L'Art du Duo à la Mode Belge : une sélection de compacts



Louis Armstrong et Earl Hines (Weather Bird), Chick Corea et Gary Burton (Crystal Silence), Archie Shepp et Dollar Brand (Duet), John Coltrane et Rashied Ali (Interstellar Space), Stan Getz et Kenny Barron (People Time), Bill Evans et Jim Hall (Undercurrent), Charlie Haden et Keith Jarret (Jasmine), Herbie Hancock et Wayne Shorter (1+1), Charles Lloyd et Billy Higgins (Which Way Is East), Paul Bley et Paul Motion (Notes)… L'histoire du jazz est remplie de ces duos magnifiques, de ces mariages magiques entre deux musiciens exceptionnels qui, parfois, jouent d'un même instrument (on parle alors de duos gémellaires). Un duo, c'est l'occasion pour chaque musicien d'exposer son art sans filet et, pour l 'auditeur, de mieux entendre ce qui est joué et donc d'en apprendre davantage sur les musiciens, sur leurs interactions et sur leurs façons de réagir et d'improviser. Un duo stimule non seulement les échanges mais il peut aussi faire naître de nouvelles résonances grâce à des arrangements inédits et à des combinaisons de timbres parfois surprenantes. Le jazz en Belgique a lui aussi vu naître des rencontres qui ont donné lieu à des enregistrements superbes. There'll Never Be Another You de Philip Catherine avec Chet Baker ou Twin-House du même Catherine avec Larry Coryell sont certes devenus des albums cultes mais en voici quelques autres qui ont également marqué le genre et que je vous invite vivement à (re)découvrir …



Larry Coryell & Philip Catherine : Twin House (Atlantic), 1977
Larry Coryell (gt); Philip Catherine (gt)

Ms. Julie (5:27) - Home Comings (5:57) - Airpower (4:02) - Twin House (4:54) - Mortgage On Your Soul (3:01) - Gloryell (7:16) - Nuages (5:18) - Twice a Week (4:42)

Ce premier album de duos entre Philip Catherine et le guitariste Texan Larry Coryell fut une belle surprise pour les amateurs de guitares jazz acoustiques. Enregistrée en une seule journée aux Studios Olympic Sound de Londres, la musique est fraîche et spontanée. Les deux musiciens montrèrent non seulement beaucoup d'enthousiasme à travailler ensemble mais firent preuve aussi d'une grande compatibilité. Car si Coryell s'est lancé dans des phrases expérimentales avec sa virtuosité coutumière, Catherine s'est plus sagement confiné à un certain courant traditionnel marqué par l'influence de Django Reinhardt (dont le fameux Nuages est inclus ici). Et ça fonctionne: entre lyrisme et exubérance, la musique s'équilibre et ne se résout pas à une simple affaire de compétition comme ce fut souvent le cas dans la fusion des seventies. Au contraire, les compositions originales (dont quatre sont de la plume de Catherine) comme les deux reprises ont une âme qui transcende leur brillance technique et c'est la raison pour laquelle on réécoute encore aujourd'hui ce disque avec un réel plaisir. Longtemps indisponible, le LP a été réédité en 1992 par le producteur original Siegfried Loch sur son label ACT. Le répertoire a été augmenté de cinq morceaux en bonus issus du second album Splendid (1978) mais bizarrement, le titre Mortgage On Your Soul (pourtant une bonne composition de Keith Jarrett ici perfusée d'un groove subtil) a été omis au profit d'un inédit intitulé Dance Dream, une interprétation d'un thème de Palle Mikkelborg issue des sessions de Twin House. Ce CD réunit sans doute le meilleur des deux LP mais on aurait quand même préféré avoir les deux disques dans leur intégralité.

