Guitaristes belges : une sélection de compacts



Si le jazz belge est aujourd'hui connu d'un large public international, c'est en partie à cause de ces deux guitaristes exceptionnels que sont René Thomas et Philip Catherine. Il est d'ailleurs probable qu'ils aient également tous deux servis de catalyseurs pour beaucoup de musiciens belges de la nouvelle génération. Toujours est-il que la guitare est un instrument particulièrement bien représenté sur la scène locale. On y compte en effet des dizaines de guitaristes dont le talent éclate dans une étonnante variété stylistique qui court du mainstream à l'avant-garde. Cette page n'est pas une rétrospective ni encore moins une encyclopédie abrégée des guitaristes belges mais elle présente par ordre chronologique quelques albums importants où la six-cordes (qui en compte parfois 12) est reine. Cette sélection ne fait que gratter la surface mais elle permettra néanmoins de se faire une idée de l'ampleur du phénomène et de son extraordinaire diversité.



René Thomas : Guitar Groove (Jazzland / OJC), 1960
René Thomas (gt), Teddy Kotick (b), Albert Heath (batterie), Hod O’brien (p), J.R. Monterose (ts)

Spontaneous Effort (5:18) - Ruby My Dear (4:46) - Like Someone In Love (5:50) - MTC (4:22) - Milestones (5:47) - How Long Has This Been Going On (5:57) - Green Street Scene (7:35)

A l’époque, René Thomas réside à Montréal et c’est entouré de musiciens américains qu’il enregistre son premier et unique LP sous son nom aux USA, devenu depuis un disque culte. A la basse, Teddy Kotick, qui joua autrefois avec Charlie Parker et Horace Silver, est le gardien infaillible du temps au même titre que le batteur Albert « Tootie » Heath (le frère de Percy Heath) qui fut l’un piliers du hard bop et qui venait de conclure une collaboration fructueuse avec le tromboniste J.J. Johnson. Le piano est tenu par Hod O'Brien, un musicien au nom moins connu mais qui s’avère ici un improvisateur talentueux ne perdant jamais le fil de la mélodie. Le quintet est complété par le saxophoniste ténor J.R. Monterose, surtout connu pour sa participation au fameux Pithecanthropus Erectus de Charlie Mingus et qui enregistra pour Blue Note en 1956 un superbe album de bop intense dans un style vigoureux à la Sonny Rollins. Tous ces musiciens de session avertis participent évidemment à la qualité globale de cet album mais ils ont aussi l’élégance de se mettre totalement au service du leader du jour : le guitariste belge René Thomas dont le phrasé fluide et totalement maîtrisé est phénoménal. Il faut l’entendre s’envoler sur Like Someone In Love (un standard composé en 1944 par Jimmy Van Heusen), littéralement porté par la caisse claire bondissante de Tootie Health, pour comprendre le groove que ce musicien, né à Liège le 25 février 1926, porte en lui. Inspiré au départ par Django Reinhardt et, plus encore, par le guitariste Jimmy Raney, et à travers lui par l’esthétique froide du pianiste Lennie Tristano, son jeu legato a évolué et est désormais parfaitement adapté à l’approche bop de sa musique. Sur ce disque, Thomas transcende ses diverses influences et délivre sur sa Gibson ES-150 (le modèle de Charlie Christian) de longues phrases sinueuses, sans silence, lâchées parfois tel un flot de notes avec un minimum d’accentuation, imposant un style unique et sophistiqué qui a assuré sa réputation des deux côtés de l’Atlantique. Sur How Long Has This Been Going On? composé par Gershwin, Thomas, uniquement accompagné par la basse et la batterie, fait en outre preuve d’un profond lyrisme avec un jeu tout en nuances qui influencera à son tour Philip Catherine et Larry Coryell. En plus des standards anciens précités, le répertoire comprend deux reprises modernes (la ballade Ruby My Dear de Thelonious Monk avec un accompagnement en accords magnifique du guitariste et Milestones de Miles Davis) ainsi que trois titres originaux composés par Monterose dont le superbe Spontaneous Effort, emblématique d’un be-bop débridé et swinguant. A noter que Thomas fut l’un des premiers guitaristes à adapter pour l’instrument une reprise de Monk autre que ’Round Midnight. Enregistré aux Nola Penthouse studios de New York les 7 et 8 septembre 1970 et produit par Orrin Keepnews, le LP original, qui bénéficiait déjà d’une excellente qualité sonore, a été remastérisé pour une réédition en CD sur le label Original Jazz Classics. Toujours en attente d’une vraie reconnaissance, Guitar Groove n’en est pourtant pas moins l’un des albums les plus essentiels dans l’histoire de la guitare jazz.

[ René Thomas : Guitar Groove (CD & MP3) ]
[ A écouter : Like Someone In Love - Milestones - Spontaneous Effort]

Paolo Radoni : Storie Vere (Igloo), 1988
Paolo Radoni (guitare), Jean-Louis Rassinfosse (contrebasse), Bruno Castellucci (batterie)

Storie Vere (7:30) - Touch Of Silver (5:20) - Time Waits (2:50) - All Of You (7:48) - Mistero Lento (7:46) - Elegia (8:39) - My Little Angel (5:27) - Four Tone Tune (7:05) - Via Margutta (7:12)

