Compacts de Jazz Belge :
Autres Suggestions (10)




"Ceux dont nous allons parler, il est certain que s'ils s'appelaient Smith
et s'ils étaient nés dans le Montana,
en supposant qu'ils jouent exactement ce qu'ils jouent aujourd'hui,
ils auraient droit aux commentaires élogieux des revues spécialisées américaines
ainsi qu'à une très honorable place dans ces pratiques déshonorantes qu'on appelle les referenda."

Jean Wagner, in "Guide Du Jazz", Syros / Alternatives, 1992



Trio Grande & Matthew Bourne : Hold The Line (WERF 093), 2011. Trio Grande, composé de Michel Debrulle à la batterie et aux percussions, de Laurent Dehors aux saxophones et aux clarinettes et de Michel Massot au tuba et au trombone, crée un monde fantaisiste résultant du métissage d’éléments musicaux disparates. Le résultat est surprenant et totalement imprévisible surtout que l’improvisation libre vient encore compléter une écriture et des orchestrations très originales. Grande idée aussi d’intégrer au trio le pianiste excentrique anglais Matthew Bourne dont dont le jeu rythmique et les cascades de notes se marient avec bonheur aux sonorités de cet étrange équipage. On pense ici à une bande sonore pour dessin animé (BDK Theme) et là, à une ritournelle romantique d‘inspiration classique (Roche Colombe) quand ce n’est pas à une fanfare de rue (Clafoutis). Mais en fait, les trouvailles fusent continuellement à grande vitesse dans ce melting pot à la fois complexe (du point de vue des musiciens) et accessible (du point de vue du public). Les mélodies, souvent belles, sont vite déstructurées au profit d’ambiances diverses à travers lesquelles souffle un vent frais de liberté. Le son est parfois brut et on imagine aisément les quatre musiciens enregistrer cet opus en studio comme s’il était interprété live, sans ingénierie particulière et avec les seuls moyens du bord. Bon, on ne comprend pas tout ce qui sous-tend ces histoires vagabondes et désordonnées mais on s’amuse quand même. Et on se dit que sur scène, l’impact de cette musique devrait encore être bien plus grand. L’atmosphère sera-t-elle festive ou sérieuse, insouciante ou grave ? Un peu de tout cela sans doute mais avec Trio Grande, de toute façon, on n’est jamais sûr de rien. [ Le Collectif du Lion et Trio Grande sur MySpace ] [ Commander chez De Werf ]


Tom Van Dyck & t-unit4 : Little Man - Big World (Different Record), 2011. « t-unit4 » est une version réduite du « t-unit7 » qui nous avait légué en 2007 l’excellent The Wind's Caress d’ailleurs choisi à l’époque comme disque du mois dans ces pages. Si le saxophoniste alto Tom Van Dyck a maintenant fait l’impasse sur la section de cuivres qui le secondait (tp, tb et ts) sur ce premier essai, il a par contre conservé les autres musiciens : Mark Haanstra à la basse (acoustique), Herman Pardon à la batterie et le talentueux Ewout Pierreux (Jazzisfaction) qui, en fonction des plages, joue du piano acoustique ou du Fender Rhodes. Auteur de quasiment toutes les compositions (une sur dix est écrite par le pianiste), le leader réussit à retenir l’attention grâce a des mélodies vives et contrastées qui servent de tremplin à des improvisations de haut vol. L’interaction est maximale au sein de ce quartet d’autant plus que le répertoire est davantage axé sur un phrasé post-bop tendu et plein de verve plutôt que sur des ballades alanguies. Ecoutez par exemple Unserious Business, Blow, Bud, Not Weiser et surtout le formidable Big Tree qui clôture le répertoire : autant de morceaux de bravoure pour un combo qui éblouit par son agilité et enrichit la musique d’épisodes inattendus aussi bien sur le plan rythmique que mélodique. Le piano électrique de Pierreux fait évidemment merveille dans ce contexte, apportant déjà un groove profond par sa seule sonorité alors qu’il est en plus ici joué avec souplesse par des doigts pleins de soul. Franchement, quand ça swingue, ça swingue! Au point qu’on à envie de se lever pour applaudir et participer à l’élan commun. Ceci n’empêche d’ailleurs pas quelques grands moments de lyrisme comme sur Force Majeure où saxophone et piano se complémentent pour une émotion à fleur de peau. Little Man Big World délivre généreusement plus d’une heure de musique dense, dynamique et passionnante servie par quatre jazzmen qui savent y faire. [ Tom Van Dyck Website ]


