Le Rock Progressif

VERTIGO OUTSIDERS 1969 - 1973



La sélection qui suit est faite parmi les 90 albums sortis par VERTIGO de 1969 à 1973, quand le label affichait encore sur ses disques la fameuse spirale conçue par Roger Dean. Il ne s'agit pas des groupes les plus célèbres (Black Sabbath, Uriah Heep, Gentle Giant, Nucleus, Patto ...) dont la plupart sont chroniqués en détail sur d'autres pages de ce site mais de quelques outsiders moins connus : ceux qui n'ont pas survécu ou qui n'ont pas réussi à marquer leur époque ou encore qui ont changé de style pour se faire une place au soleil. Projet trop visionnaire ou non abouti, originalité insuffisante, manque de fonds, production déficiente, accident, malchance ou divergence entre les musiciens entraînant un éclatement précoce ... Les raisons ne manquent pas pour expliquer les échecs. Toujours est-il que ces LP aujourd'hui disparus depuis plus de trente ans intéressent toujours les collectionneurs et que ces derniers n'hésitent pas à débourser quelques 200 euros ou plus pour en acquérir un exemplaire en bon état, emballé dans une pochette bien conservée, qu'ils auront déniché sur le net ou dans un marché aux puces. Heureusement pour les mélomanes, ces LP sont maintenant presque tous réédités en compact par des labels spécialisés comme Repertoire, Castle ou Angel Air. La musique est donc désormais bien préservée. Restent les pochettes originales (souvent doubles et imprimées sur du carton 180 grammes) dont la reproduction au format CD, en plus d'une qualité souvent médiocre au niveau des couleurs et du support, ne donne aucune idée du pouvoir d'attraction qu'elles pouvaient avoir sur les amateurs.






Colosseum : Valentyne Suite (Vertigo VO 1) UK 1969
Réédition CD (Essential Records), 1998


De tous les albums figurant sur cette page, celui qui fut le premier à arborer fièrement la célèbre spirale est un classique indispensable à toute collection de Rock progressif. La plupart des musiciens de Colosseum ayant fait leurs premières armes dans des groupes de Blues-rock anglais, on ne sera pas étonné de retrouver ici un Buttys's Blues de bonne facture à côté de morceaux plus psychédéliques (The Kettle) ou Soul (Elegy et The Machine Demands a Sacrifice). Mais la surprise se niche sur la seconde face du LP entièrement dédiée à une suite progressive en trois parties qui échappe aux schémas traditionnels. Valentyne Suite est un incroyable brûlot de Rock-Jazz (et non l'inverse) constamment nourri par la frappe sauvage et arborescente du batteur et leader Jon Hiseman propulsant des improvisations à la faconde remarquable : à l'orgue par Dave Greenslade et au saxophone par Dick Heckstall-Smith, tandis que le guitariste James Litherland, mixé en retrait, paraît quand même un peu moins à l'aise que dans son Blues-Rock familier. Le son est abrasif, le mixage approximatif et la production inexistante mais qu'on ne s'y trompe pas : cette musique intense et sans compromission vole largement au-dessus de son époque.

Juicy Lucy (Vertigo VO 2) UK 1969
Réédition CD (One Way), 1997


Second album édité par le label Vertigo, Juicy Lucy fit impression à plusieurs égards. D'abord la pochette double présentant une certaine Zelda Plum nue et partiellement recouverte de fruits était à l'époque à la limite du politiquement correct. Ensuite, ils donnèrent au label son premier succès avec une version volcanique du classique de Bo Diddley (Who Do You Love?) qui grimpa dans le Top 20 alors que l'album lui-même frôlait le Top 40. Enfin, il faut mentionner la qualité fantastique du band réuni par le slide guitariste américain Glenn Ross Campbell : le saxophoniste Chris Mercer (John Mayall), le guitariste Neil Hubbard (Joe Cocker), le bassiste Keith Ellis (Van Der Graaf Generator : il décéda en tournée en 1978 et c'est à lui qu'est dédiée la chanson Not For Keith de Peter Hammil sur pH7), le batteur Pete Dobson et le chanteur Ray Owen. Une vraie équipe de requins qui insufflent une dynamique d'enfer au blues-rock moite et sacrément épicé du leader. Même le Nadine de Chuck Berry reprend des couleurs avec ses guitares tranchantes et les riffs d'un Mercer qui groove comme un orchestre de cuivres à lui tout seul tandis que Mississippi Woman et Chicago North Western confirment combien cette musique a ses racines dans le rock juteux tel qu'on le joue dans les bars au Sud des USA. Juicy Lucy enregistrera d'autres albums mais les multiples changements de personnel finiront par avoir raison de lui. De tous, il n'y a que celui-ci qui soit resté les mémoires.

