont perdu leur histoire. Fetnat (nom donné aux bébés nés un 14 juillet) qui introduit de subtiles variations dans le fameux soukous congolais, est ensoleillé par le saxophone soprano virevoltant d’un Pierre Vaiana, toujours en grande forme quand il s’agit d’improviser sur des cadences africaines. Kenize est une mélodie superbe sur un rythme qui évoque les danses lentes et gracieuses des jeunes filles rwandaises et leurs mouvements de bras ensorcelants. Sans oublier bien sûr la rumba congolaise inévitable quand on évoque Kinshasa et qui porte ici le nom du plus célèbre des quartiers africains de Bruxelles : Matonge. Le disque se conclut sur Chérie- Sicap Amitié en hommage à une chanson traditionnelle du Sénégal (Chérie) et à l’une de ses plus fameux syncopes : le mbalax, originaire du peuple Wolof, modernisé et popularisé ensuite par Youssou N'Dour. Muzungu est un bel album qui peut faire penser aussi bien à Manu Dibango qu’à Joe Zawinul ou au Marché Africain de Weather Report mais qui évoquera surtout les rythmes fascinants d’Afrique centrale revisités ici avec respect, ouverture d’esprit et une indispensable dose de jubilation sans laquelle toute entreprise de ce genre n’aurait aucun intérêt.

[ Robert Falk ]

Chris Joris /
Bob Stewart




Rainbow Country

[WERF 057]
2006
Rainbow Country est un album magnifique, bourré jusqu’au dernier octet (73 minutes) d’une musique contrastée où le Jazz moderne s’acoquine avec les musiques plus chaudes du continent africain. Le percussionniste belge Chris Joris s’est associé au tubiste américain Bob Stewart, célèbre pour avoir ramené l’instrument (et les sons du passé) au cœur d’ensembles de jazz moderne comme ceux de Carla Bley, David Murray, Don Cherry, Nicholas Payton, Wynton Marsalis ou Charlie Haden. Le tuba, associé à la basse électrique de Reggie Washington ou à la contrebasse de Chris Mentens, procure à cette musique une profondeur inouïe, un souffle primitif qui remue le cœur et les sens. Mais si Stewart est l’arme secrète de ce disque, l’amateur y trouvera aussi une foule d’autres sensibilités et de métissages propres à l’enchanter. Nonet par exemple est chanté par le Malien Baba Sissoko, spécialiste de la guitare traditionnelle ngoni et des tamanis, sur un rythme lanscinant propres aux chants du Sahel et le duo inédit entre le tuba et la guitare est tout simplement phénoménal. On retrouve également cette ambiance indolente sur Masaya et Yafa qui sont les deux seules compositions de Sissoko pour cet album. Adventure crédité à Reggie Washington est une courte ode à la basse électrique sur fond de congas. La ballade méditative Naima’s Tango met en valeur le talent d’un autre grand musicien américain : Eric Person y joue une longue partie de saxophone soprano qui s’enroule avec sensualité autour de la trame rythmique. Et parfois, la musique se fait plus exploratoire comme sur The Mysterious Charm Of The Right Wing avec un Bob Stewart dialoguant avec les percussions et le piano ouvert de Fabian Fiorini. Chris Joris, à l’occasion secondé par Junior Mthombeni aux congas ou en duo avec Sissoko (Birds), officie sur un arsenal d’instruments percussifs, développant des trames rythmiques inédites ou occupant l’espace en profonde harmonie avec les solistes. Ecoutez ses échanges spontanés avec le tuba de Stewart sur Rambler ou la façon dont il arpente le titre éponyme avec un étrange solo aux consonances métalliques (joué sur un instrument originaire de Trinidad appelé steelpan) : c’est du grand art. Rainbow Country est non seulement un disque varié et agréable à écouter mais il indique surtout une voie décisive pour le renouvellement d’un Jazz africain porteur de signification et que l’on assimile encore trop volontiers au seul afrobeat. Un Jazz retrouvant l’opulence de ses racines sans rien renier de la luxuriance de ses développements historiques, même les plus actuels. Hautement recommandé !

[Chris Joris] [ Ecouter / Commander ]

