Le Rock Progressif

Oubliés, Disparus et parfois Cultes :
Qui se souvient de ceux-là ?



Dix disques atypiques extraits du passé, de la fin des années 60 ou du début des 70. A la frange du rock progressif dont les canons à l’époque n'étaient d’ailleurs pas encore bien définis, ces groupes d'un nouveau genre fusionnent allègrement la musique baroque et classique, le folk médiéval, le jazz et le blues, les expérimentations dissonantes et tout ce qu’ils peuvent ramasser comme influences. Pour célébrer la naissance de cette nouvelle musique et engranger d'éventuelles retombées financières, les grandes compagnies anglaises créent des petits labels subsidiaires qui deviendront célèbres. En 1969, EMI lance HARVEST, avec son logo jaune et vert conçu par Roger Dean, qui triomphera en accueillant Pink Foyd, Deep Purple, Electric Light Orchestra, Edgar Broughton Band, Barclay James Harvest, Syd Barrett, Third Ear Band, Greatest Show On Earth, Roger Waters, Roy Harper, Pete Brown et les Battered Ornaments… PHILIPS crée VERTIGO, le plus raffiné de tous avec son fameux logo en spirale, qui signe des groupes comme Colosseum, Black Sabbath, Uriah Heep, Patto, Nucleus, Gentle Giant, Jade Warrior, Beggars Opera, Cressida et Magna Carta … DECCA engendre DERAM et NOVA pour Caravan, Ten Years After, East of Eden, Michael Chapman, Pacific Drift et Egg. Quant à CHARISMA, fondé en 1969 par le journaliste Tony Stratton-Smith, il reste le plus célèbre des labels progressifs avec quelques-uns uns des meilleurs groupes du genre dans son catalogue comme The Nice, Genesis, Peter Gabriel, Peter Hammill, Tony Banks, Brand X, Hawkwind, Steve Hackett, Van Der Graaf Generator, Audience …

Et puisque à l’époque, les pochettes faisaient vendre et pouvaient représenter de 15 à 20% du coût de la production d’un album, on n’hésitait pas à recruter de vrais artistes - peintres, illustrateurs, designers ou photographes - qui se faisaient rapidement un nom au même titre que les musiciens. En dépliant les somptueuses pochettes doubles toutes plus imaginatives les unes que les autres, on était submergé par ce débordement créatif qui s'est perdu depuis l'invention du compact. C’est pourquoi ces albums sont aussi agréables à regarder qu’à écouter. Alors … Profitez-en !

Patto (Vertigo) UK 1970
Réédition CD (Repertoire Records REP 4446 WP), 1998


Produit avec un son dépouillé et presque live par Muff Winwood, le frère de Stevie (Traffic), le premier album de Patto est un extraordinaire disque de fusion conçu à partir d’une base rock mais en intégrant des éléments propres au jazz comme la complexité des thèmes et les improvisations. Très original dans leur conception, les titres accrochent par leur énergie rugueuse et les nombreux interludes instrumentaux où guitare, basse et batterie s’en donnent à cœur joie avec dynamisme et liberté. Le jeune guitariste Peter Ollie Halsall, qui ne jouait de la guitare que depuis trois ans avant d’enregistrer cet album, fait preuve d’une belle inventivité et n’hésite pas à se lancer dans de longues jams avec des phrases inusitées qui font mouche (Money Bag). A l’occasion, il troque la six cordes contre un vibraphone, ce qui accentue encore le côté expérimental et varié de la musique. Quant à la voix granuleuse de Mike Patto, elle fait merveille dans ce contexte où les structures progressives, les breaks et les changements de tempo n’excluent pas un côté hard-rock et des chansons dont l’impact est immédiat comme le superbe Government Man ou Hold Me Back, deux moments forts du répertoire. Aujourd’hui, Patto s’écoute avec le même intérêt qu’en 1970 et reste l’une des grandes réussites du label Vertigo. Plus que tous les autres disques cités ici, il mérite d’être recherché et redécouvert.