[ Twin House (CD) ]
[ A écouter : Twin House - Homecomings - Ms Julie ]

Charles Loos - Steve Houben : Comptines (Hasard), 1982 - Réédition CD (Igloo), 2017
Comptines
Charles Loos (piano, piano électrique, Synthé); Steve Houben (ss, as, ts)

1. Seul(s) Dans La Nuit (3:57) - 2. Comptine / Adagio (2:09) - 3. Travers (6:34) - 4. Little Notes 3 (1:34) - 5. Les Chevilles De Valery (5:14) – 6. Valse (De Nuit) (4:48) – 7. The Highest Peaks (5:04) – 8. Ça C'est Méchant (4:23) – 9. Catherine En Campine (version orgue) (2:19) – 10. Just A Jazz Waltz (version orgue) (6:12) – 11. Columban (5:24) – 12. Ostinato 2 (3:43)

Au début des années 80, le saxophoniste Steve Houben est déjà un musicien expérimenté avec diverses expériences derrière lui comme le Open Sky Unit avec Jacques Pelzer et Mauve Traffic avec Bill Frisell. Quant au pianiste Charles Loos, il est de la même génération que Houben et a fréquenté comme lui le « Berklee College of Music » à Boston avant d’entreprendre une carrière jazz et de collaborer à des groupes de fusion (Abraxis) et d’avant-garde (Julverne). Normal dès lors que, dans un petit pays comme la Belgique, les destins de ces deux artistes se soient à un moment croisés. Sur scène d’abord et ensuite, en 1982, dans le studio Igloo à Bruxelles où ils furent enregistrés en duo, sans autre témoin que l’ingénieur du son Daniel Léon, pour un disque en vinyle intitulé Comptines, une vraie rareté éditée à l’époque sous la référence Hasard 1002.

Sur ces neuf miniatures, les deux complices s’épaulent et dialoguent dans une ambiance détendue. Loos a déjà ce jeu posé, un peu précieux, qui ourle en souplesse les volutes d’improvisation pures et précises d’un saxophone alternativement alto, soprano ou ténor. Leur musique s’inscrit de plein pied dans ce nouveau jazz de chambre qui venait d’être inventé dans la décennie précédente par ECM et auquel aspiraient désormais nombre de jazzmen européens. Emblématique de cette approche, Valse De Nuit procure une sensation de rêve sous les étoiles, de temps suspendu, d’état subconscient qui oscille constamment entre bien-être et mélancolie. Sur Comptine-Adagio, les sax se superposent tandis qu’un synthétiseur est subtilement utilisé pour un effet d’orchestration stupéfiant. Même affublé de titres humoristiques ou intrigants comme Ça C’est Méchant, la musique reste gracieuse, élégante, nostalgique, pudique et consciente de ses profondes racines classiques, lovée dans une pose mi-rêveuse mi-solennelle qui est d’ailleurs celle du disque entier. Ce fut l’acte fondateur d’un tandem qui eut par la suite une existence fournie, jouant à plusieurs occasions en duo ou dans d’autres configurations, notamment avec Ali Ryerson ou Maurane en trio, ou avec le quatuor à cordes Thaïs.

Etant un peu court dans sa durée de 35 minutes, le LP original a été complété par quatre titres plus récents. Deux d’entre eux, Catherine En Campine et Just A Jazz Waltz ont été captés en concert dans la prestigieuse Salle Philarmonique de Liège. Avec Loos cette fois à l’orgue, la musique est certes plus austère mais elle acquiert aussi, par ses nouvelles couleurs, une dimension plus dramatique. Quant aux deux dernières pièces, elles ont à nouveau été enregistrées au studio Igloo mais cette fois en 2016 et leur écoute, à l’heure du thé et des madeleines, confirme que ces conversations intimes, entamées il y a trente-quatre années, n’ont pas pris une seule ride.

[ Comptines sur Igloo Records ]

Chet Baker - Philip Catherine : There'll Never Be Another You (Timeless), 1987
Chet Baker (tp, piano, chant); Philip Catherine (gt)

Beatrice (14:57) - There Will Never Be Another You (10:19) - Leaving (17:26) - My Foolish Heart (16:08)

Certes il s'agit d'un duo imprévu, le bassiste ne s'étant tout simplement pas pointé pour ce concert donné le 25 octobre 1985 à Zagreb (Yougoslavie). Mais il en fallait bien davantage pour perturber les deux musiciens qui se sont lancés dans de longues improvisations sur des standards qu'ils connaissent par coeur. Le jeu de Baker n'a rien de spécial et il a enregistré ailleurs de meilleures versions de ces quatre titres. Mais, ses interactions avec Catherine, qui se substitue parfois à la basse, sont épatantes tandis que le guitariste trouve ici un terrain de jeu qui convient parfaitement à son lyrisme naturel. Chose rare, on peut aussi y entendre Chet jouer du piano dans son style relax habituel, compensant son manque de technique sur cet instrument par un choix de notes astucieux qui met en évidence sa parfaite musicalité. Il y a beaucoup d'autres grands albums de Chet à écouter avant celui-ci mais pour ceux qui apprécient à la fois Baker et Catherine, ce disque est tout simplement unique.