Nathalie Loriers



Chemins Croisés /
L'arbre pleure


[WERF 055]
2006
Il aura fallu attendre quatre années après l’album Tombouctou pour entendre un nouvel enregistrement de la pianiste Nathalie Loriers. Sa carrière, qui débuta en 1990 avec la parution de Nympheas (IGL 088) pour atteindre un sommet en 1995 avec Walking Through Walls Walking Along Walls (IGL 119), mit d’abord en évidence son toucher nuancé, son sens de l’espace, son lyrisme, sa fraîcheur d’inspiration doublée d’une sérénité toute féminine. Attirée par d’autres aventures, en grande artiste qu’elle est, elle enregistre en 2002 Tombouctou en sextette avec trois souffleurs et surprend cette fois par sa faculté à improviser sur des tempos rapides mais aussi à guider une formation élargie dans le dédale d’arrangements intelligemment conçus. Chemins Croisés est le fruit d’une nouvelle expérience : en 2004, elle forme un duo avec le luthiste tunisien Yadh Elyes. De cette union, naîtra une musique duale où le Jazz moderne européen se marie à des improvisations orientales. Sur l’album, Yadh Elyes est remplacé le jeune luthiste belgo-jordanien, Karim Baggili mais le principe de la fusion des deux univers est respecté. Parfois, ils sont simplement juxtaposés comme sur Kalila et Dimna (inspiré par les célèbres fables animalières d’origine indienne), véritable dialogue entre deux cultures qui finissent quand même par se rejoindre de façon inespérée dans un thème commun. Mais pour la plupart, il s’agit bien de compositions fusionnelles où chacun des deux styles se nourrit de l’altérité de l’autre. L’alliance inusitée entre le piano extraverti et le luth, par essence discret et intimiste, est ici rendue possible par la magie des studios : la balance est parfaite et quand les deux instruments se doublent, il naît un son nouveau, certes surprenant au début mais qui s’avère vite enchanteur. La rythmique, composée de Philippe Aerts (contrebasse) et de Joël Allouche (batterie et percussions), est discrète, attentive à respecter l’atmosphère souvent méditative des compositions. L’extraordinaire clarinettiste italien Gianluigi Trovesi vient encore ajouter une voix originale à l’ensemble, accentuant la légèreté de cette fascinante mosaïque sonore dont les timbres et les thèmes se mélangent à l’infini pour créer une tapisserie multicolore. Chemins Croisés est un album qui plaira autant aux amateurs d’un Jazz européen éclairé et ouvert qu’à ceux qui apprécient les tentatives de fusion du Jazz avec la musique nord-africaine ou proche orientale dont les luthistes Anouar Brahim et Rabih Abou-Khalil sont aujourd’hui les plus illustres messagers.

[ Nathalie Loriers sur Amazon ]

Baba Sissoko Ensemble



Bamako Jazz

[WERF 063]
2007
Baba Sissoko est un percussionniste malien dont le nom est associé à ceux de musiciens les plus divers. On le retrouve ainsi sur des productions de musique world comme celles de Youssou Ndour ou de Salif Keita mais aussi chez des artistes de rock (Sting, Ry Cooder) et même de jazz moderne auquel il s’intègre avec une étonnante ouverture d’esprit, ajoutant ses rythmes ancestraux sur des compositions complexes auxquelles il donne des couleurs africaines. Du Art Ensemble of Chicago à Dee Dee Bridgewater en passant par le projet Al Majmaa de Laurent Blondiau, on ne compte plus ses multiples contributions. Aujourd’hui, Baba Sissoko compose sa propre musique et conduit différents projets dont il est le leader. Bamako Jazz, enregistré pour le label brugeois De Werf, est le produit d’un ensemble éclectique composé de sept musiciens de différentes origines connus pour leur participation à quelques belles aventures du jazz européen : Jeroen Van Herzeele fut entre autres le saxophoniste ténor de Ode For Joe et de Greetings From Mercury, le trompettiste et bugliste Laurent Blondiau est le créateur du groupe avant-gardiste à géométrie variable Mâäk's Spirit et contribue au succès d’Octurn tandis que le pianiste Fabian Fiorini a lui aussi joué au sein du collectif Octurn et avec Aka Moon. A ce noyau de solistes, il faut encore ajouter la bassiste électrique new-yorkaise Reggie Washington, le percussionniste cubain Reynaldo Hernandez, Mamani Keita pour le chant et le leader qui, en plus du tama et du djembé, joue aussi de la guitare n’goni. En dépit d’un tel panachage, les mélopées ont gardé ce balancement irrésistible propre aux musiques nées sur les bords du grand fleuve Niger. Les souffleurs s’expriment librement, chantant d’abord à l’unisson pour créer des textures orchestrales avant d’improviser des phrases amples et fluides qui partent en voyage jusqu’au pays de la liberté. Le leader joue beaucoup de cette guitare traditionnelle au son caractéristique appelée n’goni tandis que son travail sur les percussions est bien celui qui l’a fait sortir du terroir et connaître au plan international. Devant un tel souffle ou improvisations libres communient avec la tradition africaine, beaucoup de pianistes auraient pu être embarrassés. Pas Fiorini qui s’en tire par un jeu arborescent qui n’est pas sans rappeler le travail de McCoy Tyner avec Coltrane (écoutez-le sur Ebi et Mali Foli). A noter aussi son duo avec Sissoko sur Improvisation Tama / Piano qui s’avère aussi bizarre qu'original. La musique de cet ensemble respire et, malgré sa modernité, suggère bien souvent la vie du désert, des ondulations du Niger aux vents sculpteurs de sables en passant par les grands rassemblements colorés de nomades. Voici une musique mystique qui ne renie rien de son histoire mais s’enrichit en termes d’esprit, de vision et de puissance par une ouverture sur le monde et ses innombrables cultures. Ce qui, en fin de compte, fait de Baba Sissoko le premier griot de l'humanité plurielle.


"Je suis convaincu que la musique joue un rôle précurseur
dans l'éclosion de la mondialisation humaine,
notamment par le biais de la World Music."

Eric Bibb, folk-bluesman, in Jazzman, mai 2003.



"Pourquoi nier que le jazz est issu de communautés
traversées par des influences culturelles plurielles,
où les talents s'exprimaient avec beaucoup de libertés,
avec ce sens de l'audace et de l'aventure de ceux
qui n'ont rien à perdre, et tout à gagner"

Philippe Schoonbrood in jazz@round, été 2003


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