Yusef Lateef : Biographie et Compacts Essentiels

Partie I : de Détroit au Label Impulse! (1920 - 1966)



William Emanuel Huddleston, plus connu sous le nom Yusef Lateef, a vu le jour le 9 octobre 1920 à Chattanooga (Tennessee) pas loin du quartier où Bessie Smith est née en 1894. Deux années plus tard, sa famille se déplace à Lorain, Ohio, mais c'est à Détroit, où elle s'est installée en 1925, que l'adolescent commence à s'intéresser à la musique et à fréquenter les grands noms du jazz. En dépit de la séparation de ses parents alors qu'il était âgé de 8 ans et de la crise économique qui frappa les Etats-Unis en 1929, son enfance ne connut guère de problème majeur. Après avoir tenté une carrière de boxeur qui n'aboutira pas, le jeune homme finit par embrasser la musique, encouragé par son père qui lui paya la moitié de la somme nécessaire pour acquérir un saxophone (un sax alto Martin à 80 dollars qu'il échangera plus tard contre un ténor). Et voilà qu'à 19 ans, il fait sa première apparition en public au Ace High Club. A partir de là, tout en continuant l'école, William Huddleston, qui s'appelle désormais William "Bill" Evans suite à un changement de nom opéré par son père en 1925, pratique abondamment son instrument en écoutant les classiques du ténor comme Ben Webster et Coleman Hawkins. Il apprend aussi à lire la musique, ce qui lui permet d'intégrer plus facilement des grands orchestres. Il joue alors dans des groupes locaux ou avec d'autres musiciens à Detroit et, ensuite, à Chicago de 1946 à 1947. En 1948, à l'instar de beaucoup d'autres jazzmen afro-américains de l'époque (Art Blakey, Kenny Dorham, Jackie McLean, Kenny Clarke, Charles Sullivan, Jaki Byard...) attirés par la spiritualité mais soucieux aussi d'échapper à la ségrégation, Lateef embrasse l'Islam à travers le Mouvement Ahmadiyya et devient Yusef Lateef, un nom qu'il n'adoptera toutefois légalement qu'en 1950.

C'est aussi fin 1948 qu'il entre pour la première fois dans un studio à Chicago pour enregistrer, en compagnie de Sun Ra (p), 8 titres avec Eugene Wright & His Dukes Of Swing + le groupe vocal The Dozier Boys, des titres pour lesquels il est crédité sous le nom de Bill Evans. Selon Robert Campbell, auteur de l'impressionnante discographie de Sun Ra, Lateef pourrait être le soliste sur Pork N' Beans sorti en 78 tours sur le label Aristocrat, précurseur de Chess Records. Une année plus tard, la chance lui sourit: il apprend incidemment par un ami que Dizzy Gillespie cherche un ténor pour remplacer James Moody et il lui téléphone immédiatement. Dizzy lui demande de le rejoindre à San Francisco et Lateef intègre ainsi le prestigieux orchestre où il restera deux années. C'est avec cette formation qu'il enregistre en 1949 ses premiers morceaux importants regroupés sur l'album de Dizzy Gillespie : The Complete RCA Victor Recordings 1937-1949 (Bluebird). Toujours sous le nom de Bill Evans, Yusef Lateef y est crédité au ténor sur 12 titres mais on ne l'entend vraiment soloter que sur St. Louis Blues (session du 14 avril 1949). L'école Gillespie, comme ce fut le cas pour beaucoup d'autres musiciens que Dizzy prit sous son aile, fut très profitable au jeune Lateef qui apprit sous sa direction l'art du timing et celui de l'arrangement des masses sonores.

Lateef regagne Detroit en 1950 où, tout à la fois, il travaille pour Chrysler, approfondit l'Islam, joue dans des groupes locaux où il rencontre divers musiciens comme le guitariste Kenny Burrell et le pianiste Barry Harris, et étudie la flûte ainsi que la composition classique à la Wayne State University, ce qui aura beaucoup de conséquences sur le développement de sa personnalité musicale. Il est aussi invité à quelques sessions d'enregistrement : en 1953, à Detroit, il enregistre deux titres avec Kenny Burrell & The Four Sharps sortis en 78 Tours et, surtout, il participe le 23 août 1955 au New World Stage de Détroit à un enregistrement live dirigé par le trompettiste Donald Byrd (Donald Byrd Sextet with Yusef Lateef & Barry Harris : First Flight, Transition / Delmark, 1955 - ou la réédition en CD de 2006 : Donald Byrd Sextet with Yusef Lateef & Barry Harris, Complete Recordings). Sur ce premier disque paru sous son nom, Donald Byrd joue encore comme Clifford Brown mais, par contre, le style de Lateef est déjà bien affirmé. Quant à la musique, c'est un hard-bop de bonne facture, plutôt classique mais qui swingue avec exhubérance. A noter aussi dans le répertoire un morceau intitulé Yusef composé par Barry Harris.