Mimi Verderame : Wind (Prova Records PR 1104-CD16), 2011. Moins connu pour ses disques édités sous son nom, le batteur Mimi Verderame est par contre devenu une référence incontournable du jazz belge depuis la fin des années 80. Pendant plus de deux décennies, il a en effet contribué inlassablement au succès du genre en participant à l’enregistrement d’albums aussi réussis que Nymphea (Nathalie Loriers, 1990), +Strings (Steve Houben, 1995), Joy And Mystery (Olivier Collette, 2001), Still (Ivan Paduart, 2002), Nature Boy (Ronny Verbiest, 2007) et Bad Influence (Gino Lattuca, 2010). Sur ce nouveau chapitre, Verderame, qui en plus de la batterie joue aussi de la guitare sur quelques morceaux, s’est associé à des musiciens d’origine diverse qu’il connaît bien et qui impriment leur marque à une musique qui, globalement, ne s’écarte pas trop d’un bop mainstream. Le jeune pianiste italien Nicola Andrioli s’avère la véritable attraction de ce quintet : les trois compositions (sur sept) qu’il a écrites ont définitivement quelque chose de spécial (surtout le thème dynamique d’Andalucia) et ses improvisations aussi bien au piano acoustique qu’au Fender Rhodes, retiennent l’attention par un jeu personnel à la fois technique et lyrique. A la trompette, le non moins jeune Carlo Nardozza confirme tout le bien qu’on pense de lui en développant des solos qui démontrent sa maîtrise de la tradition hard bop. Quand au saxophoniste ténor Kurt Van Herck, complice de Verderame depuis de nombreuses années, il apporte son expérience à ce style de jazz qu’il connait par cœur. Et il ne faudrait pas oublier le vétéran Philippe Aerts, contrebassiste exceptionnel qui complète avec assurance une section rythmique au drive riche et précis. Fruit d’une exécution impeccable et d’un travail bien fait, Wind parvient aisément à maintenir l’attention en dépit d’un certain académisme assumé et sans doute imposé par le leader. [ Wind (CD & MP3) ]


Ivan Paduart : Herritage (September 5163), 2011. Herritage : neuf compositions superbes écrites par Michel Herr et, pour les interpréter, un casting de rêve incluant le guitariste Philip Catherine, le trompettiste Bert Joris, le contrebassiste Philippe Aerts, le batteur Hans Van Oosterhout et l’excellent saxophoniste néerlandais Toon Roos, tous réunis autour du pianiste Ivan Paduart, leader de cette fantastique session organisée à l’initiative du producteur Hans Kusters. Dans les notes de pochette, Paduart fait l'éloge de Michel Herr: pour moi, il est l’un des musiciens les plus complets et les plus modernes que je connaisse, un musicien qui, malgré son énorme expérience, ne perd jamais de vue l’essentiel : l’émotion. Et c’est bien l’émotion qui est au coeur de ce nouveau projet car si le Brussels Jazz Orchestra, il y a peu de temps, mettait en exergue les qualités d’arrangeur de Michel Herr, ici, c’est davantage à son talent pour écrire des thèmes à la fois beaux et sophistiqués qu’il est rendu hommage. Sur des séquences d’accords entendues autrefois dans d’autres contextes (Le Voyage Oublié et Thinking of You en trio sur Intuitions; H and C's Dance en quintet avec Joe Lovano sur Solid Steps; le thème Song for Lucy interprété en quartet sur la bande originale de Just Friends; le superbe No, maybe...! de l’album du même nom avec John Ruocco…), les solistes s’envolent avec bonheur, s'appropriant des lignes mélodiques aussi pures que du cristal tandis que les harmonies sont parées de nouvelles couleurs chatoyantes. Dès lors, la musique que dévoile ce magnifique album frissonne d’une fièvre lyrique qui lui est inoculée en douceur. Car on ne sent ni l’intention, ni l’effort : juste l'allégresse d'une phalange de musiciens chevronnés en état de grâce célébrant l’un des compositeurs parmi les plus marquants du jazz moderne européen. Quel plaisir ce doit-être pour Michel Herr d’entendre son oeuvre interprétée avec autant d’amour par des confrères aussi talentueux !!! [ Herritage ]