[ There'll Never Be Another You (CD & MP3) ]
[ A écouter : Beatrice (Live in Zagreb, 25/10/1985) - There'll Never Be Another You (Live in Zagreb, 25/10/1985) ]

Charles Loos - Jean Pierre Catoul : Summer Winds (Quetzal), 1997
Charles Loos (piano), Jean Pierre Catoul (violon)

Du Tac Au Tac (6:06) - Virevolte (4:59)- Summer Wind (7:52) - Potion Magique (3:17) - Peine Perdue (5:51) - Pour Violon Et Piano (10:32) - Dekadanse (4:33) - Blue Attraction (6:04) - Back Home (4:52)

A 35 ans, le violoniste Jean-Pierre Catoul a déjà une longue expérience de musicien professionnel dans des milieux divers : de Niagara à Stéphane Eicher en passant par Alain Bashung, il fut aussi le compagnon de Didier Lockwood et de Stéphane Grappelli qui resteront ses deux influences majeures. Quant au pianiste Charles Loos, il est actif depuis plus de 20 ans sur la scène jazz, enregistrant en solo, en duo ou en trio (notamment avec Steve Houben), et vient de voir son oeuvre récompensée en Belgique par Le Django d'Or 1997. Ensemble, ils ont conçu un disque étonnant de légèreté. Mais léger par sa forme et non par son propos. Aérien donc. Fusionnant le beat du jazz et le contrepoint classique, Summer Winds est un disque du matin, le genre que l'on mettra volontiers, entre l'aube et l'incertitude, pour tenter de reculer encore un peu les soucis du jour. Et Virevole par exemple conviendrait bien à un déjeuner sur l'herbe où le son se mélangerait aux traits de lumière dans la sérénité d'une peinture impressionniste. Avec Blue Attraction, Catoul paie son tribut à Grappelli, le grand maître: le son, le phrasé font songer aux doigts du vieil homme courant sur le manche (mais comment pourrait-il en être autrement quand on veut jouer du jazz avec un violon ?). Le reste évolue entre lyrisme et tendresse mais en faisant appel aussi à la tradition et au folklore comme ce titre, Potion Magique, peut-être en hommage aux célèbres Gaulois ? Un disque un peu à part dans la production des deux artistes qui, le temps d'une séance, ont eu envie de chasser l'arc-en-ciel. Qui s'en plaindra ?

[ Summer Winds (CD) ]

Charles Loos - Weber Iago : O Sonho e o Sorriso (Igloo IGL 160), 2000
Charles Loos (piano), Weber Iago (piano)

Passiflore (8:15) - Sencilla (9:07)- Parfum Latin (6:20) - O Sonho e o Sorriso (8:44) - Sol Cigano (6:18) - Peine Perdue (4:21) - Buddy (9:10) - Os Laços e a Paz (6:50)

Et revoilà Charles Loos avec son piano scintillant, ses tempos bien cadencés et ses ritournelles favorites (Parfum Latin). Grand fervent des duos en tout genre, Loos a cette fois invité le brésilien Weber Iago, un pianiste de formation classique, également compositeur, qui vit et travaille aux Etats-Unis. Trois compositions de Iago, cinq de Loos et on se retrouve avec un compact full of piano, le Steinway de Loos à gauche et Le Bösendorfer de Iago à droite. L’ambiance générale reste du Loos assez typique. Le volume est puissant et la musique est estampillée d’un jeu à la main gauche imposant, caractéristique des pianistes qui ont l’habitude de se passer de bassistes. Mon tout donne un jazz (?) de chambre sans esbroufe, la technique sans faille des musiciens étant intégralement mise au service de cette musique assez particulière, où lyrisme et fougue s’allient avec bonheur, et que les amateurs de Loos reconnaîtront dès les premiers accords.