Manfred Mann Chapter Three, Vol. 1 (Vertigo VO 3) UK 1969
Réédition CD + 4 prises alternatives (Cohesion), 1997


Le claviériste Sud-Africain Manfred Lubowitz (rebaptisé Manfred Mann) entame une nouvelle carrière en compagnie de son ami chanteur Mike Hugg. Les guitares sont peu présentes dans cet opus mais le saxophone volubile de Bernie Living et les claviers organiques de Manfred compensent largement ce manque. Loin de la pop des débuts, cet opus n'est rien moins que du rock-jazz inspiré qui ouvre toutes grandes les portes de la musique populaire à l'instar du premier Chicago Transit Authority, de Keith Tippett ou de Frank Zappa. Les textures cuivrées sont superbes, les impros osées et la voix rauque de Hugg est plus que convaincante tandis que des titres comme Travelling Lady, Snakeskin Garter ou Time démontrent combien le tandem Mann – Hugg maîtrise le secteur de la composition et des arrangements. Ce premier volume et le second, qui paraîtra une année plus tard, comptent parmi ce que Manfred Mann a fait de mieux et même les disques progressifs qui viendront plus tard sous le nom de Manfred Mann's Earth Band n'auront pas la puissance de cet opus. Il faut dès lors s'étonner du fait que les Chapter Three n'ont eu aucun retentissement lors de leur sortie même si on se doute que l'énorme contraste entre la nouvelle approche sombre et libertaire et la légèreté des chansons populaires qui, à l'époque, collaient encore au nom du leader, y était pour quelque chose. La version CD remastérisée et augmentée du label Cohesion offre aujourd'hui l'occasion de corriger ce lamentable manque d'intérêt.

Rod Stewart : An Old Raincoat Won't Ever Let You Down (Vertigo VO 4) UK 1969
Réédition CD (Mercury), 1998


Avant de se lancer dans une carrière de star sexy à paillettes, Rod Stewart était un formidable chanteur de rock, peut-être le meilleur de sa génération. Ce premier album édité chez Vertigo témoigne de ses capacités et de la facilité avec laquelle le chanteur savait amalgamer des genres différents comme le rock, le blues et le folk en un gumbo nouveau n'appartenant qu'à lui. Même les reprises comme Street Fighting Man des Rolling Stones ou Handbags & Gladrags de Mike d'Abo ou encore le traditionnel Man Of Constant Sorrow acquièrent ici une nouvelle dynamique par leurs arrangements exceptionnels et un chant d'une expressivité indescriptible. Quant à ses propres compositions comme Blind Prayer, Cyndy's Lament ou le titre éponyme, qui sont de formidables blues-rock, elles tiennent sans problème le haut du pavé. Entouré par ses potes des Faces, Ian McLagan (clavirs) et Ron Wood à la guitare et à la basse, ainsi que par des membres du groupe de blues-rock Steamhammer (les guitaristes Martin Pugh et Martin Quittenton), Stewart a aussi fait appel sur un titre (I Wouldn't Ever Change A Thing) à Keith Emerson qui enlumine la chanson d'un accompagnement à l'orgue mémorable et immédiatement reconnaissable entre tous. On notera enfin la pochette insolite due à Marcus Keef (Black Sabbath) qui fut bizarrement écartée de l'édition américaine. Ce disque et le suivant, Gasoline Alley enregistré en 1970 avec la même cohorte, constituent tout ce qu'il faut avoir dans sa discothèque sous le nom de Rod Stewart.

Fairfield Parlour : From Home To Home (Vertigo 636001) UK 1970
Réédition CD + 8 titres bonus (Repertoire Records), 2004


Pour renouveler leur image psyché un peu désuète, le groupe britannique Kaleidoscope se rebaptise Fairfield Parlour avant de se produire au festival de l'Ile de Wight en 1970. Après une superbe ballade (Bordeaux Rose) éditée en simple, From Home To Home, produit par leur manager David Symonds, sort chez Vertigo sous une pochette double et ténébreuse conçue par Marcus Keef. La musique par contre change à peine et il n'est pas difficile d'identifier les origines du quartet. Entre folk anglais tranquille et pop aérien, à mi-chemin entre les Beatles et Donovan, les chansons évocatrices de Peter Daltrey, méticuleusement arrangées par Eddy Plumer, continuent d'enchanter même si elles laissent parfois paraître un côté plus posé et plus sombre qu'autrefois. La réédition récente en CD sur le label Repertoire comprend huit titres en bonus dont leur plus fameuse composition, Bordeaux Rose, étrangement absente du LP original (alors que la face B du 45 tours, Chalk On The Wall, avait été incluse). Accessible, délicate, rehaussée par des combinaisons subtiles d'instruments divers (mellotron, guitares acoustiques et électriques, orgue, clavecin, piano, sitar, percussions ...), la musique de Fairfield Parlour n'a pourtant pas rencontré son public. Un positionnement musical plus tranché aurait-il pu changer le cours des choses ?