Gravy Train (Vertigo), UK 1970
réédition CD (Repertoire Records REP 4063-WP), 1991


Gravy Train : Ballad Of A Peacefull Man (Vertigo), UK 1971
Réédition CD (Repertoire Records 4122-WZ), 1991


Fondé en 1970 dans le Lancashire par le guitariste et chanteur Norman Barrett, Gravy Train fut rapidement signé par le label qui donne le vertige avant de sortir son premier opus arborant uniquement le nom du groupe. Le genre peut se définir comme du rock un peu hard et bluesy avec de longues parties improvisées et surtout … une flûte jouée par J.D. Hughes dans l’esprit de Ian Anderson, ce qui a forcément entraîné une comparaison facile avec la première mouture de Jethro Tull (avec Mick Abrahams). Le succès de la formule fut suffisant pour entraîner la parution l’année suivante chez Vertigo d’un deuxième album intitulé Ballad Of A Peacefull Man, plus innovant et progressif que le premier par ses tentatives d’orchestration (cordes et Mellotron) et des compositions moins basiques et plus riches sur le plan des mélodies. Hélas, l’absence d’intérêt du public et la chute des ventes entraînèrent l’éjection du groupe par son label prestigieux, ce qui ne les empêcha pas d’enregistrer deux autres albums pour le label Dawn : Second Birth en 1973, plutôt raté, et Staircase To The Day l’année d’après quand même emballé dans une pochette dessinée par Roger Dean mais qui n’ajoute pas grand chose aux deux disques Vertigo. Norman Barrett, après la dissolution de Gravy Train, s’est tourné vers la musique chrétienne et n’a plus fait parler de lui dans le petit monde du rock.

Still Life (Vertigo), UK 1971

Réédition CD (Repertoire Records REP 4198 WP), 1991


Ce groupe de rock entre pop, hard et progressif, dont le son non conventionnel était complètement dominé par l’orgue Hammond, n’a produit qu’un unique album avec une superbe double pochette dont les fleurs au verso recouvrent un crâne au recto. Sans autre renseignement que les titres des six chansons et les noms des compositeurs, Still Life, produit par Stephen Shane, ne semble pas avoir laissé de trace même s’il a été réédité sur compact en 1991 (Repertoire Records REP 4198-WP). Il a pourtant suffisamment intrigué ceux qui ont eu la chance de l’écouter et d’apprécier leurs mélodies puisqu’on trouve sur le Net plusieurs sites qui lui sont consacrés dont les auteurs ont tenté de retrouver les noms et l’origine des musiciens. Si vous souhaitez savoir tout ce qu’il est actuellement possible de connaître sur cet obscur quartet qui a osé faire du rock sans guitare électrique et que l’on dit originaire de Coventry, allez sur les sites Still Life 1 et Still Life 2 et vous ne serez pas déçu. Vaut la peine d’être écouté si vous arrivez à vous le procurer.

Pete Sinfield : Still (Manticore), UK 1973
Réédition CD sous le nom : Stillusion avec 2 titres additionnels (Voiceprint BP 152), 1995


Dans l’ombre de King Crimson et d’Emerson Lake & Palmer, Peter Sinfield écrivait des textes surréalistes remplis de références aquatiques pour des chansons qui ont fait le tour du monde et se sont imposées au fil des ans comme des standards du rock progressif : 21st Century Schizoid Man, In The Court of The Crimson King, Epitaph, Cat Food, In the Wake of Poseidon, Cadence And Cascade, Indoor Games, Islands, Karnevil 9, Brain Salad Surgery et beaucoup d’autres. Jusqu’à ce qu’en 1972, il décide d’enregistrer un disque sous son propre nom. Still apparaît comme une œuvre introspective racontant des histoires poétiques ou fantastiques écrites avec beaucoup de sensibilité, d’esprit et de talent. Quant à la musique, elle rappelle forcément les moments les plus charmants des premiers King Crimson mais il faut dire que Sinfield a invité sur son disque une foule de musiciens dont John Wetton (b), Keith Tippett (p), Greg Lake (gt, voc), Mel Collins (fl, sax) et Ian Wallace (dr) qui a un moment ou a un autre ont joué dans KC. La seule chose que l’on peut finalement reprocher à cette musique, c’est la voix faible et au registre trop limité de Sinfield surtout quand on la compare à celle ample et profonde de Greg Lake avec qui il a eu la malencontreuse idée de partager le chant sur Still et Wholefood Boogie. Mais ceci mis à part, cet album unique reste une bonne affaire et aucune collection de KC digne de ce nom ne saurait être tout à fait complète sans lui.