Enregistré pour Igloo en 1988 avec Jean-Louis Rassinfosse à la contrebasse et Bruno Castellucci à la batterie, Storie Vere, est un voyage imaginaire dans une région ensoleillée qui ressemble à la Toscane. Le guitariste d'origine italienne y démontre sa grande sensibilité et affiche une véritable profession de foi pour les belles mélodies qui parlent au cœur. Son jeu clair, sobre et précis, imprégné d'un classicisme mainstream, garde toujours un côté sentimental même sur les morceaux les plus rapides comme le boppisant Touch Of Silver dédié au pianiste Horace Silver. Soutenu par son excellente rythmique, Paolo Radoni swingue en douceur sur le All Of You de Cole Porter et emporte par son profond lyrisme sur un Mistero Lento quasi méditatif. Et puis, il y a ce Storie Vere écrit en 1964 par le compositeur de musiques de films Armando Trovajoli pour le fameux Mariage à l'Italienne de Vittorio De Sica. Une reprise inattendue mais aussi un thème que le guitariste s'est approprié avec tant de grâce qu'il est devenu un incontournable de son répertoire. Introuvable sur le marché depuis longtemps, cet album nuancé et lumineux a été heureusement réédité en décembre 2010 par Igloo dans sa série Jazz Classics.

[ Story Vere (CD & MP3) ]

Philip Catherine : Guitar Groove (Dreyfus Jazz), 1998
Philip Catherine (g), Jim Beard (kb), Alfonso Johnson (elb), Rodney Holmes (batterie)

Merci Afrique (4:47)- Sunset Shuffle (4:08) - Guitar Groove (6:22) - Good Morning Bill (5:07) - Hello George (5:10) - To My Sister (6:18) - Chinese Lamp (5:14) - Stardust (3:00) - Here And Now (3:00) - Nuances (3:33) - Simply (2:15) - For Wayne And Joe (3:45) - Blue Bells (5:28)

Philip Catherine revient avec un disque qu'il intitule (hommage déguisé ?) comme le meilleur album studio du regretté René Thomas. Hésitant entre la part rythmique et celle plus mélodique de son art, le guitariste décide de ne pas choisir : côté cour, sept titres bâtis sur le groove, enfilés à la suite les uns des autres avec une générosité magnifique et, côté jardin, six thèmes tranquilles tout en nuances dans le style qui assura le succès de ses opus précédents. Un compact qui rappelle le bon vieux temps quand les artistes cherchaient encore à donner une ambiance différente sur chacune des deux faces d'un 33 tours. Mais quel que soit le contexte, Catherine restera toujours Catherine. Même porté par un shuffle brûlant, il ne se départit jamais de sa rigueur dans les arrangements, de sa sonorité chaleureuse générée par un jeu efficace en accords et en lignes de basse ni de son lyrisme naturel incomparable, et se situe ainsi à mille lieues de ce que fait par exemple un John Scofield, beaucoup plus incisif et atonal, sur ses propres albums jive. Et avec cette rythmique, qui fut celle de Wayne Shorter pendant une année, le label Dreyfus a offert au guitariste un costume taillé à la mesure de son monde onirique. Résultat : la séduction opère encore et toujours. Décidément, il y a chez cet homme une sorte de naïveté mêlée de poésie qui fait la différence avec pas mal d'autres surdoués de la six cordes.

[ Disco ] [ Philip Catherine : Guitar Groove (CD & MP3) ]

Gilbert Isbin Plays Nick Drake (Traurige Tropen 008), 1999
Gilbert Isbin (guitare)

River Man (2:57) - Horn (3:33) - Free Ride (5:06) - Day Is Done (4:28) - Place To Be (4:21) - Parasite (4:01) - Road (3:18) - Three Hours (3:30) - Way To Blue (3:57) - Which Will (4:14) - Boymanblues (2:28)

Un chanteur guitariste anglais, autiste et plus ou moins folk, décédé à l'âge de 26 ans en novembre 1974 : trois disques inégaux et une carrière météorique sinon inexistante ont fait de lui un artiste culte encensé par quelques-uns, ignoré par tous les autres. Ses mélodies saturniennes, son jeu en picking hors normes, la déstructuration du temps et les accordages inusités ont retenu l'attention d'un autre guitariste étrange : Gilbert Isbin, prince des harmonies insolites conçues sur une simple guitare acoustique. Il en résulte un disque profondément original, intimiste, mélancolique et que l'on pourrait croire totalement improvisé s'il n'y avait, comme toujours chez Isbin, cette précision troublante qui sous-tend sa poésie. Superbe.

[ Gilbert Isbin Website ]
[Gilbert Isbin Plays Nick Drake (CD) ]

Pierre Van Dormael : Vivaces (IGLOO IGL 155), 2000
Pierre Van Dormael (guitare), Otti Van Der Werf (basse), Stéphane Galland (batterie), Anne Wolf (piano), Manuel Hermia (ss), Nicolas Kummert (ts), Bo Van Der Werf (bs), Michel Seba (percussions), Ben Ngabo (djembé), Kris Defoort (p sur 6 & 8), Chander Sardjoe (dr sur 2 & 4), Benoît Ruwet (sabar sur 2)

Cap Vert (06:51) - Sur La Route De Ouakam (06:19) - Vivaces (09:03) - Estelle Sous Les Etoiles (06:00) - Rue 6 (06:05) - Clic Sur L'Herbe (05:25) - Frère Et Soeur (03:37) - Soleils (06:56) - Otti 1er (06:44)