Gracious : ! (Vertigo 636002) UK 1970
Réédition CD (Repertoire Records), 1990


Cet album connu sous le nom de « point d'exclamation » est le premier de Gracious, groupe originaire du Surrey formé en 1968 par le chanteur Paul Davis et le guitariste Alan Cowderoy. Intégrant de multiples parties de mellotron et de clavecin, leur musique est symphonique tout en abordant des styles divers. Brodant sur le thème conventionnel du ciel et de l'enfer, elle passe ainsi de plages éthérées (Heaven) en morceaux dissonants (Hell) typiques des innombrables représentations musicales d‘un tel concept. En dépit d'une auto indulgence dans certains passages instrumentaux (le baroque Fugue In D-Minor), ce disque reste quand même une manifestation intéressante du rock progressif anglais à géométrie variable, caractéristique du début des années 70 tandis que la suite épique incontournable de 17 minutes (The Dream) n'est pas pire que d'autres. A noter la pochette attribuée à un certain Teenburger, en fait le pseudonyme du fameux illustrateur et designer Barney Bubbles à qui l'on doit entre autres les plus célèbres pochettes de Hawkwind (In Search Of Space et Space Ritual). Contrastant avec la sobriété du verso en noir et blanc, le folio en carton épais s'ouvrait sur un poster représentant une lady éclatante de couleurs dans le plus pur style psychédélique de l'époque.

Magna Carta : Seasons (Vertigo 636003) UK 1970
Réédition CD (Repertoire Records), 2004


Magna Carta fut fondé à York en 1969 par le guitariste, chanteur, poète et compositeur Chris Simpson qui s'entoura du guitariste d'origine Australienne Lyell Tranter et d'un chanteur au registre vocal étendu nommé Glen Stuart. Après un premier disque paru chez Mercury (Times of Change, 1969), le trio folk signa avec Vertigo et enregistra ce qui devait rester comme son plus célèbre opus : Seasons. En plus du London Symphony Orchestra, le trio est accompagné par de nombreux musiciens comme Tony Carr (drums), Derek Grossmith (flute), Davey Johnstone (Guitare), Tony Visconti (Basse et Percussions), Peter Willison (violoncelle) et Rick Wakeman aux claviers. Folk intimiste anglais, guitares acoustiques ensoleillées, chant mélodieux et chansons autobiographiques, ce disque renferme non seulement les plus belles compositions du trio comme Airport Song ou Scarecrow Song mais aussi la longue suite nommée Seasons qui, selon Simpson, compte « le voyage de l'âme et le cycle des saisons dans son Nidderdale (Yorkshire) natal ». Après s'être aliéné un noyau de fans fidèles, le trio a fini par se séparer mais Simpson a continué sous le nom de Magna Carta dont la discographie compte aujourd'hui une bonne trentaine d'albums. La réédition 2004 de Seasons par le label Repertoire a heureusement conservé la magnifique double pochette originale pour une fois bien mise en valeur par un travail d'édition soigné et un digipack luxueux.

Affinity (Vertigo 636004) UK 1970
Réédition CD + 8 titres bonus (Angel Air), 2002


Comme beaucoup d'autres groupes progressifs anglais de l'époque, ce quintet est un produit des collèges, en l'occurrence l'Université du Sussex. Leur particularité réside en leur chanteuse, Linda Hoyle, dont la voix traînante plane au-dessus de l'orchestre à l'instar de Grace Slick dans le Jefferson Airplane (Night Flight) mais aussi en Lynton Naiff, dont le jeu à l'orgue Hammond B3 évoque celui des combos de jazz. Leur seul et unique album paru chez Vertigo en 1970 est un mélange plutôt convaincant de Rock psychédélique au tempo medium (I Wonder If I Care As Much) et d'harmonies Jazz (Coconut Grove) sur lequel souffle aussi avec bonheur l'esprit du Soul/Blues (I Am And So Are You, Mr. Joy, Three Sisters). Ce premier opus chargé de promesses se conclut par une longue reprise soûlante de All Along The Watchtower qui n'a rien à voir avec celle de Jimi Hendrix mais qui n'en est en pas moins bourrée d'un groove intense. Après avoir beaucoup travaillé, le groupe s'est soudain trouvé en difficulté quand Linda Hoyle a perdu la foi et a quitté le métier, pour un temps toutefois puisqu'on la retrouvera en compagnie de Chris Spedding sur l'album Pieces Of Me sorti en 1971 sous son nom et sur le même label. La réédition d'Affinity chez Angel Air en 2002 est une aubaine pour les collectionneurs puisqu'en plus des titres du LP original ont été ajoutés en bonus huit nouvelles plages : les deux faces d'un 45 tours aujourd'hui introuvable (Eli's Coming / United States of Mind), deux titres enregistrés pour des sessions radiophoniques et quatre inédits gravés pour un second LP qui n'a jamais vu le jour.