Koen Nys Quintet : Turtle Music (WERF 091), 2011. Voici un nouveau quintet dirigé par un saxophoniste encore peu connu en Belgique. C’est que Koen Nys a beaucoup voyagé du Canada au Japon, jouant un peu partout mais seulement très épisodiquement sur la scène belge. Il est maintenant à la tête d’un ensemble de jeunes musiciens comprenant le pianiste Bram Weijters, le guitariste Hans van Oost (Bart Defoort Quartet), la contrebassiste Yannick Peeters (Eve Beuvens Quartet et Steven Delannoye Trio) et le batteur de Jazzisfaction Yves Peeters. Ancré dans la tradition, le répertoire comprend deux standards (le fameux All Or Nothing At All et Ask Me Now de Thelonious Monk, admirablement interprété) mais aussi neuf compositions originales dont deux ont été écrites par le leader. Son jeu au ténor, souple et décontracté, dessine des mélodies attrayantes sur lesquelles il improvise avec légèreté et aisance. Le son est moelleux, chaleureux comme s’il avait été enregistré dans un petit club de jazz. Particulièrement dynamique, la rythmique pousse en avant les solistes qui en profitent pour s’épancher généreusement. C’est le cas par exemple dans The Law Within And The Stars Above qui est une longue et magnifique ballade évoquant une errance nocturne dans une ville éteinte. Occasion rêvée pour le saxophoniste et le guitariste de montrer toute l’étendue de leur art. Quand au pianiste, il entretient un profond lyrisme et se fait largement remarquer sur sa magnifique composition What’s Wrong et c’est encore lui, qui en passant au Fender Rhodes, tapisse d’un groove sournois l’emballant Under Cover de Nys. Là, le combo se fait quasi fusionnel avec un solo électrifiant de Hans Van Oost. On en vient presque à regretter que l’album, autrement un peu sage, n’offre pas plus de dérives comme celles-ci, propres à enflammer le public comme savait le faire autrefois le couple Van Herzeele / Hertmans au sein de Ode For Joe. Sinon, Turtle Music est un excellent premier album qui, enregistré en 2008, méritait bien d’être sorti du placard. Il invite largement l’auditeur à se déplacer pour aller écouter cette musique en concert. [ Commander chez De Werf ]