Le guitariste Pierre Van Dormael s'est fait une réputation en jouant avec les groupes les plus célèbres de ce qu'il faut bien maintenant appeler la nouvelle vague du jazz belge : Aka Moon bien sûr avec qui il a enregistré le compact Ganesh (Carbon 7) et Deep In The Deep dont le disque Snake Ear (J.A.S) a fait l'objet d'une de nos précédentes sélections. Et ce n'est pas pour rien si Philippe Reul, également guitariste, et Nicolas Kummert lui ont dédié le premier disque d'Alchimie édité en 2001 chez IGLOO. Mais Van Dormael a plus d'une corde à son arc : il est aussi le co-fondateur avec Pierre Vaina et Jean-Louis Rassinfosse de l'âme des poètes connu pour ses interprétations de chansons du répertoire traditionnel français ; il s'est associé avec la kora de Soriba Kouyaté pour enregistrer l'album Djigui (Igloo) aux couleurs africaines ; et on a pu le voir à l'occasion sur scène avec Slang, le groupe mi-world mi-funky de Manuel Hermia. Toutes ces influences, ou peut-être devrait-on écrire toutes ces expériences, se retrouvent forcément dans ces neuf compositions que le guitariste a tenu à partager avec une douzaine de musiciens qu'il connaît fort bien. Du coup, Vivaces s'avère être un projet ambitieux à l'esthétique large et aux combinaisons multiples. La plupart des titres diffusent une certaine joie de vivre, une sorte d'optimisme ambiant que l'on incline à associer au personnage et qui rend la musique agréable à écouter (Sur la Route de Ouakam, Estelle Sous les Etoiles). Les percussions légères sont omniprésentes, la rythmique fulgurante emmenée par Stéphane Galland et Otti Van Der Werf est ce qui se fait de mieux dans le genre, les solos de saxophone sont aussi concis qu'inventifs et les arrangements superbes sont agencés avec une précision d'horloger suisse. Quant à la guitare de pierre Van Dormael, elle est comme d'habitude claire pour la sonorité et limpide dans les improvisations, volant tel un oiseau migrateur au-delà des styles et des rythmes sans aucune intention de se fixer quelque part. Vivaces allie technique et émotion pour offrir une musique complexe, emballante et agréable qui comblera les esprits comme les cœurs. Voilà bien le genre de compact qu'il faut réserver comme cadeau à son meilleur ami.

[ Vivaces (CD & MP3) ]
[ A écouter : Sur La Route De Ouakam ]

Pierre Lognay : The New International Edition (Lyrae Records), 2002
Pierre Lognay (guitare), Philippe Thomas (tp), Mark Turner (ts), Rudresh Mahanthappa (as), Inno Sadjo (piano électrique), Mark Zubek (basse), Bilou Doneux (drums)

Up And Down (10:20) - Roots and Fruits (10:09) - New Fruits (5:10) - Song for Lou (7:30) - Spring Time (7:38) - X (12:38) - Segment (6:04)

Dès le premier titre Up and Down, on est tout de suite dans l'ambiance chaude de ce disque enregistré live aux "Riches Claires" en septembre 2001. Après une superbe introduction à la trompette par le Mauricien Philippe Thomas sur une rythmique acoustique sensuelle emmenée par le batteur Bilou Doneux et le contrebassiste canadien Mark Zubek, le thème complexe et très technique est emballé par le septet sur une métrique bizarre avant de passer aux choses sérieuses : les solos. Pierre Lognay d'abord et sa Fender : son clair, phrasé fluide avec une touche de nonchalance qui laisse deviner le travail accompli depuis son premier disque chez Igloo (Some Other Thing). Ensuite, le saxophoniste ténor Mark Turner, l'un des plus grands musiciens de jazz actuels, qui propulse ce thème hard bop dans une perspective de modernité audacieuse. Et enfin, l'Indien Rudresh Mahanthappa, jeune altoïste virtuose de la scène new-yorkaise, qui clôture les improvisations avec profusion, flamboiement et une énergie hallucinante avant le retour du thème. Plus de dix minutes se sont déjà écoulées et la magie les a effacées. Reste le souvenir d'une musique instinctive, spontanée, libératrice, incandescente comme une soudaine explosion. Et tout est joué ainsi sur ce disque, avec une verve détonante et une virtuosité jamais ostentatoire. Ce septet qui rompt les hiérarchies instituées est édifiant : voici un jazz universel, accessible à tous, joué avec authenticité et intégrité par des musiciens d'expériences et d'horizons divers animés par la même soif intense de liberté. Une lettre manuscrite reproduite sur la pochette du compact présente Pierre Lognay comme un musicien formidablement talentueux et doué dont il faut aider à faire connaître la musique au bénéfice de tous ceux qui auront le privilège de l'entendre un jour. Quand on se rend compte que c'est le grand Herbie Hancock lui-même qui a signé ça, franchement, que voulez-vous ajouter de plus !

[ Pierre Lognay : The New International Edition (CD) ]

Maxime Blésin 5tet : Bowling Ball (Igloo), 2001
Maxime Blésin (guitare), Eric Prost (saxophone), Manu Duprey (piano), Sal La Rocca (contrebasse), Mourad Benhammou (drums)

Harry Doubleface (5:44) - Sur La Route De Malaucene (4:49) - Petit Pêcheur (3:54) - Grrrr (5:41) - Cancao (3:38) - Bowling Ball (6:13) - Gigue Dans Le Désert (3:57) - Bazar (4:14) - La fumee Du Feu (5:22) - Lili (1:34)

Avec son Quintet composé de musiciens français (Eric Prost au ténor, Manu Duprey au piano, et Mourad Benhammou à la batterie) et belge (Salvatore La Rocca, basse), le guitariste Maxime Blésin compose et interprète un hard-bop efficace qui rappelle la période Blue Note des années 50 à et 60. Même la photo de pochette est typée avec le leader en situation dans un bowling comme aurait pu l'être Barney Kessell, Grant Green ou Kenny Burrell quarante années auparavant. La musique est alerte, vigoureuse et la rythmique propulse avec ardeur des solistes qui possèdent l'art du swing et du groove. Quant à Blésin lui-même, il tient avec une (trop) grande sobriété un discours mélodique constitué de séduisantes lignes nettes et précises qui évoquent celles des grands guitaristes liés à l'esthétique bop et disciples de Charlie Christian. Sa sonorité, fluide et pure, fait aussi merveille sur des morceaux plus lyriques comme Gançao et le trop court Lili qui clôture en beauté cette plaisante galette recommandée à tout ceux qui aiment les bonnes ambiances de jazz avec leurs parts de swing et d'émotion.