Bob Downes Open Music : Electric City (Vertigo 6360006) UK 1970
Réédition CD (Repertoire), 2000


Au moment de cet enregistrement, le flûtiste britannique Robert George « Bob » Downes s'est déjà fait une réputation comme musicien de session et dans les milieux du jazz moderne. Son inclusion dans la fameuse série des « 6360 » témoigne de la volonté du label spiralé de diversifier son catalogue et de s'ouvrir à tous les genres. Sous le nom de Bob Downes Open Music, le flûtiste, saxophoniste et chanteur a ainsi regroupé une bande de pointures du genre parmi lesquels on épinglera les trompettistes et buglistes Kenny Wheeler et Ian Carr (fondateur de Nucleus), le guitariste polyvalent Chris Spedding, le bassiste Herbie Flowers et Robin Jones aux percussions. La musique est une sorte de fusion cuivrée superbement arrangée, interprétée avec virtuosité et ouverte sur des styles variés allant du jazz-rock explosif au R'n'B en passant par le groove latin. L'album aurait été uniquement instrumental, il serait probablement devenu un objet culte mais la voix de Downes, presque insupportable, gâche un peu la fête. Et puis, l'homme aurait dû confier la production de son disque à quelqu'un de plus expérimenté que lui : le son trop mince manque singulièrement de dynamique, ce qui est particulièrement dommage pour une musique aussi éclatante.

May Blitz (Vertigo 636007) UK 1970
Réédition CD (Repertoire Records), 2004


On se doute bien qu'un groupe qui prend pour patronyme le fameux bombardement de Liverpool par la Luftwaffe en mai 1941 ne doit pas faire dans la dentelle. Et de fait, May Blitz joue un Rock lourd avec des relents de blues et quelques velléités progressives. Formé en 1969, ce power trio influencé par Cream qui réunit autour du batteur Tony Newman (ex-Jeff Beck Group) les Canadiens James Black (guitare et chant) et Reid Hudson (basse et chant) n'a pris son line-up définitif que quelques semaines avant l'enregistrement de son premier album éponyme. Le son robuste et agressif, lacéré de riffs de guitare au feedback impressionnant, ne manquait pas de panache et le disque a ses bons moments mais il manque aussi de maturité. Pour ne rien arranger, il est emballé dans une pochette peu attractive quoique surprenante sur le plan purement artistique : elle a été dessinée par Tony Benyon, auteur également de la pochette étrange du premier Patto. Les ventes furent modestes, ce qui n'empêcha pas May Blitz de récidiver six mois plus tard avec un second album, The Second of May, qui, de l'avis de tous, est moins réussi que le premier. Déçus, les Canadiens jetèrent l'éponge et rentrèrent chez eux tandis que Newman poursuivra sa carrière musicale en jouant entre autres avec Three Man Army, Boxer, David Bowie, Marc Bolan et Whitesnake.

Dr. Strangely Strange : Heavy Petting (Vertigo 6360009) UK 1970
Réédition CD (Repertoire), 2005


Sous une pochette extravagante conçue par Roger Dean, se cache un disque tout aussi fantasque, pour ne pas dire chaotique. Ivan Pawle, Tim Booth et Tim Goulding, déjà eux mêmes multi-instrumentistes, se sont entourés d'une bande de joyeux drilles jouant d'à peu près n'importe quoi (clochettes, bouzouki, sifflets, cymbales, violon à une corde …) et au sein de laquelle on épingle la présence du batteur Dave Mattacks (Fairport Convention), du mandoliniste Andy Irvine (Planxty) et celle plus surprenante d'un très jeune guitariste qui deviendra une célébrité : Gary Moore. Cette horde d'Irlandais goguenards, peu ou pas encadrés, a bien sûr enregistré une musique grimaçante et sans aucune direction, ce qui pour certains lui procure un attrait tout particulier. Comme la base est quand même un folk- rock illuminé, la comparaison avec Incredible String Band vient à l'esprit d'autant plus que c'est leur célèbre producteur Joe Boyd qui est aussi aux commandes de cet album. Mais sans nier la présence de deux ou trois bons moments ni la compétence des musiciens, il faut toutefois admettre que l'écoute de cette musique libertaire désoriente par son perpétuel morphing. En fin de compte, Heavy Petting n'est pas autre chose qu'une formidable espièglerie.