Eric Legnini & The Afro Jazz Beat : The Vox (Discograph), 2011. Après trois albums de jazz soul plus ou moins similaires (Miss Soul, Big Boogaloo et Trippin‘), Eric Legnini avait annoncé qu’il renouvellerait son style, qu’il aiguiserait son intérêt pour l’Afrique et qu’il y aurait en plus quelques surprises. Globalement, il a tenu parole car son nouveau disque entrouvre les porte à l’Afro Beat, jadis popularisé par les Nigériens Tony Allen et Fela Anikulapo Kuti, qu’il actualise comme d’habitude par un son moderne et sophistiqué. La surprise, elle, résulte plutôt de son alliance avec la chanteuse américaine Krystle Warren dont la voix sensuelle et rocailleuse, entre pop, folk et jazz, habite de bien belle manière six des compositions du pianiste. Pour donner vie à sa nouvelle musique, Legnini, toujours accompagné par ses fidèles Frank Agulhon à la batterie et Thomas Bramerie à la contrebasse, a aussi convié un bassiste électrique, le Belge Daniel Roméo, spécialiste du funk musclé et tout terrain, ainsi que le guitariste congolais Kiala Nzavotunga qui joua avec « Egypt 80 » de Fela au début des années 80. Plus, bien sûr, une section de cuivres à l’ancienne pour faire claquer le tempo. Il ne fait aucun doute que The Vox élargit, plutôt qu’il ne remplace, la palette déjà bien riche d’Eric Legnini. Le voici désormais à la tête d’un véritable combo versatile et brillant de mille feux, interprète, compositeur, arrangeur, accompagnateur de tubes chantés, magicien fougueux du piano acoustique et du Fender Rhodes, organisateur d’happenings musicaux et incroyable réunificateur d’un funk soul à l’ancienne et d’un beat actuel mondialiste tout prêt à se faire sampler. En définitive, Eric Legnini a imposé sa vision originale d’un jazz ambitieux, passionné et ludique qui pourrait à nouveau se faufiler dans les Charts et sur les pistes de danse. Cet homme-là n’a probablement pas fini de nous surprendre. [ The Vox (CD & MP3) ]


Narcissus : n°2 (WERF 087), 2010. Ce second album du quartet Narcissus continue dans la même veine que le premier (Narcissus, WERF 051, 2006) en proposant une musique qui concilie un jazz introverti avec une tendance plus avant-gardiste. Au saxophone soprano, Robin Verheyen confirme ses immenses facultés, rappelant à l’occasion le jeu d’un Wayne Shorter. Mais on entend bien que Narcissus n’est pas le fait d’un seul homme : le contrebassiste néerlandais Clemens van der Feen y tient un rôle considérable en interagissant pleinement avec le saxophoniste tandis que le batteur également néerlandais, Flin van Hemmen, qui signe six des treize compositions, se fait aussi remarquer par un jeu éclaté sans pour autant être bruyant : écoutez par exemple leur magnifique complicité sur le court mais épatant Final Hour. Il faut également souligner l’apport considérable de Jozef Dumoulin, désormais pleinement intégré au quartet, qui tire de son piano acoustique des notes cristallines porteuses d’un lyrisme intense. Dumoulin est aussi crédité au Fender Rhodes, dont il s’est fait une spécialité, mais les interventions sur cet instrument sont ici anecdotiques (The Mediator). On notera encore la participation en tant qu’invité du guitariste originaire d’Argentine, Guillermo Celano, qui lézarde de stridences électriques les premier et dernier titres du répertoire (Pling Pling et The Mediator). L’album dans son ensemble dégage une ambiance qu’on pourrait qualifier d‘onirique tant la musique, souvent modale, se déroule comme un immense rubato spontané circulant d’un musicien à l’autre. Le collectif Narcissus poursuit sa route en flânant vers une destination incertaine mais l’important est qu’à chaque arrêt, il dépose une petite merveille comme celle-ci qui entrouvre délicatement les portes d’un autre univers. [ Commander chez De Werf ]