[ Bowling Ball (CD) ]

Peter Hertmans Trio : The Other Side (Quetzal Records QZ 110), 2003
Peter Hertmans (guitares & orgue), Sal la Rocca (basse), Bruno Castellucci (batterie)

What's Left ? (5:09) - What Is... (6:34) - The Other Side (4:42) - Is That You ? (5:11) - Ever Since (5:47) - 9-7-13, Stay With Us (5:12) - Why Not (3:54) - Cry No More (3:39)

Comme pour le trio de piano, le trio de guitare/basse/drums est un art difficile qui requiert certaines exigences pour se hisser hors normes et retenir l'attention de l'auditeur sur la durée. Mais la diversité est au rendez-vous sur ce cédé de Peter Hertmans qui joue avec l'amplification de sa guitare comme un trompettiste utilise les sourdines pour créer des ambiances particulières. Passant d'une sonorité rugueuse rappelant John Scofield ou Frank Gambale à un style aéré et plus intimiste où l'on retrouvera l'influence de guitaristes majeurs comme John Abercrombie ou Ralph Towner ou encore évoquant sur What Is un Al Di Meola qui aurait apprivoisé ses tendances hispanisantes au profit d'un discours moins démonstratif, Hertmans a élargi sa palette à toute une gamme d'influences dont les références ne sont citées ici que pour donner une idée des styles abordés. Car jamais le guitariste ne tombe dans le piège du plagiat ni même de l'emprunt : ses compositions originales sont bien conçues autour de thèmes attachants prolongés par des progressions improvisées qui se densifient au fil des chorus en créant un univers personnel et autonome. Dans des pièces plus introspectives, où les notes se font aigres-douces comme sur Cry No More, il se révèle aussi un formidable orfèvre de l'espace, capable de mettre en mouvement sa musique sans esbroufe ni gratuité. A la frange de tout classicisme et perpétuellement en chasse de nouvelles couleurs, le leader reste toutefois facilement identifiable grâce à son traitement des textures sonores et à un toucher somptueux d'une impressionnante précision. Evidemment, le succès d'une entreprise comme celle-ci dépend beaucoup de la rythmique. Mais avec Sal La Rocca qui sait faire chanter sa basse et le grand Bruno Castellucci aux cymbales scintillantes, le leader a su s'entourer d'une section de choc capable de soutenir, de propulser et de mettre en lumière la moindre de ses circonvolutions. Après René Thomas et Philip Catherine, Peter Hertmans s'impose comme le chef de file de la nouvelle génération des guitaristes de jazz en Belgique en réalisant une oeuvre transversale, généreuse, convaincante et résolument proche du concept de modernité.

[ Disco ] [ The Other Side (CD) ]
[ A écouter : What's Left ? - What Is ... ]

Hendrik Braeckman Group : 'Til Now (WERF), 2005
Hendrik Braeckman (guitare), Bert Joris (tp & bugle), Kurt Van Herk (saxophones), Piet Verbiest (basse), Jan De Haas (batterie)

Colours (opening) (1:03) - Santa Margerita (6:51) - Fluit (8:23) - Felix (5:01) - Nemo (5:32) - Indisch (6:29) - Nathalie (6:43) - Cecilia (4:16) - Karl (10:06) - Clara (5:04) - Colours (4:38)

Bien qu'il ait joué de nombreuses années comme accompagnateur, notamment au sein d'Ancesthree au côté de Ben Sluijs (CD Ancesthree, Autoproduction, 2002), avec Rony Verbiest (CD Ah Bah Joah!, Autoproduction, 1998) et dans le quintet de Jan de Haas (CD Doing My Thing, WERF, 2003), le guitariste Hendrik Braeckman reste très peu connu du grand public. Ce n'est qu'en 2005 qu'il sort un premier album sous son nom sur le label WERF. Fort bien entouré par des pointures comme Kurt Van Herck et Bert Joris, Braeckman s'est d'abord concentré sur les compositions, toutes de sa plume, ainsi que sur les arrangement qui sont ciselés à la perfection. Mais professeur de guitare depuis 1985 (et depuis 1993 au Conservatoire Royal d'Anvers), l'homme connaît son manche à fond et en profite aussi pour explorer toutes les subtilités de son instrument. Il joue ici avec beaucoup de nuances et de sobriété sur une guitare semi-acoustique, manufacturée par le célèbre luthier Jacky Walraet, dont il tire des sonorités imprégnées d'un certain classicisme à la Philip Catherine ou à la Kenny Burrell. Sur certains morceaux comme sur Indisch, il ajoute parfois une légère touche exotique du plus bel effet. Cette musique mélodique, fort bien interprétée et mixée à la perfection est particulièrement plaisante si bien que 'Til Now, qui est adoubé par Jim Hall sur la pochette, ravira les amateur d'un jazz aéré, frais, tendre, et légèrement nostalgique. On notera enfin que cette production fut nominée aux Klara Muziekprijzen en tant que l'un des meilleur enregistrements jazz de l'année 2005.