[ Sonho E O Sorriso (CD & MP3) ]

Alain Pierre - Steve Houben : Dolce Divertimento (Mogno), 2007
Alain Pierre (guitares), Steve Houben (flûte et saxophones)

Dolce Divertimento (07:23) - L'Etang Des Iris (08:11) - L'Appel Du Vent (07:04) - Lost Roadbook (06:17) - Past Times (04:18) - Surdo Festivo (06:12) - Anima Fragile (02:18) - A Simple Gesture (04:27) - In A Hectic Mood (03:38) - L'Etoile Filante Poursuit La Lune (06:28) - L'Ultimo Silenzio (08:11)

Dès le premier titre qui donne son nom à l’album (Dolce Divertimento), on est plongé au cœur d’une musique chatoyante : la flûte, telle un oiseau sur la branche, virevolte et lance à la volée son chant clair admirablement soutenu par une guitare acoustique. A mi-chemin entre un folklore populaire et un classicisme romantique, la musique évoque un monde médiéval fantaisiste où les champs jaunes sont ensemencés de cités féeriques dont les tours abritent des histoires d’amour courtois. Ce sentiment d’arpenter un artefact du passé prévaut sur toute la durée de cet album inclassable. Steve Houben, connu pour ses participations à des projets divers s’inscrivant aussi bien dans le jazz que dans la musique folklorique ou classique, s’avère évidemment le partenaire idéal pour enluminer les subtiles compositions d’Alain Pierre. Ce dernier est aussi un guitariste inspiré qui, surtout quand il s’exprime sur une douze cordes, rappelle par son jeu en accords une esthétique proche de celle de Pat Metheny à l’époque de New Chautauqua. Le succès d’un tel projet dépendant aussi beaucoup de la qualité de la production, celle-ci a été confiée à Maxime Blésin qui a orfévré un mixage contrasté mettant en valeur la dynamique et les autres vertus des instruments. Douce et mélancolique (L’étang Des Iris, Lost Roadbook) ou enjouée et capricieuse (Dolce Divertimento, In A Hectic Mood), la musique convie à une écoute attentive et dilate le temps en installant une ambiance relaxante propice à la rêverie. Sans effet intempestif et avec une extraordinaire simplicité, les deux musiciens nous entraînent à contre-courant un peu plus à l’Ouest, hors du formalisme du jazz, vers une musique de chambre ou plutôt d’une chambre dont les portes sont grandes ouvertes sur un univers troubadour à la fois poétique, envoûtant et aussi tendre qu’une chanson d’amour.

[ Dolce Divertimento (MP3) ]

Jean Warland & Fabrice Alleman : The Duet (Igloo IGL214), 2009
Fabrice Alleman (clarinette, sax ténor, sax soprano); Jean Warland (contrebasse)

Sweet and Lovely (4:33) - Fried Bananas / Slow Boat to China (4:52) - Let's Face the Music and Dance (3:51) - Please (4:51) - Hey! John (5:01) - We Love You Madly (3:17) - A Sleepin' Bee (7:19) - Kinda Dukish & Rockin In Rhythm (5:51) - Sonor (4:26) - Chatterbox (3:59) - Three And One (4:40) - It Had To Be You (3:24)