Clear Blue Sky (Vertigo 6360013) UK 1970
Réédition CD (Repertoire), 2005


Avec une moyenne d'âge de 18 ans, ce trio électrique originaire d'Acton fut le plus jeune combo de l'écurie Vertigo. Et en dépit de la pochette de l'album annonçant des rêveries SF, leur musique est surtout hard, électrique, expérimentale et sans compromis. Dominée par la guitare saturée de John Simms qui empilait ses solos avec l'énergie d'un blues-rocker texan, Clear Blue Sky n'hésita pas à se lancer sans aucun préliminaire dans une longue suite convulsive intitulée Journey To The Inside Of The Sun qui, à l'époque, occupait l'intégralité de la première face du vinyle. La seconde qui comprend quatre titres est plus abordable. Des chansons moins hirsutes comme Tool Of My Trade (avec un orgue Hammond en support) ou Heaven ou encore l'excellent Birdcatcher, un rock graisseux dans le genre de Budgie mais avec une flûte à la Jethro Tull, témoignent que ce jeune trio avait un certain potentiel et méritait sans doute d'être apprivoisé. La production très sommaire de Patrick Campbell-Lyons n'a rien fait pour arranger les choses si bien que l'album n'a pas rencontré son public et que Clear Blue Sky ne s'est pas vu offert la chance d'enregistrer un second disque. Dommage !

Warhorse (Vertigo 6360015) UK 1970
Réédition CD (Angel Air), 1999


Après avoir quitté Deep Purple, le bassiste Nick Simper fonda Warhorse sur le même modèle, confiant l'orgue Hammond à Frank Wilson et la guitare à Ged Peck pour un clone du fameux tandem Jon Lord / Ritchie Blackmore. Et, pour un premier disque, ça fonctionne plutôt bien avec un répertoire Hard Rock proto-progressif axé sur le Blues et le Funk. La voix rauque d'Ashley Holt n'a pas la puissance de celle de Ian Gillan mais elle constitue une alternative possible pour ce genre de musique tandis que les solos d'orgue et de guitare eux assurent un maximum : il suffit d'entendre les riffs de Vulture Blood, de Ritual ou de Woman Of The Devil pour se convaincre du potentiel de Warhorse. Le simple St. Louis, une reprise des Easybeats, ne réussit pas à atteindre les charts mais l'album, emballé dans une pochette superbe conçue par le photographe Marcus Keef, ne passera pas pour autant inaperçu des amateurs. Suite à des problèmes de personnel, le groupe déclarera forfait après son deuxième essai (Red Sea en 1972 enregistré avec un autre guitariste) mettant ainsi un terme à une brève aventure qui, avec un peu plus de chance, aurait pu prendre un autre tournant.

Gravy Train (Vertigo 6360022) UK 1970
Réédition CD (Repertoire Records), 2005


Ce quartet originaire de Manchester est un melting pot proto-progressif d'influences héritées de quelques groupes dont le succès fut plus heureux : le premier Black Sabbath pour le son Hard Rock, un côté bluesy et/ou psychédélique emprunté à Cream ou à Syd Barrett et dû à la guitare fuzzy de Norman Barrett, un petite évocation du premier album Blues-Rock de Jethro Tull à cause des parties de flûte tumultueuses de J.D. Hughes sans oublier un feeling jazzy apporté par le batteur Barry Davenport qui officiait auparavant dans un combo de Jazz (John Rotherham Trio). Tout ça peut paraître à priori avantageux mais malheureusement, les longues improvisations instrumentales sont souvent complaisantes, la voix de Barrett n'accroche guère et les compositions sont loin d'être toutes mémorables. Comparé aux trois albums qui suivront (Ballad of a peaceful man, Vertigo - 1971 ; Second birth, Dawn - 1973 et Staircase To The Day, Dawn - 1974), celui-ci apparaît plus brut, spontané et expérimental et c'est sans doute ce qui explique qu'on peut encore lui trouver un certain charme. Le succès n'étant jamais venu au rendez-vous, Gravy Train se disloqua dans l'indifférence en 1974 tandis qu'à l'instar de Kerry Livgren et Neal Morse, le guitariste et chanteur Norman Barrett choisit définitivement la voie lumineuse en intégrant un groupe de Rock chrétien. Aujourd'hui, le LP original, emballé par Hipgnosis dans une superbe double pochette riche en couleurs et représentant une scène de gare digne d'un western de Sergio Leone, est activement recherché par les collectionneurs.