Nucleus : Elastic Rock (Vertigo), UK 1970

Nucleus : We'll Talk About It Later (Vertigo), UK 1970

Réédition des deux LP sur un seul CD (BGO), 1995


S’il n’est pas souvent cité dans les livres consacrés au jazz, tout au moins publiés en français, Ian Carr reste quand même un des personnages parmi les plus influents du jazz britannique. Trompettiste, compositeur, journaliste, auteur, homme de radio, il a fait partie d’un quintet original avec Don Rendell avec qui il a enregistré cinq disques avant de fonder Nucleus en 1969, un sextet de jazz-rock comprenant trois souffleurs : Ian Carr (tp), Karl Jenkins (hautbois, bs, p) et Brian Smith (ts/ss/fl). Nucleus aura une influence prépondérante sur le développement du jazz moderne en Angleterre et même en Europe, s’imposera au Festival de Jazz de Montreux en 1970 devant un public enthousiaste et sortira pas moins de 12 albums dans la décade. De l’avis de ceux qui ont suivi son parcours discographique, les deux premiers enregistrés en 1970 avec le line up original sont les plus marquants. Elastic Rock et We'll Talk About It Later, tous deux édités par le label Vertigo, témoignent d’une vision progressive d’un jazz-rock groovy et innovant interprété par des techniciens hors pairs. Ces deux albums bénéficient encore de la présence du batteur John Marshal qui en 1972 partira avec Karl Jenkins rejoindre la nouvelle mouture de Soft Machine. De plus, ce sont les deux seuls disques qui permettent d’entendre le guitariste versatile Chris Spedding qui deviendra ensuite l’un des musiciens de studio les plus recherchés en Angleterre (de Bryan Ferry à Paul McCartney, il a joué avec presque tout le monde). A noter la très belle pochette d’Elastic Rock toute noire mais percée d’un trou permettant d’entrevoir la lave du volcan reproduit sur la photographie intérieure. La classe, définitivement !


Quatermass (Harvest), UK 1970
Réédition CD (Repertoire REP 4620-WY), 1996


Ce disque est l’unique héritage d’un groupe anglais éphémère formé en 1969 et composé de Mick Underwood (batterie), Peter Robinson (claviers) et John Gustafson (chant et basse). Sans guitare, la musique de Quatermass est essentiellement axée sur l’orgue et le piano de Robinson et sur la voix puissante de John Gustafson. Empruntant à diverses sources comme le jazz, le blues ou le hard rock, les neuf titres du LP original composent une fresque variée avec quelques grands moments parmi lesquels on retiendra Post War Saturday Echo, un sorte de slow blues électrique à l’ambiance particulière, Good Lord Knows et sa mélodie subtilement mise en valeur par un arrangement orchestral, Up On The Ground proche du hard-rock avec ses soli d’orgue et ses riffs de basse appuyés et Laughing Tackle qui irradie la virtuosité de l’organiste et son savoir-faire en matière d’orchestration à cordes. La réédition en CD offre deux titres inédits en bonus : Punting, une jam sans grand intérêt et One Blind Mice, concis, rapide et brillant comme du métal anglais. La pochette double, conçue par le studio Hipgnosis de Storm Thorgerson, est encore une fois fantastique dans tous les sens du terme. Le groupe cessa ses activités en 1971 apparemment sans raison particulière. Mick Underwood tiendra plus tard la batterie chez le Ian Gillan Band tandis que Gustafson deviendra le bassiste de mutiples sessions entre autres avec Ian Gillan, Brian Ferry & Roxy Music, Steve Hackett et Rick Wakeman. Quant à Peter Robinson, sa maîtrise des claviers en a fait un musicien recherché qu’on pourra notamment écouter sur I Wanna Play for You (1979) de Stanley Clarke, Masques (1978) de Brand X, Face Value (1981) & I Must Be Going (1982) de Phil Collins ou encore sur Time Passages (1978) de Al Stewart.

The Flock (Columbia), US 1969

The Flock : Dinosaur Swamps (Columbia) US 1971

Réédition des 2 LP en double CD (BGO), 2002


Formé en 1966, ce septet de Chicago jouait un mélange de genres et surtout du jazz-rock à base de cuivres un peu dans le style du premier Chicago Transit Authority mais d’une manière beaucoup plus extrême et violente. The Flock manquait sans doute de l’habilité de son alter ego pour composer des titres accrocheurs mais il avait une arme secrète en Gerry Goodman : un incroyable violoniste électrique qui enflammait littéralement les compositions par des volées furieuses de notes arrachées à son petit instrument. Adoubé par John Mayall qui voyait en lui le meilleur Band américain, The Flock édita un premier LP en 1969 qui se fit largement remarquer parmi les amateurs de jazz-rock malgré une fastidieuse jam session de 15 minutes (Truth) clôturant la seconde face. Le second disque Dinosaur Swamps, édité sous une somptueuse pochette dont l’image fut semble-t’il empruntée au Musée Américain d’Histoire Naturelle, poursuivit cette expérience pure et dure de fusion extrême mais sans réussir à imposer un titre fort capable d’accrocher un public qui finit par se désintéresser totalement du groupe. En 1972, le bateau se saborda et les membres se dispersèrent on ne sait où sauf Goodman bien sûr qui gagna au change en rejoignant le Mahavishnu Orchestra de John McLaughlin avec le succès qu’on sait.