Bonne idée que de réunir Jean Warland, vétéran de la contrebasse, avec le jeune et bouillonnant saxophoniste clarinettiste Fabrice Alleman, révélé en 1998 par Loop De Loop (Igloo IGL136) enregistré en quartet aux côtés de Michel Herr, Jean-Louis Rassinfosse et Frédéric Jacquemin. Warland, c’est tout un pan de l’histoire du jazz européen : depuis 1945, il a joué avec tout le monde, de Lee Morgan à Dizzy Gillepie en passant par Lucky Thompson, Martial Solal, Johnny Griffin, Don Byas et Kenny Clarke avec qui il entretiendra une relation durable Dans l’histoire plus restreinte du jazz belge, son nom est associé a des musiciens historiques comme Jean Omer, Fud Candrix, Jack Sels, Sadi ou Francy Boland (à lire dans Bass Hits, les mémoires du contrebassiste qui viennent d’être publiées aux éditions Le Cri). Pas de nouvelles compositions dans cette rencontre à nu mais un répertoire de standards soigneusement choisis comme véhicules propices à de fructueux échanges. On pourrait s’attendre à une session convenue entre deux générations distinctes mais ce n’est pas le cas, les deux compères dialoguent avec une fraîcheur et une aisance incomparables, sculptant l’éphémère en de nouvelles et intrigantes beautés. Au fil des titres, Alleman passe du ténor au soprano ou à la clarinette mais, quelque soit l’instrument choisi, il swingue avec bonheur sur les mélodies intemporelles de Duke Ellington, Irving Berlin, Gus Arnheim ou Blosson Dearie. Dix titres sur douze sont en duo tandis que les deux autres bénéficient de la présence du batteur Frédéric Jacquemin (Let's Face The Music And Dance) ou du tromboniste Phil Abraham, ce dernier regorgeant de finesse et de sensibilité sur le fameux Sleeping Bee de Harold Arlen. The Duet est un disque chaleureux et épanoui conçu sous la bonne étoile double du talent et de la complicité.

[ The Duet (CD & MP3) ]

Sabin Todorov - Bernard Guyot Duo : Archibald’s Song (Mogno-j041), 2010
Sabin Todorov (piano); Bernard Guyot (saxophone ténor, saxophone soprano)

Crying Game (4:40) - Au Bord De L'océan (7:52)- Au Pays Des Aveugles (4:44) - Hésitation (4:41) - Archibald's Song (5:14) - Blues Oriental (5:36) - Colomba (5:22) - St. Charles School (5:06) - The Soul Of An Immigrant (7:36) - Dark Story (6:58) - Just After The End (5:27)

Peu de temps après la sortie de son album combinant jazz et voix bulgares (Inside Story 2) voici une nouvelle production du pianiste Sabin Todorov, cette fois en duo avec le saxophoniste Bernard Guyot. Pour cette paire d’amis qui ont tous deux fréquenté le Conservatoire Royal de Bruxelles, le challenge était de taille mais, dès les premières mesures de Crying Game, on sait à quoi s’attendre : les deux complices se comprennent à merveille et, surtout, ils maîtrisent le temps, ce qui signifie qu’ils pourront fort bien se passer l’un et l’autre d’une section rythmique. Mis à part ce titre qui swingue avec une belle vivacité et fait surgir de véritables élans de grâce, le reste du répertoire, plus lyrique, relève d’une poétique de climats et de panoramas. Ecoutez par exemple Au Bord De l’Océan: il rôde dans cette mélodie les mille et un reflets de la mer ainsi que les vagues qui viennent s’échouer sur le sable. Piano et soprano s’entrelacent et s’envolent tout en gardant le souci de la ligne mélodique, fil rouge d’une savante alchimie mi-écrite mi-improvisée. Magnifique aussi est ce Blues Oriental, point de rencontre entre la mélancolie de la note bleue et les modulations savantes de la musique classique arabe revues à l’aune du jazz. Là encore, le duo s’emballe, privilégiant une conversation volubile à propos de secrets qui flirtent avec le monde de l’invisible. Plus éthéré, Colomba est une longue plainte crépusculaire dominée par les notes cristallines du piano et le son tremblant d’un saxophone empreint de spiritualité, le tout avec juste ce qu’il faut de réverbération dans l’enregistrement comme si Manfred Eicher lui-même avait présidé la séance. En fin de compte, c’est dans Dark Story que le duo révèle le mieux son pouvoir évocateur: ici, au cœur de la nuit, on perçoit encore plus qu’ailleurs le mystère du clair-obscur, quand on est à mi-chemin entre l’ombre et la lumière, entre la connaissance et l’oubli, entre la peur et la sécurité. Cette superbe musique passionnée et poétique, qui euphorise par ses atmosphères plurielles, ne doit pas rester ignorée.