Cressida : Asylum (Vertigo 6360025) UK 1971
Réédition CD (Repertoire Records), 2000


Cressida est, avec Colosseum, un des groupes parmi les plus attachants du label. Ce second album s'affirme davantage que le premier dans la veine progressive avec des parties instrumentales plus étendues et des textues enrichies par des arrangements orchestraux organisés avec goût. Décliné globalement sur des tempos medium, le Rock symphonique de Cressida n'a rien à voir avec celui de Yes ou de Genesis. Propulsés par une basse fluide et une batterie élastique, les solos de guitare (John Culley et John Heyworth) alternant avec des improvisations au piano ou à l'orgue Hammond (Peter Jennings) pleines de sensibilité pourront évoquer Caravan et le Rock de Canterbury. Mais ces improvisations sont toujours intégrées au cœur de petites séquences mélodiques élégantes et sophistiquées non dépourvues de grandeur et d'émotion qui rappelleront davantage les Moody Blues. Même la voix veloutée du chanteur contribue à cette atmosphère feutrée et mélancolique, typique des groupes britanniques de l'époque, et qui rend l'écoute de ce disque si agréable. L'ensemble, ainsi constitué d'une multitude de petits moments indéfinis assemblés avec grâce, a un charme fou et son horizon vaste et dégagé ravira probablement autant les amateurs de In The Land Of Grey And Pink que ceux de In Search Of The Lost Chord.

Catapilla (Vertigo 6360029) UK 1971
Réédition CD (Akarma AK 131), 2004


A l'instar de Colosseum et de son disque fondateur Valentyne Suite, le groupe Catapilla joue une musique qui est un amalgame entre rock et jazz. Constitué à la fin des années 60, la première mouture du groupe ne comprend pas moins de sept musiciens dont une section de souffleurs composée de Hugh Eaglestone, Robert Calvert et Thierry Rheinhart. Leur rencontre avec le manager de Black Sabath, Patrick Meehan, aboutit à la confection d'un album qui sort en 1971 sur le label Vertigo avec une pochette symbolique : une pomme évoquant l'univers des Beatles dans laquelle on a mordu à belles dents. En fait, la musique de Catapilla n'a pas grand-chose à voir avec celle Lennon et McCartney : si l'approche psychédélique typique de l'époque est bien là, cette musique est perfusée d'un jazz cuivré qui fait davantage penser à l'école de Canterbury et peut-être plus encore à ces ensembles ésotériques et inclassables que sont Nucleus, Van Der Graaf Generator ou le précité Colosseum. Quatre titres seulement sur ce disque dont deux qui vont respectivement au-delà de quinze et de vingt-quatre minutes. La longue et dernière plage porte d'ailleurs un titre emblématique : Embryonic Fusion (fusion embryonnaire) marquant les débuts de ce qu'on pensait à l'époque être une voie royale : combiner les rythmique binaires, énergiques et envoûtantes du rock avec des improvisations de jazz débridées. Même si la fête est un peu gâchée par la voix falsetto d'Anna Meek dont les « oooh oooh » et les percées dans les aigus sont quasiment insupportables, derrière, ça tourne rond et les parties instrumentales sont au top. Le premier titre (Naked Death) est le grand moment de cet album. Le chant y est mieux contrôlé et les improvisations carrément hypnotiques avec une guitare aux accords acides et légèrement funky sur lesquels se greffent des solos de sax (Robert Calvert) et de guitare (Graham Wilson) au feeling intense : Naked Death est un grand moment de rock progressif non symphonique dont s'inspireront pas mal de combos qui viendront plus tard s'abreuver à cette fusion anglaise novatrice. Les deux morceaux plus courts (Tumbleweed et Promises) sont joliment enrobés dans des arrangements de cuivrés astucieux mais souffrent encore, surtout Promises, de la voix outrancière, hurlée jusqu'à la rupture, d'Anna Meek. En dépit de cette faiblesse, Catapilla reste un bon album de rock-jazz dont l'impact aurait sans doute été encore plus grand s'il avait pu bénéficier d'un organe vocal plus puissant et mieux adapté à ce genre de musique.