Brussels Jazz Orchestra + Bert Joris : Signs And Signatures (WERF 085), 2010. La collaboration entre le trompettiste Bert Joris et le Brussels Jazz Orchestra ne date pas d’hier. On se souvient en effet de la déflagration causée par l’excellent double compact « The Music of Bert Joris » enregistré live les 13 et 14 septembre 2001 et qui fut inclus, à l’époque, dans le fameux coffret de 10 CD « The Finest In Belgian Jazz » édité par le label WERF. En 2005, Joris a retrouvé le BJO à l’occasion d’un disque avec Philip Catherine (Meeting colours, Dreyfus Jazz) et a encore participé, une année plus tard, à une rencontre live entre big band et orchestre symphonique (Bert Joris & Brussels Jazz Orchestra & Royal Flemish Philharmonic, Talent Records, 2006). Cette nouvelle coopération fructueuse, également enregistrée live en janvier 2010 au Studio 1 à Flagey (Bruxelles) en 2010, témoigne une fois de plus combien le son velouté de la trompette du soliste est mis en valeur dans l’écrin superbe que lui offre le grand orchestre. Les huit compositions sont toutes de la plume de Bert Joris et parmi ces dernières, on retrouvera quelques reprises de ses plus beaux thèmes comme Magone, Triple et Signs & Signatures (extraits de l’album Magone, 2007) ou Connections et It‘s My Time (Bert Joris Quartet Live, 2002) ici savamment réarrangés pour big band. A côté du trompettiste, figurent les solistes habituels du BJO comme la pianiste Nathalie Loriers, les saxophonistes ténors Bart Defoort et Kurt Van Herck, Bo Van Der Werf au baryton et Frank Vaganée (as et ss). L’enregistrement est parfait, le mixage et le son époustouflants de présence et la pochette, typique dans le style du label WERF, d’un sobre classicisme allant comme un gant à ces masses sonores qui swinguent et pulsent dans la grande tradition des big bands modernes dont la référence reste celui de Thad Jones et Mel Lewis. Quant à Bert Joris, qu’ajouter de plus, sinon qu’il lègue un autre album de musique intemporelle à la hauteur de ses immenses qualités de soliste, de compositeur et d’arrangeur. [ Commander chez De Werf ]


Qu4tre : May (mogno-j043), 2011. Ce quartet existe depuis 2002 et son premier disque éponyme est paru en 2003 (Mogno J010). La configuration est depuis restée la même si l’on excepte le remplacement du batteur Lieven Venken, parti vivre à New York, par Teun Verbruggen. Après un second album intitulé Submarine (Jati JTQ501) sorti en 2005, Quatre délivre un troisième compact dans le même style de fusion tous azimuts qui caractérisait les deux premiers. Rien de convenu dans cette musique obsédante développée sur des rythmiques hypnotiques parfois plus rock que jazz. Le groupe a un son unique qu’il doit à la conjonction de ses diverses composantes. D’abord, le saxophoniste ténor Nicolas Kummert qui est au centre du dispositif, s’imposant par une sonorité ample et ses phrases étirées en spirale, déclinant avec volupté des mélodies sensuelles qui s‘enchâssent dans le tempo binaire. Le guitariste Marco Locurcio ensuite dont le jeu en accords très sonique et contrasté contribue lui aussi à l’installation de climats entêtants. Ses solos électriques ancrent par ailleurs cette musique dans une fusion progressive rajeunie où groove alternatif et lyrisme distancié se télescopent avec bonheur. Et quand il passe à la guitare acoustique comme sur About Me, c’est pour renforcer d’une façon naturelle la délicatesse et le charme de la composition. Quant à la rythmique, elle se plie au projet et s’exécute dans une veine résolument moderne. Aucune virtuosité inutile ici : le groupe est soudé et contribue d’un seul tenant à la musicalité de ces neuf miniatures, contemplatives (No Trespassing, CEB) ou plus énergiques (May, Jeebuck) mais toutes élaborées avec un goût remarquable. On notera en passant le très beau La Nonna qui est une réinterprétation du mélancolique Il Nonno qui clôturait le premier disque enregistré en 2002, tissant ainsi un lien vers le passé. Quatre continue son parcours avec passion, atteignant ici une plénitude qui laisse présager de futurs beaux concerts et d’autres albums aussi passionnants. Y a t’il quelqu’un dans la salle qui pourrait demander aux animateurs radiophoniques d’inclure ce genre de musique dans leur programmation ? [ Commander chez MOGNO Records ]