[ 'Til Now (CD) ]

Frederik Leroux Quartet : Angular (Frantic Loop Records), 2006
Frederik Leroux (guitare), Peter Ewald (clarinette, ts), Robert Landfermann (basse), Jonas Burgwinkel (batterie)

Angular (4:48) - Arthur The Crime Fighting Poodle (3:41) - Corny (6:57) - Bittersweet (3:38) - Urban Jungle (6:40) - For Bob (1:02) - Kitten's Lullaby (5:45) - Back To The Roots (3:43) - part I: Away From Your Love (5:19) - part II: It's a Long, Long Journey (2:45) - Light Scattering By Small Particles (7:36) - The Unknown (8:02)

Né à Gent en 1980, le jeune guitariste Frederik Leroux a perfectionné son art avec Peter Hertmans et Fabien Degryse au Conservatoire Royal de Bruxelles (1998) avant d’émigrer aux USA pour étudier avec Ben Monder et Paul Bollenback à la New School University in New York (2003-2004). Avec son quartet formé en mai 2004, il enregistre ce premier album autoproduit en novembre 2005 et c’est l’occasion pour ceux qui ne l’ont jamais vu en concert d’apprécier un style de guitare fort original. Son phrasé souple et délié et la maîtrise d’un son distinct qui va de la ligne claire à des tonalités saturées sont au service de compositions modernes souvent méditatives et à l’environnement en perpétuel changement. Ecoutez Corny par exemple : ça commence comme une ballade tout en douceur avant d’évoluer lentement en un crescendo poignant : le solo délié et aérien est progressivement inséminé d’effets pour se résoudre dans une bouillie sonore libératrice. Dans un autre registre, Urban Jungle comprend des passages free inattendus après un thème qui s’annonçait plutôt classique. En fait, les compositions sont assez difficiles à appréhender de prime abord mais après plusieurs écoutes, elles révèlent une vision certes alambiquée mais très personnelle de la musique. Difficile de citer des influences : Peter Hertmans parfois dans les passages les plus classiques mais ces paysages sonores sont aussi hantés par les ombres furtives de Bill Frisell (pour l’exploitation étendue des timbres) ou même de Derek Bailey (pour l’approche arythmique et atonale), des guitaristes connus et respectés pour leurs esprits indépendants et leurs concepts très particuliers de l’improvisation. Les autres membres du quartet, Peter Ewald (saxophone ténor et clarinette), Robert Landfermann (basse) et Jonas Burgwinkel (drums), tous de la même génération que le leader, ont parfaitement compris l’essence de sa musique. Un titre comme Light Scattering By Small Particules, un saisissant voyage dans un monde kaléidoscopique, met en évidence cette interaction magique entre des musiciens imaginatifs dont la douceur n’exclut pas une grande expressivité. Frederik Leroux est un musicien et un compositeur à suivre et on ne peut que l’encourager à approfondir sa vision singulière au sein de ce quartet qui lui va comme un gant.

Fabien Degryse Trio : The Heart Of The Acoustic Guitar (Midnight Muse Records), 2007
Fabien Degryse (guitare), Bart De Nolf (contrebasse), Bruno Castellucci (batterie)

Dreams And Goals (7:09) - Aléa (5:03) - Fatima (4:47) - Da Ann Blues (5:57) - Time For Some Sun (5:17) - Waltz For Life (6:04) - The Odd Party (5:23) - Back To The Roots (3:43) - part I: Away From Your Love (5:19) - part II: It's a Long, Long Journey (2:45) - part III: Back Home (4:35)

Ce qui frappe d’abord, c’est la chaleur qui se dégage de cette musique. On croirait presque que le trio l’a enregistrée au coin du feu dans une ambiance intimiste et calfeutrée et on ne peut une fois encore que se réjouir du travail de l’ingénieur du son Michel Andina. Ensuite, il y a le son, devenu plutôt inhabituel en Jazz, de la guitare acoustique à cordes d’acier. Et quelle guitare ! Une véritable Martin (issue de la fabrique de Nazareth en Pennsylvanie) dont le numéro de série photographié sur la pochette intérieure indique qu’elle doit dater de 1977. Le son est cristallin, tellement typique qu’on ne peut s’empêcher de penser aux nombreux artistes de folk et de country qui l’ont utilisée en solo comme Norman Blake, David Bromberg ou Lester Flatt. On a l’impression fugace que cette guitare légendaire joue toute seule tant les notes s’écoulent avec une immense fluidité. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il faut un sacré bagage technique pour en jouer du jazz comme on l’entend ici. Sans aucune virtuosité démonstrative et déplacée, Fabien Degryse fait preuve à la fois d’un toucher d’une précision rare et d’une grande expressivité dans la construction de ses solos. En plus, auteur de la totalité du répertoire, il démontre qu’il est un fin mélodiste aux idées larges nourries par ses multiples influences : des blues de Da Ann Blues et Back To The Roots (que n’aurait pas renié un Eric Clapton unplugged) à la jolie ballade pleine de douceur Away From Your Love, en passant par le boppisant Back Home, il y en a un peu pour chacun. Pour ce premier album en trio acoustique, le guitariste s’est entouré d’une rythmique de luxe avec le contrebassiste Bart De Nolf (Bart Defoort Quartet) très présent et auteur de quelques beaux solos (Dreams & Goals) et du batteur Bruno Castellucci dont la frappe élastique fait merveille (écoutez l’intro de The Odd Party et la suite : c’est du grand art). Sur cet album, qu’on recommandera à tous les amateurs d’un jazz varié et accessible, Fabien Degryse ne se contente pas de mettre à nu le cœur de sa guitare acoustique, il fait aussi parler son âme.