Pete Brown & His Battered Ornaments : A Meal You Can Shake Hands With In The Dark (Harvest), UK 1969
Réédition CD (Harvest)


The Battered Ornaments : Mantle-Piece (Harvest), UK 1969
Réédition CD avec 2 titres supplémentaires (Repertoire), 2002


Pete Brown, auteur renommé de textes pour le trio anglais de blues-rock Cream (I Feel Free, Sunshine Of Your Love et Politician notamment sont de sa plume), fonda the Battered Ornaments en 1969 et enregistra un premier disque intitulé bizarrement A Meal You Can Shake Hands With In The Dark. Après avoir éjecté leur leader suite à une dispute avec le jeune guitariste Chris Spedding et effacé toute trace de sa participation aux nouveaux enregistrements, le groupe les édita sous son seul nom dans un second album nommé Mantle-Piece. Les deux disques, loin d’être parfaits, ont leurs bons moments mais le premier profite indéniablement de quelques atouts supplémentaires. D’abord les textes de Brown sont beaucoup mieux écrits et plus intéressants que la moyenne des chansons de l’époque mais surtout la musique bénéficie de la voix singulière et du caractère excentrique du leader ainsi que du support de Graham Bond à l’orgue et de Dick Heckstall-Smith au saxophone, deux musiciens issus de la même scène blues-rock-jazz britannique à la quelle appartient aussi John Mayall, The Graham Bond Organisation, Jack Bruce, Cream et Colosseum. Ceci dit, Mantle-Piece reste un disque globalement intéressant dans la lignée du précédent avec une instrumentation variée incluant saxophone, orgue, piano, flûte et guitare. Et il y a même un petit côté progressif à la Van Der Graaf Generator dans certains arrangements qui plaira peut-être à ceux qui l’écouteront.

Badger : One Live Badger (Atlantic), UK 1973
Réédition en CD (Répertoire REP 4373), 1993


La superbe pochette est forcément de l’illustre Roger Dean. Tony Kaye est le claviériste et Jon Anderson est le producteur de l’album. Tout était donc là pour faire croire que Badger était un clone de Yes. Et bien non ! Surprise, ce premier album enregistré en concert évoque bien plus le Traffic de Stevie Winwood que l’illustre créateur de Time And A Word. Pas de virtuosité gratuite ici mais du rock excitant joué sans prétention par des musiciens à la technique époustouflante. Kayes en particulier illumine les compositions du groupe de ses multiples claviers : orgue Hammond, piano électrique, mellotron et synthés. Les textures sont riches et les compositions sont attrayantes (Wheel of Fortune et Wind of Change sont des morceaux qu’on n’oublie pas) et suffisamment longues pour laisser la place à des développements instrumentaux inspirés. Sans être novateur en aucune manière, ce disque a pourtant passé la barre des années avec une déconcertante facilité sans doute parce que les musiciens ont privilégié l’énergie et l’efficacité plutôt que de se laisser aller à une stérile sophistication. Badger est à redécouvrir.

Audience : The House On The Hill (Charisma), UK 1971
Réédition en CD (Charisma / Virgin), 1990


Sous cette très belle pochette au style rétro présentant une scène à la Hitchcock conçue par le fameux studio Hipgnosis (qui d’autre ?), se cache l’une des plus belle perles des années 70. Composé de Howard Werth (voix ardente et guitare nylon électrique), Keith Gemmel (clarinette, sax et flûte altérée), Tony Connor (batterie cinétique et vibraphone) et Trevor Williams (basse grondante), Audience est un groupe multi-facettes dont la musique est difficile à définir. Tirant dans toutes les directions, le quartet s'autorise des incursions dans le jazz fusion, le rock classique et mélodique, le folk à la Dylan, le blues et le rhythm & blues sans oublier ce petit côté non conventionnel et ces variations d’ambiance et de tempo dans un même titre qui permettent éventuellement de le rattacher à la frange du mouvement progressif sans qu’il en fasse vraiment partie. Car Audience compose avant tout des chansons accessibles même si elles ont toujours un côté créatif qui impressionne : Jackdaw et The House On The Hill sont à cet égard fabuleux et témoignent que ce groupe pouvait en fait jouer tout ce dont il avait envie. Même leur reprise de I Put A Spell On You peut se ranger parmi les meilleures interprétations de ce grand classique composé par Screamin’ Jay Hawkins. Incroyable que ce disque ne soit pas plus connu et dommage qu’Audience n’ait plus enregistré qu’un seul disque ultérieur (Lunch, 1972) avant de se saborder comme on dit pour divergence d’opinion.






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