Pierre Vaiana & Salvatore Bonafede : Itinerari Siciliani (AZ Productions AZ 1020), 2011. Ici, il est question de collines boisées, de petits villages en pierres grises repliés sur eux-mêmes, de légendes antiques, de rencontres entre les cultures méditerranéennes et, forcément, d’huile d’olive vierge aux vertus quasi magiques. On en avait eu un avant-goût sur l’album L’Auberge des Chanteurs de Funduq al-Mughannîn qui comprenait déjà trois titres interprétés en duo par le saxophoniste Pierre Vaiana et le pianiste Salvatore Bonafede et c’est avec gourmandise que l’on retrouve ce tandem dans un répertoire élargi de douze compositions originales, inspirées par le folklore sicilien, plus deux chansons traditionnelles. Avec simplicité et retenue, les deux compères redécouvrent ensemble leurs racines et traditions, partageant leurs émotions dans une complicité qui fait plaisir à entendre. Les nuages blancs, la clarté du ciel bleu et le parfum de l’air sont palpables dans ces mélodies intemporelles qui, toutes, racontent des histoires esquissées dans un intéressant livret qui, pour une fois, ne se résume pas à une liste de noms et de dates. On y apprend par exemple quelques rudiments de la langue locale, l'influence de la culture arabe sur les traditions et même sur la pêche au thon ou encore, comment l’émigration des Siciliens, à l'instar du grand clarinettiste Tony Scott (né Anthony Sciacca), a contribué à nourrir le langage du jazz en Amérique. Sur quelques titres, le batteur Lander Gyselinck et le contrebassiste Manolo Cabras viennent donner un coup de main à un duo qui n’en a pas vraiment besoin. Car, soutenu magistralement par Bonafede, le saxophone soprano de Vaiana, qui virevolte avec une époustouflante aisance, est imprégné d’un tel lyrisme qu’il fait naître comme par miracle des paysages dans la tête. Il ne reste plus alors qu’à suivre l’itinéraire personnel (Itinerari Siciliani) de ces deux guides musicaux qui vous entraînent dans un voyage de rêve au pays de Polyphème et de la gorgone à trois jambes. [ Pierre Vaiana & Salvatore Bonafede sur MySpace ]


Charles Loos : Three Times Twenty (Mogno Music J045), 2011. Pour fêter ses 40 années de carrière, le pianiste Charles Loos a eu la bonne idée de revisiter son parcours et de rassembler sur un nouveau disque des démos, des compositions laissées pour compte ou des enregistrements de concerts restés dans les tiroirs, soit douze pièces musicales inédites glanées sur une période allant de 2006 à 2011. La première conséquence est un album aux climats variés allant de la musique de chambre avec cordes (Avant Un Rêve qui bénéficie d‘un superbe solo lyrique de saxophone alto par Steve Houben) au jazz mainstream et swinguant de L.A. Jazz joué live en trio avec l’excellent batteur Mimi Verderame et la bassiste Sud-Africaine Chantal Willie (Zap Mama) en passant par un duo magnifique avec le pianiste et compositeur d’origine brésilienne Weber Iago (Choro Para A). L’autre conséquence est que l’on retrouve au gré des plages les musiciens avec qui Charles Loos a partagé ses émois au fil de sa longue carrière. C’est ainsi l’occasion d’entendre quelques solos mémorables comme celui de Fabrice Alleman dont le saxophone soprano virevolte avec agilité sur Eau Pétillante ou ceux, concis mais pleins de soul, du tandem Richard Rousselet (trompette) / André Donni (sax ténor) sur Danse Danse. Aucune hétérogénéité dans ce répertoire pourtant conçu comme une compilation : l’ensemble reste cohérent grâce au talent de conteur de Charles Loos dont les compositions, nourries par la tradition, teintées de folk et de classique et pétries de tendresse et d’optimisme, restent inimitables dans le paysage du jazz européen moderne. Three Times Twenty procure non seulement du plaisir mais il offre aussi une photographie captivante de la discographie plurielle de Charles Loos sur laquelle on a, du coup, bien envie de se pencher à nouveau. [ Three Times Twenty sur Mogno Records ]