En 1955, le Klein's Show Bar de Detroit lui propose un emploi à demeure, lui ouvrant ainsi de nouvelles perspectives pour vivre comme musicien. Il quitte alors son emploi chez Chrysler et fonde un groupe avec le tromboniste Curtis Fuller, le pianiste Hugh Lawson, le contrebassiste Ernie Farrow et le batteur Louis Hayes. La formation ayant été repérée sur la scène du Club par un journaliste de New York, il est recommandé au producteur Ozzie Cadena des disques Savoy qui organise une session le 5 avril 1957. Celle-ci aura lieu dans le studio de Van Gelder qui, à l'époque, se trouvait dans le salon de la maison de sa mère à Hackensack dans le New Jersey. L'album qui en résultera s'appelle Jazz For The Thinker: sur la pochette, on y voit le groupe poser au pied de la fameuse statue du penseur de Rodin devant l'Institut des Arts de Detroit. Quatre jours plus tard, le groupe enregistrera au même endroit une nouvelle session pour Savoy qui deviendra l'album Jazz Moods. Deux disques essentiels dans la discographie de Lateef qui imposent toute de suite la vision à la fois très originale et très étendue du leader ainsi que le son caractéristique de son sax ténor dont il joue d'une manière accomplie en plus de la flûte et de quelques instruments ethniques. Mais le plus étonnant est que, dans cette même année 1957, ce ne sont pas moins de huit albums qui seront enregistrés par Yusef Lateef dont cinq pour le label Savoy (Jazz For The Thinker, Jazz Moods, Prayer To The East, Stable Mates, et Jazz And The Sounds Of Nature), un pour Verve (Before Dawn), et deux pour Prestige (The Sounds Of Yusef et Other Sounds), ce qui représente une somme considérable de travail si l'on considère que ces enregistrements furent réalisés en plus du travail quotidien au Club de Détroit. Tous ces disques ont été réunis dans un fabuleux coffret édité par Freshsound (Yusef's Mood: Complete 1957 Sessions with Hugh Lawson). On peut y suivre l'incroyable évolution d'un musicien venu du swing et du bop qui intègre progressivement à son univers des éléments de musique africaine et asiatique tout en perfectionnant des arrangements aussi efficaces que singuliers. Vers la fin de l'année, Oliver Jackson prit la place de Hayes à la batterie, et le bugliste Wilbur Harden celle de Fuller mais sans changement majeur dans la vision unificatrice de plus en plus précise du leader.




En 1958, Lateef étend encore ses possibilités en étudiant le hautbois avec Ronald Odemark du Detroit Symphony Orchestra. Un instrument difficile et peu usité dans le jazz que Lateef commencera à utiliser dès l'année suivante en concert et en studio. Le hautbois fait ainsi sa première et magistrale apparition, à côté de la flûte et du sax ténor, dans quatre superbes morceaux de l'album Cry! - Tender!: Sea Breeze, Cry!-Tender, The Snow Is Green et Yesterdays. A la fois méditatif, poignant et dynamique, bourré de compositions magnifiques et de textures inédites, cet album offre ainsi une variété sonore qui en décuple l'attrait. A cette époque, la production discographique de Lateef reste pléthorique sans que sa musique n'en souffre le moins du monde. Un premier enregistrement live est réalisé en 1958 : At Cranbrook (Argo); trois disques en studio sont ensuite enregistrés en 1959 : The Dreamer (Savoy), Cry!-Tender (Prestige/New Jazz) et The Fabric Of Jazz (Savoy); deux en 1960 : The Three Faces Of Yusef Lateef (Riverside) et The Centaur And The Phoenix (Riverside); et trois en 1961: Eastern Sounds (Moodsville), Into Something (Prestige/New Jazz), et Lost In Sound (session sous la direction du trompettiste Vincent Pitts, éditée par le label Charlie Parker et ensuite par Fresh Sound) et ceci sans compter les diverses compilations sorties par Savoy et Prestige. Parmi toutes ces productions, la plus fascinante reste Eastern Sounds. En compagnie de l'excellent pianiste Barry Harris, du fidèle contrebassiste Ernie Farrow (qui joue aussi du rabat, un instrument d'Asie Centrale de la famille des luths) et du légendaire batteur Lex Humphries qui intègrera plus tard l'Arkestra de Sun Ra, Yusef Lateef, bien avant John Coltrane, y définit un jazz inspiré par la musique orientale mais qui garde toute la saveur de ses propres traditions. Le résultat est un album éclectique, original, exploratoire mais aussi très accessible et qui, aujourd'hui encore, garde le même pouvoir de séduction qu'autrefois.