Nirvana : Local Anaesthetic (Vertigo 6360031) UK 1971
Réédition CD (Repertoire Records), 1993


Emergeant d'un groupe psychédélique obscur fondé en 1967, l'Irlandais Patrick Campbell-Lyons se retrouve seul au début des années 70 avec le nom Nirvana comme héritage. Il a alors la chance d'être recruté par le label Vertigo comme producteur et investigateur de nouveaux talents et en profite pour enregistrer un nouvel album avec l'assistance de Jade Warrior et de Mel Collins : Local Anaesthetic ne contient que deux titres, Modus Operandi et Home, occupant chacun une face du LP. Modus Operandi commence plutôt bien avec le remixage d'un ancien single de 1967 intitulé Requiem to John Coltrane mais la musique inspirée au départ par le jazz et dotée d'arrangements complexes finit par se diluer dans un bouillon Pop psyché sans consistance. La même dérive se répète avec la seconde plage témoignant de l'incapacité du leader à gérer de tels morceaux fleuves : là où Yes et Pink Floyd arrêtent le temps, Nirvana se contente en vain de l'occuper. Avec cet album bizarre, Campbell-Lyons ratait sa tentative de se positionner sur la scène progressive naissante qu'il avait par ailleurs contribuée à créer par son travail de sélection et de production chez Vertigo. L'impressionnante pochette double, dont les couleurs suggèrent le temps figé comme par une anesthésie locale, reste par contre l'une des plus réussies du label. Elle fut conçue par le photographe Marcus Keef (designer du premier Black Sabbath) qui eut recours une fois encore à la femme de Keith McMillan après l'avoir déjà utilisée comme modèle pour les pochettes de Valentyne Suite et d'Affinity.

Jade Warrior (Vertigo 6360034) UK 1971
Réédition CD (Repertoire Records), 2004


Ce trio composé de Tony Duhig (guitare), Jon Field (percussions, flûte) et Glyn Havard (basse & vocals) joue une musique éclectique aux sonorités singulières comparées aux standards rock de l'époque : flûte, guitare accordée de façon inusitée et batterie remplacée par des cloches tubulaires et autres percussions diverses. Composant un assemblage abstrait et contrasté de mélopées introspectives, de Rocks basiques et d'assauts rythmiques, Jade Warrior explore les chemins possibles sans se laisser enfermer dans une quelconque étiquette et témoigne d'une attirance, pionnière à l'époque, pour les musiques ethniques. Subjugué en particulier par la culture japonaise, le trio y a puisé quelques sons exotiques, son nom de scène et une imagerie héritée d'antiques estampes qui ornera les pochettes de tous leurs albums à venir. En définitive, un premier disque inhabituel à redécouvrir enfin, après quelques errements, dans une réédition correcte.

Tudor Lodge (Vertigo 6360043) UK 1971
Réédition CD (Repertoire Records), 2008


Après s'être rôdé sur la scène folk anglaise, le trio Tudor Lodge enregistre en février 1971 son album éponyme. La pochette somptueuse en noir et blanc, qui se déplie en six volets avec des dessins typiques de l'époque psyché, fait du LP original une pièce de collection avidement recherchée par les collectionneurs mais le contenu lui-même vaut bien le détour. Afin d'étoffer la musique un peu uniforme, le label a ramené deux requins de studio (et membres de Pentagle) qui apprennent les chansons sur le tas : Danny Thompson à la basse et Terry Cox à la Batterie. Et pour faire bonne mesure, on a aussi décoré les chansons délicates d'instruments divers comme un hautbois, un cor, un basson, une section de cordes, une guitare électrique avec wah-wah (sur The Lady's Changing Home, le seul titre un peu rock du répertoire) et même des bongos. Mais globalement, la musique est acoustique, fraîche et extrêmement reposante. Les chansons reposent simplement sur de belles harmonies et sont arrangées de façon moderne rappelant Magna Carta ou Fotheringay. Avec des titres comme Kew Gardens, Forest ou Willow Tree, on se doute que les textes évoquent des promenades au sein d'une nature pastorale et ensoleillée. Rien ici ne heurte ni d'ailleurs ne surprend : la musique de Tudor Lodge coule comme une rivière en Eden. La nouvelle édition de Tudor Lodge chez Repertoire est à ne pas manquer car, après tout, des albums raffinés et romantiques comme celui-ci, plus personne n'en fait de nos jours.

Ramases : Space Hymns (Vertigo 6360046) UK 1971
Réédition CD + 4 titres bonus (Repertoire Records), 2004