[ The Heart Of The Acoustic Guitar (CD & MP3) ]

aRTET : Watts Up (WERF), 2008
François Delporte (guitare), Tom Callens (sax ténor), Ben Ramos (contrebasse), Lionel Beuvens (batterie), Kris Defoort (piano)

Thin Ice (6:44) - Watts Up (5:46) - Smoke (4:45) - Santa's Funeral (4:15) - Not A Safe Place (6:38) - Rain (6:56) - The Rope (8:15) - Madrid-Istanbul (7:08) - You Said ? (4:41) - Vvvodka (5:25) - Silent Tango (4:58)

« aRTET » est un projet bâti autour du guitariste François Delporte, également compositeur des onze titres originaux composant le répertoire de cet album. Né en 2005 des affinités entre quatre étudiants de conservatoire, ce quartet a déjà connu son heure de gloire en remportant en juillet 2006 le concours Jeunes Talents du Jazz à Gand, ce qui lui a permis de se produire en ouverture du Festival Blue Note de 2007 et de participer à une tournée dans le cadre des JazzLab Series. Bon départ pour cette formation qui livre maintenant ce premier album illustrant le talent et l’originalité du collectif. Delporte, qui a l’esprit attentif à d’autres genres pluriels, distille un groove souterrain même s’il préfère s’exprimer de façon traditionnelle sans jamais être tenté par une quelconque fusion. Bien secondé par le saxophoniste Tom Callens dont le ténor complice apporte une réelle profondeur à l’ensemble, Delporte improvise sur une guitare électrique dans des morceaux intégrant ici un groove subtil (You Said ?, The Rope), là quelques influences orientales (Madrid – Istanbul) mais sans jamais trop déborder du cadre d’un jazz moderne et élégant où son phrasé sobre et bien articulé fait merveille. Il troque aussi à l’occasion son instrument électrique contre une guitare acoustique comme sur ce Santa’s Funeral baignant dans une atmosphère retenue et mélancolique. L’empathie de la rythmique, composée de Ben Ramos à la contrebasse et du batteur Lionel Beuvens, contribue à donner à cette musique une fraîcheur particulière. En outre, le quartet bénéficie sur deux titres (Rain et You Said ?) de l’apport de Kris Defoort, brillant pianiste qui enlumine les textures de ses notes cristallines. Watts Up est un album qui ravira les amateurs de guitare jazz en équilibre entre un certain classicisme et une musique improvisée ouverte sur d’autres esthétiques.

[ aRTET ] [ Commander chez De Werf ]
[ Watts Up (CD & MP3) ]

Jacques Pirotton : Parachute (Igloo IGL 205), 2008
Jacques Pirotton (guitare acoustique, guitare électrique: 11), Fabrice Alleman (clarinette, clarinette basse), Benoit Vanderstraeten (basse électrique), Jan De Haas (batterie, percussions)

Too Young (05:49) - Untitled (07:02) - The Cake (04:59) - April-Fool (07:04) - Parachute (05:20) - K. Dra (05:40) - December 13th (04:57) - Pictures (05:21) - Primitive (05:04) - Canicule 1 (5:25) - Chinese Doll (04:02)

Pour avoir tâté de l’instrument, j’ai toujours eu un faible pour les guitaristes. Par chance, la Belgique a produit d’excellents musiciens de calibre international comme le regretté René Thomas et Philip Catherine mais aussi une kyrielle de guitaristes moins célèbres qui sont pourtant d'authentiques petits princes de la six-cordes comme Pierre Van Dormael, Paolo Radoni, Peter Hertmans, Fabien Degryse et Pierre Lognay pour n’en citer que quelques uns. Parmi ces derniers, Jacques Pirotton, né en 1955 à Liège, fait figure de vétéran sans pour autant avoir la renommée auprès du public que son immense talent aurait dû lui amener. Je me souviens d’avoir été impressionné en 1984 par un LP jamais réédité et aujourd’hui introuvable (Happy Few, MD 110) sur lequel il accompagnait en duo le grand Jacques Pelzer à la flûte et au saxophone alto. A l’époque, il composait déjà des thèmes superbes qui auraient bien mérité de ne jamais tomber l’oubli comme Happy Few et Scarcity. Si sa discographie en véritable leader est plutôt réduite (à peine quatre disques, en comptant celui-ci, dont le plus célèbre reste l’indispensable Artline qui fut édité sur le label B Sharp en 1988), il faut savoir qu’il a aussi participé en tant que co-leader, sideman ou invité, à une multitude d’albums qui se classent, dans des styles fort différents, parmi les plus belles réalisations du jazz européen. A titre d’exemple, on épinglera Ocean et Round du collectif avant-gardiste Octurn, les deux compacts de Phil Abraham dédiés aux Beatles (Jazz Me Do 1 & 2), l’inoubliable We Can't Stop Loving You plein d’humour du trio Steve Houben / Jacques Pirotton / Stephan Pougin, la world-fusion d'Al Orkesta de Joe Higham sans oublier une contribution à une compilation sur Igloo en hommage à René Thomas (1997). Cette trajectoire atypique, associée à une étonnante modestie sur le plan médiatique, explique probablement que, s’il est respecté et recherché par ses collègues musiciens, Jacques Pirotton soit toujours aujourd’hui aussi mal connu du vaste monde qui entoure la cité ardente.