Il ne faut pas non plus oublier les multiples sessions réalisées en sideman à la même époque par Lateef dont certaines on donné lieu à des albums intéressants pour se rendre compte de ses capacités en matière d'interprétation et d'improvisation. Les plus marquants sont : Louis Hayes Featuring Yusef Lateef & Nat Adderley (Vee-Jay, 1960 - ressorti en CD sous le nom de Yusef Lateef : Contemplation, Charly Records); Paul Chambers : 1st Bassman (Vee-Jay, 1960); Doug Watkins : Soulnik (New Jazz, 1960); Curtis Fuller : Images (Savoy, 1960) et Boss Of The Soul Stream Trombone (Warwick / Fresh Sound, 1960); Babatunde Olatunji : Zungo! Afro-Percussion (Columbia, 1960); Nat Adderley : That's Right! (Riverside, 1960); Sonny Red : Breezing (Jazzland, 1960); Clark Terry : Color Changes (Candid, 1960); Grant Green : Grantstand (Blue Note, 1961). Et il a même participé à l'enregistrement de Pre-Bird / Mingus Revisited (Mercury, 1960) de Charles Mingus où on peut l'écouter soloter sur Prayer For Passive Resistance et Mingus Fingus No.2 ainsi que dialoguer à la flûte avec Eric Dolphy sur Weird Nightmare. Tout cela fut rendu possible suite à la migration de Lateef à New York en 1960. Les rencontres, les possibilités de jouer et les échanges s'accélérèrent considérablement si bien qu'au début de 1962, Lateef est sollicité pour étendre le quintet de Julian Cannonball Adderley en un sextet. Il restera dans le groupe deux années et enregistrera avec eux quelques fantastiques albums live aux Etats-Unis (Live in New York, Riverside, 1962; et Jazz Workshop Revisited / Live In San Francisco, Riverside, 1962), en Europe (Cannonball In Europe, Capitol, enregistré au Festival de Jazz de Comblain-La-Tour en Belgique le 5 août 1962), et au Japon (Nippon Soul, Riverside, 1963). Le premier de ces enregistrements effectué à New York en janvier 1962, soit trois semaines seulement après l'intégration de Lateef au groupe, démontre déjà son apport essentiel au sextet. Non seulement, il enrichit une musique typiquement hard-bop par son jeu légèrement excentrique au sax ténor mais il apporte également de nouvelles couleurs en ajoutant occasionnellement la flûte et le hautbois à la palette instrumentale du groupe. En plus, la formation bénéficie de ses compositions originales (ici, Planet Earth et Syn-Anthesia) qui diversifient avec bonheur un répertoire où l'on trouve aussi, à côté de reprises, la première composition enregistrée du jeune pianiste Joe Zawinul (Scotch And Water). Grâce à Yusef Lateef, le groupe des frères Adderley prit soudain une autre dimension pour entrer avec une classe énorme dans la meilleure période de son histoire.





En 1963, Lateef signe avec le fameux label Impulse!, célèbre pour abriter le meilleur du jazz avant-gardiste dont Archie Shepp et John Coltrane en particulier. Sa première session pour le label du producteur Bob Thiele, enregistrée le 19 décembre 1963 au Studio Van Gelder d'Englewood, est un pot-pourri de morceaux influencés par les musiques du monde qui sera fort justement intitulé Jazz Round The World. Fort bien secondé par un nouveau groupe comprenant le trompettiste Richard Williams, le pianiste Hugh Lawson, le fidèle bassiste Ernie Farrow, et le batteur Lex Humphries, Lateef y joue du sax ténor, de la flûte, du hautbois et même du basson dans un répertoire tellement éclectique et en avance sur son temps qu'il passera largement au-dessus du grand public. Cet album a toutefois gagné en appréciation au fil des ans et est aujourd'hui considéré par beaucoup comme une borne essentielle du world-jazz dont l'étiquette ne sera inventée que bien après sa sortie. Le disque suivant est un chef d'œuvre et le meilleur enregistrement live de Yusef Lateef, sinon son meilleur disque tout court : Live At Pep's avec, outre les mêmes Williams et Farrow, le pianiste néo-zélandais Mike Nock et le batteur James Black. Enregistré dans un bar de Philadelphie nommé le Pep's, l'album démontre les capacités instrumentales et la variété d'inspiration de Lateef qui va du blues au bop en passant par la musique ethnique. Le succès critique de cet album encouragera le label Impulse! à publier plus tard l'intégralité du concert grâce à un deuxième volume intitulé Live At Pep's Volume 2 tout aussi indispensable que le premier.