[ Archibalds Song (CD & MP3) ]

Barcella / Van Herzeele Duo : Monday Sessions (El Negocito Records) 2010
Giovanni Barcella (drums) - Jeroen Van Herzeele (saxophone ténor)

Monday Sessions live at El Negocito (47:44)

La pochette ne comporte pas de titre et les noms des musiciens n'y sont pas renseignés mais le ciel en feu et les couleurs sanguines auraient dû vous mettre la puce à l'oreille: ce disque délivre en une plage unique de 47 minutes une musique apocalyptique où le jeu fracassant d'une batterie se marie à un saxophone épris de liberté. On pense bien sûr à ce fabuleux tandem composé de John Coltrane et de Rashied Ali (Interstellar Space, 1967) qui fut la mère de tous les duos du free jazz. Et l'on retrouve ici la même exaltation, la même passion, le même esprit de révolte musicale combiné à une vision spirituelle hors du commun. En 2014, la quête du batteur Giovanni Barcella et du saxophoniste Jeroen Van Herzeele reste d'actualité et rappelle que le jazz n'a pas toujours été smooth, mondain et "radio friendly". A un moment donné de son histoire, des musiciens comme Coltrane, Shepp, Cherry, Sanders ou Ayler l'ont doté d'un message tout en tournant leur regard vers les profondeurs cosmiques. Il est bon que leur flamme soit maintenue en vie dans un monde matérialiste qui est encore loin d'avoir résolu ses problèmes et ses contradictions.

[ Monday Night Sessions live at El Negocito (CD & MP3) ]
[ A écouter : Van Herzeele & Barcella live at Citadelic, Gent, 27/05/2012 ]

Pascal Schumacher - Jef Neve : Face To Face (Enja) 2010
Pascal Schumacher (vibraphone, glockenspiel), Jef Neve (piano)

Wonderworld (07:07) - I've Found Him (04:15) - Little Spider (04:52) - Dreamlike Space (05:23) - Together At Last (03:43) - Ancil (06:15) - Almalyk (05:31) - Cirrus (06:00) - Araignée (01:34)

Le vibraphoniste Pascal Schumacher et le pianiste Jef Neve sont deux grands noms de la scène jazz en Belgique et, depuis mai 2003, ils ont produit ensemble, en quartet, trois magnifiques albums en studio et tourné un peu partout sur la planète (confer le DVD Live In Australia enregistré au Festival de Jazz International de Melbourne). Toutefois, depuis 2004, ils avaient fait le projet d’enregistrer en duo, un pari difficile compte tenu de la combinaison de deux instruments pas si faciles à apparier. Le résultat est tout simplement époustouflant. Les deux musiciens ont créé une musique de chambre originale, aérienne et raffinée dont les relations avec le jazz, fut-il européen, sont ténues. Les influences ne manquent pourtant pas : en écoutant Face To Face, on pense à Claude Debussy et à Erik Satie mais aussi, bien sûr, à Keith Jarrett et à Gary Burton dans leurs œuvres les plus intimistes. Le bien nommé Wonderworld qui ouvre le répertoire mettra tout le monde d’accord : le duo a ouvert la porte sur un autre monde où parties écrites et improvisées s’entremêlent dans un tableau sonore impressionniste. Le pianiste déroule ses notes avec une expressivité hors du commun tandis que les lames qui résonnent évoquent les cristaux de glace, les carillons de fête et, au-delà, un univers enchanté propice à la rêverie. Les deux funambules se croisent perpétuellement sans se gêner : ils jouent chacun entre les notes de l’autre, mariant les timbres et fabriquant une dentelle sonore d’une intrigante légèreté. On a parfois l’impression que la musique est vivante, qu’elle pulse en flux et reflux, jouant et déjouant des notes assorties dans leur intime complicité. Les superbes mélodies originales, composées par Neve ou Schumacher, sont porteuses d’images. D’ailleurs, comme le souligne Matthias Naske, Directeur général de la Philarmonie Luxembourg et auteur des notes de pochette, la musique de film tient une place spéciale dans le cœur de ces deux artistes. Mais si bande sonore il y a, c’est celle d’un film fantastique et poétique où la fée Clochette, lutins, et autres elfes coexistent dans un bois enchanté aux couleurs multicolores. Dreamlike Space ou Araignée, par exemple, auraient parfaitement illustré la longue traversée du Pôle Express ou les mondes imaginaires de Narnia. Quant à l’unique reprise, Cirrus de Bobby Hutcherson (extrait de l’album éponyme paru chez Blue Note en 1974), cette nouvelle version captive par son lumineux interplay entre les deux instrumentistes. Tout ça pour dire qu’on est ici bien loin de la virtuosité gratuite de deux techniciens hors pairs mais tout près d’une osmose réussie entre deux visions dépassant allégrement les frontières stylistiques.