Ce Parachute remet les pendules à l’heure. Dès le premier titre, Too Young, on est confronté à la science du guitariste : un son acoustique formidable, un toucher d’une délicatesse extrême, un phrasé terriblement efficace et surtout un lyrisme à fleur de peau qui transporte l’auditeur hors de son quotidien. Le choix de Fabrice Alleman aux clarinettes (normale et basse) est judicieux : son jeu nerveux dynamise des compositions attrayantes toutes écrites par le leader. La fin du morceau, qui résonne comme 1000 clochettes, se fond dans le suivant via une transition naturelle, presque impalpable. Ici encore, Pirotton varie les plaisirs en alternant plages lyriques (Pictures, Parachute) et compositions plus énergiques (The Cake et son introduction atonale qui mute rapidement sur un tempo enlevé propice à des soli explosifs) sans oublier un voyage au Sud (K. Dra) ainsi qu’une percée subtile dans le genre hard bop / fusion avec December 13th sur lequel le vieux complice Benoît Vanderstraeten à la basse électrique - il était déjà là à la fin des années 80 sur Artline et Jokari - et le batteur Jan De Haas laissent libre cours à leur imagination fertile. Pas de décibels superflus ici, ni de virtuosité gratuite : Pirotton maîtrise son art avec volupté en se mettant au service de mélodies arrangées avec soin. L’album se termine sur un étonnant Chinese Doll interprété cette fois à la guitare électrique par un jeune musicien de 54 ans retrouvant l’énergie d’un rock basique avec lequel il flirta à ses débuts. Ce superbe album, riche, diversifié et finement ciselé, est un régal pour les oreilles.

[ Parachute (CD & MP3) ]
[ A écouter : December 13th - Primitive ]

Paolo Loveri : 3 for 1 (Mogno Music J037), 2010
Paolo Loveri (guitare), Pietro Condorelli (guitare), Benoit Vanderstraeten (basse), Bruno Castellucci (batterie)

3 for 1 (2:42) - Fat Again (4:31) - Little Castle (4:57) - Quartiere Stella (2:56) - ML Samba (6:13) - But Not For Me (5:04) - Little Girl (5:53) - Tribute To An Unknown Hero (4:43) - Monday Morning (5:00) - Wes Drive (5:44) - The Red Box Tribe (3:42)

Même s’il reste encore trop peu connu du grand public, Paolo Loveri a déjà une longue histoire liée à la scène du jazz belge sur laquelle il se produit depuis 1992. Sur le plan discographique toutefois, ce n’est que trop rarement qu’on a pu l’apprécier, d’abord en duo avec Fabrice Alleman pour deux albums édités chez Lyrae en 1996 et 2001 (Duo et On The Funny Side Of The Strings), aujourd’hui difficilement trouvables, et plus récemment sur l’excellent projet collectif Radoni’s Tribe (Let Me Hear A Simple Song) sur lequel il rendait hommage à son mentor, Paolo Radoni. Pour son premier disque en leader, Paolo Loveri a invité celui qui, à la fin des années 80, fut son tout premier professeur de guitare en Italie : Pietro Condorelli. C’est donc à un beau duo de six cordes, accompagné par Benoît Vanderstraeten à la basse électrique et Bruno Castellucci à la batterie, qu’on a droit sur cet album intitulé fort à propos 3 For 1. Mis à part le standard de George Gershwin (But Not For Me), les dix autres compositions sont des originaux écrits par Loveri ou Condorellli. Les deux guitares, au son électro-acoustique magnifiquement enregistré, sont évidemment aux avant-postes, improvisant ou exposant des mélodies raffinées dans une esthétique propre à la musique improvisée européenne. De belles mélodies d’ailleurs comme celle de Little Castle, en forme de promenade tranquille, ou de Quartiere Stella au tempo lascif et à l’atmosphère onirique. Sur Tribute To An Unknown Hero, la cadence s’accélère et on pourra comparer les attaques et les styles des deux solistes qui se complètent et s’entrecroisent avec bonheur. Au détour d’un titre (ML Samba), on surprend le quartet à introduire quelques influences latines qui colorent subtilement la musique. Et il y a aussi un bel hommage à Wes Montgomery, intitulé Wes Drive, où l’on retrouve avec plaisir non seulement la technique du maître (ses fameux octaves) mais aussi son groove si particulier que l’inconscient associe bien souvent à la route et au voyage (Movin’ Wes, Movin’ Along, Road Song, …). Des thèmes qui, d’après la pochette, sont aussi à priori le fil conducteur de cet album. 3 For 1 est un disque qui ravira les amateurs de guitares jazz jouées dans un style classique avec toute la technique et la fraîcheur requises.