Martin Raphael était un simple commerçant en Ecosse jusqu'à ce qu'il reçoive la visite de Ramases qui l'informa qu'il était la réincarnation du célèbre pharaon égyptien et qu'il lui incombait de dire au monde la vérité sur l'univers. A partir de là, il changea son nom et tenta de trouver un label pour diffuser sa musique et porter la bonne parole. Etrangement, il réussit à convaincre CBS en 1968 de produire un 45 tours et, deux années plus tard, Vertigo, d'éditer tout un LP. Enregistré en compagnie de Graham Gouldman, Eric Stewart, Lol Creme et Kevin Godley (futurs membres du groupe 10CC), Space Hyms est une réalisation bizarre au sein du label spiralé : ni folk, ni rock mais entre les deux avec des bruitages « spatiaux » et une inévitable approche psyché allant de pair avec les recommandations mystiques du leader (Don't burst your bubble, or you're in trouble !). L'album aura un certain retentissement en Allemagne, ce qui permettra à Ramases d'en enregistrer un second, toujours pour Vertigo (Glass Top Coffin, 1975), qui cette fois n'aura aucun succès. Le plus intéressant dans cette histoire reste la superbe pochette en six volets dépliables, dessinée par Roger Dean, qui représente le toit d'une église en forme de rocket décollant vers l'espace. Selon Ramases, si les églises ont cette forme, elles le doivent à ce que Moïse vit sur la montagne lorsqu'il parla avec Dieu.

Beggars Opera : Pathfinder (Vertigo 6360073) UK 1972
Réédition CD (Repertoire Records), 2000


Intitulé Pathfinder, le troisième album de Beggars Opera pour Vertigo est plutôt agréable à écouter et c'est le moins daté. Les chansons ne sont ni complexes ni très originales mais joliment tournées avec des arrangements dominés par le piano acoustique et l'orgue Hammond, le mellotron étant mis en veilleuse (on ne l'entend que sur un titre : MacArthur Park) depuis que Virginia Scott a laissé le département claviers au seul Alan Park. Certaines mélodies sont même plutôt accrocheuses comme The Witch qui bénéficie d'un travail à la guitare compétent de Rick Gardiner et de solos acidulés d'orgue. Ce titre et Madame Doubtfire sont d'ailleurs les deux moments forts du disque avec des ambiances sombres, des bruitages horrifiques, des cris effrayants de sorcières et des textes occultes qui évoquent aussi bien le premier opus satanique de Black Widow que Uriah Heep (et pour ce dernier, c'est encore plus flagrant quand on est confronté aux harmonies vocales du titre éponyme). On retiendra aussi l'excellent From Shark To Haggis (du requin au haggis, un plat traditionnel écossais) qui, en commençant comme un thème de film se clôture par une sorte de gigue électrique endiablée, rappelant ainsi in extremis les origines écossaises du groupe. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser imaginer, Pathfinder n'invente aucune voie, n'indique aucune piste. C'est juste du bon rock anglais sans prétention, dans la lignée de pas mal d'autres productions que le label spiralé a éditées cette année-là.

Aphrodite's Child : 666 (Vertigo 6673 001) Grèce 1972
Réédition CD (Vertigo 838 430-2 / 2 CD), 1989


La sulfureuse prestation orgasmique d'Irène Papas, évoquant la naissance douloureuse de l'antéchrist, était peut-être justifiée dans le cadre d'un concept inspiré par l'Apocalypse de Saint-Jean mais elle aura aussi en fin de compte retardé considérablement la sortie de cet album, du moins en Angleterre et en Allemagne. 666 ne fut en effet édité par Philips/Phonogram - sur son label progressif Vertigo - qu'en 1972, soit après la dissolution d'Aphrodite's Child. Oeuvre unique et radicalement différente des premières productions pop du groupe, cet oratorio moderne était tellement en avance sur son temps qu'il faudra plusieurs années pour en reconnaître pleinement la valeur. En fait, Vangelis Papathanassiou, Demis Roussos et leurs deux acolytes ont réussi à produire un album fondateur qui est l'équivalent grec des plus grandes réalisations progressives de l'époque. Brassage maîtrisé des genres musicaux avec inclusion du folklore local, éclatement des tempos, maîtrise des synthés et de l'électronique, sans oublier une vision neuve du mixage ainsi qu'une combinaison efficace de musique pop et d'expérimentations surprenantes : tout est bien là. L'approche est parfois ironique (le fameux sahlep ayant « facilité » la création de l'oeuvre et qui n'est en fin de compte qu'une inoffensive boisson turque) et, la plupart du temps, cryptique (les paroles en Grec, les références aux yippies et à Jerry Rubin...). Si des longueurs sont à déplorer ainsi que quelques digressions sous la forme de plages très courtes qu'on remarque à peine, il faut quand même reconnaître que cette musique ambitieuse et délirante, estampillée du chiffre du malin, est un fleuron du rock intelligent et qu'elle se situe bien au-dessus de tout ce que Vangelis et Roussos enregistreront par la suite. Oublié, sans doute en raison de son origine grecque, de la plupart des anthologies du rock, 666 mérite pourtant toute l'attention des amateurs et l'acquisition de sa réédition en compact par Vertigo (qui a conservé le format du double disque initial) est fortement recommandée.








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