L'album suivant, 1984, montre un Yusef Lateef avant-gardiste sur le long morceau éponyme tandis qu'en dépit d'une grande variété d'inspiration et d'un style très personnel, le reste du disque est plus abordable. Bien que le titre choisi rappelle immédiatement la fameuse dystopie de George Orwell, Lateef n'a jamais fait référence au roman. Peut-être que 1984 lui semblait simplement une date suffisamment éloignée de 1965 pour évoquer une telle musique en avance sur son temps? Sorti au cours de la même année 1965, Psychicemotus est un autre chef d'œuvre: Lateef y étale une fois encore sa vision d'une musique éclectique en offrant dans un même répertoire un titre nourri par une pulsation africaine (Psychicemotus); une improvisation magnifique sur une flûte en bambou (Bamboo Flute Blues); un fantastique brûlot avant-gardiste (Semiocto); une interprétation au swing relaxant du standard de Kern et Hammerstein, Why Do I Love You?; une pièce empruntée à la musique classique occidentale (First Gymnopédie d'Erik Satie); plus l'inclassable Medulla Sonata. Lateef y est accompagné par un trio polyvalent capable de mettre en relief avec simplicité et efficacité son univers personnel : le pianiste Georges Arvanitas, le bassiste Reggie Workman, et le batteur James Black contribuent à faire de cet album un classique à la fois tendre et mystérieux, émotionnel et spirituel (d'où le nom psychicemotus inventé par Lateef qui suggère la fusion de l'esprit et des émotions).



En décembre 1965, Lateef est à Londres où il est enregistré live au Ronnie Scott's Club pendant la nuit du Nouvel An. Sur l'album Live In London sorti par Harkit Records en 2004, on peut l'entendre, face à un public en fête, improviser à la flûte sur un morceau intitulé New Year Blues qui est très similaire au Nu-Bouk figurant sur Live at Pep's. Lateef y est accompagné par d'excellents musiciens anglais (le pianiste Stan Tracey, le batteur Bill Eyden (drums), et le bassiste Rick Laird, en fait né à Dublin et plus connu pour sa participation au Mahavishnu Orchestra) qu'on ne distingue malheureusement pas très bien à cause de la prise de son approximative. Enregistré en mars 1966, A Flat, G Flat and C explore le blues sous toutes ses formes, y compris les plus abstraites, la plus surprenante étant Kyoto Blues interprété sur une flûte en bambou de Taiwan que lui donna jadis Sonny Rollins. Marqué par un voyage récent au Japon avec le sextet des frères Adderley, Lateef y improvise sur une gamme japonaise donnant à entendre un blues ethnique comme aurait pu le jouer un musicien japonais traditionnel après s'être baigné dans les eaux du Mississippi. Enregistré trois mois plus tard que l'album précédent The Golden Flute reste imprévisible mais apparaît cette fois plus mélodique et ancré dans la tradition bop. Sans abandonner ses influences orientales (l'ensorcelant Oasis), le multi-instrumentiste explore aussi ses racines et se concentre davantage sur des thèmes connus qu'il revitalise à sa manière : Straighten Up And Fly Right de Nat King Cole et Irving Mills, I Don't Stand A Ghost Of A Chance With You de Bing Crosby (interprété au ténor comme un hommage à la célèbre version jouée en mai 1944 par Lester Young), Exactly Like You (interprété sur un hautbois) et Rosetta de Earl Hines prennent de nouvelles et éclatantes couleurs. En dépit de son titre, le disque ne comporte que deux morceaux joués à la flûte car, comme d'habitude chez Lateef, la diversité des textures reste une priorité essentielle. Ce disque qui clôture la collaboration fructueuse de Lateef avec le label Impulse! est un troisième chef d'œuvre digne des meilleures productions de Bob Thiele. Ce qui viendra ensuite sera très différent !


A suivre : Yusef Lateef - partie II : du label Atlantic au Nigéria (1967 - 1985)


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