[ 3 For 1 (CD & MP3) ]
[ A écouter : Monday Morning interprété live au Théâtre Marni, 8/9/2010 ]

Jeanfrançois Prins : El Gaucho (Challenge), 2012
Jeanfrançois Prins (guitare), Joris Teepe (contrebasse), Victor Lewis (batterie), Rich Perry (sax ténor sur 2, 6, 8 & 11)

Black Nile (5:18) - What? (7:06) - Zorro (3:36) - Noche en Las Pampas/El Gaucho (7:39) - Teru (5:33) - Wet (5:43) - I Wanted to Say (8:11) - Futebol (7:59) - Spring is Here (5:25) - Fifth Ave. (8:19) - I'll be Seeing You (4:04)

Tous ceux qui s'intéressent à la guitare jazz reconnaîtront de suite la rondeur du son de la Gibson Es-175, une guitare mythique utilisée par des artistes majeurs comme René Thomas, Barney Kessel, Joe Pass, Jim Hall ou Pat Metheny. Jeanfrançois Prins en joue dans un contexte bop mainstream, délivrant des solos qui swinguent sur des thèmes qu'il a soit composés lui-même, soit empruntés à d'autres, et notamment à Wayne Shorter dont il reprend les superbes Black Nile, El Gaucho et Teru, tous issus de sa période Blue Note. Qu'il descende son manche en catastrophe tel un René Thomas sur Black Nile et l'épique Zorro ou bien qu'il glisse ses doigts en souplesse d'un accord à un autre sur les ballades after hours Spring Is Here ou Fifth Ave., le groove et le lyrisme font bon ménage. Teru en particulier est magique grâce à de subtils effets de vibrato qui envoient les notes dans la stratosphère. Il faut dire aussi que Prins est porté par une excellente rythmique comprenant le contrebassiste néerlandais virtuose Joris Teepe qui se fend lui-même de quelques beaux solos et l'Américain vétéran Victor Lewis à la batterie, ce dernier ayant apporté sa composition, la magnifique ballade I Wanted To Say qu'il interpréta jadis au côté de Stan Getz. Sur quatre morceaux, le trio est augmenté du saxophoniste ténor Rich Perry avec qui le guitariste joue à l'unisson ou en harmonie. Les arrangements sont d'une parfaite limpidité si bien que la musique paraît plus légère tout en respirant une incontestable joie de jouer. Peu connu en Belgique parce qu'il ne s'y produit que rarement et que ses disques sont toujours absents des bacs des disquaires, Prins jouit par contre d'une excellente réputation dans les pays voisins et ailleurs et c'est amplement mérité : son phrasé mélodique, sensible et clair est aussi captivant que relaxant.

[ Jeanfrançois Prins : El Gaucho (CD & MP3) ]
[ A écouter : Zorro ]

Guillaume Vierset Harvest Group : Songwriter (AZ productions), 2015
Guillaume Vierset (compositions & arrangements, guitare), Yannick Peeters (contrebasse), Yves Peeters (batterie), Mathieu Robert (saxophone soprano), Marine Horbaczewski (violoncelle)

First Act (3:19) - Around Molly (3:15) - The Time (4:38) - Time Has Told Me (6:13) - Elliot-t (5:23) - Vacuum (2:38) - Pink Moon (4:38) - Songwriter (4:53) - Day Is Done (4:39) - The Past Of The Flame (1:26)

Apparemment, le jeune guitariste Guillaume Vierset a plusieurs cordes à arc. Après un premier disque énergique remarqué, et récompensé par les Octaves de la musique, à la tête du LG Jazz Collective, il propose cette fois un projet fort différent qu'il connecte à des chanteurs compositeurs de folk-rock comme Nick Drake, Bob Dylan ou Neil Young dont le célèbre album Harvest lui a d'ailleurs inspiré le nom de son quintet. Alors forcément, on navigue loin du post-bop bouillonnant de son précédent opus avec une œuvre plus intimiste, mélodique et lyrique. Qu'on ne se méprenne pas toutefois, ça reste du jazz mais un jazz de chambre, terme que l'on a aucune réticence à employer à l'écoute de ces textures habitées par le violoncelle de Marine Horbaczewski sur lesquelles se déploie un saxophone soprano dont la pureté est telle qu'on le prendrait parfois pour une clarinette. La rythmique a été judicieusement choisie: Yannick Peeters fut le contrebassiste éclairé du nostalgique Noordzee d'Eve Beuvens tandis qu'Yves Peeters est l'auteur d'un disque inclassable intitulé Sound Tracks dans lequel un folklore éthéré, présentant quelques similitudes avec celui-ci, était également invoqué. A eux deux, ils conçoivent une rythmique légère qui colle comme un gant de satin à ce projet délicat. Quant au guitariste, sa retenue est exemplaire. Tel un hybride entre Bill Frisell et John Abercrombie, Guillaume Vierset se fait impressionniste sonore et ajoute ombres douces et lumières tamisées à ses compositions en demi-teintes. Time Has Told Me, par exemple, est un continuum de nuances qui s'effilochent entre méditation et langueur. Aucune tension ne vient perturber ce voyage intérieur peuplé de jeux de miroir. Sur Vacuum, les sons désincarnés d'une guitare spectrale surgissent de nulle part renforçant l'aspect abstrait et onirique de cet étrange discours sur le vide. Pink Moon, une composition de Nick Drake, a davantage de substance avec sa belle mélodie et ses solos qui la prolongent en souplesse. Avec Songwriter, qui donne son nom à l'album, on comprend encore mieux les propos du leader désireux de célébrer quelques grands classiques chantés du folk-rock sans toutefois les imiter. Et puis, de toutes ces miniatures, c'est Day Is Done qui remporte la palme : ce solo de contrebasse sur un violoncelle joué à l'archet, quelle bonne idée! Et cette guitare électrique mêlée au soprano qui s'envole vers les hautes cimes dans une mangrove d'émotions bigarrées… Raffiné, fluide, et mélodieux, Songwriter est un album à hauteur d'âme, conçu pour vous inviter en musique dans un univers hypersensible ou le folk ressemble davantage à un nuage céleste qu'à une gigue écossaise.

[ Songwriter sur Talia ]
[ A écouter : First Act - Around Molly - Time Has Told Me ]

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