Igor Gehenot Trio : Road Story (Igloo 232), 2012. Ce Liégeois de 23 ans a déjà une petite carrière derrière lui : il a gagné le premier prix du concours jeunes talents du Festival de Comblain avec le Metropolitan Quartet en 2009 et a été lauréat 2011 du Sabam jeunesses musicales Jazz Awards "Jeune Talent". De plus, Igor Gehenot a joué régulièrement en trio au Sounds Jazz Club l’année dernière. Road Story est son premier disque et il explique quelque part l’engouement que sa musique provoque chez ceux qui sont allés l’écouter sur scène. C’est que ses compositions envoûtantes racontent quelque chose. Le pianiste vous emmène en « promenade » (c’est le titre de la première plage) et tel un guide appliqué, il ne vous lâche plus jusqu’au terme de la visite. La plupart des dix titres de l’album ont des tempos lents et des nuances subtiles évoquant la pluie, un temps gris ou des ciels plombés à l’instar de la photo de la pochette. Ce sont d’ailleurs les mêmes métaphores climatiques que l’on retrouve dans la très belle vidéo en noir et blanc présentant le morceau Lena sur YouTube. Il est facile alors d’évoquer l’univers du label ECM, l’esthétique du Marcin Wasilewski Trio ou le lyrisme d’un Tord Gustafsen, et par moment, c’est sans doute la meilleure référence que l’on puisse donner. Mais si la musique est lente, elle n’en est pas pour autant minimaliste ou glacée. Au contraire, ce sont des phrases luxuriantes qui s’échappent du piano, des notes enchanteresses qui captivent l’auditeur. Et quand, au beau milieu de ces pièces poétiques déroulées avec aisance, la cadence s’accélère soudain pour un Mister Moogoo un peu inattendu, on sait déjà qu’Igor Gehenot a les moyens de convaincre. Accompagné par Sam Gerstmans (autre Liégeois contrebassiste du Greg Houben trio) et Teun Verbruggen (batteur du Jef Neve Trio), le pianiste, qui n’est encore qu’une jeune pousse, étonne déjà par un art de la retenue qui dissimule probablement une abondance de moyens. Gageons qu’on en saura plus dans peu de temps. [ Road Story (CD & MP3) ]


Eric Legnini Trio : Ballads (Discograph), 2012. Le pianiste belge adepte des rythmes funky et de l’afro-jazz revient avec une production inattendue, du moins en termes de marketing : un disque de ballades où il expose son art du trio à travers la relecture de standards. En fait, ce disque, enregistré une année avant The Vox, n’est pas si surprenant et constitue en quelque sorte un retour aux sources puisqu’Eric Legnini avait commencé au début de sa carrière par enregistrer quelques beaux albums en trio (Natural Balance et Antraigues, à redécouvrir) sur lesquels on trouvait déjà, à côté de ses propres compositions, de forts belles interprétations de standards comme In Love In Vain de Jerôme Kern, My Shining Hour de Harold Arlen ou All Of You de Cole Porter. C’est le même principe qui est appliqué ici avec un répertoire qui combine un florilège de standards empruntés à Ellington (In A Sentimental Mood), Kern (Smoke Gets Into Your Eyes), Jimmy Van Heusen (Darn That Dream), Gershwin (I Can’t Get Started) ou Jobim (Portrait In Black And White « Zingaro ») à cinq partitions personnelles qui semblent autant d’extensions de ces belles et antiques mélodies. On ne saurait pourtant être tout à fait satisfait de cet album. Est-ce parce que l’oreille s’est trop habituée à entendre des myriades d’interprétations de ces chansons ancestrales ou parce les « nouveaux » thèmes sont aussi des reprises (Amarone, Trastevere, Nightfall), ou encore parce que la rythmique composée du contrebassiste Thomas Bramerie et du batteur Franck Agulhon se cantonne la plupart du temps dans un rôle d’accompagnement? Toujours est-il que si l’on écoute avec plaisir ce répertoire, il est difficile de se passionner réellement pour ces scénettes musicales jolies et concises mais parfois redondantes. [ Ballads ]