[ Face To Face (CD & MP3) ]
[ A écouter : Face to Face - Teaser ]

Alain Cupper / Alain Rochette : A Peaceful Traveller (AZ Productions), 2011
Alain Cupper (saxophone baryton) - Alain Rochette (piano)

Ambition (04:20) - Little Waltz (04:18) - I Hear A Rhapsody (02:57) - A Peaceful Traveller (05:23) - Tête-à-Tête (03:00) - Grand'Pa Blues (07:10) - Historia De Un Amor (05:24) - Left Alone (06:31) - I Mean You (04:32) - Outside Blues (02:34) - Walkin' Shoes (02:34)

Du saxophone baryton, instrument encombrant au timbre mat jadis libéré par Harry Carney, Alain Cupper a percé tous les secrets. Ainsi, dans une même dynamique, sa voix peut-elle plonger dans les graves et remonter du fond des âges, poussée par le désir sans fin de grimper le registre sonore. Mais Cupper le fait sans heurts, tout en nuances et expressivité et, surtout, dans une configuration rare qui met en valeur sa diction limpide : en duo avec le pianiste Alain Rochette dont le jeu précis drape les belles mélodies d’une dentelle fine et rigoureuse. De cette complicité singulière nait une esthétique fraîche, éclairée de l’intérieur par une volonté d’échange et de complémentarité. Bien entendu, il est fait allégeance aux grands maîtres des fréquences basses comme Pepper Adams ou Gerry Mulligan mais au-delà des plaisirs de la résurgence, ce qui rend Peaceful Traveller irrésistible est bien davantage ce fragile équilibre entre puissance rauque et lyrisme délicat, swing intense et charme envoûtant. Il est remarquable en fin de compte qu’une alliance sonore aussi insolite ait pu produire autant d’émotion et d’élégance !

[ There'll Never Be Another You (CD & MP3) ]
[ A écouter : Beatrice (Live in Zagreb, 25/10/1985) - There'll Never Be Another You (Live in Zagreb, 25/10/1985) ]

Alexandre Furnelle – Peter Hertmans : Sous Les Grands Arbres (Quetzal 135), 2013
Alexandre Furnelle (contrebasse 5 cordes); Peter Hertmans (guitares)

Sous Les Grands Arbres (4:15) - Nightfall (5:55) - The death And The Flower (6:59) - Le Chant Des Sirènes (5:14) - The Cost Of Living (5:57) - Hermitage (5:52) - Prism (4:28) - First Song (6:55) - Silence (5:19) - Bay City (6:10) - We Shall Overcome (2:21)

Le contrebassiste Alexandre Furnelle avait déjà invité le guitariste Peter Hertmans sur ses deux précédents albums, Le chant Des Sirènes (2004) et Views Of Xela (2009), tous deux sortis sur le label Mogno. Il poursuit ici cette fructueuse collaboration par un duo intimiste dont le principal objectif est d'explorer l'univers du contrebassiste Charlie Haden dont l'éclectisme, le lyrisme et la maîtrise des timbres ont séduit un public beaucoup plus large que celui habituel du jazz. Le tandem reprend ainsi quatre compositions de Haden: Bay City (extrait de Quartet West, 1987), Silence (Silence, 1987), First Song (First Song, 1990) et Nightfall (Nightfall, 2004) plus le fameux We Shall Overcome interprété en 1969 par le Liberation Music Orchestra. Mais il revisite aussi des thèmes écrits par des partenaires de Haden à différentes périodes de sa carrière: Death And The Flower et Prism de Keith Jarrett, Hermitage de Pat Metheny, et The Cost Of Living de Don Grolnick. L'album est complété par deux compositions de Furnelle: Le chant Des Sirènes (un titre extrait du premier disque éponyme de 2004) et Sous Les Grands Arbres, un inédit évoquant le coin de jardin ombragé représenté sur la pochette où les deux musiciens ont longuement mis au point leur répertoire.