Leroux - Landfermann - Burgwinkel (WERF 104), 2012. Le guitariste flamand Frederik Leroux et ses deux complices allemands de longue date, le contrebassiste Robert Landfermann et le batteur Jonas Burgwinkel, explorent dans ce nouveau disque sans nom une musique vague et difficile à décrire. Ce sont en fait des paysages sonores aux contours peu définis qui se déploient dans nos oreilles plutôt que des compositions précises et, en ce sens, les titres des première et dernière plages, Unresolved et Adrift, conviennent bien pour préciser les enjeux : une « dérive irrésolue » dans un territoire onirique abstrait où la part de cinématique n’est sûrement pas absente. Minimalisme et ambiances atmosphériques sont au rendez-vous ainsi que des parties free improvisées qui se succèdent à priori sans schéma formel prédéfini (Stumble). Dans ces entrelacs de sonorités étranges, la batterie est bien souvent le fil rouge auquel on se raccroche quand on est perdu, un fil solide tant la frappe de Burgwinkel est exemplaire de dynamisme et d’aisance dans un tel milieu déstructuré (Ample, Ambitransitive). Quand la musique devient plus ordonnée, comme dans Morb, les compétences individuelles et leur interaction en trio sont mieux mises en relief même si la musique reste toujours en dehors des codes habituels du jazz. Two fait penser aux expériences menées jadis par Gilbert Isbin sur des guitares acoustiques préparées tandis qu’Adrift conclut le répertoire par une errance dans les méandres sombres et mystérieux d’un tableau surréaliste. Intéressant dans le genre « musique pour film imaginaire » mais à l’autre bout du spectre du Sound Tracks accessible et ensoleillé du Yves Peeters Group dont fait également partie Frederik Leroux. [ Leroux / Landfermann / Burgwinkel (MP3) ]


Sal La Rocca : It Could Be The End (Igloo IGL 230), 2012. Si le contrebassiste Sal La Rocca a participé à une liste interminable de disques, il n’ a en tout et pour tout enregistré sous son propre nom que deux albums : l’excellent Latinea, en quintet avec les guitaristes Peter Hertmans et Jacques Pirotton, édité par Igloo en 2003 et celui-ci. Mais si Latinea séduisait surtout par son approche mélodique et sophistiquée, ce dernier opus apparaît d’emblée plus aventureux, plus sombre aussi (ce qui expliquerait peut-être son titre franchement pessimiste : It Could Be The End) louchant parfois vers la fusion quand la guitare électrique du jeune Lorenzo Di Maio prend le dessus comme sur Insomnia. Mais cela reste quand même résolument jazz avec des textures acoustiques arborescentes sur lesquelles s’épanouissent les solistes. Et puis, on compte aussi dans le répertoire une ballade apaisée (Stand Point) qui met en évidence le jeu de contrebasse du leader. Sinon, la grande vedette de cet album est sans conteste le saxophoniste guadeloupéen Jacques Schwarz-Bart qui délivre au ténor un discours musclé à la sonorité pleine où l‘on retrouve en filigrane les influences de Coltrane (dont est repris le fameux Crescent) et celles, ardentes, de Charles Loyd. Ecoutez-le louvoyer tout du long sur Season Heat et vous constaterez par vous-même que la comparaison n’est pas forcée. Et puis, cerise sur le gâteau, il y a Pascal Mohy au piano ici beaucoup plus tendu et incisif que d’habitude, colorant par des myriades de notes les compositions de La Rocca. Et on peut même l’entendre groover au Fender Rhodes sur It Could Be The End, cassant ainsi l’image romantique qu’il avait imposée sur son propre album en trio. L’ambiance générale est celle d’un enregistrement « live » en studio : le son est organique et chaud avec des solistes qui jouent l’ouverture et prennent la tangente sur une rythmique très réactive où brille le batteur Hans Van Oosterhout fort demandé pour sa capacité à s’adapter à tous les styles de jazz. En proposant ainsi une musique originale et personnelle, plus ouverte que celle de son précédent opus mais en tout point cohérente et passionnante, Sal La Rocca a l’air de savoir où il va et avec qui. Espérons seulement qu’il ne faudra pas attendre neuf autres années avant qu‘il ne se décide à retourner en studio. [Sal La Rocca sur MySpace ] [ It Could Be the End (MP3) ]



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