Furnelle et Haden partagent incontestablement certaines inclinations comme le goût pour les belles mélodies ou celui des improvisations aérées où les silences comptent autant que les notes. Et tous deux sont fascinés par la rondeur du son de la contrebasse aussi bien que par cette magnifique simplicité qui rend la musique si belle et si agréable à écouter. Quant à Peter Hertmans qui joue ici quasi-exclusivement en acoustique, il s'avère le compagnon idéal pour ce projet serein et bucolique, tirant parti à la fois de sa longue complicité avec le contrebassiste et d'une créativité spontanée. Ses phrases claires et déliées véhiculent un profond lyrisme marqué par l'héritage d'un Philip Catherine dans ses moments les plus intimistes. Et quand pour de courts instants comme sur Le Chant Des Sirènes, il troque sa guitare acoustique contre une lady électrique, c'est pour lâcher quelques chapelets de notes atmosphériques dans la ligne sinueuse et nostalgique d'un Terje Rypdael.

Le duo a prolongé plus tard cet hommage à Charlie Haden par des concerts en quartet avec le saxophoniste Ben Sluijs et le batteur Jan de Haas. Inutile de dire que s'il venait à l'idée du label Quetzal d'éditer en disque l'une au l'autre de ces sessions live, je serais volontiers preneur.

[ Commander chez Quetzal Records ]

Ben Sluijs & Erik Vermeulen : Decades (W.E.R.F. 117), 2014
Ben Sluijs (saxophone alto); Erik Vermeulen (piano)

Broken (3:18) - Little Paris (5:06) - Up Here (0:53) - Up There (3:13) – Eiderdown (5:44) - Light blue (4:02) – April In Paris (6:20) - Pretty Dark (7:12) – Carillon (3:43) - Call From The Outside (8:38) – Decades (4:54) - The Man I Love (5:38)

Cela fait plus de quinze années que le saxophoniste Ben Sluijs et le pianiste Erik Vermeulen jouent ensemble dans différentes configurations et dès l’album Food For Free, sorti en 1997, l’empathie entre les deux musiciens était déjà palpable. De plus, ils ont connu au fil des ans une évolution similaire, passant progressivement d’un jazz insouciant et romantique à une musique plus intense et sophistiquée qui n’a toutefois jamais fait l’impasse sur une profonde nostalgie. En duo plus spécialement, la musique de Sluijs et Vermeulen ressemble à une épure. Sur le tapis d’harmonies changeant et miroitant tel un océan que lui déroule le pianiste, le saxophoniste alto glisse avec la fluidité et la majesté d’un catamaran. Comme chez Wayne Shorter sur son ténor, on reste médusé devant les lignes sinueuses aux orientations inattendues lâchées par le souffleur dont une autre caractéristique est l’usage d’un subtil vibrato qui fait danser les notes. A certains moments comme sur Broken, on croirait entendre le son d’un accordéon tant ce saxophone instable vole comme le vent, tourne en bourrasques et nous emporte avec lui. Quoiqu’aussi passionnants, certains titres plus turbulents comme Up Here et Up There peuvent paraître plus difficiles d’accès que les standards et les ballades (Little Paris, April In Paris, Light Blue emprunté à Thelonious Monk, ou le superbe The Man I Love de Gershwin et son solo cristallin de piano) mais la part d’abstraction s’éloigne et les oreilles s’éduquent rapidement tant la musique véhicule un profond lyrisme. Enfin, on appréciera en passant la manière brillante dont Vermeulen pénètre l’univers si particulier de Monk (sur Light Blue) ou comment il émule des cloches sur l’étonnant Carillion. Après les réussites que furent les deux premiers disques en duo, Stones (2001, réédité en 2010 sur le label WERF) et Parity (2010), ce nouveau compact, plus mature et plus apaisé, laisse affleurer de nouvelles nuances et subtilités qui témoignent de l’entente toujours plus grande et plus profitable de ces deux musiciens exceptionnels. Est-ce pour insister sur ce dernier aspect des choses que ce nouvel album a été intitulé Décades ?

[ Decades (MP3) ]
[ A écouter : Little Paris (Live au JazzCase, Neerpelt, 13/02/2014) - The Man I Love (Live au JazzCase, Neerpelt, 13/02/2014) ]

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